Le maréchal Bugeaud, cependant, ne pouvait se flatter que la période
des luttes armées fût définitivement close. À peine était-il de
retour en Afrique que, vers le milieu d'avril 1845, une insurrection
éclatait dans le Dahra, massif montagneux s'étendant du Chélif à la
mer, à l'ouest d'Alger. L'instigateur en était un jeune homme de
vingt ans, inconnu jusqu'alors, venu du Maroc avec une réputation
de saint et que les Arabes surnommaient Bou-Maza, l'homme à la
chèvre. Il se donnait comme le chérif envoyé de Dieu pour chasser
les chrétiens, le «maître de l'heure» annoncé par les prophéties. Le
meurtre de deux caïds dévoués aux Français et des surprises tentées
contre quelques troupes isolées marquèrent son entrée en campagne.
Vainement le colonel de Saint-Arnaud, qui commandait en cette région,
lui infligea-t-il des échecs, la révolte ne fut pas étouffée. Bien
au contraire, à la fin d'avril, elle avait gagné l'Ouarensenis, au
sud du Chélif. Les Arabes, enhardis, venaient même insulter les murs
d'Orléansville. Le gouverneur général se décida alors à intervenir,
et, dans les premiers jours de mai, il se porta, avec une forte
colonne, dans l'Ouarensenis; le duc de Montpensier l'accompagnait.
Son expédition se borna à des marches pénibles, contrariées par le
mauvais temps; l'ennemi se dérobait. Bou-Maza avait préféré porter
tous ses efforts contre le colonel de Saint-Arnaud, qui continuait
à agir dans le Dahra, avec une colonne moins nombreuse. Le chérif
n'y gagna rien: il fut battu à plusieurs reprises, vit détruire ses
meilleurs soldats et perdit ses drapeaux. Il finit par disparaître,
sans qu'on eût pu mettre la main sur lui. «Nous venons, écrivait
Saint-Arnaud, de chasser Bou-Maza du pays,--jusqu'à ce qu'il
revienne.»
En présence d'ennemis si difficiles à atteindre, le gouverneur
général estima qu'il ne lui restait qu'un moyen d'action efficace:
c'était de frapper très durement les tribus qui avaient pris part
à la révolte, de détruire leurs récoltes, de couper leurs arbres
fruitiers, d'enlever leur bétail et leurs chevaux, et surtout de les
contraindre ainsi à livrer leurs fusils. Ce désarmement était chose
nouvelle; jusqu'à présent, on n'avait pas cru possible de l'imposer
à des populations aussi guerrières. Le colonel de Saint-Arnaud fut
le premier à l'exécuter. «Je ruine si bien le pays des Beni-Hidja,
écrivait-il dès le 4 mai, que je les force à demander grâce, et,
ce qui ne s'est jamais vu, je les oblige à rendre leurs fusils...
Les vieux officiers d'Afrique ont peine à croire à la remise des
fusils, même en les voyant couchés devant ma tente.» Encouragé par ce
succès, le maréchal voulut, une fois Bou-Maza en fuite, généraliser
le désarmement; il chargea les colonels de Saint-Arnaud, Pélissier
et Ladmirault de l'opérer sur les deux rives du Chélif. Plus de
sept mille fusils propres au service furent ainsi recueillis. Ordre
fut donné de les employer, en les dénaturant le moins possible, aux
constructions de l'arsenal d'Alger et des divers établissements
militaires: on devait en faire des rampes d'escalier, des grilles,
des balcons. «Ils serviront ainsi, écrivait le maréchal, de monument
pour constater le désarmement. Les commandants militaires qui
succéderont à ceux d'aujourd'hui y trouveront la preuve permanente
de la possibilité de cette mesure qui, selon nous, doit être
rigoureusement appliquée à toute tribu qui se révoltera[452].»
[Note 452: _Moniteur algérien_ du 25 juillet 1845.]
Ce désarmement fut marqué, le 19 juin, par un incident tragique. Une
partie des Ouled-Rhia, contre lesquels agissait le colonel Pélissier,
s'étaient réfugiés dans des grottes profondes. Mis en demeure de se
soumettre et de livrer leurs armes, avec promesse qu'à ce prix leurs
personnes et leurs propriétés seraient respectées, ils répondirent
par des coups de fusil. Impossible de les prendre de force ni de les
réduire par la famine; ils avaient des vivres et de l'eau. Le colonel
menaça alors de les «chauffer», c'est-à-dire d'allumer de grands feux
à l'entrée des cavernes; ce moyen avait été déjà employé, l'année
précédente, dans une circonstance analogue, par le colonel Cavaignac,
et il avait contraint les Arabes à capituler. La menace, renouvelée à
plusieurs reprises, fut sans effet: les Arabes continuaient à tirer
sur tous ceux qui se montraient. De délai en délai, la nuit arriva.
