(1844-1847.)
I. Grande situation du maréchal Bugeaud après la bataille
d'Isly. Ovations qui lui sont faites en France.--II.
L'insurrection de Bou-Maza. Le colonel Pélissier fait enfumer
des Arabes. Incursions d'Abd el-Kader dans le Sud. Expédition
en Kabylie.--III. Idées de Bugeaud sur le gouvernement civil
de la colonie. Pour lui, «l'armée est tout». Ordonnance du
15 avril 1845 sur l'administration de l'Algérie.--IV. Le
problème de la colonisation. La crise de 1839. La colonisation
administrative. Villages créés autour d'Alger.--V. La Trappe
de Staouëli. Bugeaud et les Jésuites. Les premiers évêques
d'Alger.--VI. Bugeaud et la colonisation militaire. Ce système
est très critiqué. Le maréchal cherche, sans succès, à entraîner
le gouvernement.--VII. Bugeaud, mécontent, parle de donner sa
démission. Son voyage en France et son entrevue avec le maréchal
Soult.--VIII. L'insurrection éclate en septembre 1845. Massacre
de Sidi-Brahim. Capitulation d'Aïn-Temouchent. Bugeaud revient
aussitôt en Algérie. Sa lettre au préfet de la Dordogne.--IX.
Nombreuses colonnes mises en mouvement pour guetter et
poursuivre Abd el-Kader. L'émir, insaisissable, fait une
incursion dans l'Ouarensenis. Son irruption sur le bas Isser. La
Métidja est en péril. Sang-froid de Bugeaud. Abd el-Kader battu
par le général Gentil et rejeté dans le Sud.--X. Le maréchal
fait poursuivre l'émir dans le désert. Il eût désiré porter la
guerre sur le territoire marocain, mais le gouvernement l'en
empêche. Massacre des prisonniers français dans la deïra. Abd
el-Kader, à bout de forces, est réduit, après sept mois de
campagne, à rentrer au Maroc.--XI. Bugeaud supporte impatiemment
les critiques qui lui viennent de France. Discussion à la
Chambre, en juin 1845. Le maréchal parle de nouveau de donner
sa démission.--XII. Le gouvernement promet à Bugeaud de
proposer un essai de colonisation militaire. Délivrance des
prisonniers français survivants. Soumission de Bou-Maza.--XIII.
Efforts infructueux de Bugeaud pour convertir l'opinion à la
colonisation militaire. Voyage de M. de Tocqueville et de
quelques députés en Algérie. La Moricière propose, sur la
colonisation, un système opposé à celui du maréchal.--XIV.
Projet déposé par le gouvernement pour un essai de colonisation
militaire. Il y est fait mauvais accueil. Bugeaud, qui s'en
aperçoit, conduit une dernière expédition en Kabylie et donne
sa démission. Son départ d'Alger. Le gouvernement accepte la
démission du maréchal et retire le projet de colonisation
militaire.
I
La victoire d'Isly (14 août 1844) avait encore grandi la situation
du maréchal Bugeaud[449]. Tandis que le Roi lui conférait le titre
de duc, les témoignages spontanés de la gratitude et de l'admiration
nationales lui venaient de toutes parts. «Jamais, écrivait-il à un
de ses amis, ivresse de la victoire n'a été plus prolongée que la
mienne: il y a bien quarante jours que j'emploie le tiers de mon
temps à répondre ou à faire répondre aux lettres de félicitations
qui m'arrivent[450].» Le 21 septembre 1844, quelques jours après
la rentrée du gouverneur à Alger, les chefs des tribus arabes du
voisinage vinrent, en grand appareil et accompagnés d'une brillante
escorte, rendre solennellement hommage au vainqueur des Marocains.
Le maréchal leur adressa la parole d'un ton d'autorité paternelle
et ordonna qu'on leur racontât les détails du combat. À la fantasia
d'usage succéda un banquet; il prenait fin quand un des agas se leva:
«Arrêtez, s'écria-t-il, messeigneurs et frères. Nous sommes tous ici
membres d'une seule famille. Les Français sont chrétiens, les Arabes
de l'Algérie sont musulmans, mais Dieu est pour tous. Il nous a donné
pour sultan le roi des Français. Notre religion nous ordonne de lui
obéir, puisque le Seigneur a voulu que son bras fût plus fort que
le nôtre. Nous avons juré de le servir fidèlement et de l'honorer
comme notre sultan; je vous propose donc une prière au Très-Haut, que
vous répéterez tous avec moi.» On eut alors ce spectacle vraiment
extraordinaire des chefs arabes prenant l'attitude de la prière
pour demander à Dieu de «donner toujours la victoire au sultan des
Français et de punir ses ennemis».
[Note 449: Sur la première partie du gouvernement du maréchal
Bugeaud, voir les chapitres V et VI du livre V.]
