L'affaire des mariages espagnols n'a été pour lord Palmerston qu'une
suite de déceptions et de mortifications. Au début, en prenant le
pouvoir, il veut réagir contre les prétendues défaillances de lord
Aberdeen et cherche, par des menées souterraines, à faire prévaloir
à Madrid une solution contraire à la nôtre; au bout de quelques
semaines, il est surpris par la nouvelle de l'accord conclu entre
la France et la cour d'Espagne. Ce premier échec subi, il se flatte
de provoquer assez de troubles, de produire assez d'intimidation,
de susciter assez de difficultés pour empêcher ou tout au moins
retarder le mariage de l'Infante; mais les deux mariages sont
célébrés tranquillement au jour fixé. Dès lors, il aspire à se
venger, d'une part, en obligeant Louis-Philippe et le parlement
français à sacrifier M. Guizot; d'autre part, en décidant les autres
puissances à s'unir à lui contre la France; toujours même insuccès.
Ni Louis-Philippe ni le parlement français ne se laissent effrayer ou
égarer; des débats qui s'engagent, M. Guizot sort plus fort qu'il n'a
jamais été; sa majorité est nombreuse, compacte, pleine d'entrain,
fière de la figure que fait son chef. Quant aux autres puissances,
elles refusent avec persistance de s'associer à la politique
britannique, et témoignent de la confiance que leur inspire le
cabinet de Paris, du désir qu'elles ont de s'entendre avec lui; c'est
le ministre anglais qui leur devient suspect et l'Angleterre qui
est menacée de se trouver isolée. L'impression générale du moment,
au dedans et au dehors, aussi bien chez ceux qui s'en félicitent
que chez ceux qui s'en attristent, est donc que, dans cette grande
partie, lord Palmerston a tout le temps mal joué et qu'il a perdu;
que M. Guizot, au contraire, a bien joué et qu'il a gagné. La France
paraissait avoir pris, contre l'Angleterre, sa revanche de 1840. À
considérer les choses du point de vue de l'histoire, cette impression
se confirme-t-elle? Quel jugement convient-il de porter aujourd'hui
sur la politique suivie par Louis-Philippe et M. Guizot, dans
l'affaire des mariages espagnols?
D'abord, il est une première question qui peut être considérée comme
résolue, celle de la loyauté. L'accusation de tromperie préméditée et
ambitieuse, portée contre le gouvernement du Roi, ne tient pas debout
devant les faits tels qu'ils sont maintenant connus. Il ne peut plus
être nié que les promesses faites à Eu, relativement à l'époque du
mariage de l'Infante, nous obligeaient seulement dans la mesure où
le cabinet de Londres resterait lui-même fidèle aux engagements qui
étaient la contre-partie des nôtres; que cet accord synallagmatique,
maintenu pendant le ministère de lord Aberdeen, a été rompu par lord
Palmerston aussitôt son avènement, et que notre liberté nous a été
ainsi rendue; il est manifeste également que, loin d'avoir désiré
reprendre cette liberté, nous nous en sommes servis à contre-coeur, à
la dernière extrémité, quand l'Espagne nous y a contraints et quand
nous n'avons plus vu d'autre moyen d'empêcher le succès des menées
britanniques. Notre droit était donc incontestable. Il est seulement
à regretter qu'en en faisant usage, le gouvernement français n'ait
pas mieux prévenu la méprise qui a fait douter sincèrement de sa
bonne foi, à beaucoup d'esprits en Angleterre, particulièrement à la
reine Victoria. Cela ne met plus en cause sa loyauté, mais cela peut,
dans une certaine mesure, mettre en doute son habileté.
Cette habileté, du reste, a été contestée d'une façon beaucoup plus
générale. À entendre les critiques, toute notre politique, en cette
affaire, aurait reposé sur une grosse erreur; en attachant autant
d'importance à la question de savoir qui épouserait la reine Isabelle
et sa soeur, le gouvernement français aurait méconnu deux grands
changements survenus depuis le dix-huitième siècle: il aurait oublié,
d'abord, que l'Espagne affaiblie était désormais incapable de jouer
un rôle en Europe et d'être pour nous une alliée vraiment secourable;
ensuite, qu'avec le développement et la prépondérance du sentiment
national dans les États modernes, les parentés royales ne pouvaient
plus avoir la même influence qu'autrefois sur la direction de la
politique. Ne semble-t-il pas, en effet, que les événements aient
donné presque aussitôt une leçon,--leçon d'une ironie tragique,--à
ceux qui croyaient d'un intérêt si capital d'unir par un nouveau
mariage les Bourbons d'Espagne et ceux de France? Dix-huit mois
après la célébration de ce mariage, les Bourbons n'étaient plus sur
le trône de France, et ils n'y sont pas encore remontés. Au bout de
quelques années, ils étaient aussi chassés de Madrid; ils y sont
revenus depuis, mais, par un étrange hasard, leur restauration s'est
trouvée aboutir à la régence d'une archiduchesse d'Autriche. On ne
reproche pas seulement aux mariages espagnols d'avoir été sans profit
pour la France, on leur reproche d'avoir eu des suites fâcheuses; on
soutient qu'ils ont faussé, bouleversé notre politique extérieure,
en brisant l'entente cordiale avec l'Angleterre, en nous exposant
à l'animosité implacable de lord Palmerston, en nous mettant à la
discrétion des cours continentales, et cela à un moment où l'Europe
allait se trouver aux prises avec les problèmes les plus difficiles
et les plus dangereux. Bien plus, en voyant la catastrophe de Février
suivre de si près les mariages, on prétend établir entre les deux
faits quelque chose comme une relation d'effet à cause; il a été,
pendant quelque temps, de langage courant outre-Manche, de montrer
dans la chute de Louis-Philippe la conséquence fatale et le châtiment
mérité de sa conduite en Espagne[447].
