IX

C'était l'une des qualités maîtresses du maréchal Bugeaud--véritable

don de général en chef--de voir, dans une crise, tout de suite

et très nettement ce qu'il y avait à faire. À peine a-t-il pris

terre en Algérie, que son plan est arrêté. Toujours persuadé que le

moyen de dompter Abd el-Kader, c'est de lui enlever l'impôt et le

recrutement[495], il se donne pour tâche principale de lui fermer

l'entrée du Tell, seule partie du territoire où l'émir peut trouver,

avec quelque abondance, de l'argent, des vivres et des soldats. Les

mesures déjà prises par le général de La Moricière ont barré le

passage, à l'ouest, sur la frontière du Maroc. Le gouverneur devine

que, devant cet obstacle, l'ennemi fera un détour par le désert,

et cherchera, au sud, quelque fissure. Dans cette prévision, dont

l'événement devait démontrer la justesse, il décide de former, sur

toute la lisière des hauts plateaux, comme une chaîne continue de

petites colonnes mobiles. Ces colonnes auront charge de guetter

Abd el-Kader, de le repousser, de le poursuivre, de l'atteindre

s'il est possible, de ne pas lui laisser un moment de repos en n'en

prenant pas elles-mêmes, de ne lui permettre de rien organiser nulle

part, et enfin de frapper impitoyablement les tribus qui seraient

tentées de le soutenir. Le gouverneur ne néglige pas non plus les

révoltes intérieures suscitées par les divers Bou-Maza: le soin de

les réprimer sera confié à plusieurs autres colonnes. Cette extrême

dispersion des troupes pouvait paraître, à un certain point de vue,

une cause de faiblesse. La première loi de la guerre n'est-elle pas

de concentrer ses forces, au lieu de les morceler? Bugeaud a expliqué

lui-même, plus tard, à ses soldats, les raisons qui lui faisaient,

en cette circonstance, déroger à la règle ordinaire. «Évacuer une

partie du pays pour se concentrer, leur a-t-il dit, c'eût été laisser

à notre adversaire les ressources de l'impôt et du recrutement,

ainsi que toutes les forces locales. Il aurait bientôt formé une

armée régulière pour appuyer les goums des tribus. C'eût été aussi

renverser le gouvernement des Arabes, si péniblement institué par

nous, et livrer à la vengeance implacable d'un chef irrité tous les

hommes compromis pour notre cause. Comment, plus tard, aurions-nous

pu reconstituer ce gouvernement, si nous avions lâchement abandonné

les chefs qui, presque tous, nous sont restés fidèles? Il fallait

tout conserver[496].»

[Note 495: Voir la conversation que Bugeaud, avant sa nomination au

poste de gouverneur général, avait eue avec le Roi (plus haut, t. V,

p. 267).]

[Note 496: Ordre du jour adressé aux troupes, le 2 mars 1846.]

Le maréchal n'est pas moins prompt à exécuter son plan qu'à le

concevoir. Débarqué le 15 octobre 1845 à Alger, il entre en campagne

dès le 18, et, le 24, il arrive près de Teniet el-Had, sur la limite

du désert. À la fin de novembre, douze colonnes sont en mouvement;

peu après, on en compte dix-huit. Les plus nombreuses, celle par

exemple que commande le gouverneur général, ont moins de trois

mille hommes. À leur tête sont, outre le maréchal, des officiers

vigoureux, ayant l'expérience de la guerre d'Afrique: La Moricière,

Cavaignac, Géry, Korte, Bourjolly, Arbouville, Marey, Saint-Arnaud,

Jusuf, Canrobert, Pélissier, Comman, Camou, Gentil, Bosquet; il faut

y ajouter Bedeau, qui commandait depuis quelque temps à Constantine,

mais que la tranquillité de cette partie de l'Algérie a permis d'en

éloigner momentanément pour l'employer au sud de la province d'Alger.

Quelques-unes de ces colonnes opèrent, dans l'intérieur du cercle,

contre Bou-Maza qu'elles ne parviennent pas du reste à saisir, et

contre ses nombreux homonymes, dont plusieurs sont pris et passés

par les armes[497]. La plupart agissent ou tâchent d'agir contre

Abd el-Kader. Savoir où se trouve l'ennemi est déjà fort difficile;

