IV

Quand on reprochait au maréchal Bugeaud de ne pas faire assez pour la

colonisation, il montrait quelle avait été, sous son gouvernement, la

progression rapide de l'immigration européenne. La population civile

de l'Algérie, qui n'était que de 25,000 âmes en 1840, s'élevait

à 96,000 en 1845. Ces chiffres semblaient une réponse décisive.

Cependant, quand on les analysait, ils n'étaient pas aussi concluants

qu'ils en avaient l'air. Presque toute cette population s'était

fixée dans les villes: la plus grande partie à Alger, devenu un

centre important d'affaires et même de spéculations assez suspectes;

une autre partie dans les villes de la côte ou de l'intérieur.

C'était chose curieuse de voir, partout où s'installaient nos

troupes, arriver aussitôt à leur suite une bande de _mercanti_, des

cabaretiers surtout, quelques ouvriers d'état, des manoeuvres, des

maraîchers, en un mot, tous ceux qui espéraient vivre de l'armée;

parmi eux, un assez grand nombre d'étrangers, notamment des Maltais

ou des Espagnols. Des villes absolument nouvelles, comme Orléansville

ou Ténès, se trouvèrent ainsi peuplées, en quelques mois,

d'habitants, à la vérité, fort mélangés: première alluvion, souvent

un peu boueuse, qui forme comme le sous-sol de toutes les colonies à

leur début. De ce côté, il n'y avait qu'à laisser faire: nul besoin

d'activer artificiellement l'immigration. Mais était-ce tout ce qu'il

fallait à l'Algérie? L'instinct public s'était promptement rendu

compte que ce dont la colonie avait le plus besoin, ce n'était pas

de trafiquants, ni même d'ouvriers d'état; nous ne pouvions utiliser

notre conquête qu'en y implantant des agriculteurs.

D'ordinaire, quand une nation entreprend une colonie de peuplement

agricole, elle le fait dans un pays où, ne rencontrant devant elle

qu'une population clairsemée, inférieure, aisément refoulable,

elle est assurée de trouver beaucoup de terres, sinon vacantes, du

moins d'une appropriation facile; tels, par exemple, le Canada et

l'Australie. Rien de pareil en Algérie. Les Arabes détenaient le sol,

et ils étaient trop nombreux, trop énergiques, pour qu'on songeât à

les supprimer ou à les déposséder; trop fiers, trop orgueilleux, trop

dressés au mépris des autres races, pour que les Européens pussent

leur en imposer par le prestige d'une civilisation supérieure. À

défaut de terres à occuper, en trouvait-on à acheter? Pour la plus

grande partie du sol, la propriété collective des tribus empêchait

les achats individuels; quant aux domaines assez rares appartenant à

des particuliers, l'incertitude des titres de propriété était faite

pour décourager tout acquéreur tant soit peu soucieux d'avoir une

possession stable et sûre. Au cas où l'on parviendrait à surmonter

ces obstacles, les terres du moins seraient-elles d'une exploitation

facile et rapidement avantageuse? L'Algérie, autrefois l'un des

greniers de Rome, avait été, depuis, stérilisée par l'occupation

arabe. Nous ne pouvions lui rendre quelque chose de son ancienne

fécondité qu'au prix d'un défrichement pénible dont il ne fallait

pas espérer recueillir les bénéfices avant plusieurs années. Si l'on

ajoute que le paysan français, par l'effet de notre organisation

sociale et économique, était moins que tout autre disposé à

émigrer, on se rendra compte que jamais colonisation ne s'était

présentée dans des conditions aussi difficiles. On ne comprendrait

même pas qu'elle eût été entreprise, si l'on ne se rappelait ce

qu'il y avait eu d'accidentel, d'imprévu dans l'origine de cette

conquête. Seul le point d'honneur, et non l'espérance d'un profit

agricole ou commercial, avait déterminé la France d'abord à aller

en Afrique, ensuite à y rester. Tout avait été peu à peu imposé par

les circonstances; rien n'avait été le résultat d'un plan prémédité.

C'était, la conquête faite, et faite, en quelque sorte, malgré

soi, qu'il avait fallu chercher les moyens de l'utiliser. Est-il

surprenant qu'on ait tâtonné et qu'on ait commencé par faire plus

d'une école?