Des fascines furent amoncelées et allumées. Vers une heure du matin,
le colonel, estimant en avoir fait assez pour vaincre la résistance,
fit éteindre le feu et envoya reconnaître l'ouverture des grottes. La
fumée en sortait si épaisse et si âcre qu'il fut d'abord impossible
d'y pénétrer. Bientôt, on vit sortir de là quelques malheureux à
demi brûlés et asphyxiés. Quand on put enfin pénétrer, on reconnut
avec stupeur que la flamme, attirée par un fort courant d'air, avait
produit un ravage dépassant toutes les prévisions: plus de cinq
cents cadavres d'hommes, de femmes, d'enfants, gisaient au fond des
cavernes; cent cinquante Arabes environ purent seuls être sauvés. «Ce
sont là, écrivait le colonel Pélissier à la fin de son rapport, ce
sont là de ces opérations que l'on entreprend quand on y est forcé,
mais que l'on prie Dieu de n'avoir à recommencer jamais.»
Aussitôt connu en France, cet événement y souleva une douloureuse
émotion que les journaux opposants exploitèrent violemment. Le prince
de la Moskowa porta la question à la tribune de la Chambre des pairs,
dans la séance du 11 juillet. Le maréchal Soult, intimidé par le
tapage de la presse, ne sut pas parler en homme de gouvernement et
en chef d'armée: il fit une réponse embarrassée, blâmant le colonel
Pélissier, sans cependant satisfaire ceux qui l'attaquaient. Le
maréchal Bugeaud n'eut pas de ces timidités; couvrant hardiment
son subordonné, il fit publier, le 15 juillet, dans le _Moniteur
algérien_, un article qui le justifiait, et adressa, le 18, la
lettre suivante au ministre de la guerre: «Je regrette, Monsieur
le maréchal, que vous ayez cru devoir blâmer, sans correctif
aucun, la conduite de M. le colonel Pélissier. Je prends sur moi
la responsabilité de son acte. Si le gouvernement juge qu'il y a
justice à faire, c'est sur moi qu'elle doit être faite. J'avais
ordonné au colonel Pélissier, avant de nous séparer à Orléansville,
d'employer ce moyen à la dernière extrémité. Et, en effet, il ne
s'en est servi qu'après avoir épuisé toutes les ressources de la
conciliation. C'est à bon droit que je puis appeler déplorables,
bien que le principe en soit louable, les interpellations de la
séance du 11; elles produiront sur l'armée un bien pénible effet,
qui ne peut que s'aggraver par les déclamations furibondes de la
presse. Avant d'administrer, de civiliser, de coloniser, il faut que
les populations aient accepté notre loi. Mille exemples ont prouvé
qu'elles ne l'acceptent que par la force, et celle-ci même est
impuissante si elle n'atteint pas les personnes et les intérêts. Par
une rigoureuse philanthropie, on éterniserait la guerre d'Afrique en
même temps que l'esprit de révolte, et alors on n'atteindrait même
pas le but de philanthropie.»
La révolte suscitée par Bou-Maza était la plus importante, non la
seule. D'autres furent tentées sur divers points, notamment sur les
confins des provinces d'Alger et de Constantine; mais nos troupes les
réprimèrent promptement.