le joindre, à peu près impossible. L'émir glisse entre les mains de

ceux qui croient l'avoir cerné. D'une mobilité prodigieuse, faisant

cinquante lieues en deux jours, il trouve partout des sympathies,

des renseignements sûrs, des provisions, des chevaux frais. Depuis

les confins de la province de Constantine jusqu'au Maroc, toutes

nos troupes sont ainsi dans une alerte continuelle: ce ne sont que

marches et contremarches à la recherche d'un adversaire invisible,

bien qu'on devine partout sa présence. Il n'était pas dans les

habitudes et dans le tempérament du maréchal de s'en tenir à la

défensive: dès le commencement de décembre, il lance dans le désert

des colonnes légères et rapides. Jusuf, qui commande l'une d'elles

et la mène avec une vitesse endiablée, approche plusieurs fois d'Abd

el-Kader, mais sans l'atteindre. Celui-ci, pendant qu'on court

vainement après lui dans le sud, pointe audacieusement vers le nord,

passe entre les trois ou quatre colonnes qui le guettent, franchit

la lisière du Tell et pénètre dans l'Ouarensenis. Le maréchal se

retourne et tâche de serrer le cercle autour de l'envahisseur. Le

23 décembre, à Temda, Jusuf se heurte enfin aux réguliers d'Abd

el-Kader; mais ceux-ci se dispersent trop vite pour que le combat

soit décisif; l'émir n'en reste pas moins dans l'Ouarensenis, où

il trouve de quoi se refaire. Jusuf, d'ailleurs, est dérouté.

Heureusement, La Moricière, toujours ingénieux à deviner les

mouvements des Arabes, se lance sur la bonne piste, avec des troupes

relativement fraîches. Pas plus que les autres, il ne met la main sur

l'insaisissable adversaire; mais, par l'habileté et la rapidité de

ses manoeuvres, il l'oblige, dans les premiers jours de janvier 1846,

à sortir du Tell et à rentrer dans le désert. Guerre singulière, où

l'on peinait beaucoup, sans avoir presque jamais l'occasion de se

battre. «Il n'y avait pas de bataille à livrer, écrivait le colonel

de Saint-Arnaud, le 24 janvier, puisque l'ennemi fuyait toujours. Il

n'y avait qu'une chose à faire, empêcher l'émir de descendre dans

les plaines, l'user en le réduisant à l'impuissance. Pour cela, il

fallait se montrer partout, lutter d'activité, de persévérance,

d'énergie, courir toujours et souvent frapper dans le vide... Le

maréchal manoeuvre et organise. Le pays est mauvais, on manque de

tout, et on a l'air de ne rien faire. Pour accepter un pareil rôle,

il faut être grand et sûr de soi! Ce rôle aurait compromis des

réputations moins solides. La chose la plus facile à la guerre, c'est

la bataille, pour l'homme de guerre, s'entend. Mais manoeuvrer contre

un ennemi aux abois, qui se rattache à tout, mobile comme un oiseau,

c'est plus difficile, et personne, en ce genre, n'aurait fait autant

que le maréchal[498].

[Note 497: Saint-Arnaud, chef de l'une de ces colonnes, écrivait, le

3 novembre 1845: «Tous ces chérifs paraissent et disparaissent.» Il

ajoutait, le 6 décembre: «Je poursuis à mort les chérifs qui poussent

comme des champignons. C'est un dédale; on ne s'y reconnaît plus.

Depuis l'aîné, Bou-Maza, nous avons Mohammed-bel-Cassem, Bou-Ali,

Ali-Chergui, Si-Larbi, Bel-Bej; enfin je m'y perds. J'ai déjà tué

Ali-Chergui chez les Medjaja; je viens de tuer Bou-Ali chez les

Beni-Derjin.» (_Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._)]

[Note 498: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._]

Après avoir forcé Abd el-Kader à sortir de l'Ouarensenis, La

Moricière mandait à un de ses amis: «Voilà désormais l'émir dans

un pays où il n'y a pas grand'chose à boire ni à manger, où le

bois manque, où le froid est excessif. Je doute qu'il y refasse sa

cavalerie. Je ne l'y suivrai pas... Il ne faut pas lui laisser

toucher terre dans le Tell; mais il n'y a pas grand inconvénient

à le laisser se morfondre dans le désert[499].» La Moricière se

faisait illusion: Abd el-Kader n'était pas homme à se «morfondre»

