Si occupé que fût lord Palmerston de ce qui se passait en France, et
de la campagne qu'il y menait avec le concours de notre opposition,
il ne perdait pas de vue le reste de l'Europe et ne cessait pas
d'agir auprès des autres puissances. On sait quels efforts il avait
faits, dès le début du conflit, pour mettre dans son jeu l'Autriche,
la Prusse et la Russie. Il les avait d'abord invitées, en septembre
1846, à protester avec lui contre le mariage annoncé et non encore
célébré de l'Infante; le fait accompli, il les avait pressées,
en octobre et novembre, de déclarer, dans un protocole signé à
quatre, que les enfants à naître de cette union seraient déchus de
leurs droits successoraux, à la couronne d'Espagne; chaque fois il
avait échoué. Non découragé par ce double insuccès, il revint à la
charge en janvier 1847. Sa prétention, toujours la même au fond, se
faisait plus modeste dans la forme. Il demandait que chacune des
trois cours lui donnât séparément son avis sur les droits éventuels
des descendants de l'Infante. Cet avis, il l'avait déjà obtenu,
à peu près tel qu'il le désirait, du gouvernement de Berlin, en
octobre 1846. Ne pouvait-on décider les cabinets de Vienne et de
Saint-Pétersbourg à en faire autant? Sans doute, cette demande était
assez anormale; il n'est guère dans l'usage des chancelleries de
se prononcer ainsi, par voie de consultation doctrinale, sur des
hypothèses qui ne se réaliseront peut-être pas. Mais, à entendre
le ministre anglais, cette mesure préventive n'avait pas pour but
de commencer la bataille avant l'heure; elle devait, au contraire,
assurer le maintien de la paix; le gouvernement français, averti
à l'avance des dangers auxquels l'exposerait telle éventualité,
s'arrangerait pour qu'elle ne se réalisât pas. Lord Palmerston
donnait, en outre, à entendre, pour amadouer les trois cours,
qu'elles serviraient par là les intérêts du comte de Montemolin, et
il se répandait en éloges de ce prince, déclarant que, «s'il l'avait
connu plus tôt, il se serait conduit autrement[423]».
[Note 423: Lettres diverses, adressées à M. Guizot, en janvier 1847,
par le comte de Flahault, ambassadeur à Vienne, et par le marquis de
Dalmatie, ministre à Berlin. (_Documents inédits._)]
Comme j'ai déjà eu l'occasion de le faire remarquer, la clef de la
situation était à Vienne. Lord Ponsonby s'y démenait avec un zèle
passionné. En toutes circonstances, il trahissait son animosité
contre la France et ne prenait même pas la peine de la cacher à
notre ambassadeur, le comte de Flahault, bien qu'il fût avec lui en
bons rapports personnels. Ce dernier écrivait à M. Guizot, le 22
janvier 1847: «Ponsonby me disait l'autre jour que le discours de
la Reine contiendrait un paragraphe fort sévère sur les mariages
espagnols[424], que la guerre était très probable; que, du reste,
lors même que cette difficulté ne se fût pas élevée, il s'en
serait présenté d'autres qui auraient eu les mêmes conséquences;
que la France et l'Angleterre étaient comme deux belles dames
qui se rencontrent dans un salon; elles se font la révérence, se
disent des politesses, mais sont toujours prêtes, à la première
occasion, à se prendre aux cheveux (_pull on another's cap_)[425].»
En même temps, pour gagner les bonnes grâces de M. de Metternich,
lord Ponsonby affectait d'entrer dans toutes ses idées, même les
plus rétrogrades[426]. Le chancelier, visiblement flatté d'être
ainsi courtisé, trouvait toutes sortes de qualités à l'ambassadeur
d'Angleterre[427].
[Note 424: On sait que le discours de la Reine fut tout différent de
ce qu'annonçait lord Ponsonby.]
[Note 425: _Documents inédits._]
[Note 426: Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, du 22 janvier
1847.--M. Greville notait sur son journal: «Ponsonby fait tout ce
qu'il peut à Vienne et y tient le langage le plus despotique.» (_The
Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 64.)]
[Note 427: M. de Metternich décernait à lord Ponsonby l'éloge qu'il
réservait à ses meilleurs amis; il l'appelait un «brave homme».
(Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, en date du 21 janvier 1847.