[Note 450: Lettre à M. Gardère, du 17 octobre 1844. (_Le Maréchal
Bugeaud_, par le comte D'IDEVILLE, t. II, p. 550.)]
Tout paraissant être ainsi à la paix, le maréchal Bugeaud jugea
qu'il pouvait s'absenter pendant quelques mois. Il s'embarqua le 16
novembre 1844, laissant le commandement par intérim au général de
La Moricière. D'autres ovations l'attendaient en France. À peine
descendu de la frégate qui l'avait amené, il fut invité par les
commerçants de Marseille à un grand banquet dans la salle du théâtre;
suivant son habitude, il ne se fit pas prier pour prendre la parole.
«La conquête de l'Algérie par les armes est achevée, dit-il; la paix
est partout; depuis les frontières de Tunis jusqu'à celles du Maroc,
tout est soumis, à part quelques tribus kabyles. Partout règne la
sécurité la plus entière. Un progrès immense se fait sentir. Les
revenus de la colonie, qui n'étaient, en 1840, que de 4 millions,
s'élèvent aujourd'hui à 20 millions... La population européenne, qui
n'était, en 1840, que de 25,000 âmes, est maintenant de 75,000...
En vous parlant ainsi, je ne suis pas suspect, car, vous le savez,
dans l'origine, je n'étais pas partisan de la colonie.» L'exemple
de Marseille fut suivi par plusieurs autres villes. Le dernier
banquet, et non le moins retentissant, fut celui que le commerce de
Paris donna, le 18 mars 1845, dans le palais de la Bourse, et auquel
prirent part quatre cent cinquante convives, dont les quatre fils du
Roi. Le maréchal jouissait de sa gloire et, en même temps, tâchait de
la faire servir au triomphe de ses idées. Ainsi prononçait-il, dans
la discussion de l'adresse, le 24 janvier 1845, un grand discours où
il disait hautement, avec une sorte de brusquerie humoristique, sans
s'inquiéter de heurter les préventions régnantes, tout ce qui lui
tenait le plus à coeur sur les choses algériennes,--glorification
des services rendus par l'armée et nécessité de ne pas la réduire,
réfutation des scrupules philanthropiques qui s'effarouchaient des
razzias, justification des expéditions partielles qu'il fallait
entreprendre de temps à autre, défense du régime militaire contre les
partisans du régime civil, exposé des avantages de la colonisation
par les vieux soldats. Écouté avec une curiosité attentive, le
maréchal ne fut pas contredit: le prestige de sa victoire en
imposait; mais il n'eût pas fallu en conclure que l'auditoire était
convaincu.
Pendant ce temps, l'Algérie, sous l'habile administration du général
de La Moricière, demeurait tranquille. Les quelques explosions
de fanatisme musulman, qui se produisaient de temps à autre, ne
paraissaient être que des accidents isolés. Le Maroc, encore sous
le coup de sa défaite, subissait le traité de délimitation que lui
imposait le général de La Rue, envoyé spécialement de Paris pour
suivre cette négociation. À peine arrivé en Afrique, cet officier
constatait l'effet considérable produit par les derniers succès
de nos armes; il écrivait à M. Guizot, le 22 février 1845: «Notre
situation vis-à-vis de nos tribus et des Marocains est bonne. Ils
reconnaissent notre supériorité et la puissance de nos forces
militaires. L'expulsion d'Abd el-Kader de l'Algérie, l'invincible
sultan du Maroc battu, son armée dispersée, ont frappé l'imagination
des Arabes; ils disent que Dieu est décidément pour nous, puisque
nous sommes les plus forts. Cette impression est déjà répandue
même dans les tribus les plus éloignées, à ce point qu'un marabout
vénéré du désert disait hier: «Je ne veux ni pouvoirs ni richesses;
j'ai assez de tout cela. Ce que je voudrais, ce qui ajouterait à
l'illustration de ma famille, ce serait de recevoir une lettre du
grand sultan de France, à qui Dieu donne la victoire[451].»
[Note 451: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 180 à 182.]
Le gouverneur général rentra à Alger, dans les derniers jours de
mars 1845. L'état dans lequel il trouva la colonie ne pouvait que
confirmer l'impression agréable que lui laissaient les ovations dont
il avait été l'objet, pendant son séjour en France. Aussi l'ordre du
jour qu'il adressa, en débarquant, «aux citoyens et aux soldats de
l'Algérie», respirait-il le plus complet optimisme. «J'ai vu, dit-il,
avec une vive satisfaction, qu'en mon absence, aucune affaire n'avait
périclité. Les progrès en tout genre ont continué... Aucun fait
militaire de quelque importance n'a signalé cette période de quatre
mois... Vous apprendrez avec bonheur que notre noble entreprise n'a
pas moins de succès en France qu'en Afrique. La presque universalité
des citoyens et des hommes politiques y ont foi... Notre cause est
gagnée dans l'opinion.»