VIII

Quand le maréchal Bugeaud s'était embarqué pour la France, le 4

septembre 1845, tout semblait tranquille en Algérie. Il n'était

pas parti depuis quelques jours, que divers symptômes d'agitation

se manifestaient avec une simultanéité inquiétante. Bou-Maza

reparaissait dans le Dahra, et telle était la vigueur de ses premiers

coups, que nos troupes se trouvaient tout d'abord réduites à la

défensive. Ailleurs surgissaient d'autres fauteurs de révoltes, qui,

eux aussi, se paraient du surnom, devenu populaire, de Bou-Maza. Sur

notre frontière de l'Ouest, des troubles, visiblement suscités par

Abd el-Kader, obligeaient le général Cavaignac, qui commandait dans

Tlemcen, à se mettre en campagne, et, dès ses premiers pas, il était

étonné de la résistance qu'il rencontrait. On ne savait pas encore

quelle importance il fallait attacher à tous ces incidents, quand

se répandit une nouvelle bien autrement grave et douloureuse: une

colonne française venait d'être surprise et détruite par Abd el-Kader.

Voici en quelles circonstances. Le poste de Djemâa-Ghazouat, situé

sur la côte, près du Maroc, était commandé par le lieutenant-colonel

de Montagnac, officier admirable de bravoure et d'énergie, mais

péchant quelquefois par excès de fougue et d'audace. En dépit des

recommandations expresses qui lui avaient été faites de «ne pas

aller livrer des combats au dehors», Montagnac, au premier bruit

des mouvements d'Abd el-Kader, crut devoir se porter au secours

d'une tribu fidèle, menacée par l'émir. Le 21 septembre 1845, il

se mit en route avec 346 fantassins du 8e bataillon des chasseurs

d'Orléans et 62 hussards. Dès le lendemain, il était rejoint par

un messager du général Cavaignac qui rappelait à Tlemcen le 8e

bataillon de chasseurs. Montagnac ne pensa pas être tenu d'obéir

avant d'avoir infligé un échec à l'ennemi, avec lequel il avait

commencé à échanger des coups de fusil. Il poussa donc plus avant.

Le 23, près du marabout de Sidi-Brahim, à un moment où sa troupe

se trouve imprudemment morcelée en trois petits corps, celui qui

marchait en tête tombe dans une sorte d'embuscade, et est enveloppé

par une cavalerie très nombreuse qu'Abd el-Kader dirige lui-même.

Aux premiers coups de feu, Montagnac est mortellement blessé. Nos

soldats se réunissent sur un mamelon, sans autre espoir que de vendre

chèrement leur vie; bientôt les munitions sont épuisées; personne,

néanmoins, ne songe à se rendre. Alors, rapporte l'un des rares

survivants de ce combat, «les Arabes, resserrant le cercle autour

de ce groupe immobile et silencieux, le font tomber sous leur feu,

comme un vieux mur». Au bout de peu de temps, il n'y a plus, du côté

des Français, que des cadavres ou des blessés ne donnant presque

plus signe de vie. À ce moment, le second détachement, mandé dès le

début par Montagnac, accourt sur le lieu du combat; aussitôt accablé

par les vainqueurs, il subit le même sort. Reste l'arrière-garde,

demeurée auprès des bagages et composée de 80 carabiniers sous les

ordres du capitaine Géreaux. Les Arabes fondent sur elle. Géreaux

ne se trouble pas; le marabout de Sidi-Brahim est à sa portée:

il se jette dedans, s'y barricade et résiste aux plus furieuses

attaques. Abd el-Kader lui fait porter une sommation de se rendre,

avec promesse de vie sauve. Le capitaine lit la lettre à ses hommes,

qui n'y répondent que par les cris de: «Vive le Roi!» et hissent sur

le marabout un drapeau fait avec des lambeaux de vêtement. Après

de nouvelles attaques, l'émir fait faire une seconde sommation; il

ordonne, cette fois, qu'elle soit transmise par un des officiers

prisonniers et blessés, l'adjudant-major Dutertre. Celui-ci s'avance

vers le marabout: «Chasseurs, s'écrie-t-il, on va me décapiter

si vous ne posez les armes, et moi, je viens vous dire de mourir

jusqu'au dernier plutôt que de vous rendre.» Sa tête tombe aussitôt.

