J'ai déjà eu plusieurs fois occasion de noter les relations
compromettantes de lord Normanby avec l'opposition française. Pendant
son voyage à Paris, au mois de janvier 1847, M. Greville avait
essayé, sans succès, de lui faire comprendre l'incorrection et le
danger de sa conduite[402]. «Je laisse l'ambassade dans une situation
pénible et fâcheuse, écrivait-il tristement en se remettant en route
pour l'Angleterre. Normanby semble ne pas se soucier si l'on voit son
intimité avec Thiers, et il n'en a d'aucune sorte avec Guizot...
Thiers, ayant saisi Normanby dans ses griffes, ne le laissera pas
aller aisément, et le ressentiment de Guizot ne sera guère apaisé;
aussi ne vois-je aucune chance que de bons rapports puissent jamais
être rétablis entre eux[403].» Il n'y avait pas là seulement, comme
s'en plaignait M. Greville, un obstacle aux conversations cordiales
qui eussent amené une détente; mais, dans une telle situation,
le moindre incident pouvait dégénérer en un conflit aigu entre
l'ambassadeur et le ministre. Cet incident naquit de la discussion de
l'adresse.
[Note 402: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 45 et 47.]
[Note 403: _Ibid._, p. 49.]
On se rappelle comment lord Palmerston avait publié dans son _Blue
book_ deux dépêches de lord Normanby, rapportant deux conversations
de M. Guizot, du 1er et du 25 septembre: dans l'une de ces dépêches,
le ministre présentait le mariage de la Reine et celui de l'Infante
comme ne devant pas se faire «en même temps»; dans l'autre, il
avouait leur simultanéité, et, interpellé sur la déclaration
contraire faite par lui précédemment, il s'en montrait fort
embarrassé, essayait d'abord de la nier, puis prétendait l'expliquer
en disant qu'en effet, dans la cérémonie, la Reine serait mariée
la première. On n'a pas oublié non plus les accusations portées
à ce propos, à Londres comme à Paris, contre M. Guizot. Celui-ci
crut devoir y répondre dans son grand discours du 5 février. Il ne
contesta aucunement avoir annoncé, le 1er septembre, à lord Normanby,
que les mariages ne se feraient pas en même temps. «J'étais bien
en droit de le dire, ajoutait-il;... car non seulement il n'était
pas du tout décidé que les deux mariages se feraient simultanément;
mais nous nous opposions encore, à ce moment, à la simultanéité.»
Le ministre raconta ensuite comment, quelques jours plus tard, le
4 septembre, le gouvernement français avait été amené, par les
exigences de l'Espagne, à consentir cette simultanéité. «Je n'en ai
pas averti l'ambassadeur d'Angleterre, continua M. Guizot, c'est
vrai; je n'ai pas cru devoir l'avertir. J'aurais manqué aux plus
simples conseils de la prudence, si, en présence d'une opposition
qu'il m'avait déjà déclarée, j'avais été l'avertir moi-même du moment
où il fallait qu'il agît contre nous.» Quant à la conversation que
lui attribuait la dépêche du 25 septembre, M. Guizot fit d'abord
observer qu'en recevant un ambassadeur et en répondant à ses
questions, il n'entendait pas subir une sorte d'interrogatoire;
qu'il ne devait lui dire que la vérité, mais qu'il s'expliquait
seulement dans la mesure qui convenait à l'intérêt de son pays et
de sa politique. Il rappela ensuite que tout compte rendu fait
par un agent étranger d'une semblable conversation n'avait un
caractère d'authenticité et d'irréfragabilité que s'il était soumis
préalablement à celui dont on rapportait les paroles; que lord
Normanby en avait usé ainsi pour l'entretien du 1er septembre; que,
pour celui du 25 septembre, au contraire, cette communication n'avait
pas été faite. Le ministre se croyait donc le droit de contester que
son langage eût été exactement reproduit. «J'ose dire, déclarait-il,
que si M. l'ambassadeur d'Angleterre m'avait fait l'honneur de me
communiquer sa dépêche du 25 septembre, comme il m'avait communiqué
celle du 1er, j'aurais parlé autrement et peut-être mieux qu'il ne
m'a fait parler.» Fallait-il s'attendre qu'après avoir démenti un
compte rendu inexact, M. Guizot en apportât un exact? Non, il ne s'y
croyait pas tenu, et il préférait laisser une certaine obscurité sur
une conversation dans laquelle, dès l'origine, il n'avait évidemment
pas voulu ou pu être net. «Un seul mot, dit-il, sur le fond même de
la dépêche. Le 25 septembre, Messieurs, toute la situation était
changée: M. l'ambassadeur d'Angleterre m'apportait la protestation
de son gouvernement contre le mariage de M. le duc de Montpensier.
