Staouëli montrait ce qu'avec beaucoup d'énergie et de persévérance on
pouvait faire du sol algérien. L'enseignement venait fort à propos,
en présence du découragement que tant d'autres insuccès devaient
produire. Toutefois, les conditions de cette entreprise monacale
étaient trop exceptionnelles pour qu'on y trouvât la solution,
jusqu'alors vainement cherchée, du problème de la colonisation
algérienne. Où était donc cette solution? Le maréchal Bugeaud croyait
le savoir. Il avait un système à lui qu'il jugeait le seul capable
de lever toutes les difficultés et dont il attendait des merveilles.
Convaincu que les échecs subis venaient de ce qu'on avait eu affaire
à des colons civils, «cohue désordonnée, sans force d'ensemble,
parce qu'elle était sans discipline», il voulait faire appel à la
«colonisation militaire»: application nouvelle du principe posé par
lui que «l'armée était tout en Algérie». À l'entendre, on pouvait
trouver facilement, chaque année, parmi les soldats devant encore
trois ans de service, un grand nombre d'hommes disposés à s'établir
en Afrique. Un congé leur serait accordé pour aller chercher
femme en France. L'État leur fournirait le sol, les matériaux,
les instruments, le bétail. Dans chaque village, tout devait être
possédé en commun jusqu'à l'expiration des trois ans. Embrigadés,
commandés, soumis à la discipline militaire, les hommes continuaient,
pendant ces trois ans, à faire partie de l'armée: il n'y avait de
changé que leur mode de service. Dans les saisons où la culture ne
les occuperait pas, ils seraient employés aux travaux publics. En
cas de guerre, ils se trouveraient tout organisés et encadrés pour
faire face au péril. À l'expiration des trois ans, on procéderait
à la liquidation de la communauté: l'État se ferait rembourser de
ses avances; le surplus serait divisé en autant de lots que de
copartageants, et les lots tirés au sort. Le maréchal estimait qu'en
quelques années on établirait ainsi un grand nombre de familles,
composées d'éléments énergiques et disciplinés, dont la présence
assurerait la soumission de la colonie en même temps que la culture
du sol, et permettrait de réduire de moitié l'armée d'occupation. Par
là donc, il prétendait résoudre, à la fois, le problème agricole et
le problème militaire.
Il y avait longtemps que le maréchal Bugeaud rêvait de ce mode de
colonisation. Avant de commander à Alger, en 1838, il avait fait
paraître une brochure intitulée: _De l'établissement de légions
de colons militaires dans les possessions françaises du nord de
l'Afrique, suivi d'un projet d'ordonnance adressé au gouvernement
et aux Chambres_. Une fois gouverneur général, il ne manqua pas
une occasion de revenir sur sa thèse favorite. Discours à la
Chambre, mémoires au ministre, toasts dans les banquets, brochures,
articles de journaux, correspondance avec les personnages influents,
tout était employé par lui pour tâcher de gagner à ses idées le
gouvernement et l'opinion. Dans l'ardeur de sa conviction, il ne
craignait pas de proposer tout de suite une opération gigantesque,
l'établissement, chaque année, de dix mille soldats colons, soit,
en dix ans, de cent mille familles. Il n'évaluait pas la dépense
à moins de 350 millions et reconnaissait même bientôt qu'elle
pourrait s'élever au double. Il faisait entrevoir, à la vérité,
comme compensation à cette charge, une réduction prochaine de
l'armée d'Afrique, soit une économie annuelle de 40 millions. Quant
à la colonisation civile, il se défendait de vouloir la supprimer
entièrement, et lui laissait, sur la côte, une bande de terrain large
de douze à quinze lieues: c'était au delà, dans l'intérieur des
terres, qu'il entendait placer ses villages de soldats.
En attendant une mesure générale que seuls les pouvoirs publics
avaient qualité pour décréter, le maréchal, de sa propre autorité,
avait fait un très petit essai de son système. En 1842 et 1843,
il avait fondé trois villages militaires, deux dans le Sahel, un
dans la Métidja. Sur sa demande, le maire de Toulon s'était occupé
de trouver des femmes pour les soldats colons, et ceux-ci étaient
allés en France se marier, comme ils eussent accompli toute autre
corvée commandée: la chose prêta à rire, et il ne paraît pas qu'une
fois la dot mangée, les époux aient fait bien bon ménage. Ce ne
fut pas le seul déboire du maréchal. Au bout de peu de temps, les
colons, absolument dégoûtés du travail en commun et de la propriété
collective, le supplièrent de les «désassocier[474]». En 1845, sur
les trois villages, deux étaient aussi misérables que les villages
civils voisins: c'étaient ceux du Sahel; seul, celui qui était dans
la Métidja devait à l'avantage de sa situation d'être assez prospère.