ainsi. Dès la fin de janvier 1846, on apprenait qu'il avait rassemblé

environ quinze cents cavaliers appartenant aux tribus des hauts

plateaux, et qu'à leur tête il se dirigeait vers l'est. Ne devait-on

pas craindre qu'il ne cherchât de ce côté quelque moyen de rentrer

dans le Tell? Le maréchal Bugeaud, suivant de loin le mouvement de

son adversaire, se transporta rapidement d'Aïn-Toukria à Boghar,

et chargea les colonnes des généraux Bedeau, d'Arbouville et Marey

de garder toutes les entrées du Tell, entre Boghar et la province

de Constantine. Cependant la nouvelle qu'Abd el-Kader se trouvait

maintenant au sud de la province d'Alger, produisait, dans le nord

de cette province, une agitation qui gagnait jusqu'aux tribus de la

Métidja; l'émir avait du reste soin de faire répandre parmi elles le

bruit de sa prochaine arrivée. Il devenait urgent de leur en imposer

par quelque démonstration. Mais comment la faire? Le général de Bar,

qui commandait à Alger, n'avait à peu près aucune force armée sous

la main; toutes les garnisons des villes de la côte avaient été

employées à grossir les colonnes mobiles. Dans ces circonstances,

le maréchal n'hésita pas à télégraphier de Boghar, le 2 février, au

général de Bar, d'armer les condamnés militaires et d'organiser

deux bataillons de la milice, sorte de garde nationale de la ville

d'Alger. La seule annonce de cette mesure effraya la population

civile autant que l'eût fait le mal même contre lequel on se mettait

en garde. Le général de Bar, embarrassé de cette émotion, en référa

au gouverneur, qui lui répondit, le 5 février, en confirmant son

ordre: «La mesure, disait-il, est de nature à prévenir, non à

susciter des alarmes. Il n'y a réellement pas de dangers sérieux,

quant à présent, et nous comptons bien les éloigner pour l'est, comme

nous l'avons fait pour l'ouest; mais une sage prévision a dicté

mon ordre.» Le maréchal prit en outre le parti de se rapprocher

un peu d'Alger, sans cependant perdre de vue les régions du sud;

quelques jours après, il campait devant Médéa. L'un des motifs de

ce mouvement paraît avoir été le désir de ramener ses troupes à la

côte, pour les refaire. Les soldats ne pouvaient supporter longtemps

la vie à laquelle les soumettait l'infatigable gouverneur. Déjà, à

la fin de décembre, celui-ci avait dû, une première fois, laisser

à Orléansville son infanterie exténuée, et avait emmené à la place

celle du colonel de Saint-Arnaud. Le second relais se trouvait

maintenant fourbu comme le premier; les uniformes étaient en loques,

les souliers usés, beaucoup d'hommes malades ou éclopés. La cavalerie

de la colonne commandée par Jusuf paraissait plus misérable encore:

«Les chevaux, raconte un témoin, étaient de vraies lanternes: on

voyait au travers»; à peine en comptait-on deux cents en état, non

certes de charger, mais de marcher.

[Note 499: _Le général de La Moricière_, par KELLER, t. I, p. 418.]

Pendant ce temps, que devenait Abd el-Kader? Se jouant, une fois de

plus, de toutes les colonnes qui le poursuivaient ou le guettaient,

il les tournait par l'est, descendait comme une trombe la vallée du

haut Isser, tendait la main à Ben-Salem, son ancien khalifa dans

ces régions, razziait les tribus fidèles à la France et arrivait

jusque sur le bas Isser, près de la mer, à quelques lieues d'Alger,

sur la lisière de la Métidja vide de troupes et pleine de colons.

Allait-il se jeter sur cette plaine? Sans doute ce ne pourrait

jamais être qu'une incursion aussi passagère qu'audacieuse; il

suffirait que les colonnes agissant dans le sud revinssent vers la

côte, pour contraindre l'envahisseur à une retraite précipitée; mais

elles étaient loin; il leur fallait plusieurs jours pour arriver;

en attendant, l'émir n'aurait-il pas le temps de tout dévaster et

massacrer dans les fermes et les villages européens de la Métidja?

De quel effet ne serait pas, sur l'opinion, en Algérie et en France,

cette répétition des désastres de 1839, venant en quelque sorte

démontrer l'inanité des résultats que le maréchal Bugeaud se vantait

d'avoir obtenus par six années d'efforts et de sacrifices! Quel

découragement pour ceux qui avaient cru en lui! Quel triomphe pour

ses adversaires! Certainement sa gloire ne résisterait pas à un

pareil coup.