Cette protestation annonçait que le gouvernement anglais ferait tout
ce qui dépendrait de lui pour empêcher ce mariage. Je recevais en
même temps de Madrid des nouvelles tout à fait dans le même sens. Un
grand effort intérieur et extérieur était fait contre le mariage,
pour l'empêcher. Je me suis senti, le mot n'a rien de blessant pour
personne, je me suis senti, après avoir reçu cette protestation, en
face d'un adversaire, et je me suis conduit en conséquence, ne disant
rien qui ne fût rigoureusement vrai, mais ne me croyant pas obligé à
rien dire qui nuisît à ma cause ni à mon pays.»
Lord Normanby n'était pas d'humeur à prendre en patience la leçon qui
venait de lui être donnée. Il y vit une offense publique à relever
immédiatement, et, dès le lendemain, 6 février, il adressa à lord
Palmerston une dépêche rédigée _ab irato_, dans laquelle il disait:
«Je répète, une fois pour toutes, et dans les termes les plus forts
dont le langage soit susceptible, que le récit donné par moi est
la traduction fidèle et littérale de chaque phrase et de chaque
explication dont M. Guizot s'est servi dans la conversation que
nous avons eue ensemble.» Lord Palmerston était trop au courant des
usages diplomatiques pour ne pas savoir que lord Normanby s'était
mis dans son tort en ne communiquant pas préalablement sa dépêche à
M. Guizot, et que celui-ci était dans son droit en contestant, non
la sincérité, mais l'exactitude du compte rendu[404]; il aurait donc
dû calmer son agent. Mais empêcher une mauvaise querelle de naître,
ce n'était ni dans les habitudes, ni surtout dans la disposition
actuelle de lord Palmerston; il aima bien mieux s'y jeter lui-même,
sans se demander ni ce qu'elle valait, ni où elle le conduirait, ni
comment il pourrait en sortir. Il répondit à lord Normanby, le 11
février: «Milord, votre dépêche du 6 courant m'est parvenue, et,
en réponse à cette communication, j'ai à assurer Votre Excellence
que le gouvernement de Sa Majesté a la plus parfaite confiance dans
l'exactitude de vos rapports, et que rien de ce qui a été dit à la
Chambre des députés, le 5 courant, ne peut en aucune façon ébranler
la conviction du gouvernement de Sa Majesté que le récit, renfermé
dans votre dépêche du 25 septembre dernier, de ce qui s'est passé
dans la conversation entre vous et M. Guizot, est entièrement,
rigoureusement conforme à la vérité.» Le jour même, avant que l'encre
en fût séchée, il déposait cette réponse avec un extrait de la
dépêche de lord Normanby, sur le bureau du Parlement[405].
[Note 404: C'est ce que reconnaît formellement Bulwer, tout hostile
qu'il soit à la France, dans cette affaire des mariages; il ne doute
pas que ce ne soit au fond le sentiment de lord Palmerston. (BULWER,
_The Life of Palmerston_, t. III, p. 283.)]
[Note 405: Lord Palmerston écrivit à lord Normanby qu'il avait
déposé seulement un extrait de sa dépêche (c'est l'extrait que nous
citons plus haut), parce que certains passages étaient d'un ton trop
batailleur (_too pugnacious_) pour l'état de l'opinion anglaise.
(BULWER, t. III, p. 283.) On peut juger, par ce que Palmerston a
conservé, de ce que devaient être les passages qu'il s'est cru obligé
de retrancher.]