_Documents inédits._)]
Le gouvernement français, informé du mouvement que se donnait
la diplomatie anglaise à Vienne, ne laissait pas que d'en être
préoccupé[428]. De son côté, il n'était pas inactif. Il chargeait
M. Giraud, légiste et historien distingué, de faire, sur le _Traité
d'Utrecht_, un livre qui était la réfutation savante de la thèse
anglaise: ce livre, traduit aussitôt en allemand, fut envoyé aux
diverses chancelleries. Et surtout il ne se lassait pas, dans ses
lettres à M. de Flahault, de développer les idées qu'il lui avait
indiquées dès le début et qu'il savait être de nature à faire le plus
d'impression sur M. de Metternich. «La France, lui écrivait-il, a
besoin que l'Espagne soit pacifiée, monarchique et conservatrice. La
France veut être tranquille de ce côté. À cette condition seulement,
elle peut employer sur d'autres points son influence pour le maintien
des mêmes principes. L'Autriche, surtout, a besoin que la France
continue à soutenir la politique de conservation. Elle a besoin du
concours, de l'action morale de la France, en Italie, en Suisse.
Ressusciter à notre porte, en Espagne, l'état révolutionnaire, c'est
ôter à la France non seulement tout moyen, mais peut-être toute envie
de persévérer ailleurs dans cette politique. Si le désordre renaît
en Espagne, il peut naître en Italie. Est-ce l'Angleterre qui y
portera remède? N'est-ce pas la France, la France seule, qui le peut
et le veut aujourd'hui? Le prince de Metternich mettra-t-il en jeu
le repos de l'Europe, pour servir la rancune de lord Palmerston?» M.
Guizot ajoutait, dans une autre lettre, quelques semaines plus tard:
«Lord Palmerston est voué à la politique remuante et révolutionnaire.
C'est son caractère: c'est aussi sa situation. Partout ou à peu près
partout, il prend l'esprit d'opposition et de révolution pour point
d'appui et pour levier. M. de Metternich sait, à coup sûr, aussi
bien que moi, à quel point, en Portugal, en Espagne, en Grèce, lord
Palmerston est déjà engagé dans ce sens-là. Nous, au contraire, nous
sommes de plus en plus conduits, par nos intérêts intérieurs et
extérieurs bien entendus, à nous appuyer sur l'esprit d'ordre, de
gouvernement régulier et de conservation[429].»
[Note 428: M. de Flahault rapportait à M. Guizot des conversations de
M. de Metternich, qui ne semblaient pas toujours rassurantes. (Lettre
du 21 janvier 1847. _Documents inédits._) Notre diplomatie se rendait
compte d'ailleurs des raisons qui pouvaient porter le chancelier à
prêter l'oreille aux ouvertures de l'Angleterre. Un peu plus tard, M.
de Flahault résumait ainsi ces raisons: «Il ne faut pas oublier que
l'Angleterre est une ancienne amie que la politique autrichienne est
disposée à suivre, et que la négation des droits de Mme la duchesse
de Montpensier se trouve dans le principe qui règle la conduite de la
cour de Vienne, et qu'elle pourrait tendre au rétablissement de la
Pragmatique de Philippe V et à celui de la branche masculine dans la
personne du comte de Montemolin, si la reine Isabelle vient à décéder
sans enfants. Tout cela est fort tentant.» (Lettre à M. Guizot, du 9
mars 1847. _Documents inédits._)]
[Note 429: Lettres du 1er et du 24 février 1847. (_Documents
inédits._)]
En présence des événements chaque jour plus graves de Suisse et
d'Italie, de semblables considérations paraissaient décisives à M.