Le combat reprend plus acharné, interrompu deux fois encore par des

sommations sans résultat. L'émir, lassé de cette résistance qui lui

coûte très cher, prend le parti de s'éloigner avec le gros de son

armée, en laissant seulement les forces nécessaires pour bloquer

étroitement le marabout. Les assiégés n'ont ni vivres ni eau. Ils

passent ainsi trois longs jours, attendant un secours qui aurait

dû venir et qui ne vient pas. Enfin, le 26, aimant mieux tomber en

combattant que de mourir de faim et de soif, ils s'élancent hors

de leur réduit, en emportant leurs blessés. Ce coup de désespoir

semble d'abord leur réussir; ils font une trouée à travers les Arabes

stupéfaits et se dirigent en bon ordre vers Djemâa. Déjà l'on peut

distinguer les murs de la ville, quand, à la vue d'un filet d'eau qui

coule au fond d'un ravin, les hommes, en dépit de leurs officiers,

quittent leurs rangs, se précipitent dans le ravin et se jettent à

plat ventre pour étancher la terrible soif qui les dévore depuis

trois jours. Ce désordre n'échappe pas aux Arabes qui accourent et,

de la hauteur, font pleuvoir les balles sur les malheureux buveurs:

tous succombent. Géreaux cependant a essayé de continuer la retraite

avec les quelques hommes qui ne se sont pas débandés; mais ils ne

sont plus assez nombreux et finissent par être écrasés; le capitaine

tombe, mortellement atteint. Douze soldats seuls parviennent à

rejoindre les cavaliers sortis de Djemâa à leur rencontre: c'est

tout ce qui revient des 425 hommes partis de cette ville, cinq jours

auparavant, avec le colonel de Montagnac[491].

[Note 491: J'ai suivi principalement le beau récit donné de cet

incident par M. le duc d'Aumale, dans son livre: _Zouaves et

chasseurs à pied_.]

Quand on sut à Alger le désastre de Sidi-Brahim, l'émotion y

fut extrême; dans l'imagination du public, l'événement prit les

proportions d'une catastrophe. L'effet en fut encore aggravé par la

série de mauvaises nouvelles qui survinrent coup sur coup, dans les

jours suivants. La plus douloureuse fut celle de la capitulation

d'Aïn-Temouchent: le lieutenant Marin conduisait 200 hommes, la

plupart sortant de l'hôpital, de Tlemcen à Aïn-Temouchent; apercevant

sur sa route des cavaliers qu'il reconnaît pour ceux d'Abd el-Kader,

il perd la tête; sans avoir été même attaqué, il court à l'émir et se

rend à lui avec toute sa troupe[492]. Il n'était pas à craindre sans

doute qu'une défaillance aussi inexplicable trouvât des imitateurs;

mais, succédant, à quarante-huit heures d'intervalle, au désastre de

Sidi-Brahim, elle était bien de nature à exalter les Arabes. Tout

d'ailleurs révélait un soulèvement prémédité et concerté: à Sebdou,

le commandant Billot était attiré dans une embuscade et massacré avec

toute son escorte; le chef du bureau arabe de Tiaret était enlevé

par trahison; des caïds, amis de la France, tombaient assassinés;

plusieurs postes étaient attaqués, des ponts et des magasins brûlés,

des communications interrompues; la majeure partie des tribus de la

subdivision de Tlemcen prenait les armes et rejoignait Abd el-Kader.

«Qui sait ce qui arrivera? écrivait le colonel de Saint-Arnaud, à

la date du 3 octobre. Abd el-Kader peut aussi bien être dans la

Métidja, dans un mois, que fuyant dans le Maroc, sans suite, avant

dix jours... Une seule chose est certaine, c'est que la guerre

sainte a éclaté et a débuté par une catastrophe qui a atterré les

colons et jusqu'aux négociants d'Alger.»

[Note 492: Ce malheureux officier, qui avait donné antérieurement des

preuves de bravoure, fut remis plus tard en liberté par Abd el-Kader.

Traduit devant un conseil de guerre, il fut condamné à mort; mais

cette sentence fut annulée.]