Quelques heures après, tous les journaux publiaient les deux pièces.
C'était précisément ce qu'avait voulu lord Palmerston. Il trouvait
plaisir à dire tout haut qu'il tenait M. Guizot pour un menteur. «Le
résultat, disait le _Morning Chronicle_, organe du _Foreign office_,
est qu'à la face des deux nations, M. Guizot est regardé dans
l'opinion publique comme un imposteur convaincu d'imposture. C'est
une position qui n'est pas nouvelle pour lui et qu'il peut supporter
avec une philosophique indifférence; mais certes il n'est personne en
Angleterre, ayant la prétention d'être un _gentleman_, qui se décidât
à la subir, et, s'il le faisait, il serait certainement frappé d'une
déconsidération universelle.» Suivant leur habitude, les journaux de
M. Thiers firent écho à ceux de lord Palmerston. Le _Constitutionnel_
ne fut pas moins ardent que le _Morning Chronicle_ à accuser M.
Guizot «d'avoir abusé, par de misérables équivoques, la loyauté de
l'ambassadeur anglais»; il proclama que l'honneur de la France était
intéressé à désavouer un ministre «menteur», et surtout il s'appliqua
à grossir, à envenimer l'incident, toujours dans l'espoir d'en faire
sortir une crise ministérielle; soulignant ce qui pouvait irriter
de part et d'autre les amours-propres, il disait à lord Normanby:
«Voyez comme M. Guizot s'est moqué de vous», et à M. Guizot: «Ne vous
apercevez-vous pas que lord Normanby et lord Palmerston vous donnent
un injurieux démenti?»
La prétention de lord Normanby était que satisfaction publique lui
fût donnée par M. Guizot, du haut de la tribune[406]. Le _Morning
Chronicle_ invitait ironiquement le ministre français «à rassembler
tout son courage moral» pour faire cette sorte d'amende honorable.
Par cette exigence, on se flattait, ou d'imposer à M. Guizot la
plus mortifiante des humiliations, ou d'obliger Louis-Philippe à
se séparer de lui. Notre ministre, fort ennuyé de cette querelle
qui venait compliquer inutilement une situation déjà si difficile,
eût saisi volontiers toute occasion d'y mettre fin honorablement,
et, si on le lui eût demandé avec politesse, il n'eût certainement
pas refusé de déclarer qu'en contestant l'exactitude du compte
rendu, il n'avait nullement entendu mettre en doute la bonne foi
de l'ambassadeur[407]. Mais à une mise en demeure offensante et
tapageuse, il estimait que sa dignité ne lui permettait pas de
répondre. Il garda donc un silence froid. Même attitude dans la
presse ministérielle. Le _Journal des Débats_, sans discuter avec les
feuilles palmerstoniennes, se borna à signaler leurs emportements
et à dénoncer le concours scandaleux que leur donnaient le
_Constitutionnel_ et ses pareils.
[Note 406: M. Désages écrivait à M. de Jarnac, le 15 février
1847: «Normanby, appuyé par lord Palmerston, prétend exiger une
satisfaction à la tribune française, M. Guizot se faisant interpeller
par un compère.» (_Documents inédits._)]
[Note 407: C'est encore M. Désages qui mandait à M. de Jarnac, le 11
février 1847: «Tout cela est regrettable, car il y a bien assez de la
difficulté au fond, sans qu'il soit besoin qu'elle se complique de
questions personnelles... Un autre que lord Normanby, après avoir
lu son _Moniteur_, aurait écrit quelques mots au ministre, qui lui
aurait répondu par un certificat de loyauté, tout en maintenant qu'il
y avait inexactitude dans la dépêche non communiquée, et tout eût été
dit.» (_Documents inédits._)]
Le chef du _Foreign office_ ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'y
aurait pas moyen de triompher de cette résistance passive de M.
