À la fin de juillet 1845, les opérations militaires étaient
terminées, et la tranquillité semblait partout rétablie. L'alerte
avait été trop courte et trop localisée pour inquiéter beaucoup
l'opinion et y effacer l'impression de confiance produite par nos
succès de 1844. Mais plus on était disposé à croire l'Algérie
soumise, plus on se préoccupait d'y voir résoudre tous les problèmes
que soulevaient l'administration et la colonisation du territoire.
On était impatient d'«utiliser» la conquête, de trouver quelque
compensation aux lourds sacrifices faits jusqu'alors, par plusieurs à
contre-coeur, sacrifices qui, depuis 1840, ne montaient pas à moins
de cent millions par an. Le maréchal Bugeaud était souvent accusé de
négliger cette partie de sa tâche et de se donner trop exclusivement
à l'oeuvre guerrière. Sensible à ce reproche, il entreprit plusieurs
fois d'y répondre publiquement. «Quelques personnes, disait-il, le 4
septembre 1845, aux notables d'Alger, auraient voulu que je restasse
habituellement au siège du gouvernement; on a été jusqu'à compter les
jours que j'ai été en expédition, et l'on m'a fait un reproche de
ce qu'ils dépassaient le temps de mon séjour à Alger. Eh bien, moi,
Messieurs, je m'en fais un titre d'honneur. Je persiste à croire de
toutes mes forces que je servais mieux les intérêts civils que si je
m'étais laissé absorber par les détails minutieux de l'administration...
Il fallait, avant tout, vous donner la sécurité. C'était le
premier de tous les besoins, la source de tous les progrès, et nous
ne pouvions la conserver qu'en portant la guerre jusqu'aux limites du
pays.»
Le gouverneur prétendait d'ailleurs que, tout en dirigeant
cette guerre, il avait beaucoup fait pour l'organisation de la
colonie. Sur cette organisation, aussi bien que sur les choses
militaires, il paraissait avoir des idées personnelles arrêtées;
suivant son habitude, il les professait très haut, d'autant plus
haut qu'elles étaient plus contredites, et il travaillait avec
ardeur à les appliquer. Déjà nous avons vu ce qu'il avait fait
pour le gouvernement des indigènes, en développant et en réglant
l'institution fort utile des bureaux arabes[459]. Il avait
certainement moins fait pour la population civile. La goûtant peu,
ce qui se comprend quand on sait ce qu'elle valait alors, il n'était
pas pressé de la voir grossir. Toutefois, les Européens débarquaient,
chaque jour plus nombreux, en Algérie, et dès lors se posait cette
question: À quel régime les soumettre? Le maréchal avait une réponse
très simple. «L'armée est tout en Afrique, disait-il; comme elle
est tout, il n'y a de possible que le pouvoir militaire[460].»