Dans les premières années de l'occupation, le gouvernement, qui ne

savait même pas bien alors s'il garderait l'Algérie, ou du moins

ce qu'il en garderait, ne s'était pas sérieusement préoccupé d'y

installer des colons. Malgré tout, il s'était produit un certain

courant d'immigration auquel la pacification apparente, suite du

traité de la Tafna, avait imprimé quelque activité. Des colons, venus

la plupart spontanément, s'étaient établis à peu de distance d'Alger,

dans la Métidja, sur des terres qu'ils avaient acquises de Maures

qui, malheureusement, n'en étaient pas toujours bien régulièrement

propriétaires. Ce sont ces exploitations, dont quelques-unes

étaient devenues promptement assez florissantes, qu'Abd el-Kader

dévasta en 1839, quand il rouvrit soudainement les hostilités et

pénétra jusqu'aux portes d'Alger, sans que le maréchal Valée pût

l'arrêter. Dans cette année néfaste, les colons, mal protégés, ne

virent pas seulement détruire leurs fermes; leur confiance aussi fut

détruite. Les fermes auraient pu être facilement reconstruites, et

quelques-unes le furent en effet; la confiance était beaucoup plus

difficile à rétablir.

Au début du gouvernement du général Bugeaud, il n'y eut place

que pour la guerre. Mais à peine nos troupes eurent-elles un peu

refoulé Abd el-Kader et élargi le cercle des territoires soumis,

que la question de colonisation se trouva de nouveau posée. Il ne

semblait plus désormais qu'on pût attendre quelque chose d'efficace

de l'initiative privée, découragée par l'échec de sa précédente

tentative. C'était d'ailleurs l'idée alors régnante dans tous

les pouvoirs publics,--civils ou militaires, métropolitains ou

coloniaux,--qu'étant données les conditions de l'Algérie et les

moeurs du cultivateur français, l'immigration agricole serait

nulle et impuissante, si l'État ne lui tendait la main et ne se

chargeait de lever lui-même une bonne partie des difficultés. De

là le système de colonisation exclusivement administrative qui

prévalut. L'État déterminait les zones où les Européens pouvaient

s'installer sans embarras pour lui, sans péril pour eux, et les

points où il convenait de créer des villages. Il se procurait aussi

les terres qui pouvaient être livrées aux particuliers et qu'il

leur garantissait être à l'abri de toute revendication; il en

avait d'ailleurs une certaine quantité immédiatement disponible;

c'étaient celles de l'ancien domaine beylical dont il était devenu

propriétaire par l'effet de la conquête. Au lieu d'appeler pour

ces terres des acheteurs qu'il croyait introuvables ou dont il se

défiait, il les offrait en concessions gratuites, et souvent même

promettait en outre une certaine aide pour l'installation et la mise

en train de l'exploitation. Par contre, il se réservait de choisir

ceux qu'il admettrait, et leur imposait, pour assurer la mise en

valeur des terrains, des conditions fort compliquées. Jusqu'à ce que

ces conditions fussent accomplies, les concessionnaires n'étaient

que des détenteurs à titre provisoire et précaire, placés sous la

surveillance incessante et en quelque sorte sous la tutelle de

l'administration, tutelle aussi gênante à subir que lourde à exercer.

Ainsi furent créés, de 1842 à 1845, principalement aux environs

d'Alger, dans le massif du Sahel et dans la plaine de la Métidja, une

trentaine de villages. À la fin de 1844, on comptait 1,765 familles

concessionnaires, dont 133 avaient rempli les conditions imposées

et reçu leurs titres définitifs; les dépenses effectuées par ces

133 familles étaient évaluées à 1,020,940 francs. Environ 100,000

hectares avaient été distribués; la plupart, il est vrai, étaient

encore en friche. Chaque année, le nombre des demandes de concessions

augmentait: il dépassait 2,000 en 1845. Jamais on n'avait fait

autant, ni procédé si méthodiquement pour la colonisation rurale.