Cette agitation n'échappait pas à Abd el-Kader, qui était toujours
établi, avec sa deïra, sur le territoire marocain, à peu de distance
de la frontière française. On se rappelle que, par le traité de
Tanger, l'empereur du Maroc s'était obligé à mettre notre ennemi
hors la loi. Avait-il jamais eu la volonté sérieuse de le faire? En
tout cas, on ne fut pas long à s'apercevoir qu'il n'en aurait pas
le pouvoir. Aux premières injonctions qu'il avait fait adresser à
l'émir, celui-ci ne s'était montré nullement disposé à obéir. «Les
tribus de la frontière, écrivait alors le général de La Moricière,
celles au milieu desquelles est établie la deïra d'Abd el-Kader,
ont été si bien prêchées et fanatisées par lui, qu'elles sont
aujourd'hui plutôt à lui qu'à Mouley-Abd-er-Raman; et comme ces
tribus sont nombreuses et puissantes, qu'elles occupent un pays fort
difficile et en général fort mal soumis, je crois que l'Empereur,
alors même qu'il en aurait la ferme intention, serait fort embarrassé
pour employer des mesures coercitives contre la base d'opérations
que l'émir s'est créée dans ses États[453].» C'était bien, en
effet, une base d'opérations: argent, vivres, soldats, tout était
fourni à Abd el-Kader par les populations au milieu desquelles il
vivait. Pendant tout l'hiver, sous son influence, une fermentation
sourde avait régné sur la frontière. Au printemps, quand il apprit
l'insurrection de Bou-Maza, il crut possible d'oser davantage. À
la tête d'une troupe de cavaliers, il pénétra sur le territoire
algérien, dans cette région du Sud oranais, sorte de désert de
sable parsemé d'oasis, où nos colonnes avaient pénétré, mais où
nous n'avions pas d'établissements fixes. Passant subitement d'un
point à un autre, il rattacha à sa cause une partie des tribus, très
imparfaitement soumises, et maltraita celles qui nous demeuraient
fidèles. La prodigieuse rapidité de ses déplacements défiait toutes
les poursuites. Nos commandants se bornaient à veiller sur les
confins des grands plateaux, là où avait été créée une ligne de
postes; tous leurs efforts tendaient à empêcher l'émir de franchir
cette ligne et de pénétrer dans le Tell. Ils n'étaient rien moins
que sûrs d'y parvenir. «Je m'attends, d'un jour à l'autre, écrivait
alors le maréchal Bugeaud au général de La Moricière, à apprendre
qu'Abd el-Kader s'est montré sur l'un ou sur l'autre point du Tell,
ce que ni vous, ni moi, ni personne ne pouvons empêcher, quoique nous
soyons vingt fois plus forts qu'il ne faut pour le battre[454].» Les
mois de mai et de juin se passèrent ainsi sur le qui-vive. Enfin,
dans les derniers jours de juin, on apprit que l'émir était rentré
sur le territoire marocain, sans avoir pu ou voulu pénétrer plus au
nord. Bien que n'ayant pas eu de grands résultats apparents, cette
incursion lui rendit un peu de son prestige et de son influence. Sa
deïra devenait chaque jour plus nombreuse et plus prospère; elle ne
comptait pas moins de deux mille tentes. On évaluait à trente ou
quarante mille les émigrés algériens qu'il attirait au Maroc[455].
Il y avait là, pour l'avenir, une menace qui n'échappait pas au
maréchal Bugeaud. «Abd el-Kader prépare un retour, c'est évident,
écrivait-il, et le Maroc le laisse faire. Il y a là un danger
permanent[456].»
[Note 453: Lettre au général Bourjolly, citée par M. C. Rousset. (_La
Conquête de l'Algérie_, t. II, p. 29.)]
[Note 454: Lettre du 22 mai 1845. (_Ibid._, p. 27.)]
[Note 455: C'est le chiffre donné par le maréchal Bugeaud, dans une
lettre à la duchesse d'Isly, en date du 8 août 1845. (D'IDEVILLE, t.
III, p. 32.)]
[Note 456: Même lettre.]
Tout en regardant, avec cette attention anxieuse, le nuage qui
grossissait sur la frontière de l'Ouest, le maréchal Bugeaud ne
perdait pas de vue les autres parties de l'Algérie. Ainsi fut-il
conduit, en juillet, à clore ses opérations militaires par une
expédition contre la Kabylie, où les émissaires d'Abd el-Kader
étaient parvenus à fomenter quelque agitation. Il songeait depuis
longtemps à agir de ce côté, et avait même projeté une expédition
beaucoup plus considérable que celle à laquelle il dut se borner.
