VII

Si les oppositions que rencontrait le maréchal Bugeaud ne

l'ébranlaient pas dans sa conviction, elles le fatiguaient,

l'irritaient. Il y voyait volontiers une sorte d'ingratitude. Plus

que jamais, d'ailleurs, il se croyait en butte à une malveillance

systématique de la part du maréchal Soult et des bureaux du ministère

de la guerre. Il accusait notamment ces bureaux d'inspirer et de

subventionner le journal _l'Algérie_, qui, de Paris, lui faisait

une guerre acharnée, et dont les attaques trouvaient souvent écho

dans les autres feuilles de la capitale[477]. Ces piqûres de presse

mettaient parfois hors de lui le peu patient gouverneur. Ainsi en

était-il, par exemple, quand _l'Algérie_, par un calcul plein de

malice, exaltait ses lieutenants, La Moricière, Bedeau et surtout le

duc d'Aumale.

[Note 477: L'_Algérie_, fondée à Paris, en 1843, pour être hors de la

portée du gouverneur général, paraissait six fois par mois, les jours

qui correspondaient aux départs des courriers d'Algérie.]

Non sans doute que le maréchal ne fût le premier à proclamer les

hautes qualités du vainqueur de la Smala. En 1843, il lui aurait

fait confier, malgré sa jeunesse, l'intérim du gouvernement général,

si le Roi, sur la demande même de son fils, ne se fût opposé à

une élévation trop rapide[478]. Bien souvent depuis, dans ses

conversations comme dans ses lettres, il s'était plu à saluer

dans le duc d'Aumale son futur successeur[479]. Mais n'est-ce pas

quelquefois à l'endroit de leurs héritiers que les vieillards se

montrent le plus ombrageux? Ce fut principalement à l'occasion du

commandement que le prince venait d'exercer, pendant quelque temps,

dans la province de Constantine, que l'_Algérie_ essaya de l'opposer

au gouverneur. Il ne faut pas oublier que cette province se trouvait

dans une situation à part. Ayant échappé à l'action d'Abd el-Kader,

elle était passée, sans interruption, de la domination des Turcs à

celle de la France, et les Arabes, habitués à obéir, nous avaient

acceptés sans trop de peine. Il en était résulté, presque dès le

lendemain de la prise de Constantine, une pacification relative qui

contrastait avec la guerre acharnée dont les deux autres provinces

étaient le théâtre. L'armée n'y avait guère que des courses de police

à faire: aussi, sur cent mille hommes de troupes qui, depuis 1840,

étaient en Algérie, quatorze à dix-huit mille suffisaient pour la

province de Constantine. Il est vrai que, sur plus d'un point de

cette région, nous n'exercions qu'une sorte de souveraineté, parfois

même un peu nominale. Absorbé par sa lutte contre Abd el-Kader, le

maréchal Bugeaud ne regardait guère à ce qui se passait dans l'est

de la colonie, et les généraux qui y commandaient étaient à peu près

livrés à eux-mêmes. Par une heureuse fortune, deux d'entre eux, le

duc d'Aumale et son successeur, le général Bedeau, se révélèrent des

administrateurs éminents. L'_Algérie_ n'avait pas tort quand elle

faisait d'eux un très grand éloge. Mais où elle devenait injuste,

c'est quand elle donnait à entendre que le maréchal Bugeaud aurait pu

obtenir la même pacification dans les provinces d'Alger et d'Oran,

s'il avait su gouverner et administrer, au lieu de ne savoir que

batailler. Si peu fondée qu'elle fût, cette insinuation n'était pas

sans rencontrer quelque crédit dans l'opinion, qui connaissait mal

les faits, et dans la Chambre, toujours impatiente de mettre un

terme aux sacrifices d'hommes et d'argent qu'on lui demandait pour

l'Algérie.

[Note 478: Voir entre autres une lettre du Roi au duc d'Aumale, en

date du 2 juin 1843, publiée par la _Revue rétrospective_.]

[Note 479: Le maréchal écrivait, le 23 octobre 1843, à M. Blanqui:

«Je désire qu'un prince me remplace ici... Le duc d'Aumale est

et sera chaque jour davantage un homme capable.» (_Mémoires de M.