de Metternich. Aussi, tout en témoignant beaucoup d'amitié à lord
Ponsonby, le chancelier ne se laissait-il pas ébranler par ses
instances, ni attirer hors du terrain où il avait pris possession
dès le début. Le 19 janvier 1847, lord Palmerston lui avait demandé,
dans une note officielle, «de vouloir bien s'expliquer sur la
valeur qu'il reconnaissait aux traités de 1713, 1715 et 1725 et
à leurs annexes, et de vouloir bien déclarer si, en vertu de ces
différents actes et en conséquence de son mariage avec le duc de
Montpensier, l'Infante et ses descendants n'avaient pas perdu leurs
droits à la succession de la couronne d'Espagne». M. de Metternich
répondit, le 23 janvier, également par une note. Il commençait par
y établir «que l'attitude prise par la Cour impériale prouvait
qu'elle reconnaissait la validité de tous les actes cités dans la
note anglaise et particulièrement de celui qui en est le complément
et le moyen d'exécution, la Pragmatique de Philippe V, établissant,
en Espagne, la succession masculine; que, sans l'abolition de cette
Pragmatique, le mariage de l'Infante avec M. le duc de Montpensier
eût été un événement sans importance; que, quant aux enfants nés de
ce mariage, ils ne pourraient élever de prétentions à la couronne
qu'en vertu du droit paternel ou maternel; que le droit paternel ne
saurait exister, le chef de la branche d'Orléans y ayant renoncé pour
lui et ses descendants; que le droit maternel ne saurait exister
aux yeux des puissances qui n'avaient pas reconnu le testament
de Ferdinand VII, maintenaient la validité de la Pragmatique de
Philippe V et ne reconnaissaient pas par conséquent les droits de
l'Infante[430]». Cette réponse n'était pas pour satisfaire lord
Palmerston; il ne pouvait s'armer contre nous d'un avis qui tendait à
contester le droit de la reine Isabelle elle-même. Ce qu'il lui eût
fallu, ce n'était pas une déclaration d'incapacité générale fondée
sur l'exclusion de toute succession féminine, mais une déclaration
d'incapacité spéciale fondée, sur le mariage de l'Infante avec le
duc de Montpensier. Sur le moment, le gouvernement français ne
connut ni la note de lord Palmerston, ni la réponse du cabinet de
Vienne. Mais, dans la seconde moitié de février, M. de Metternich,
voulant nous donner «une marque de sa confiance» et un gage de ses
bonnes dispositions, se décida à nous communiquer, «sous le sceau du
secret», les notes échangées; il eut soin de faire ressortir que, par
sa réponse, il avait refusé de se placer sur le terrain où l'appelait
lord Palmerston, qu'il avait «pris position _à côté_ de la question
irritante», et il se dit résolu à «maintenir cette attitude[431]».
Notre gouvernement n'en demandait pas davantage.
[Note 430: J'ai trouvé ce résumé de la note anglaise et de la note
autrichienne dans une lettre particulière de M. de Flahault à M.
Guizot, en date du 19 février 1847. M. de Flahault tenait ces
renseignements de M. de Metternich. (_Documents inédits._)]
[Note 431: Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, du 19 février
1847. (_Documents inédits._) Voir aussi deux dépêches de M. de
Metternich au comte Apponyi, du 25 février 1847. (_Mémoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 383 à 388.)]
Lord Ponsonby, cependant, n'abandonnait pas la partie. Sa fiévreuse
activité tenait sans cesse en éveil la diplomatie française, et
celle-ci se demandait parfois s'il ne parviendrait pas à faire
tomber M. de Metternich dans quelque piège. Un jour, par exemple,
vers la fin de février, il vint dire au chancelier: «Auriez-vous
objection à répondre par oui ou par non à la question suivante?»
Et alors, tirant de sa poche un petit papier, il commença à lire:
«Voulez-vous concourir à la déclaration...» Ici, le prince l'arrêta
et lui demanda: «Qu'entendez-vous par _déclaration_? Est-ce une
déclaration faite en commun ou que chacun fera de son côté?»--«Vous
avez raison, répliqua Ponsonby; effaçons _déclaration_ et mettons
_opinion_. Partagez-vous l'opinion que les descendants du duc de
Montpensier et de l'Infante n'ont pas de droits à hériter de la
couronne d'Espagne?»--«Oui», répondit le chancelier[432]. On voit
tout de suite quelle avait été la manoeuvre de l'ambassadeur,
en demandant qu'il fût répondu par oui ou par non. Si M. de
Metternich eût motivé son _oui_, on eût vu qu'il était fondé non
sur la prétendue incapacité que la diplomatie britannique faisait
résulter du mariage avec le duc de Montpensier, mais sur l'exclusion
générale de toute succession féminine; c'est ce qui avait été dit
expressément dans la note du 23 janvier. Le _oui_ non motivé prêtait
à l'équivoque. Quand M. de Metternich raconta cette conversation à
M. de Flahault, celui-ci signala, non sans émotion, le parti que la
diplomatie anglaise pouvait en tirer. Le chancelier le rassura; il
protesta, à plusieurs reprises, qu'il ne se laisserait pas jouer,
que son _oui_ ne changeait rien à l'attitude prise par lui dans la
note du 23 janvier, que, si le cabinet de Londres voulait en abuser,
il lui opposerait un démenti et renouvellerait ses déclarations
antérieures[433]. Ces assurances finirent par dissiper entièrement
les inquiétudes, un moment assez vives, de M. de Flahault. «Je
crois, écrivit-il, le 5 mars, à M. Guizot, le prince de Metternich
aujourd'hui décidé à ne pas sortir de l'attitude qu'il a prise dans
la question espagnole; mais j'ai eu quelques moments d'anxiété.» Et
dans une autre lettre, en date du 9 mars, après avoir rappelé les
rédactions plus «astucieuses» les unes que les autres, présentées
par lord Ponsonby, pour écarter la duchesse de Montpensier et ses
enfants, il ajoutait: «Il faut en convenir, il m'a fait passer par de
rudes moments[434].»