Dès le 28 septembre 1845, le général de La Moricière, gouverneur

par intérim, avertit le maréchal Soult que «la situation était fort

grave». «Vous jugerez sans doute indispensable, ajoutait-il, que

M. le maréchal Bugeaud rentre immédiatement en Algérie.» Le même

jour, il dépêchait directement au maréchal le commandant Rivet,

pour presser son retour. En attendant, il ne demeurait pas inactif.

Jugeant avec raison que le plus grand péril n'était pas à l'intérieur

avec Bou-Maza et ses imitateurs, mais sur la frontière de l'Ouest, où

il fallait tâcher de barrer le chemin à Abd el-Kader, il s'y porta

immédiatement de sa personne. Le 8 octobre, il rejoignait le général

Cavaignac au delà de Tlemcen, attaquait vigoureusement avec lui les

tribus révoltées, les battait, mais sans atteindre l'émir lui-même,

qui, suivant son habitude, s'était dérobé.

Ce fut le 6 octobre que le commandant Rivet arriva à la Durantie, en

Périgord, où était le maréchal Bugeaud, et lui fit part de ce qui

se passait en Algérie. En présence de tels événements, le maréchal

ne songea plus à se retirer ni à marchander les conditions de son

retour. Le péril l'appelait, et aussi l'espérance d'acquérir une

nouvelle gloire dont il se servirait pour faire prévaloir ses idées.

«Je pars dans la nuit du 7 au 8, écrivit-il, le 6, au ministre de la

guerre. J'ai pensé qu'étant encore gouverneur nominal de l'Algérie,

je ne pouvais me dispenser de répondre à l'appel que me font l'armée

et la population, que ce serait manquer à mes devoirs envers le

gouvernement et mon pays.» Il ajoutait, après avoir énuméré avec

précision les renforts dont il avait besoin: «Nous allons, Monsieur

le maréchal, jouer une grande partie qui peut être décisive pour

notre domination, si nous la jouons bien, ou nous préparer de

grandes tribulations et de grands sacrifices, si nous la jouons mal.

L'économie serait ici déplorable.» Il écrivait en même temps à M.

Guizot: «Les circonstances sont très graves; elles demandent de

promptes décisions. Ce n'est pas le cas de vous entretenir de mes

griefs et des demandes sans l'obtention desquelles je ne comptais

pas rentrer en Algérie. Je cours à l'incendie; si j'ai le bonheur de

l'apaiser encore, je renouvellerai mes instances pour faire adopter

des mesures de consolidation de l'avenir. Si je n'y réussis pas, rien

au monde ne pourra m'attacher plus longtemps à ce rocher de Sisyphe.

C'est bien le cas de vous dire aujourd'hui ce que le maréchal de

Villars disait à Louis XIV: Je vais combattre vos ennemis et je vous

laisse au milieu des miens[493].»

[Note 493: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 200 et 201.]

Seulement, comme si le maréchal ne pouvait s'empêcher de mêler à

ses plus généreuses résolutions quelqu'une de ces «diableries» dont

parlait M. de Corcelle, il adressait, à cette même date du 6 octobre,

la lettre suivante au préfet de la Dordogne: «M. le chef d'escadron

Rivet m'apporte d'Alger les nouvelles les plus fâcheuses; l'armée

et la population réclament à grands cris mon retour. J'avais trop à

me plaindre de l'abandon du gouvernement vis-à-vis de mes ennemis

de la presse et d'ailleurs, pour que je ne fusse pas parfaitement

décidé à ne rentrer en Algérie qu'avec la commission que j'ai

demandée et après la promesse de satisfaire à quelques-unes de mes

idées fondamentales; mais les événements sont trop graves pour que

je marchande mon retour au lieu du danger.» Puis, après avoir donné

au préfet quelques détails sur l'insurrection, il finissait ainsi:

«Il est à craindre que ceci ne soit une forte guerre à recommencer.