Mais, s'il y avait un progrès notable par rapport à ce qui avait

précédé, le résultat, en soi, était encore bien maigre. Qu'était-ce

que cette poignée de cultivateurs ou prétendus tels, comparés aux

90,000 Européens déjà établis, à cette même époque, dans Alger et

dans les autres villes de la colonie? Qu'était-ce, surtout, que

les quelques milliers d'hectares cultivés, par rapport à l'immense

territoire qu'il s'agissait de mettre en valeur? Au moins, le

peu qu'on avait fait était-il bien fait? Arrivés plein d'espoir,

d'illusion, les colons s'étaient aussitôt trouvés aux prises avec

les difficultés d'un défrichement singulièrement pénible, coûteux et

malsain. Le Sahel, notamment, où avaient été installés la plupart

des concessionnaires, était alors une lande sauvage, aride, désolée,

couverte de ces terribles palmiers nains dont l'extraction était

faite pour user tous les outils et lasser tous les courages; il

avait été laissé tout à fait inculte par les Arabes, peu soucieux du

voisinage des Turcs d'Alger. L'emplacement des nouveaux villages,

fixé par des considérations purement stratégiques, n'assurait trop

souvent au colon ni eau potable pour sauvegarder sa santé, ni routes

pour aller vendre les produits de son exploitation. Le sol de la

Métidja, plus facile et plus fertile que celui du Sahel, n'était

pas moins meurtrier quand on le remuait pour la première fois.

Combien de villages où périrent, en peu d'années, plusieurs couches

de colons! Boufarik, par exemple, aujourd'hui l'un des points les

plus sains et les plus charmants de cette plaine, était alors un

foyer de miasmes si pestilentiels qu'une sorte d'épouvante avait fini

par s'attacher à son nom. Pour surmonter tant d'obstacles, il eût

fallu chez les immigrants beaucoup d'énergie morale et de ressources

matérielles. Or, c'est précisément ce qui manquait au personnel

qu'attirait la gratuité des concessions et que ne rebutait pas la

tutelle administrative. Ce personnel était généralement pauvre,

maladroit, de nature un peu mendiante et geignante, attendant tout

de l'administration dont il se savait le pupille, s'en prenant à

elle de chacune de ses déceptions, prompt à se dégoûter d'une terre

qu'il n'avait pas payée de ses deniers, sur laquelle il n'exerçait

pas les droits et pour laquelle il n'éprouvait pas les sentiments du

propriétaire. En somme, la plupart des villages, sauf quelques-uns

par hasard mieux placés que les autres, avaient peu réussi, certains

d'entre eux offraient même un spectacle lamentable. L'abbé Landmann

écrivait, après les avoir visités, à la fin de 1844: «Je n'ai

trouvé presque partout que découragement et misère profonde[464].»

Les commissions des crédits à la Chambre des députés, volontiers

maussades pour tout ce qui regardait l'Algérie, constataient ces

échecs et s'en faisaient un grief.

[Note 464: _Mémoire sur la colonisation de l'Algérie_ (1845).]