Guizot; il commençait d'ailleurs,--nous l'avons déjà vu,--à se rendre
compte que le ministère français était plus solide que M. Thiers
ne le faisait croire à lord Normanby. Il invita donc ce dernier à
changer de tactique. «Vous avez dit officiellement, lui écrivit-il
le 17 février, que l'insinuation de Guizot n'était pas vraie; nous
avons fait savoir à toute l'Europe que nous vous croyions et que
nous ne le croyions pas. Que nous faut-il de plus?... Cela, nous
avions le pouvoir de le faire. Mais nous n'avons pas le pouvoir de
forcer M. Guizot à des excuses. C'est pourquoi il vaut mieux ne
pas nous exposer, en les demandant, à être obligés de nous retirer
avec un refus. Il n'y a pas de raison pour que vous et lui ne
continuiez pas à faire les affaires ensemble comme par le passé,
et la meilleure ligne à suivre pour vous, c'est de déclarer que la
publication des dernières dépêches et les sentiments unanimes du
Parlement sur ce sujet vous laissent en bonne situation, et que ni
votre gouvernement ni le Parlement ne demandent que leur opinion
soit confirmée par aucun aveu de Guizot[408].» En même temps, lord
Palmerston informait, à plusieurs reprises, M. de Sainte-Aulaire,
notre ambassadeur à Londres, qu'il donnait pleinement raison à lord
Normanby; que celui-ci serait maintenu à son poste; que si on lui
rendait impossible de traiter les affaires et si on l'obligeait
ainsi à quitter Paris, il ne serait pas remplacé; que l'ambassade
serait alors gérée par un chargé d'affaires, et que les rapports
diplomatiques seraient mis sur le même pied que ceux de la France et
de la Russie. Il faisait en sorte que cette dernière éventualité ne
fût pas ignorée de Louis-Philippe[409].
[Note 408: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 287, 288.]
[Note 409: BULWER, t. III, p. 292, 293, 294.]
Une telle situation ne pouvait se prolonger sans péril. À Londres
même, les esprits les plus posés estimaient qu'en cet état, «la
moindre difficulté pouvait produire une explosion et amener la
guerre[410]». Comment sortir de là? Il n'y avait pas à compter sur
la sagesse de lord Normanby; mais restaient les chances que devait
nous donner sa maladresse passionnée. Elles ne nous firent pas
défaut. Lady Normanby avait annoncé l'intention de donner un bal le
19 février; dans les bureaux de l'ambassade, on copia, sans y faire
attention, les listes des précédentes réceptions, et l'on adressa par
suite une invitation à M. Guizot. Quand lord Normanby s'en aperçut,
il craignit que cette démarche ne fût regardée comme une sorte
d'avance conciliante à laquelle il n'eût pas voulu se prêter, et il
fit informer M. Guizot que l'invitation lui avait été envoyée par
méprise, ou, comme il disait, «par le _mépris_ de son secrétaire». Ce
ne fut pas tout: sous prétexte de rectifier les récits de certains
journaux, l'ambassadeur fit insérer dans le _Galignani's Messenger_
une note ainsi conçue: «La vérité semble être qu'une invitation
avait été envoyée par erreur à M. Guizot, et que celui-ci en a été
informé; mais il est également vrai, croyons-nous, que M. Guizot en
a été instruit d'une manière indirecte et sans aucune circonstance
pouvant lui donner sujet de s'offenser.» Le scandale fut grand. Le
jour du bal, aucun membre de la cour, du ministère ou de la majorité
des Chambres ne parut à l'ambassade. Par contre, les députés de
l'opposition se donnèrent le mot d'ordre d'y aller, pour témoigner
en faveur de leur allié; on y vit aussi un certain nombre de
légitimistes auxquels lord Normanby, effrayé du vide qui menaçait de
se faire dans ses salons, avait envoyé des invitations à la dernière
heure. Le même soir, il y eut réception au ministère des affaires
étrangères: l'affluence y fut énorme.
[Note 410: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 60.]
Aux yeux de tous les juges désintéressés, l'ambassadeur d'Angleterre,
par ce dernier incident, avait mis décidément les torts de son côté.