La dépêche annonçant cette stupéfiante irruption parvint au

gouverneur pendant qu'il campait sous Médéa. C'était le soir,

et, suivant son habitude, il faisait une partie de whist, sous

sa tente, avec ses deux aides de camp, le commandant Rivet et le

capitaine Trochu. Ceux-ci ont aussitôt l'impression tellement vive

du péril, que, raconte l'un d'eux, leur langue desséchée s'attache

à leur palais et les empêche de parler[500]. Mais le maréchal,

admirablement tranquille et posant un moment ses cartes: «En voilà

une bonne! dit-il; faisons sans tarder tout ce que nous pourrons.» Il

télégraphie d'abord à Alger de réunir les condamnés, les miliciens,

tous les gendarmes de la région, et de les mettre en évidence

sur les hauteurs de la Métidja, pour simuler une préparation de

défense. Il appelle ensuite Jusuf: «Combien avez-vous de chevaux

sur pied? lui demande-t-il.--Deux cents.--Pouvez-vous être demain

dans la Métidja?--Oui, en allant au pas.--Partez tout de suite,

et montrez-vous sur les points les plus en vue.» Le gouverneur

complète ses mesures en annonçant qu'avec le reste de la colonne,

il se mettra en route au point du jour. Se retournant alors vers

ses aides de camp, toujours imperturbable: «Messieurs, reprenons

notre whist.»--«Je recevais là, plus encore qu'à Isly, a écrit plus

tard le général Trochu, une inoubliable leçon d'équilibre dans le

commandement, à l'heure des grands périls.» Le lendemain, la colonne

du maréchal Bugeaud marchait rapidement dans la direction du bas

Isser, en tenant les hauteurs qui bordent la Métidja, quand le

capitaine Trochu, qui cheminait en tête, absorbé par d'assez sombres

prévisions, voit accourir à fond de train un cavalier arabe, agitant

un pli au-dessus de sa tête. «Quelle nouvelle?» s'écrie-t-il tout

anxieux. Le messager lui apprend que l'émir vient d'être surpris dans

une attaque de nuit, et qu'il est en pleine déroute.

[Note 500: C'est à l'obligeante communication de M. le général Trochu

que je dois ces détails, ainsi que ceux qui vont suivre. Ils donnent

parfois aux événements une physionomie un peu différente de celle

que leur ont prêtée d'autres historiens. Mais le témoignage d'un

homme aussi bien placé pour tout voir et aussi bien préparé à tout

comprendre, m'a paru avoir une valeur décisive.]

Que s'était-il passé? Peu auparavant, quelques compagnies

d'infanterie légère étaient arrivées de France à Alger; c'étaient

les seules troupes régulières dont disposait le général de Bar.

Suivant les indications données par le maréchal, lors des premiers

symptômes d'agitation, il les avait envoyées, sous les ordres du

général Gentil, occuper le col des Beni-Aïcha qui commandait à l'est

l'entrée de la Métidja. À la nouvelle des razzias opérées sur le bas

Isser, le général Gentil crut devoir marcher sur les rassemblements

qu'on lui signalait. Sa troupe était peu nombreuse et n'avait pas

encore vu le feu; mais c'était une de ces heures où il faut payer

d'audace; d'ailleurs, il ne croyait pas avoir affaire à Abd el-Kader

en personne. En route, il rallie heureusement un bataillon venant

de Dellys. Dans la nuit du 6 au 7 février 1846, il heurte un peu à

l'aveugle le camp ennemi. Ses jeunes soldats, fort inexpérimentés,

tirent au hasard; dès les premiers coups de feu, les Arabes prennent

la fuite: c'étaient des gens du désert, grands pillards, fort

mal à l'aise d'être si loin de leurs tentes, et n'ayant qu'une

préoccupation, celle d'y rapporter le butin dont ils étaient

gorgés. En quelques instants et sans avoir eu un seul blessé, notre

petite troupe est maîtresse du terrain et y ramasse trois drapeaux,

six cents fusils, les tentes toutes tendues, les chevaux et les

troupeaux enlevés dans les razzias des jours précédents. Le général

Gentil n'était pas le moins étonné d'une si facile victoire; il fut

plus étonné encore quand il sut par les prisonniers qu'Abd el-Kader

était dans le camp et qu'il avait failli y être pris.

L'émir en fuite se jeta dans le Djurdjura et, avec son indomptable

énergie, tâcha de se créer, parmi les Kabyles, un nouveau centre de

résistance. Mais le maréchal Bugeaud, accouru de Médéa et renforcé

des troupes que lui amenait Bedeau, frappa rudement les tribus qui

faisaient mine de soutenir la révolte, et, par un habile mélange de

rigueur et de diplomatie, les détermina à se séparer d'Abd el-Kader.

Celui-ci fut réduit, dans les premiers jours de mars, à reprendre le

chemin du désert.