[Note 432: Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, du 24 février 1847.
(_Documents inédits._)]
[Note 433: Lettres de M. de Flahault à M. Guizot, en date du 24
février et du 18 mars 1847. (_Documents inédits._)]
[Note 434: _Documents inédits._]
Lord Palmerston fut-il averti des dispositions de M. de Metternich?
Toujours est-il qu'il ne chercha pas à exploiter le _oui_ obtenu par
son ambassadeur. Bien au contraire, il envoya à ce dernier une lettre
où il constatait que décidément le cabinet de Vienne ne voulait
pas se réunir au gouvernement anglais dans l'affaire du mariage;
«s'il en est ainsi, ajoutait-il, non sans dépit, il faudra bien
s'en passer[435]». Quelques jours auparavant, il écrivait à lord
Normanby: «Nous devons, je suppose, regarder Metternich comme étant
passé maintenant tout à fait du côté de la France[436].» De son côté,
M. de Metternich était décidé à ne plus accepter de conversations
sur ce sujet. Il écrivait à ce propos, le 19 avril 1847, au comte
Apponyi: «Je sais tirer une ligne entre les questions qui, pour
nous, sont tranchées et celles qui ne le sont pas. Lord Palmerston
voudrait nous engager dans une discussion dont nous ne voulons pas.
Nous avons clairement défini et énoncé notre attitude, et nous
entendons n'y rien changer. Lord Palmerston a dit à lord Ponsonby
_qu'avec le cabinet autrichien il n'y a rien à faire; qu'il fallait
donc s'en passer_. La question ainsi posée, ce n'est pas à nous qu'il
appartiendrait d'y revenir[437].»
[Note 435: Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, du 4 avril 1847.
(_Documents inédits._)]
[Note 436: Lettre du 26 mars 1847. (BULWER, _The Life of Palmerston_,
t. III, p. 302.)]
[Note 437: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 394, 395.]
La diplomatie britannique était-elle plus heureuse à Berlin? Là,
sans doute, on continuait à être mal disposé pour la monarchie de
Juillet; le ministre des affaires étrangères, M. de Canitz, dans ses
conversations, tenait, sur la question espagnole, un langage qui,
trop souvent, était de nature à ne pas nous satisfaire; de Londres
et de Paris, MM. de Bunsen et d'Arnim pressaient plus vivement que
jamais leur gouvernement de s'unir à l'Angleterre[438]; les journaux
prussiens étaient fort aigres sur la France; mais, pas plus qu'en
octobre et en novembre, Frédéric-Guillaume IV ne se décidait à
prendre nettement parti. Il eût évidemment moins hésité à marcher
avec l'Angleterre, si l'Autriche se fût déterminée à le suivre dans
cette voie: il essaya de l'entraîner. Le 6 mars 1847, le baron de
Canitz adressa à Vienne une longue communication où il exprimait, au
nom de son maître, le désir non seulement qu'il y eût une entente
parfaite entre les deux cours allemandes, mais que cette entente fût
rendue plus manifeste aux yeux de toute l'Europe; puis, examinant,
à ce point de vue, la conduite à suivre par ces deux cours envers
les autres puissances, il se montrait partial pour l'Angleterre et
peu favorable à la France. M. de Metternich, dans sa réponse, se
proclama non moins désireux de maintenir l'accord de l'Autriche et de
la Prusse: seulement, jetant à son tour un regard sur les positions
prises par les deux puissances occidentales, il marqua sa préférence
pour la France qui lui paraissait actuellement moins engagée dans
la politique révolutionnaire: «Elle soutient, dit-il en résumé, les
principes conservateurs en Suisse, en Italie, en Espagne, et, sur ces
points, c'est avec elle que les trois puissances de l'Est peuvent
s'entendre; l'Angleterre, au contraire, cherche à y faire prévaloir
le radicalisme le plus avancé[439].»