«Sa position est insoutenable en France», écrivait de loin M. de
Metternich[411]. M. Désages, naguère un peu inquiet du conflit où
se trouvait engagé son ministre, mandait, plus rassuré, à M. de
Jarnac: «En définitive, lord Normanby est aujourd'hui, je crois,
plus embarrassé qu'embarrassant[412].» Les Anglais n'étaient pas
les derniers à se rendre compte de la situation mauvaise où s'était
mis leur ambassadeur. Dès l'origine, beaucoup d'entre eux avaient
vu avec déplaisir cette querelle personnelle venant compliquer un
différend politique dont on commençait à être las[413]. Ce sentiment
devint plus vif encore après la sotte histoire du bal. M. Greville
constatait, le 23 février, que l'impression de dégoût et d'inquiétude
était générale, sauf peut-être chez lord Palmerston. «Rien n'est plus
déplorable que l'état de l'affaire, ajoutait-il, et Normanby semble
entièrement inconscient de la pauvre figure qu'il fait[414].» Le
_Times_ exprimait le mécontentement du public.
[Note 411: Lettre à Apponyi, du 25 février 1847. (_Mémoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 328.)]
[Note 412: Lettre du 18 février 1847. (_Documents inédits._)]
[Note 413: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 55, 56,
57.]
[Note 414: _Ibid._, p. 60, 61.]
Émus de ce mouvement d'opinion, plusieurs des membres du cabinet
britannique commencèrent à sortir un peu de l'inertie qui d'ordinaire
leur faisait laisser le champ libre à lord Palmerston; ils se
préoccupèrent de contenir leur collègue et de mettre au plus vite fin
à la querelle. Mais, pendant qu'ils s'agitaient et tâtonnaient dans
ce dessein, le chef du _Foreign office_, sans les consulter, sans
même avertir son premier ministre, lord John Russell, qui pourtant
dînait chez lui le jour même, fit auprès de M. de Sainte-Aulaire une
démarche violente qui aggravait singulièrement le conflit et qui
dépassait ce que lui-même, quelques jours auparavant, regardait comme
possible; il déclara à l'ambassadeur de France que «si lord Normanby
ne recevait pas une réparation immédiate et satisfaisante, les
relations diplomatiques entre les deux pays seraient interrompues».
Lord Clarendon, informé de ce fait par quelqu'un qui venait de voir
M. de Sainte-Aulaire, alla aussitôt trouver lord John Russell: «Que
diriez-vous, lui demanda-t-il, si Palmerston avisait Sainte-Aulaire
qu'à moins d'une réparation offerte à Normanby, toute relation entre
la France et l'Angleterre cesserait?--Oh! non, dit lord John, il
ne ferait pas cela. Je ne pense pas qu'une telle affaire soit à
craindre.--Mais il l'a fait, dit Clarendon, la communication a eu
lieu, et la seule question est de savoir si Sainte-Aulaire en a ou
n'en a pas averti son gouvernement.» Cette fois, lord John Russell,
en dépit de la confiance qu'il affectait de témoigner à Palmerston,
s'alarma. Sans prendre le temps d'avertir ce dernier, il écrivit
instantanément à M. de Sainte Aulaire, et lui demanda de ne pas
transmettre à son gouvernement la communication qui lui avait été
faite. Cet avis arriva à temps; la dépêche n'était pas encore partie.
Lord John Russell vit ensuite lord Palmerston; lui parla-t-il avec
plus de fermeté qu'à l'ordinaire? ou bien le trouva-t-il plus docile
et plus humble, par conscience de ses torts? toujours est-il que le
chef du _Foreign office_, sans paraître se formaliser d'avoir vu sa
communication contremandée en dehors de lui, se soumit, au moins
pour le moment, sauf à reprendre sa politique querelleuse plus tard,
lorsqu'il serait moins surveillé et contenu[415].