Guizot_, t. VII, p. 236.) Vers ce même temps, il s'exprimait ainsi

dans une conversation de bivouac: «Je place très haut les talents

militaires et administratifs de mes trois lieutenants: Changarnier,

La Moricière et Bedeau. Eh bien, si j'avais à faire le choix de

mon successeur au gouvernement de l'Algérie, je n'hésiterais pas à

désigner Mgr le duc d'Aumale, dans lequel se trouvent réunies les

qualités qui constituent le chef d'armée et l'administrateur. Il a

la décision prompte, le courage entraînant, le corps infatigable et

l'amour du travail, le tout dirigé par une haute intelligence et un

ferme bon sens. Joignez à cela le prestige dont l'entoure, aux yeux

de tous et des Arabes surtout, son titre de fils du sultan de France,

et vous aurez en lui le gouverneur qui fera de l'Algérie un royaume

prospère.» (_Trente-deux ans à travers l'Islam_, par Léon ROCHES, t.

II, p. 438.) L'année suivante, le maréchal exprimait de nouveau la

même idée, dans une lettre à M. Guizot. (_Mémoires de M. Guizot_, t.

VII, p. 237.)]

Le maréchal ne pouvait soupçonner le duc d'Aumale ni le général

Bedeau d'être pour quelque chose dans ces comparaisons; mais elles

ne lui en étaient pas moins fort déplaisantes. Il en était même

venu, sur ce sujet, à un état de susceptibilité qui lui faisait

voir des adversaires jusque chez ses plus sûrs amis. Vers la fin de

la session de 1845, M. de Corcelle ayant, dans un de ses discours,

loué l'administration du duc d'Aumale et mis en relief le bon état

de la province de Constantine, Bugeaud se crut visé et lui envoya

aussitôt ce que l'honorable député appelait plaisamment, dans sa

réponse, un «bouquet de mitraille». Le maréchal laissait voir, avec

une sorte de naïveté, où il se sentait blessé. «Je ne suis pas

jaloux, je vous le jure, écrivait-il, des éloges qu'on donne à mes

lieutenants; je suis heureux de voir louer un prince que j'aime;...

mais je ne puis admettre que ce qu'ils ont fait de louable se

soit opéré sans ma participation... S. A. R. le duc d'Aumale n'a

pas pris une seule mesure administrative sans m'avoir préalablement

consulté... Il n'a rien changé au fond des choses... Il n'a fait

qu'adopter des mesures d'ordre, de surveillance, de régularité; il

me les a soumises, et je les ai approuvées.» Le maréchal déclarait

que «tout cela le décourageait», qu'il ne «se sentait plus la force

de se donner tant de peine, tant de soucis, pour être ainsi jugé».

«Je ne suis pas du tout éloigné, ajoutait-il, de remettre aux mains

des _hommes nouveaux_ que vante l'_Algérie_ et que moi-même j'estime

certainement à leur valeur qui est très réelle, le soin des destinées

de notre conquête.» Et dans une autre lettre: «Vous me dites que je

ne sais pas souffrir la contrariété, parce que je suis entouré d'amis

qui m'approuvent toujours... Il n'y a pas d'homme en France qui

soit plus contrarié que moi.» Puis, revenant sur le «parallèle fort

blessant» dont il se plaignait: «Comment, demandait-il, pouviez-vous

croire que je m'entendrais dire de sang-froid que je ne suis pas le

gouverneur de l'Algérie, que j'administre très mal la portion du pays

qui est sous ma main, pendant que mes lieutenants font très bien sans

ma participation[480]?»

[Note 480: Lettres du maréchal Bugeaud à M. de Corcelle, en date du

12 juin et du 8 juillet 1845. (_Documents inédits._)]

M. de Corcelle n'eut pas de peine à se justifier, et il ne le fit pas

sans dire quelques utiles vérités à son illustre, mais trop ombrageux

ami. «Vous avez, lui écrivait-il, à vous méfier beaucoup de vos

premiers mouvements, lorsque vous rencontrez certaines oppositions

à vos vues, quoique ensuite vous soyez on ne peut plus accessible,

modéré et tolérant. Cette promptitude dans l'attaque ou la défense

n'est tout à fait bonne que devant l'ennemi. C'est dans ce sens que

je vous reprochais les rapides entraînements qui sont la conséquence

d'une humeur très vive, et peut-être d'un grand pouvoir justifié par

de si beaux succès. Si vous revenez vite d'une prévention, comme

vous sabrez tout d'abord les malencontreux opposants, avant de vous

rendre compte de leur pensée! Tenez, mon cher maréchal, je maintiens

que si par esprit d'opposition on entend une certaine vivacité de

prévention, l'ardeur du combat, un peu de raideur au service d'une

théorie ou d'une opinion toute faite, vous êtes, dans ces premiers

transports dont vous savez heureusement revenir, bien plus de

l'opposition que je n'en suis. Vous avez de si glorieuses qualités

que je ne crains pas de vous être moins attaché en vous découvrant

des défauts, et notamment celui d'être prompt à l'exagération et

à l'offense dans le feu des discussions. Je suis convaincu que,

dans vos relations avec l'administration de la guerre, ce sont des

diableries de ce genre qui vous ont causé des embarras. Les mauvais

tours dont vous avez à vous plaindre vous viennent en grande partie

de votre humeur d'opposition et aussi de votre goût pour la polémique

écrite; car, bien que vous soyez un grand homme d'action, je vous

considère comme un très superbe opposant et très habile journaliste.