[Note 438: M. de Metternich écrivait au comte Apponyi, le 25 février
1847: «Le mouvement que se donne le baron d'Arnim pour aider à
envenimer la situation est digne de son esprit et de son caractère.»
(_Mémoires_, t. VII, p. 327.) Causant avec M. de Flahault, M. de
Metternich traitait Bunsen d'«âme damnée de lord Palmerston». (Lettre
de M. de Flahault à M. Guizot, du 18 mars 1847. _Documents inédits._)]
[Note 439: M. de Flahault avait été informé par M. de Metternich de
l'existence de ces deux dépêches. (Lettre de M. de Flahault à M.
Guizot, du 18 mars 1847. _Documents inédits._)]
Avant même d'être informé par M. de Metternich de cette tentative du
cabinet prussien, M. Guizot, impatienté de l'hostilité sourde qui
se perpétuait à Berlin, s'était décidé à y parler plus haut et plus
ferme qu'il n'avait fait jusqu'alors. Il adressa, le 8 mars 1847,
au marquis de Dalmatie, une lettre où il appréciait sévèrement la
conduite de la Prusse et expliquait comment cette conduite obligeait
la France à se montrer «réservée et même un peu froide». «Grâce à
Dieu, disait-il, nous avons, dans notre politique extérieure, les
mains assez fortes et assez libres pour ne nous montrer bienveillants
que là où nous rencontrons de la bienveillance.» Il engageait notre
représentant à faire lire cette lettre à M. de Canitz et même au
roi Frédéric-Guillaume[440]. Le ministre prussien, intimidé par ce
langage, répondit par une apologie, en forme d'excuse, de sa conduite
passée, et par des protestations empressées de bon vouloir pour
l'avenir: il affirmait n'avoir pris aucun engagement envers lord
Palmerston et être absolument libre de reconnaître demain la duchesse
de Montpensier si elle était appelée au trône. «Non, ajouta-t-il,
nous ne faisons pas de la politique anglaise. Nous avons donné à
Londres notre avis pur et simple, parce qu'on nous le demandait;
mais, quand on nous a demandé une protestation, nous avons refusé...
Loin d'être malveillants pour la France, notre politique est
d'être avec elle en termes de bonne harmonie et d'amitié.» Et il
faisait valoir qu'en ce moment même, dans les affaires de Grèce, il
refusait de marcher avec l'Angleterre[441]. Cette humble réponse
n'était pas pour disposer notre gouvernement à tenir grand compte
du cabinet prussien. «Preuve de plus, écrivait M. Guizot, qu'il
convient de parler ferme à Berlin et même un peu haut, et que cette
attitude y fait plus d'effet que la douceur[442].» En tout cas, il
était désormais certain que Frédéric-Guillaume, retenu par l'Autriche
et intimidé par la France, n'oserait pas prendre ouvertement parti
pour l'Angleterre. Aussi, M. de Metternich, dans cette dépêche déjà
citée, du 19 avril, où il déclarait, pour son compte, ne plus vouloir
entendre parler des propositions de lord Palmerston sur les affaires
espagnoles, ajoutait: «J'ai la conviction que ce sentiment prédomine
aujourd'hui également, à Berlin, sur un moment d'entraînement dont il
faut regarder M. de Bunsen comme ayant été le point de départ et la
cheville ouvrière[443].»
[Note 440: Lettre de M. Guizot au marquis de Dalmatie, en date du 8
mars 1847. (_Documents inédits._)]
[Note 441: Lettre du marquis de Dalmatie à M. Guizot, en date du 19
mars 1847. (_Documents inédits._)]
[Note 442: Lettre de M. Guizot au marquis de Dalmatie, en date du 31
mars 1847. (_Documents inédits._)]
[Note 443: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 395.]