Aucune tâche, selon lui, à laquelle l'armée ne pût suffire: les
soldats exécuteraient les travaux publics et prêteraient la main,
en cas de nécessité, aux travaux privés; les officiers serviraient
d'administrateurs et de magistrats; le commandant en chef exercerait
une sorte de dictature paternelle, usant, pour le bien de tous, du
personnel et du matériel dont il disposait en maître, trouvant dans
son omnipotence les moyens de résoudre promptement et facilement tous
les problèmes. À l'appui de sa thèse, le maréchal rappelait tout ce
que l'armée avait fait jusqu'alors pour les colons; comment elle
avait ouvert les routes, desséché les marais, irrigué les plaines,
exploité les carrières, donné l'impulsion à toutes les exploitations,
aidé le colon pauvre à transporter ses matériaux, à bâtir sa maison,
à défricher son terrain. Il opposait la simplicité et l'économie de
ce régime aux lentes et coûteuses complications d'une administration
civile. Ne pouvait-il pas aussi arguer, en faveur du personnel
militaire, d'une certaine supériorité morale? Tandis que l'élite de
l'armée demandait à servir en Afrique, l'administration civile n'y
envoyait alors le plus souvent que son rebut[461]. Que les immigrants
eussent des répugnances contre ce qu'ils appelaient le «régime du
sabre», le maréchal Bugeaud ne parvenait pas à le comprendre. Il
était convaincu que tout ce qui n'était pas hargneux ou brouillon
devait être satisfait de vivre sous une autorité si protectrice et
si bienfaisante. «Les populations, disait-il à la Chambre, dans son
grand discours du 24 janvier 1845, ne craignent pas autant qu'on veut
bien le dire le régime du sabre, et les choses qui les préoccupent le
plus, ce ne sont pas les garanties civiles, les libertés municipales,
mais bien la sécurité. La certitude de conserver sa tête, celles de
sa femme et de ses enfants, les récoltes qu'on a semées, passe avant
les théories libérales[462]. Je pourrais comparer les habitants qui
vivent sous le régime civil de la côte à des enfants mal élevés, et
ceux qui sont dans l'intérieur, sous le régime militaire, à des
enfants bien élevés. Les premiers crient, pleurent, se fâchent pour
la moindre contrariété. Les seconds obéissent sans mot dire.» En
cet endroit du discours, le _Moniteur_ constate l'«hilarité» de la
Chambre. Cette verve humoristique amusait en effet les auditeurs,
mais ne les convertissait pas. Bien au contraire, en heurtant ainsi
de front les préventions, l'orateur les fortifiait plus tôt. C'était
souvent l'effet des boutades un peu intempérantes auxquelles Bugeaud
se laissait aller dans la chaleur de la contradiction. Il était
tellement plein de ses idées qu'il ne se rendait pas compte du tort
que leur faisait une exposition trop franche et trop crue.
[Note 459: Voir plus haut, t. V, chap. V, § XV.]
[Note 460: _L'Algérie: Du moyen de conserver et d'utiliser cette
conquête_ (1842).]
[Note 461: Le ministre de la guerre était obligé de reconnaître,
à la tribune, le 8 juin 1846, que trente et un employés de
l'administration civile en Algérie venaient d'être traduits devant
des conseils d'enquête comme suspects de malversations, que seize
avaient été révoqués et neuf traduits devant les tribunaux.]
[Note 462: Le maréchal revenait souvent sur cette idée. Peu après, il
disait dans une de ses nombreuses brochures: «La première de toutes
les libertés, en Afrique, c'est la sécurité, c'est l'assurance de
conserver sa tête... On peut bien sacrifier à de tels avantages
quelques-unes de ses autres libertés; et, disons-le franchement, les
masses feront sans difficulté ce sacrifice, dont elles comprendront
l'importance parce que leur esprit droit et simple n'est pas troublé
par des théories contraires. Les théoriciens demanderont pour elles,
à grands cris, des libertés dont elles ne se préoccupent pas.»]