Ainsi se terminait heureusement pour le gouverneur général ce qu'on

a appelé «la plus grande crise de sa carrière algérienne». Le 24

février 1846, se trouvant près de sa capitale, dont il était sorti

depuis cinq mois, il eut l'idée d'y ramener, pour les reposer un

peu, les soldats avec lesquels il venait de faire une si pénible

campagne. Bien que non annoncé d'avance, ce retour prit un caractère

de triomphe. «Quand le maréchal, raconte le général Trochu, rentra

dans Alger, avec une capote militaire usée jusqu'à la corde, entouré

d'un état-major dont les habits étaient en lambeaux, marchant,

à la tête d'une colonne de soldats bronzés, amaigris, à figures

résolues, et portant fièrement leurs guenilles, l'enthousiasme de

la population fut au comble. Le vieux maréchal en jouit pleinement.

C'est qu'il venait d'apercevoir, de très près, le cheveu auquel la

Providence tient suspendues les grandes renommées et les grandes

carrières, à un âge (soixante-deux ans) où, quand ce cheveu est

rompu, il est difficile de le renouer.» Quelques jours plus tard,

le 2 mars, le gouverneur adressait à l'armée d'Afrique un ordre du

jour où, rappelant à grands traits ce qu'elle avait fait depuis

cinq mois, il la félicitait de ses efforts et de ses succès. «Vous

pouvez aujourd'hui garantir à la France, leur dit-il, que son empire

en Afrique ne sera pas ébranlé par cette grande révolte.» Non

sans doute que le maréchal ne vît plus rien à faire: il montrait

au contraire à ses soldats la nécessité «d'extirper les derniers

vestiges de l'insurrection» et de prendre l'offensive, «en étendant

leurs bras sur tous les points du désert où se formaient les orages

qui étaient venus et viendraient fondre sur eux, s'ils n'allaient

les dissiper». «Votre ardeur, ajoutait-il, ne se ralentira pas au

moment où, de toutes parts, elle est couronnée par le succès... Vous

resterez semblables à vous-mêmes, et la France reconnaissante vous

honorera.»

X

L'insurrection a fait son suprême effort en essayant d'atteindre la

Métidja. Repoussée sur ce point, elle ne fera désormais que décliner.

Les agitateurs secondaires, découragés par l'échec d'Abd el-Kader, ne

sont plus en état de nous opposer une sérieuse résistance. Par leurs

mouvements combinés, Saint-Arnaud, Canrobert et Pélissier expulsent

définitivement Bou-Maza du Dahra et le forcent à s'enfuir dans le

désert. Il suffit au maréchal de se montrer dans l'Ouarensenis pour

le pacifier, et le duc d'Aumale, revenu depuis peu en Algérie pour

prendre sa part de la lutte et du danger, soumet, avec le concours

des généraux Marey et d'Arbouville, la région montagneuse située au

sud-est de la province d'Alger. Le maréchal Bugeaud ne se contente

pas de rétablir ainsi notre autorité dans l'intérieur du Tell; il

ne perd pas de vue Abd el-Kader dans le désert où celui-ci a été

obligé de se retirer. Il le fait pourchasser sans répit par plusieurs

colonnes qui l'atteignent et le maltraitent fort, l'une le 7 mars

1846, l'autre le 13. Dans cette dernière affaire, l'émir ne s'échappe

qu'à grand'peine avec quatorze fidèles. Grâce cependant aux renforts

qui lui viennent de sa deïra, il persiste à tenir la campagne.

Pendant tout le mois d'avril, c'est Jusuf, devenu général, qui court

après lui à bride abattue, tantôt perdant sa piste, tantôt tombant

sur lui à l'improviste, lui tuant quelques hommes et lui arrachant

quelque butin; s'il ne réussit pas à s'emparer de sa personne, du

moins il le réduit à l'existence d'un fugitif, sans cesse traqué,

chaque jour plus dénué, plus affaibli, plus isolé.

Mais dans quel état revenaient, après ces poursuites, nos fantassins

déguenillés et fourbus, nos cavaliers à pied, traînant par la bride

des chevaux hors de service! La Moricière, qui avait assisté à

l'un de ces retours, en était tout ému; il déclarait «n'avoir rien

vu de semblable, ni après la retraite de Constantine, ni après la

désastreuse campagne d'Alger en 1840», et s'inquiétait de l'effet

produit sur les indigènes par un tel spectacle. Ce fut même le

sujet d'un de ces désaccords qui éclataient trop fréquemment entre

le gouverneur général et le commandant de la province d'Oran.