Quant à la Russie, le cabinet français pouvait être plus tranquille
encore: elle persistait, en dépit des instances de lord Palmerston,
dans son attitude de réserve, attentive à régler sa conduite d'après
celle de l'Autriche. Bien plus, on eût dit qu'elle cherchait
alors à nous être agréable. Au commencement de 1847, par suite de
circonstances qui seront exposées ailleurs, une crise financière et
monétaire assez aiguë sévissait à Paris, et la Banque de France avait
vu sa réserve métallique baisser dans des proportions alarmantes. On
cherchait, sans les trouver toujours, les moyens de remédier à cette
baisse, quand, le 17 mars, l'empereur de Russie fit spontanément
offrir à la Banque, par l'intermédiaire du ministre des affaires
étrangères, d'acheter, au cours moyen de la Bourse du 11 mars, soit à
115 fr. 75, des inscriptions de rente 5 pour 100 pour un capital de
50 millions payables en numéraire. La proposition fut acceptée avec
empressement. Tenue secrète jusqu'au dernier moment, la convention
fit grand bruit quand elle fut connue. L'effet matériel et moral
fut considérable et contribua beaucoup à améliorer la situation
financière de la place de Paris. Sans doute, en agissant ainsi, le
Czar faisait une bonne affaire; il devait bénéficier de la hausse
qu'il contribuait à produire, et de plus la Russie était assurée de
retrouver prochainement, par ses exportations de grains, le numéraire
qu'elle versait à notre Banque. Mais cette opération n'en rendait
pas moins un service signalé à la France, et témoignait d'une grande
confiance dans son crédit. Or, quelque temps auparavant, l'empereur
Nicolas se fût systématiquement refusé à lui rendre ce service
et à lui montrer cette confiance. Il semblait qu'il y eût là une
disposition nouvelle. Les autres cours en furent très surprises.
M. de Metternich ne voulut pas tout d'abord y croire[444]. C'était
surtout pour les cabinets anglais et prussien que cet incident
renfermait une leçon. Notre gouvernement ne manqua pas de la mettre
en lumière. M. Guizot écrivait à ce propos, le 20 mars, au marquis
de Dalmatie: «Il y a de la coquetterie dans l'air, en Europe, et
nous avons quelque droit de dire qu'on en fait envers nous plus que
nous n'en faisons nous-mêmes... Il est bon qu'on voie, à Berlin et
à Londres spécialement, que nous n'avons pas besoin de nous remuer
ni de parler beaucoup, pour qu'on ait envie, ailleurs, d'être bien
avec nous et pour qu'on nous le montre[445].» Quelques jours après,
M. Désages, dans une lettre à M. de Jarnac, notre chargé d'affaires
à Londres, donnait à entendre que si lord Palmerston continuait à
creuser l'abîme entre la France et l'Angleterre, cela pourrait bien
nous amener à nous rapprocher de la Russie; il indiquait que celle-ci
nous faisait, depuis quelque temps, certaines avances. «On compte
trop autour de nous, ajoutait-il, sur la puissance et la durée des
antipathies dans les régions supérieures. Ce qui était absolument
vrai, sous ce rapport, il y a quinze, ou dix, ou même encore cinq
ans, est déjà moins vrai, moins pratiquement vrai aujourd'hui, si
je puis ainsi parler. Le temps marche et modifie plus ou moins
toutes choses en marchant. Dites-moi si l'Europe est aujourd'hui
ce qu'elle était hier. Bien habile, à coup sûr, serait celui qui
pourrait dire ce qu'elle serait demain[446].» Quoi qu'il en fût des
perspectives que faisait entrevoir M. Désages, il était du moins
tout à fait acquis qu'à Saint-Pétersbourg, comme à Vienne et même à
Berlin, on refusait à lord Palmerston le concours qu'il demandait.
La campagne diplomatique que celui-ci venait de poursuivre, avec
tant d'obstination, pour réunir de nouveau l'Europe contre la France
isolée, cette campagne avait définitivement échoué: il n'en devait
plus être question.
[Note 444: Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, avril 1847.
(_Documents inédits._)]
[Note 445: _Documents inédits._]
[Note 446: _Ibid._]