Vous n'aimez pourtant ni l'opposition ni les journaux. Toute votre

vie, vous serez journaliste contre les journaux; mais, comme vous

serez mieux que cela, il n'y aura pas grand mal[481].» Le maréchal

avait l'âme assez haute et assez droite pour goûter cette franchise

affectueuse. Il mit donc de côté tout ressentiment contre son

ami, mais il n'en demeura pas moins convaincu qu'il était entouré

d'ennemis, et, comme il le disait, qu'une «grosse intrigue d'envieux

et d'ambitieux» se servait du journal _l'Algérie_ et des bureaux

de la guerre pour le «démolir[482]». «J'ai été déclaré incapable

de continuer l'oeuvre, écrivait-il à M. de Corcelle. Mon temps est

fini. On convient que je suis assez bon soldat; mais on dit que je

n'entends rien en administration...; que, d'ailleurs, comme il

n'est plus nécessaire de faire la guerre, on n'a plus besoin de mon

unique talent. On va fermer le temple de Janus. Mais les Arabes se

chargeront de l'ouvrir, et mes grands hommes apprendront bientôt

qu'on ne reste pas en paix à volonté[483].»

[Note 481: Lettre du 17 septembre 1845. (_Documents inédits._)]

[Note 482: Expressions dont le maréchal se servait dans une lettre

écrite à M. Guizot, le 18 août 1845. (_Mémoires de M. Guizot_, t.

VII, p. 124.)]

[Note 483: Lettre du 28 septembre 1845. (_Documents inédits._)]

Sous le coup de ce découragement et de cette amertume, le maréchal

avait songé, un moment, à donner sa démission. Vers la fin de juin

1845, il avait adressé au gouvernement une lettre dans laquelle il

demandait formellement à être rappelé[484]. Quant aux motifs de sa

détermination, il les exposait ainsi à M. Guizot: «J'ai la conviction

que M. le maréchal Soult a l'intention de me dégoûter de ma situation

pour me la faire abandonner. Cette pensée résulte d'une foule de

petits faits et d'un ensemble qui prouve qu'il n'a aucun égard pour

mes idées, pour mes propositions. Vous avez vu le cas qu'il a fait de

l'engagement, pris devant le conseil, de demander 500,000 francs pour

un essai de colonisation militaire; c'est la même chose de tout, ou

à peu près. Il suffit que je propose une chose pour qu'on fasse le

contraire, et le plus mince sujet de ses bureaux a plus d'influence

que moi sur l'administration et la colonisation de l'Algérie. Dans

tous les temps, les succès des généraux ont augmenté leur crédit;

le mien a baissé dans la proportion du progrès des affaires de

l'Algérie. Je ne puis être l'artisan de la démolition de ce que je

puis, sans vanité, appeler mon ouvrage. Je ne puis assister au triste

spectacle de la marche dans laquelle on s'engage au pas accéléré.

Extension intempestive, ridicule, insensée, de toutes les choses

civiles; amputation successive de l'armée et des travaux publics,

pour couvrir les folles dépenses d'un personnel qui suffirait à une

population dix fois plus forte, voilà le système. Je suis fatigué

de lutter sans succès contre tant d'idées fausses, contre des

bureaux inspirés par le journal _l'Algérie_. Je veux reprendre mon

indépendance, pour exposer mes propres idées au gouvernement et au

pays. Le patriotisme me le commande, puisque j'ai la conviction qu'on

mène mal la plus grosse affaire de la France[485].»

[Note 484: _Ibid._]

[Note 485: Lettre du 30 juin 1845. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VII,

p. 122, 183 et 184.)]

Le gouvernement s'apercevait, une fois de plus, que le maréchal

Bugeaud était un agent peu commode. Mais il n'oubliait pas que,

quand, on a la fortune d'être servi par de tels hommes, il faut bien

leur passer quelques bizarreries de caractère. C'est le propre de ces

natures faites pour agir, de savoir mal obéir. M. Guizot rappelait

justement à ce propos que Napoléon disait un jour: «Croit-on que

ce soit une chose toute simple de gouverner un Soult ou un Ney?»