V

Au milieu de tant d'entreprises de colonisation avortées ou tout au

moins incertaines, un fait se détache, qui est, au contraire, un

succès: c'est la fondation de la Trappe de Staouëli, renouvelant,

en plein dix-neuvième siècle, les merveilles des grands couvents

défricheurs du commencement du moyen âge[465]. L'idée première en

était venue à M. de Corcelle, en 1841, au retour d'un voyage en

Afrique, dont j'ai déjà eu occasion de parler, et qui avait été

l'origine de sa liaison avec le général Bugeaud[466]. Il avait

rapporté de ce voyage la conviction que la colonie ne pouvait

réussir qu'en devenant chrétienne et agricole. N'était-ce pas

répondre directement à ce double besoin que d'y établir des moines

qui se trouvaient être en même temps des cultivateurs? Voisin des

Trappistes, dans le département de l'Orne, M. de Corcelle les

avait vus à l'oeuvre et savait ce dont ils étaient capables. Il

exposa son projet dans un mémoire adressé au gouvernement; après y

avoir montré combien il importait de rendre l'Algérie catholique,

pour qu'elle demeurât française, il ajoutait: «Sous ce rapport,

l'introduction d'une congrégation religieuse dans les cultures de

l'Algérie serait assurément très salutaire. Les Trappistes, par

exemple, apporteraient là une expérience agricole fort précieuse

et surtout des exemples de sainteté de nature à émouvoir vivement

l'imagination des indigènes...» Si nouvelle qu'une pareille idée

fût pour le maréchal Soult, il la prit tout de suite à coeur. À tel

de ses collègues qui s'effarouchait de voir le gouvernement protéger

des congréganistes: «Ce ne sont pas des congréganistes, répondait-il,

que j'envoie à Alger, ce sont des colons de la meilleure espèce, des

colons qui ne parlent pas, mais qui agissent.» L'adhésion du ministre

de la guerre ne suffisait pas; il fallait aussi celle du gouverneur

général de l'Algérie. M. de Corcelle lui écrivit à ce sujet. «Essayez

mes Trappistes, lui disait-il; je vous supplie d'introduire cette

goutte de sainteté dans la caverne africaine.» Le général Bugeaud,

alors très engoué d'un projet de colonisation au moyen de soldats

mariés, projet sur lequel j'aurai à revenir, ne fut pas d'abord sans

prévention contre les «célibataires» qu'on lui proposait; toutefois,

il se rendit vite et promit son concours.

[Note 465: Pour tout ce qui a trait à cette fondation, je me suis

servi principalement de la _Vie de dom François Régis_, par l'abbé

BERSANGE.]

[Note 466: Voir plus haut, t. V, p. 350.]

Ainsi approuvée par les deux chefs supérieurs, à Paris et à Alger,

il semblait que la fondation ne dût plus rencontrer d'obstacles

administratifs. Mais il fallut compter avec l'indifférence

nonchalante ou même avec la malveillance tracassière des bureaux

et des sous-ordres; il fallut compter aussi avec la timidité d'un

gouvernement qui hésitait à braver les préjugés alors ravivés

contre les congrégations par les controverses sur la liberté de

l'enseignement. Le maréchal Soult lui-même, tout en persistant à

protester de sa bonne volonté personnelle, expliquait aux Trappistes

qu'il craignait, en se montrant trop favorable, «d'ameuter contre eux

les aboyeurs de la Chambre». De là des difficultés qui retardèrent

pendant longtemps la solution et firent même parfois douter qu'on pût

jamais aboutir. Cependant, le zèle de M. de Corcelle et de quelques

autres personnes qui s'intéressaient à son projet finit par obtenir

du ministre de la guerre l'ordre exprès de «terminer cette affaire,

tout obstacle cessant», et l'acte de concession fut signé le 18

juillet 1843.

Les religieux se mirent aussitôt à l'oeuvre. Les débuts furent très

durs. Staouëli était situé dans le Sahel, et l'on sait combien le

défrichement y était pénible et meurtrier. Tous les moines furent

frappés par la fièvre, sur ce champ de bataille qu'aucun d'eux ne

songea à déserter. Avant l'expiration de la première année, dix

étaient morts, dont sept en trois mois. En même temps, l'argent

manquait: pour une cause ou pour une autre, des subventions promises

soit par le gouvernement, soit par des couvents de France, firent

défaut. Plusieurs fois, on put croire qu'il faudrait interrompre les

travaux.

La jeune Trappe avait heureusement à sa tête l'homme le mieux fait

pour triompher de ces obstacles. C'était dom François Régis, nature

vaillante entre toutes, l'un de ces capitaines qui savent obtenir

de leurs soldats des prodiges d'héroïsme. Aux plus rudes moments,

quand tous les religieux et lui-même étaient brisés par la maladie,

il donnait l'exemple d'une énergie invincible: «Allons, mon frère,

disait-il à chacun de ses compagnons, un peu de coeur! C'est pour le

bon Dieu!» Si mal que les choses parussent aller, si anxieux qu'il

fût lui-même au fond, il n'admettait pas qu'on se laissât gagner

par la tristesse; il voulait qu'on «mangeât joyeusement le pain de

chaque jour». Ce n'était pas un de ces moines dont la vue se borne

aux murs de leur couvent. Bien que très vertueux et très avancé dans

la vie intérieure, il savait regarder au dehors et s'y créer des

appuis. Au premier besoin, botté et éperonné, il montait à cheval

et galopait jusqu'à Alger, ou même, dans les grands périls, il

n'hésitait pas à traverser la mer et à parcourir la France. Caractère

indépendant et fier, très franc et parfois presque brusque d'allure,

il était cependant un solliciteur incomparable; il avait le don

d'aplanir les difficultés, de gagner les bonnes grâces, de vaincre

les résistances. Tous ceux auxquels il avait ainsi affaire, depuis

les employés de bureau et les simples soldats jusqu'aux généraux et

aux ministres, étaient surpris et charmés de trouver dans ce moine

austère une parole vive, prompte aux saillies d'un accent toujours

généreux, une droiture ouverte, une belle humeur affable, une sorte

de familiarité cordiale qui laissait cependant intacts le caractère

et la dignité du religieux. Les militaires surtout étaient absolument

conquis.