[Note 415: Ce curieux incident est raconté en détail par M. Greville,
qui y fut mêlé d'assez près. «_The Greville Memoirs, second part_,
t. III, p. 61 à 64.»--Voir aussi Spencer WALPOLE, _The Life of lord
John Russell_, t. II, p. 7 et 8.--M. Greville note ce qu'il y eut
d'assez peu fier dans cette évolution de Palmerston. «Celui-ci,
dit-il, est surpris, déjoué au moment où, de sa propre autorité, à
l'insu de ses collègues, il faisait cette démarche grave et violente:
il devrait être mortifié, et jusqu'à un certain point il pourrait se
croire déshonoré. Voir sa communication contremandée à son insu par
le premier ministre est une sorte d'affront que tout homme d'honneur
ressentirait. Mais il est trop dans son tort pour le ressentir, et
il se soumet.» M. Greville n'est pas moins sévère pour la faiblesse
du premier ministre, intervenant dans ce cas particulier, mais ne
sachant pas établir son autorité d'une façon permanente.]
Cette nouvelle manière d'être de lord Palmerston se manifesta dans
une lettre qu'il écrivit, le 23 février, à lord Normanby. «Nous
sommes très anxieux, lui mandait-il, d'apprendre que les différends
entre vous et Guizot ont été arrangés d'une façon ou d'une autre...
Le public ici commence à s'inquiéter de ces affaires. Il ne
comprend pas bien l'importance qu'ont à Paris des choses qui n'en
auraient pas autant ici; et il craint que des différends personnels
n'aient une influence fâcheuse sur les différends nationaux qui les
ont produits. Vous savez combien ici le public est sensitif sur
tout sujet qu'il suppose conduire à la guerre... Un arrangement
est donc très souhaitable, et plus que vous ne pouvez vous en
apercevoir à Paris.» Le ministre rappelait à son agent que, dans un
conflit entre un premier ministre et un ambassadeur, ce dernier est
toujours le plus faible. Il ne lui cachait pas d'ailleurs que tout
le monde lui donnait tort dans l'affaire du bal, et que du moment où
l'invitation avait été envoyée, même par erreur, elle n'aurait pas
dû être retirée. «Le seul point, disait-il en terminant, sur lequel
quelque chose comme une réparation soit nécessaire, est ce que Guizot
a dit à la Chambre. À vous parler vrai, cela n'a pas été regardé
ici comme aussi offensant qu'on semble l'avoir considéré à Paris.
Sainte-Aulaire dit que Guizot lui assure n'avoir eu aucune intention
de contester votre véracité. Le meilleur arrangement eût été qu'il
donnât cette assurance à la tribune, en réponse à une question posée
par quelque député. Mais probablement le temps est passé où cela
aurait pu se faire. Ne pourrait-il pas vous le dire en présence
du Roi intervenant comme pacificateur? Il ne déplairait peut-être
pas au Roi de jouer ce rôle. Ou bien Guizot pourrait-il dire cela
au Roi, qui vous le répéterait? Ou bien pourrait-il faire cette
déclaration à Apponyi, avec mission de vous la rapporter? Tous ces
moyens seraient, je pense, possibles. Mais il est très désirable que
l'affaire soit arrangée[416].»
[Note 416: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 294 à 296.]
Une telle lettre, si peu en harmonie avec ce qui lui avait été écrit
jusqu'alors du _Foreign office_, était faite pour surprendre et
désappointer lord Normanby. En tout cas, il dut se dire que du moment
où lord Palmerston lui-même voyait ainsi les choses, il n'avait plus
qu'à s'exécuter. Il se résigna donc, fort tristement et la tête
basse, à aller trouver le comte Apponyi, l'informa qu'il était prêt
à prendre envers le ministre français l'initiative d'une démarche de
conciliation et le pria de s'interposer. M. Guizot, de son côté, ne
demandait qu'à mettre fin à cette querelle personnelle; il accueillit
bien ces ouvertures, insistant seulement pour qu'il fût bien établi
que lord Normanby faisait les premiers pas. Suivant un programme
convenu à l'avance, l'ambassadeur d'Angleterre chargea le comte
Apponyi d'exprimer à M. Guizot ses regrets, au sujet de l'invitation
retirée; en réponse, M. Guizot déclara au même intermédiaire n'avoir
point eu l'intention, dans son discours à la Chambre, d'inculper la
bonne foi et la véracité de l'ambassadeur; puis, le 27 février, tous
deux se rencontrèrent chez le comte Apponyi et se serrèrent la main.