Le massif montagneux de la grande Kabylie, d'accès difficile,
habité par une population nombreuse, énergique, très jalouse de son
indépendance, était la seule partie de l'ancienne régence qui ne nous
fût pas soumise; il formait, au milieu de nos possessions, entre la
province d'Alger et celle de Constantine, une sorte d'enclave longue
de quatre-vingts lieues et large de trente. Il est vrai que les
habitants de ces montagnes, si redoutables à qui venait les chercher,
n'étaient pas, de leur nature, agressifs; ils ne sortaient pas
volontiers de chez eux, et ne menaçaient pas notre domination dans
le reste de l'Algérie. Aussi, dans les cercles où notre entreprise
africaine était déjà jugée bien lourde, disait-on couramment: «Ces
gens-là ne nous attaquent pas; laissons-les tranquilles; nous avons
assez à faire ailleurs.» Telle était l'opinion qui prévalait dans
le monde parlementaire, et dont, chaque année, les commissions des
crédits se faisaient l'écho dans leurs rapports. Le maréchal Bugeaud
n'acceptait nullement cette façon de voir; elle lui paraissait un
vieux reste du détestable système de l'occupation restreinte, et
il comptait bien, un jour ou l'autre, éteindre ce dernier foyer de
l'indépendance algérienne. Dans les premières années, toutefois,
il s'était borné à quelques expéditions passagères, pour châtier
telles ou telles tribus, mordant plus ou moins avant dans les bords
du massif, mais ne pénétrant pas au coeur du pays, et surtout ne
s'y établissant pas. À la fin de 1844, Abd el-Kader chassé et le
Maroc vaincu, le moment lui parut venu de tenter davantage. Dans sa
pensée, la soumission de la Kabylie devait être la grande entreprise
de l'année suivante. Ce fut, sans doute, afin d'y habituer les
esprits qu'il toucha ce sujet dans son discours du 24 janvier 1845,
à la Chambre des députés; après y avoir rappelé l'impossibilité
de faire une «conquête à demi», et comment la «force des choses»
nous avait peu à peu amenés à «prendre tout le pays», il ajoutait:
«Nous serons donc contraints de prendre la Kabylie, non pas que
les populations soient inquiétantes, envahisseuses, hostiles; non,
elles défendent vigoureusement leur indépendance, quand on va chez
elles; elles n'attaquent pas. Mais ce territoire insoumis, au milieu
de l'Algérie obéissante, est d'un mauvais exemple pour les tribus
qui payent l'impôt et voient auprès d'elles des voisins qui ne le
payent pas. C'est un témoin vivant de notre impuissance, de notre
respect pour les gens forts, et cela diminue notre force morale.
C'est un refuge pour les mécontents de nos possessions; c'est là
qu'un lieutenant d'Abd el-Kader, Ben-Salem, s'est retiré et maintient
encore le drapeau de son maître; il pourrait sortir de là, quelque
jour, un gros embarras.» Et il concluait en répétant: «Nous serons
obligés de prendre la Kabylie un jour ou l'autre.» Sans contredire
sur le moment l'orateur, la Chambre ne se laissa pas convaincre; elle
demeurait manifestement opposée à toute opération importante contre
la Kabylie. Le ministère ne crut pas dès lors possible d'entrer dans
les vues du maréchal, et celui-ci quitta la France, en mars 1845,
sans avoir obtenu les renforts qui lui eussent été nécessaires pour
une telle entreprise. «J'ai renoncé à la grande expédition contre
les montagnes de Bougie, écrivait-il d'Alger, le 10 avril, à un de
ses amis. Le gouvernement s'en souciait peu, et ne voulait pas en
prendre la responsabilité; le public et les Chambres blâmaient. Pour
agir avec une entière prudence, il eût fallu des renforts qu'on ne
voulait pas me donner[457].» Et il ajoutait, non sans amertume, le
lendemain, dans une autre lettre: «Rassurez tous les grands généraux
et tous les grands politiques, je ne mordrai, cette année, que dans
un petit morceau du grand pâté du Djurdjura[458].» On le voit,
si le gouverneur était empêché de diriger contre la Kabylie une
attaque décisive, il ne renonçait pas entièrement à s'y montrer en
armes. Ce fut cette expédition limitée qui, retardée quelque temps
par les troubles du Duhra et du Sud oranais, s'accomplit enfin au
mois de juillet 1845. La chaleur ne permit pas de pousser loin les
opérations. Quelques tribus furent obligées de demander l'aman; mais,
au fond, rien ne fut changé à l'état de la Kabylie; elle demeurait
toujours indépendante. La grande conquête, rêvée par le maréchal,
restait toujours à faire.
[Note 457: D'IDEVILLE, _Le Maréchal Bugeaud_, t. III, p. 4.]
[Note 458: _Documents inédits._]