Au premier rang des amis que s'était ainsi faits l'abbé de Staouëli,

il convient de nommer le maréchal Bugeaud. Rien ne subsistait

plus de ses préventions premières. «Quand vous aurez de grosses

difficultés, avait-il dit à dom François Régis, venez me trouver.»

L'abbé ne manquait pas de le faire. Qu'il fallût écarter quelque

obstacle administratif ou triompher des hésitations d'un évêque, il

trouvait toujours le gouverneur général prêt à lui venir en aide.

Mêmes sentiments chez les autres chefs militaires, par exemple chez

le général de La Moricière, plusieurs fois gouverneur par intérim.

Le duc d'Aumale témoigna aussi sa sympathie au religieux et eut

même occasion de lui donner un conseil dont la précoce maturité

le frappa vivement: c'était en novembre 1843, à un moment où tout

semblait se réunir pour faire échouer l'entreprise. Dom François

Régis avait laissé voir au duc quelque velléité de transporter au

moins partiellement ses efforts sur un terrain plus favorable.

«Sera-ce au religieux de la Trappe, répondit le jeune prince, alors

seulement âgé de vingt-deux ans, qu'il faudra prêcher la patience

et la persévérance? Vous datez d'hier, et vous voulez déjà avoir

réussi. C'est trop tôt vous décourager... Soyez ici constants,

comme vous l'êtes ailleurs; soyez-le plus qu'ailleurs, et vous

réussirez.» Ces amis de haut rang n'étaient pas les seuls que se fût

acquis le vaillant et aimable abbé; il en compta beaucoup d'autres,

plus humbles, mais non moins dévoués ni moins efficaces, parmi les

officiers de divers grades qui se trouvaient, par leurs fonctions, en

rapport avec la Trappe[467].

[Note 467: Citons entre autres le colonel Marengo, fort mêlé alors

aux entreprises de colonisation. On racontait ainsi l'origine

de son nom; le Premier consul, l'ayant remarqué à Marengo, où

il était simple soldat, l'avait fait sortir des rangs: «Comment

t'appelles-tu?--Mon général, c'est à peine si j'ose vous le dire, je

m'appelle Capon.--Tu te nommeras désormais Marengo», avait répondu

Bonaparte. Le colonel Marengo demanda aux Trappistes, auxquels il

avait montré tant de dévouement, d'être enterré dans leur cimetière.]

Ainsi secondée, la courageuse persévérance des Trappistes finit

par surmonter les obstacles devant lesquels succombaient, autour

d'eux, tant d'immigrants européens. En 1845, deux ans après leur

installation, la meurtrière bataille qu'ils livraient au sol, bien

que non complètement terminée[468], pouvait être considérée comme

d'ores et déjà gagnée. Les résultats acquis étaient considérables:

les bâtiments essentiels étaient construits, l'exploitation en

train, et une grande étendue de terrain mise en culture. Cette

transformation faisait l'étonnement des visiteurs, chaque jour plus

nombreux. Staouëli devenait l'une des principales curiosités de

l'Algérie. Le maréchal Bugeaud voulut en juger par lui-même. Le 14

août 1845, il arriva à l'improviste au monastère, visita tout en

détail, mêla quelques conseils à beaucoup d'éloges et s'en retourna

le soir, plein d'admiration pour un travail si fécond et pour une

si héroïque austérité. Peu de jours après, le _Moniteur algérien_

racontait la visite du maréchal et faisait connaître sa satisfaction.

Dans le succès des Trappistes, il y avait plus que le résultat

matériel; il y avait, pour les autres colons, un exemple instructif

et consolant, un voisinage bienfaisant, et surtout la prédication

chrétienne qui agit le plus, celle de la vertu en action. Les Arabes

n'étaient pas les derniers à en être frappés et à témoigner de leur

respect pour les nouveaux «marabouts». La «goutte de sainteté»,

demandée par M. de Corcelle, commençait à faire sentir son effet.

[Note 468: Par exemple, dans l'hiver 1846-1847, onze religieux

succombèrent en quelques mois.]