Ce dernier, persuadé qu'en fermant le Tell à Abd el-Kader et en

le privant ainsi de tout moyen de se ravitailler, on finirait

par avoir raison de lui, ne cachait pas son peu de goût pour ces

courses perpétuelles dans le désert qui, selon lui, éreintaient

les soldats sans profit suffisant; ou du moins il n'eût voulu les

voir entreprendre que «sur des renseignements certains, avec des

probabilités d'un succès important». Le maréchal releva vivement ces

critiques. «Les opérations dans le désert, écrivit-il à La Moricière,

nous ont rendu les plus grands services; ce sont elles qui ont ruiné

l'émir, en ne lui laissant qu'une poignée de cavaliers exténués;

elles ont amené la soumission de tout le désert au sud de la province

d'Alger; elles nous ont ramené plusieurs tribus du Tell qui avaient

émigré.» Le maréchal «reconnaissait que le général Jusuf, avec des

qualités militaires très distinguées, n'avait pas tout l'ordre

d'administration et d'organisation qu'on aurait pu désirer», mais

il estimait qu'en somme son action avait été utile. «On ne fait les

choses extraordinaires, à la guerre, ajoutait-il, qu'avec des moyens

extraordinaires, et Napoléon a commis une faute en n'engageant pas

la garde impériale à la fin de la bataille de la Moskova. C'était,

disait-on, afin d'assurer la retraite. Mauvaise raison. Il faut tout

faire pour gagner la bataille d'une manière décisive, quand on a fait

tant que de la livrer. Si on la gagne, on n'a pas besoin de faire

retraite. Si nous chassons et ruinons Abd el-Kader, notre infanterie

et notre cavalerie auront le temps de se remettre. Je ne regrette

donc nullement les travaux qui ont amené le délabrement qui vous

afflige. Jusuf jouait un coup de partie pour la tranquillité de toute

l'Algérie; il voulait avant tout réussir, et je pense sincèrement que

le résultat lui donne raison[501].»

[Note 501: KELLER, _Le général de La Moricière_, t. Ier, p. 421 à

423.--V. aussi C. ROUSSET, _La conquête de l'Algérie_, t. II, p. 91 à

93.]