[Note 474: Plus tard, en 1849, le maréchal Bugeaud a raconté lui-même
plaisamment l'essai malheureux qu'il avait fait de la propriété
collective, et il s'en est servi comme d'un argument contre les
socialistes et les communistes.]
Rien donc, dans ces premiers résultats, qui pût détruire les
préventions existant contre le système du maréchal Bugeaud. On
faisait remarquer que des mariages accomplis comme une manoeuvre de
champ de Mars n'étaient pas une façon bien sérieuse de constituer
les familles, condition première de toute bonne colonisation. On
demandait ce que deviendrait la sujétion disciplinaire sur laquelle
le maréchal fondait tout son système, lorsque, au bout de trois ans,
les soldats seraient libérés et redeviendraient des citoyens comme
les autres. Enfin, on insistait sur l'énormité des frais, et la
franchise peu adroite avec laquelle le maréchal avait tout de suite
parlé d'une dépense de plus de 300 millions, donnait beau jeu à ses
adversaires. Ce n'était pas la Chambre qui se montrait le moins
hostile. Les commissions des crédits se prononcèrent à plusieurs
reprises dans leurs rapports contre toute opération de ce genre[475].
Quant au cabinet, il répugnait visiblement à s'engager dans cette
voie. Le maréchal Soult ne cachait pas qu'il y était opposé. M.
Guizot, d'ordinaire le principal soutien du maréchal Bugeaud dans
les conseils du gouvernement, ne croyait pas pouvoir proposer à ses
collègues plus qu'un essai limité et peu coûteux; encore n'était-il
pas sûr de l'obtenir et le demandait-il moins par goût pour la
colonisation militaire que par égard pour son promoteur.
[Note 475: Voir notamment le rapport de M. Vatout, du 13 mai 1843, et
celui de M. Magne, du 16 mai 1845.]
Le gouverneur général n'était pas homme à reculer devant des
oppositions, si nombreuses qu'elles fussent. Il se montrait, au
contraire, chaque jour plus confiant dans son idée. Le ministère
se refusant ou hésitant à se mettre en mouvement, il tenta de
l'entraîner, en prenant audacieusement les devants. Le 9 août 1845,
il adressa cette circulaire à tous les généraux sous ses ordres:
«Général, j'ai lieu de regarder comme très prochain le moment où
nous serons autorisés à entreprendre un peu en grand les essais de
colonisation militaire. Les conditions sont détaillées ci-après.
Invitez MM. les chefs de corps à les faire connaître à leurs
subordonnés et à vous adresser, aussitôt qu'il se pourra, l'état des
officiers, sous-officiers et soldats qui désirent faire partie des
colonies militaires.» Suivait une série d'articles organisant d'une
façon complète ces colonies, absolument comme si le principe en avait
été adopté et qu'il s'agît seulement de l'appliquer. Aussitôt cette
circulaire connue à Paris, l'émotion fut grande dans le cabinet,
dans les Chambres, dans le public. «Pacha révolté», s'écria la
_Presse_. M. Guizot, bien qu'habitué aux incartades du maréchal, ne
put s'empêcher de trouver celle-ci un peu forte. Il fit insérer dans
le _Journal des Débats_ une note officieuse qui, avec des précautions
de langage, remettait à son rang le gouverneur trop indépendant
et lui rappelait «qu'il y avait à Paris un gouvernement et des
Chambres». En même temps, il lui écrivit une lettre de reproches
affectueux. «Peut-être avez-vous cru, lui disait-il, lier d'avance et
compromettre sans retour le gouvernement dans cette entreprise ainsi
étalée tout entière dès les premiers pas. C'est une erreur, mon cher
maréchal.» Et il lui montrait que le seul résultat de son initiative
était «d'embarrasser grandement ses plus favorables amis», ceux qui,
à ce moment, travaillaient et avaient si grand'peine à faire accepter
l'idée d'un essai partiel. Le maréchal sentit qu'il était allé trop
loin; il fit publier par le _Moniteur algérien_ un article destiné à
atténuer la circulaire. Dans sa réponse à M. Guizot, il s'excusa tant
bien que mal. «Cette circulaire, lui écrivait-il, ne devait avoir
aucune publicité... Je dois dire aussi que les termes en étaient
trop positifs; j'aurais dû mettre partout les verbes au conditionnel;
au lieu de dire: _Les colons recevront, etc._, j'aurais du dire: _Si
le gouvernement adoptait mes vues, les colons recevraient, etc._
Changez le temps du verbe, et vous ne verrez plus qu'une chose
simple, une investigation statistique qui est dans les usages du
commandement et destinée à éclairer le gouvernement lui-même[476].»
[Note 476: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 194 à 198.]