Le maréchal Bugeaud n'était pas homme à s'en effaroucher: bien au

contraire. Il comprenait de quel secours pouvait être pour son oeuvre

l'action catholique. D'autres religieux que les Trappistes eurent

aussi à se louer de lui. Les Jésuites avaient été des premiers à

suivre notre armée à Alger. L'un d'eux, le P. Brumauld, fonda, aux

portes de la ville, un orphelinat dont le gouvernement prisait très

haut les services et qu'il subventionnait. Le maréchal, cependant,

n'avait pas été, à l'origine, sans partager un peu les préjugés

alors régnant contre la Compagnie de Jésus. Un jour qu'il la

traitait assez mal en paroles, devant ses aides de camp, l'un d'eux

l'interrompit: «Nous vous avons pourtant entendu dire beaucoup de

bien du P. Brumauld.--Ah! mais, oui.--Eh bien! le P. Brumauld est

un Jésuite.--Un Jésuite, le P. Brumauld?--Assurément.» Déconcerté,

le maréchal garda un moment le silence, puis s'écria: «Fût-il le

diable, il fait le bien.» C'était un des traits de son caractère,

de ne pas fermer les yeux à la vérité. Aussi, peu après, irrité

de voir le _Journal des Débats_ s'associer à la violente campagne

alors ouverte contre les Jésuites, il lui adressa d'Alger, le 24

juin 1843, la lettre suivante: «J'ai été peiné de l'article sur les

Jésuites que j'ai lu dans votre numéro du 13 juin. Vous savez bien

que je ne suis ni Jésuite ni bigot; mais je suis humain et j'aime à

faire jouir tous mes concitoyens, quels qu'ils soient, de la somme de

liberté dont je veux jouir moi-même. Je ne puis vraiment m'expliquer

la terreur qu'inspirent les Jésuites à certains membres de nos

assemblées... Quant à moi, qui cherche, par tous les moyens, à mener

à bonne fin la mission difficile que mon pays m'a confiée, comment

prendrais-je ombrage des Jésuites, qui, jusqu'ici, ont donné de si

grandes preuves de charité et de dévouement aux pauvres émigrants

qui viennent en Algérie, croyant y trouver une terre promise, et

qui n'y rencontrent, tout d'abord, que déceptions, maladies et

souvent la mort? Eh bien! oui, ce sont les Soeurs de Saint-Joseph

et les Jésuites qui m'ont puissamment aidé à secourir ces affreuses

misères que l'administration, avec toutes les ressources dont elle

dispose, est complètement insuffisante à soulager. Les Soeurs de

Charité ont soigné les malades qui ne trouvaient plus de place dans

les hôpitaux et se sont chargées des orphelines. Les Jésuites ont

adopté les orphelins. Le P. Brumauld, leur supérieur, a acquis,

moyennant 120,000 francs, une vaste maison de campagne entourée

de 150 hectares de terre cultivable, et là, il a recueilli plus

de 130 orphelins européens qui, sous la direction de différents

professeurs, apprennent les métiers de laboureur, jardinier,

charpentier, menuisier, maçon. Il sortira de là des hommes utiles à

la colonisation, au lieu de vagabonds dangereux qu'ils eussent été.

Sans doute, les Jésuites apprendront à leurs orphelins à aimer Dieu.

Est-ce un si grand mal? Tous mes soldats, à de rares exceptions près,

croient en Dieu, et je vous affirme qu'ils ne s'en battent pas avec

moins de courage... Pour moi, gouverneur de l'Algérie, je demande

à conserver _mes_ Jésuites, parce que, je vous le répète, ils ne me

portent nullement ombrage et qu'ils concourent efficacement au succès

de ma mission. Que ceux qui veulent les chasser nous offrent donc les

moyens de remplacer les soins gratuits et la charité de ces terribles

fils de Loyola. Mais je les connais; ils déclameront et ne feront

rien que grever le budget colonial, sur lequel ils commenceront par

prélever leurs bons traitements, tandis que les Jésuites ne nous ont

rien demandé que la tolérance[469].» Six ans plus tard, au moment

de la mort du maréchal Bugeaud, le P. Brumauld l'appellera «son

plus grand bienfaiteur, son père, le grand-père bien-aimé de ses

orphelins[470]».

[Note 469: D'IDEVILLE, _Le maréchal Bugeaud_, t. III, p. 310.]