«Messieurs, leur dit l'ambassadeur d'Autriche, je suis charmé de vous
voir réunis chez moi, et je vous remercie de la confiance dont vous
m'avez honoré l'un et l'autre.» M. Guizot, se tournant vers lord
Normanby, lui tint ce langage: «Mylord, après ce que M. l'ambassadeur
d'Autriche m'a fait l'honneur de me dire de votre part et ce que je
lui ai répondu, ce qui conviendra le mieux, je pense, à vous comme
à moi, c'est que nous n'en parlions plus.--Certainement», répondit
l'ambassadeur. Ils s'assirent, causèrent du froid, du vent d'est, des
travaux des Chambres, de l'Irlande, des emprunts, du maïs, des pommes
de terre. Au bout de dix minutes, M. Guizot se retira[417]. Une note
sommaire fit connaître au public les conditions du rapprochement. Peu
de jours après, lord Normanby vint entretenir M. Guizot de l'affaire
de la Plata, et le ministre dîna à l'ambassade. Les relations étaient
rétablies, du moins en apparence.
[Note 417: Tous ces détails sont rapportés par M. Guizot dans une
lettre particulière du 4 mars 1847, adressée au marquis de Dalmatie,
ministre à Berlin. (_Documents inédits._)]
À Paris, les amis de M. Guizot trouvèrent, non sans raison, que
l'affaire s'était terminée à son avantage[418]. À Londres, on ne
put s'empêcher de remarquer combien la conclusion était différente
des prétentions premières de lord Normanby. «Celui-ci, écrivait
lord Howden, a été comme le mois de mars, arrivant comme un lion et
s'en allant comme un agneau.» M. Greville déclarait que «la fin de
cette triste querelle avait répondu au commencement, et que rien
n'était plus misérable que la réconciliation[419]». Lord Normanby
avait conscience de la figure un peu piteuse qu'il faisait; aussi
les lettres qu'il écrivait à Londres étaient-elles pleines de
récriminations contre son gouvernement qui ne l'avait pas soutenu,
contre ses amis «plus que candides», qui s'étaient effarouchés de sa
conduite[420]. Lord Palmerston tâcha de le consoler. «Je ne suis pas
surpris, lui mandait-il, que vous soyez ennuyé de la _candeur_ de
nos amis communs; mais c'est un mal inséparable de la vie publique...
La tendance des meilleurs amis est toujours de penser qu'on a
trop fait quand il s'élève des difficultés par suite de ce qui a
été fait, ou, au contraire, qu'on a trop peu tenté quand il s'élève
des difficultés par suite de ce qui a été omis... C'est toutefois
le devoir de ceux qui ont charge de diriger un service, de soutenir
leurs collaborateurs au milieu des difficultés auxquelles ils peuvent
être exposés. Et soyez assuré que je ferai toujours ainsi. C'est
pour moi la condition _sine qua non_ de la coopération qu'on peut
attendre d'hommes d'honneur[421].» Lord Normanby pardonna-t-il à
ceux de ses amis qui l'avaient abandonné? En tout cas, il ne devait
jamais pardonner à M. Guizot l'avantage que celui-ci avait eu sur lui
en cette affaire. Jusqu'à la révolution de Février, il restera, plus
que jamais, en connivence active avec notre opposition, et telle sera
sa conduite que les Anglais pourront l'accuser d'avoir contribué au
renversement de la monarchie de Juillet[422].
[Note 418: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
[Note 419: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 66.]
[Note 420: _Ibid._, p. 66 à 68.--M. Greville note avec stupéfaction
que Normanby, dans ses lettres, se défendait d'avoir été en
communication avec l'opposition française, et notamment avec M.
Thiers. «C'est réellement incroyable, ajoutait M. Greville, qu'il
puisse s'abuser jusqu'à ce point et qu'il s'imagine tromper les
autres.»]
[Note 421: Lettre du 5 mars 1847. (BULWER, _The Life of Palmerston_,
t. III, p. 297, 298.)]
[Note 422: C'est ce que dit l'éditeur des Mémoires de Greville, M.
Reeve (_The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 72, note de
l'éditeur).]