Hélas! les événements ne donnent que trop raison à l'opposition que

je faisais au système qui étendait sans nécessité l'administration

civile et diminuait l'armée pour couvrir les dépenses de cette

extension. J'ai le coeur navré de douleur de tant de malheurs et

de tant d'aveuglement de la part des gouvernants et de la presse

qui nous gouverne plus qu'on n'ose l'avouer.» Ce ne pouvait être

sérieusement que le maréchal attribuait l'agression d'Abd el-Kader

à la prétendue extension de l'administration civile. Quant au

reproche d'abandon adressé au gouvernement, il venait d'autant plus

mal à propos qu'en ce moment le ministère expédiait d'urgence les

renforts demandés; ces renforts, qui ne comprenaient pas moins de

six régiments d'infanterie et deux de cavalerie, devaient porter

à 107,000 hommes l'armée d'Algérie. Encore n'y aurait-il eu que

demi-mal, si cette injuste récrimination se fût produite à huis clos.

Mais la lettre du maréchal, communiquée étourdiment par le préfet

au rédacteur du _Conservateur de la Dordogne_, fut publiée par ce

journal et, de là, fit le tour de la presse, avec les commentaires

qu'on peut supposer. Fort penaud de cette publication et du bruit

qu'elle faisait, le gouverneur se hâta de déclarer qu'il n'y était

pour rien. «Ma lettre, écrivit-il à M. Guizot, était la communication

confidentielle d'un ami à un ami; elle ne devait avoir aucune

publicité. C'est encore une tuile qui me tombe sur la tête. Je le

déplore surtout parce que la presse opposante ne manquera pas d'en

tirer parti contre le gouvernement.» M. Guizot ne se contenta pas de

cette sorte d'excuse et jugea nécessaire de faire sentir au maréchal

le tort de sa conduite: «Je ne puis accepter, lui répondit-il, votre

reproche que vous n'avez pas été soutenu par le gouvernement. Il

appartient et il sied aux esprits comme le vôtre, mon cher maréchal,

de distinguer les grandes choses des petites, et de ne s'attacher

qu'aux premières. Il n'y a, pour vous, en Afrique, que deux grandes

choses: l'une d'y avoir été envoyé, l'autre d'y avoir été pourvu,

dans l'ensemble et à tout prendre, de tous les moyens d'action

nécessaires. Le cabinet a fait pour vous ces deux choses-là, et il

les a faites contre beaucoup de préventions et à travers beaucoup

de difficultés... Après cela, qu'à tel ou tel moment, sur telle ou

telle question, le gouvernement n'ait pas partagé toutes vos idées,

ni approuvé tous vos actes, rien de plus simple: c'est son droit. Que

vous ayez même rencontré, dans telle ou telle commission, dans tel

ou tel bureau, des erreurs, des injustices, des idées fausses, de

mauvais procédés, des obstacles, cela se peut; cela n'a rien que de

naturel et presque d'inévitable; ce sont là des incidents secondaires

qu'un homme comme vous doit s'appliquer à surmonter, sans s'en

étonner ni s'en irriter, car il s'affaiblit et s'embarrasse lui-même

en leur accordant, dans son âme et dans sa vie, plus de place qu'il

ne leur en appartient réellement.» M. Guizot engageait le maréchal à

faire comme lui, «à laisser dire les journaux» et à compter sur la

tribune pour mettre sa conduite en lumière; «c'est là, ajoutait-il,

que vous devez être défendu, mais grandement et dans les grandes

occasions, non pas en tenant les oreilles toujours ouvertes à ce

petit bruit qui nous assiège, et en essayant, à tout propos et bien

vainement, de le faire taire». Le ministre terminait par des plaintes

sur la publication de la lettre au préfet de la Dordogne. «Cette

lettre, disait-il, m'a affligé pour vous et m'a blessé pour moi...

C'est là un désordre. Vous ne le souffririez pas autour de vous. Et,

croyez-moi, cela ne vaut pas mieux pour vous que pour le pouvoir

auquel vous êtes dévoué[494].»

[Note 494: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 203 à 207.]

Le maréchal n'avait à peu près rien à répondre à ces amicales

réprimandes, ou, du moins, il n'avait qu'une réponse à faire,

c'était de montrer, une fois de plus, que, s'il parlait quelquefois

de travers, cela ne l'empêchait pas de bien agir. Pendant ce temps,

d'ailleurs, il poursuivait rapidement sa route vers l'Afrique,

s'embarquait à Marseille, et arrivait à Alger le 15 octobre 1845. La

population s'était portée en foule au-devant de lui, témoignant par

son attitude, et de l'alarme que lui causaient les événements, et de

la confiance que lui rendait le retour du gouverneur général.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 67 / 84 题