Quelque confiance que le gouverneur général eût dans les chevauchées

de Jusuf, il sentait qu'il y aurait eu un moyen bien plus sûr et

plus prompt d'avoir raison d'Abd el-Kader; c'eût été de porter la

guerre sur le territoire marocain et d'y poursuivre cette deïra

qui, à l'abri de nos coups et contrairement aux stipulations du

traité de Tanger, servait de base d'opérations à la révolte. Ce

n'était pas la première fois que, devant la mauvaise volonté ou

l'impuissance de l'empereur Abd er-Raman, le maréchal songeait à se

faire justice lui-même en passant la frontière. Mais toujours il

avait été contenu par le gouvernement, qui gardait un souvenir trop

présent des difficultés diplomatiques nées de la guerre du Maroc,

pour vouloir recommencer une pareille aventure[502]. Au point de

vue de la politique générale, rien de plus raisonnable que cette

prudence du gouvernement: n'eût-il pas été fort périlleux de nous

trouver aux prises avec une nouvelle question marocaine, au moment

de la querelle des mariages espagnols? Mais on conçoit que ceux

qui, comme le maréchal Bugeaud, regardaient surtout les choses au

point de vue de la pacification de l'Algérie, fussent tentés de se

montrer moins patients. La grande insurrection de 1845-1846, la vue

de l'émir se relevant chaque fois des coups qu'on lui portait, au

moyen des secours qu'il tirait de sa deïra, n'étaient pas faites pour

rendre cette patience plus facile. Aussi, à cette époque, le maréchal

Bugeaud était-il de plus en plus convaincu de la nécessité d'une

«opération sérieuse» sur le territoire marocain, et de plus en plus

pressé de l'entreprendre[503]. Il s'en ouvrit dans les dépêches qu'il

adressa à Paris: si l'on ne voulait pas l'autoriser formellement à

faire cette «guerre d'invasion défensive», il demandait au moins

qu'on la lui laissât faire, sauf à en rejeter plus tard sur lui

seul la responsabilité. Le gouvernement, effrayé de tels projets,

fit aussitôt connaître à Alger, par écrit et par envoyés spéciaux,

sa ferme volonté de ne rien permettre de pareil. De plus, M. Guizot

profita de l'habitude où il était de correspondre amicalement avec le

maréchal, pour lui expliquer les motifs de cette décision. Dans une

lettre en date du 23 avril 1846, il lui exposa l'avantage qu'avait

pour nous un accord même imparfait et peu efficace avec l'empereur du

Maroc, l'opposition qu'une nouvelle guerre soulèverait en France, les

complications qu'elle ferait naître en Europe, l'anarchie, fâcheuse

pour nos intérêts, qu'elle provoquerait au Maroc, l'impossibilité

où serait notre armée d'atteindre, dans ces régions lointaines

et inconnues, l'émir qu'elle ne parvenait pas à joindre sur le

territoire algérien. Il rappela, en terminant, que, «quand on est en

présence de populations semi-barbares et de gouvernements irréguliers

et impuissants», il faut savoir prendre son parti de certains maux

inévitables. «Il n'y a pas moyen, ajoutait-il, d'établir, avec de

tels gouvernements et avec de tels peuples, même après leur avoir

donné les plus rudes leçons, des relations sûres, des garanties

efficaces; il faut, ou pousser contre eux la guerre à fond, jusqu'à

la conquête et l'incorporation complète, ou se résigner aux embarras,

aux incidents, aux luttes que doit entraîner un tel voisinage, en se

mettant en mesure de les surmonter ou d'en repousser plus loin la

source qu'on ne peut tarir.» Vérité d'expérience fort utile à méditer

pour tous les gouvernements qui font de la politique coloniale. Déjà,

du reste, l'année précédente, lors du débat sur le traité de Tanger,

le duc de Broglie avait développé cette même idée avec sa précision

accoutumée. Devant des raisons si fortes et une volonté si ferme, le

maréchal Bugeaud céda, non sans regret, mais sans hésitation. «Ce que

vous me dites, répondit-il à M. Guizot, le 30 avril, de la conduite

que nous devons tenir envers le Maroc, me paraît d'une grande

justesse, me plaçant à votre point de vue, et c'est là qu'il faut se

placer[504].»

[Note 502: Le Roi, notamment, avait manifesté sur ce point, dès

l'origine, une volonté très arrêtée. «Si on ne met pas un éteignoir

absolu de notre côté, écrivait-il, le 12 novembre 1844, au maréchal

Soult, on nous enfilera dans une nouvelle guerre avec le Maroc. Je

crois qu'il faut _des ordres péremptoires_ de ne laisser passer les

frontières du Maroc par nos troupes, _nulle part et sous quelque

prétexte que ce soit, pas même celui de la poursuite d'Abd el-Kader_.

Nous sommes hors du guêpier, et ne nous y laissons pas entraîner une

seconde fois.» (_Documents inédits._)]

[Note 503: Voir notamment les lettres que le maréchal Bugeaud

écrivait, le 6 avril 1846, au duc d'Aumale et à M. Léon Roches.

(D'IDEVILLE, _Le maréchal Bugeaud_, t. III, p. 97 à 99 et p. 103.)]

[Note 504: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 212 à 223.]

Au moment même où le gouvernement retenait ainsi le maréchal, le

territoire marocain était le théâtre d'un événement atroce qui eût

suffi, et au delà, si des raisons de politique générale ne nous

eussent arrêtés, à justifier notre intervention. Depuis plus de six

mois, la deïra d'Abd el-Kader renfermait deux cent quatre-vingts

prisonniers français; quatre-vingt-quinze, dont cinquante-sept

blessés, étaient les héroïques survivants de Sidi-Brahim; les

autres étaient ceux qui avaient capitulé sans combat sur la route

d'Aïn-Temouchent. Ces prisonniers avaient été d'abord bien traités.

Plusieurs fois Abd el-Kader avait fait, pour leur échange, des

ouvertures toujours repoussées. Le maréchal était convaincu,--et

son opinion était partagée par plusieurs généraux d'Afrique,--que

de telles propositions étaient surtout, dans l'intention de l'émir,

un moyen de faire croire aux Arabes qu'il négociait avec la France

en vue d'une paix prochaine, et de retenir sous son influence, à

l'aide de cet artifice, les tribus qui commençaient à lui échapper.

Bugeaud refusait donc de se laisser prendre à ce qu'il jugeait être

un piège. On n'était pas toutefois, de notre côté, sans travailler

à la libération des captifs; usant d'un procédé qui lui avait

déjà réussi dans une circonstance analogue, notre diplomatie

s'adressait à l'empereur du Maroc: «Vous êtes en paix avec nous,

lui disait-elle; nous ne pouvons donc admettre que des prisonniers

français soient retenus sur votre territoire par Abd el-Kader;