Loin donc de profiter de l'occasion qui lui était offerte de se

débarrasser de Bugeaud, le conseil des ministres décida de le

retenir. Le maréchal Soult lui-même l'informa, en termes excellents

et fort amicaux, du désir qu'avaient le Roi et le cabinet tout entier

de le voir conserver ses fonctions[486]. Touché de cette démarche,

le gouverneur n'insista pas sur sa démission. À ce même moment,

d'ailleurs, il se faisait prendre en faute avec sa circulaire du 9

août 1845 sur la colonisation militaire, et la conscience de son tort

le rendait plus conciliant. Il sollicita seulement un congé, pour

venir conférer avec le ministre de la guerre et se rendre compte

s'il pouvait se mettre d'accord avec lui. «J'irai droit mon chemin,

écrivait-il à M. Guizot, le 18 août 1845, tant que je serai soutenu

par le gouvernement du Roi. Je serai dédommagé des déclamations des

méchants par l'assentiment général de l'armée et de la population

de l'Algérie. Le 6 ou 7 septembre, je serai près de M. le maréchal

Soult. Je traiterai avec lui de quelques-unes des principales

questions. Si nous pouvons nous entendre, comme j'en ai l'espoir

d'après les bonnes dispositions qu'il me montre depuis quelque

temps, je me remettrai de nouveau à la plus rude galère à laquelle

ait jamais été condamné un simple mortel[487].» À la même époque,

il disait au colonel de Saint-Arnaud: «Si l'on ne me comprend pas,

si l'on ne veut pas me comprendre, je ne reviendrai pas. Si tout

s'arrange, comme je le crois, je serai de retour à Alger dans les

premiers jours de novembre[488].»

[Note 486: Tous ces faits sont rapportés par le maréchal lui-même,

dans une lettre qu'il écrivit ultérieurement à M. de Corcelle, le 28

septembre 1845. (_Documents inédits._)]

[Note 487: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 124.]

[Note 488: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._]

Le gouverneur s'embarqua pour la France le 4 septembre 1845, et se

rendit tout droit à Soultberg, résidence du ministre de la guerre

dans le Tarn. L'entrevue se passa beaucoup mieux qu'on ne pouvait s'y

attendre. Le maréchal Bugeaud s'était appliqué, comme il l'écrivait

lui-même à M. Guizot, «à y mettre du moelleux et de la déférence». De

son côté, le maréchal Soult, trop fatigué pour ne pas désirer éviter

un conflit avec un contradicteur si considérable et d'ordinaire si

véhément, chercha à être aimable. Bugeaud se bornait, pour le moment,

à demander une chose qu'il n'y avait aucune raison de lui refuser:

c'était la constitution d'une commission de pairs, de députés et

d'autres personnages compétents, qui serait envoyée en Afrique et

y rechercherait, de concert avec le gouverneur, la solution des

problèmes intéressant l'avenir de l'Algérie, notamment du problème

de la colonisation. Le maréchal Bugeaud sortit de cette conférence

«très satisfait[489]». «Pendant les deux jours que nous avons

discuté sur les affaires d'Afrique, mandait-il peu après à M. Guizot,

je n'ai trouvé, chez le ministre de la guerre, que d'excellents

sentiments pour moi et de très bonnes dispositions pour les affaires

en général[490].»

[Note 489: Ce sont les expressions dont le maréchal Bugeaud se

servait dans la lettre écrite à M. de Corcelle, le 28 septembre 1845.

(_Documents inédits._)]

[Note 490: Lettre du 28 septembre 1845. (_Mémoires de M. Guizot_, t.

VII, p. 198.)]

Le gouverneur se faisait illusion: après avoir vu longtemps les

choses trop en laid, il les voyait maintenant trop en beau. Elles

n'étaient pas à ce point éclaircies et pacifiées entre le ministre

de la guerre et lui. Au fond, ils étaient toujours en désaccord sur

la question principale, celle de la colonisation militaire, et l'on

devait s'attendre qu'à l'heure de préciser davantage les résolutions

à prendre, ce désaccord se manifestât de nouveau. Mais avant que rien

de ce genre eût pu se produire, survinrent d'Afrique de tragiques

nouvelles qui reléguèrent aussitôt au second plan tous les problèmes

sur lesquels on discutait depuis quelque temps. Il s'agissait bien de

se quereller sur un mode de colonisation! C'était la soumission même

de l'Algérie qui paraissait remise en question.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 66 / 84 题