[Note 470: _Ibid._, p. 311.]

Cette attitude du maréchal contrastait heureusement avec

l'indifférence que, dans les premières années de l'occupation, les

autorités algériennes avaient témoignée pour les choses religieuses.

C'est qu'en effet, sous ce rapport, la situation s'était améliorée.

La part du culte catholique, dans le budget de la colonie,

originairement de 9,000 francs, atteignait maintenant 150,000 francs.

Grâce à la création de l'évêché d'Alger en 1838, la vie chrétienne,

nulle jusqu'alors, s'était développée. Au lieu des rares prêtres et

des trois ou quatre chapelles misérables que Mgr Dupuch avait trouvés

en Algérie, quand il avait pris possession de son siège épiscopal, on

comptait, en 1845, dans le nouveau diocèse, 91 prêtres, 60 églises

ou chapelles, un séminaire, plusieurs établissements hospitaliers

ou scolaires fondés par des congrégations, des associations de

piété et de charité. Toutefois, celui qui mesurait l'étendue des

besoins était plus frappé encore de ce qui manquait. Cent cinquante

mille francs pour le culte catholique, sur un budget total de cent

trente millions, n'était-ce pas une proportion misérable, dans un

pays où tout était à créer? Que de lieux où les immigrants et les

soldats étaient absolument sans secours religieux! Dans la plupart

des villages qu'elle avait établis, l'administration ne s'était pas

inquiétée de bâtir une église. Les visiteurs recueillaient, à ce

propos, de la bouche des colons, plus d'une plainte. «Point d'église,

point d'école! disait l'un d'eux; nous sommes comme des animaux. Si

nous avions une chapelle, une clochette, on pourrait se rappeler

comment on a été élevé[471].» L'administration ne se bornait pas à

ne pas faire; par routine tracassière et ombrageuse, elle gênait

la libre initiative du clergé. Malheureusement, le premier évêque,

Mgr Dupuch, n'avait pas autant d'esprit de conduite que de zèle, de

prudence que de générosité. Sa charité téméraire et imprévoyante le

fit tomber dans des embarras pénibles et compromettants. Aux prises

avec quatre cent mille francs de dettes qu'il ne pouvait payer, il se

vit réduit à donner sa démission, vers la fin de 1845. Il ne le fit

pas sans élever la voix contre le gouvernement, auquel il reprochait

de ne l'avoir pas soutenu et même de l'avoir entravé. Son successeur,

Mgr Pavy, eut son zèle avec plus de sagesse. Le maréchal Bugeaud le

prit tout de suite fort en gré. «Tenez, monseigneur, lui dit-il un

jour brusquement, si vous n'étiez évêque, je vous voudrais soldat!

Près de moi, sur un champ de bataille, quel bon général vous feriez!»

L'évêque allait-il visiter, dans une de ses tournées pastorales,

quelques-uns des villages créés par l'administration, le gouverneur

se hâtait de l'en remercier. «C'est ainsi, lui écrivait-il, que

l'on console et que l'on encourage les exilés de la patrie, en leur

montrant des sentiments paternels, en même temps qu'on leur offre

les secours de la religion[472].» À Paris également, il était, dans

le gouvernement, des esprits assez clairvoyants et élevés pour

comprendre combien la religion était nécessaire en Algérie, et

pour se rendre compte que, sous ce rapport, il y avait beaucoup à

réparer. «Cette année, pour la première fois, écrivait M. Guizot à M.

Rossi, le 8 mars 1846, je vais prendre à mon compte cette question

de l'Algérie, si grande et si lourde. J'attache à l'établissement

religieux beaucoup d'importance; je crois qu'il en acquerra beaucoup,

et cela me plaît personnellement de ressusciter le christianisme en

Afrique[473].»

[Note 471: Récit de M. de Bussière. (_Revue des Deux Mondes_ du 1er

novembre 1853, p. 497.)--Le général de La Moricière demandait aux

colons du Sig pourquoi leur village ne grandissait pas: «Ce qui nous

manque, lui répondit une bonne femme, c'est de ne pas entendre le son

des cloches.» (_Le général de La Moricière_, par M. KELLER, t. II, p.

30.)]

[Note 472: D'IDEVILLE, t. III, p. 308 et 309.]

[Note 473: _Documents inédits._]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 64 / 84 题