Si peu de goût qu'il eût pour les fonctionnaires n'appartenant
pas à l'armée, le maréchal était cependant obligé de leur faire
une certaine part. Dès l'origine de l'occupation algérienne, le
gouvernement central avait institué, dans ces conditions et sous
des noms qui changèrent souvent, une administration civile, à côté
du commandement supérieur des forces militaires; c'était, dans sa
pensée, à la fois une garantie pour les colons et un moyen d'empêcher
le gouverneur général de devenir trop puissant. On avait même
tenté, un moment, d'établir à Alger une sorte de dualisme, d'après
lequel le chef de l'administration civile, à peu près indépendant
du gouverneur, eût relevé directement des ministres. Mais une telle
organisation n'était pas viable: des conflits se produisirent, à la
suite desquels l'administration civile fut de nouveau subordonnée au
commandement militaire, qui se trouva plus omnipotent que jamais. Le
rôle du gouvernement central était ainsi singulièrement effacé. Le
maréchal Valée, notamment, s'était soustrait presque complètement
à sa suprématie et à son contrôle. Le maréchal Soult, rentré au
ministère de la guerre, le 29 octobre 1840, voulut profiter du
remplacement du maréchal Valée par le général Bugeaud, pour rétablir
son autorité; mais le caractère du nouveau gouverneur ne se prêtait
guère à un rôle de subordonné: de là des heurts continuels. Par
l'effet de cette rivalité, le ministre se trouvait intéressé au
développement de l'administration civile. Tant que la guerre avait
été flagrante en Algérie, il n'avait pu être sérieusement question
de diminuer les pouvoirs du commandement militaire; mais, à la fin
de 1844 et au commencement de 1845, la conquête paraissant finie, on
jugea le moment venu de tenter quelque réforme dans ce sens. Pendant
son séjour en France, le gouverneur général apprit, non sans une
vive irritation, que, dans les bureaux du ministère de la guerre,
on avait préparé une ordonnance réorganisant toute l'administration
algérienne; elle créait notamment un directeur général des affaires
civiles, personnage considérable qui devait centraliser tous les
services et avoir la présidence du conseil d'administration avec
la signature quand le gouverneur serait en expédition. Le maréchal
Bugeaud se démena pour faire écarter ce projet et crut, un moment,
y avoir réussi: «Il paraît, écrivait-il, le 2 janvier 1845, à un
de ses amis, qu'on voulait, au ministère de la guerre, enlever
l'ordonnance sur l'Algérie sans consulter ni le cabinet ni moi...
On était convaincu, en vraies _mouches du coche_, que l'Algérie
ne pouvait vivre sans l'application de cette oeuvre si longuement
élaborée par lesdites _mouches_. À force de s'en occuper, on s'était
persuadé qu'il y avait urgence extrême, lorsqu'il n'y a pas même
utilité... Mais l'éveil a été donné à temps. Je sais que plusieurs
ministres doivent demander que ce travail de Pénélope soit revu au
conseil d'État. C'est un moyen dilatoire qui pourra bien devenir une
fin de non-recevoir[463].» Le projet ne fut pas abandonné, comme
s'en flattait le maréchal; il fut seulement atténué. Publiée le
15 avril 1845, la nouvelle ordonnance, «portant réorganisation de
l'administration générale et des provinces en Algérie», était une
transaction assez boiteuse entre les résistances du gouverneur et le
désir du ministre de développer les attributions du pouvoir civil.
Elle distinguait trois sortes de territoires: _civils_, _mixtes_
et _arabes_. Les _territoires civils_ sont «ceux sur lesquels il
existe une population civile européenne assez nombreuse pour que
tous les services publics y soient ou puissent y être complètement
organisés»; l'administration y est civile. Les _territoires mixtes_
sont «ceux sur lesquels la population civile européenne, encore peu
nombreuse, ne comporte pas une complète organisation des services
publics»; les autorités militaires y remplissent les fonctions
administratives, civiles et judiciaires. Quant aux territoires
arabes, ils sont administrés militairement, et les Européens n'y
sont admis qu'en vertu d'autorisations spéciales et personnelles.
Tout en laissant au gouverneur général des pouvoirs considérables et
prépondérants, l'ordonnance les précisait et les réglementait, avec
l'intention évidente de les limiter. À côté de lui, elle instituait
un conseil supérieur et un conseil du contentieux. Elle créait aussi
un directeur général des affaires civiles, comme le premier projet;
seulement, elle le subordonnait au gouverneur et ne lui donnait pas
le pouvoir de le remplacer en cas d'absence. En somme, le pur régime
militaire était maintenu dans les territoires mixtes et arabes, de
beaucoup les plus étendus. Quant à l'administration organisée dans
les territoires civils, elle était assez mal conçue, et le déplaisir
avec lequel le gouverneur général l'avait vu établir n'était pas fait
pour en faciliter le fonctionnement. Aussi les résultats devaient-ils
en être fort médiocres. Complication, tiraillement et impuissance,
tel était le triple caractère de cette organisation.
[Note 463: D'IDEVILLE, t. II, p. 568.]