faites-vous-les livrer, et rendez-les-nous.» Mais, pendant que

ces pourparlers se continuaient avec plus ou moins de chance de

succès, la deïra subissait une crise: la mauvaise fortune de son

maître réagissait sur elle; les vivres et l'argent commençaient à

lui manquer; avec la détresse, étaient venus le mécontentement,

la discorde et les désertions; des tribus entières partaient pour

l'intérieur du Maroc; quant à celles qui demeuraient fidèles, il

leur fallait se préparer à un exode, car Abd el-Kader les appelait

dans le sud, auprès de lui. Dans ces conditions, la garde des

prisonniers devenait un embarras. Le 24 avril 1846, aussitôt après

l'arrivée d'un courrier de l'émir, douze des prisonniers, dont six

officiers, furent emmenés hors du camp, sous prétexte d'assister à

une fête; c'étaient ceux dont on espérait une rançon. Les deux cent

soixante-huit autres, à la tombée de la nuit, furent répartis, par

petits groupes, dans les huttes de leurs gardiens. À minuit, au

signal donné par un cri, le massacre commença. Ceux qui ne tombèrent

pas dès les premières fusillades furent brûlés dans les gourbis où

ils se réfugièrent. Un seul s'échappa, blessé, nu; les Marocains le

ramassèrent et le reconduisirent à nos avant-postes, où il arriva le

17 mai; ce fut par lui qu'on eut le récit de l'horrible scène. Cette

nouvelle causa, en France, une douloureuse émotion que les ennemis

du maréchal tâchèrent d'exploiter contre lui; ils l'accusèrent,

dans la presse et à la tribune, d'avoir négligé et même d'avoir

systématiquement écarté ce qui eût pu prévenir ce malheur. Abd

el-Kader était-il l'auteur du massacre? On en voudrait douter, ne

serait-ce qu'à cause de l'attitude chevaleresque qu'il avait prise

en d'autres circonstances[505]. Mais lui-même a avoué plus tard que

tout s'était fait par son ordre, et il n'a trouvé d'autre excuse à

invoquer que l'irritation où l'aurait jeté le refus d'échanger les

prisonniers[506].

[Note 505: En 1843, dans un combat de cavalerie, le trompette

Escoffier, voyant son capitaine démonté et sur le point d'être

capturé, mit pied à terre et lui amena son cheval: «Montez vite,

mon capitaine, lui dit-il, c'est vous et non pas moi qui rallierez

l'escadron.» Le brave trompette fut fait prisonnier. Le maréchal

Bugeaud fit connaître à l'armée, par un ordre du jour, cet acte

héroïque, et le Roi, sans attendre la libération d'Escoffier, le

décora de la Légion d'honneur. Informé de ces faits, Abd el-Kader

traita son prisonnier avec les plus grands égards et lui fit même

remettre solennellement la croix de la Légion d'honneur devant ses

troupes réunies. Escoffier fut échangé l'année suivante.]

[Note 506: Dans une lettre écrite par Abd el-Kader au Roi, en

novembre 1846, nous lisons: «L'accroissement de notre colère a été

tel que nous nous sommes décidé à ordonner le massacre.» Et dans une

lettre au maréchal Soult, de la même date: «La colère a fini par

déborder de notre coeur, et nous avons ordonné que l'on tuât vos

prisonniers.»]

Ce n'était pas par cet acte d'inutile cruauté qu'Abd el-Kader

pouvait relever sa fortune. La chasse qu'on lui donnait dans le

désert continuait toujours. Comme, pour échapper à Jusuf, il s'était

rejeté vers l'ouest, la poursuite était désormais menée par l'un des

lieutenants de La Moricière, le colonel Renault. Elle se prolongea

de la fin de mai au commencement de juillet 1846, avec les fatigues

et les péripéties accoutumées. L'émir, surpris le 1er juin, n'eut

que le temps de sauter sur un cheval pour s'enfuir. Le plus grave

pour lui était que les tribus nomades du désert l'abandonnaient

et venaient nous demander l'aman. Les gens d'Arbâ, auxquels il

réclamait le cheval de soumission, ne lui offrirent qu'un âne. Les

Ouled-Sidi-Cheikh, qu'il appelait aux armes, lui répondirent: «Tu

es comme la mouche qui excite le taureau; quand tu l'as irrité, tu

disparais, et nous recevons les coups.» La deïra, ruinée et réduite

des trois quarts, n'était plus en état de fournir des renforts. Si

fier que fût toujours son coeur, Abd el-Kader était à bout, et, dans

les premiers jours de juillet, abandonnant la partie, il rentra

dans le Maroc par Figuig. Il y avait sept mois que, seul, par son

prestige, son énergie, son audace, sa fécondité de ressources, cet

homme vraiment extraordinaire défiait toutes les poursuites et tenait

en alerte une armée de cent mille hommes, commandée par nos meilleurs

officiers. Pourquoi faut-il que le sang des prisonniers massacrés

ternisse une gloire qui aurait pu être si pure?

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 68 / 84 题