[Note 447: Le baron de Stockmar, le conseiller de la reine Victoria
et du prince Albert, a développé cette thèse dans ses _Mémoires_.]
Que faut-il penser de ces critiques? Il est possible que, par
fidélité à certaines traditions et sous l'empire de certains
souvenirs, le gouvernement français se soit un peu exagéré l'avantage
qu'il y avait pour lui à ce que le mari de la Reine et celui de
sa soeur fussent choisis dans telle famille. M. Guizot lui-même
a avoué plus tard, à ce sujet, «qu'il s'était surpris parfois en
flagrant délit d'anachronisme, et mettant à certaines choses, soit
pour les désirer, soit pour les craindre, une importance qu'elles
n'avaient plus[448]». Toutefois, ce serait une grosse erreur de ne
voir dans la conduite suivie alors par le gouvernement français
que cette préoccupation matrimoniale. Au fond de sa politique,
il y avait une idée beaucoup plus large, qui, celle-là, était
conforme aux intérêts permanents du pays et que n'avaient nullement
affaiblie les transformations survenues depuis la guerre de la
succession d'Autriche et le Pacte de famille: c'était l'idée que
l'Espagne devait, pour notre sécurité européenne, être notre alliée
et un peu notre cliente, que surtout elle ne pouvait, sans péril
pour nous, être soumise à l'influence de nos ennemis ou de nos
rivaux. Or, n'était-il pas évident que lord Palmerston prétendait
éloigner l'Espagne de la France et la faire passer dans l'orbite
de l'Angleterre? Par l'effet des circonstances, la question
matrimoniale se trouvait être celle où devait se décider ce conflit
d'influences. La France n'eût pu y avoir le dessous, sans que sa
situation dans la Péninsule et même en Europe ne fût atteinte. Ainsi
arrive-t-il souvent, dans la politique extérieure, que certaines
affaires prennent une importance en quelque sorte symbolique,
supérieure à leur importance intrinsèque et réelle. Ajoutons que
l'attention des chancelleries et du public avait été trop appelée
sur les négociations préalables pour que l'amour-propre national ne
fût pas vivement intéressé à leur issue. Qu'on se demande quel cri
se fût élevé en France, si notre gouvernement, moins vigilant et
moins hardi, eût laissé les desseins de lord Palmerston s'accomplir
à Madrid. Sans doute, habitués que nous sommes maintenant à des
luttes où l'existence même de la nation est en jeu, nous comprenons
difficilement l'intérêt qu'on a pu attacher autrefois à des questions
où il ne s'agissait que d'une mesure d'influence. Mais après tout, la
comparaison, si on voulait l'établir, ne serait pas à l'avantage de
l'époque actuelle; nous n'avons sujet ni de nous féliciter ni de nous
enorgueillir du changement qui s'est fait. Tout ce qui vient d'être
dit ne répond-il pas aussi à ceux qui arguent de ce que la révolution
de Février aurait diminué ou annulé après coup les avantages attendus
des mariages espagnols? Bien que Louis-Philippe ne fût plus sur le
trône, il n'importait pas moins à la France de ne pas rencontrer à
Madrid une influence hostile. D'ailleurs, fût-il prouvé que, sur
ce point, comme sur tant d'autres, la catastrophe de 1848 avait
stérilisé la politique suivie jusqu'alors par la monarchie, le mérite
de cette politique n'en saurait être diminué, et ses entreprises n'en
devraient pas moins être jugées en elles-mêmes, indépendamment de
l'accident brutal et inopiné qui est venu les interrompre.
[Note 448: M. GUIZOT, _Robert Peel_, p. 308.]
Le gouvernement n'avait donc pas eu tort de croire qu'il était de
l'intérêt de la France de ne pas se laisser battre à Madrid par
lord Palmerston. Est-il vrai maintenant que la victoire de notre
diplomatie ait eu pour le pays des conséquences plus fâcheuses encore
que n'aurait eu sa défaite? Parmi ces prétendues conséquences, il en
est une qui peut tout d'abord être écartée sans grande discussion.
Que veulent dire les Anglais, quand ils affirment que Louis-Philippe
est tombé pour avoir fait les mariages espagnols? Veulent-ils dire
que, pour se venger d'un mécompte diplomatique, ils ont eux-mêmes
poussé et aidé les partis révolutionnaires à jeter bas la monarchie
de Juillet? S'il en était ainsi, on ne comprendrait pas qu'ils s'en
vantassent. Quant à un autre lien entre les deux événements, on ne
voit pas quel il pourrait être, à moins que le seul fait de s'être
mis en travers des desseins de l'Angleterre ne soit un de ces crimes
que la Providence se charge de châtier sans retard et qui attirent
la foudre sur la tête des rois. En somme, les écrivains anglais
ont abusé d'un simple rapprochement chronologique. Par contre,
je ne conteste pas que les mariages espagnols aient gravement
changé les conditions de notre politique extérieure. Ils ont amené
une rupture avec l'Angleterre, et une rupture plus profonde que
notre gouvernement ne s'y attendait. Cela sans doute est fâcheux.
Mais ajoutons tout de suite que si la diplomatie britannique fût
arrivée à ses fins, la France, humiliée, irritée, aurait elle-même
provoqué cette rupture; la situation eût été semblable, sauf que
nous aurions eu en plus la mortification d'un échec. En réalité, du
jour où lord Palmerston était revenu au pouvoir, l'entente cordiale
était condamnée à mort. À défaut de ce conflit, il s'en fût élevé
un autre. Si regrettable donc que l'on juge le refroidissement
survenu entre les deux puissances occidentales, il faut y voir un
accident que notre gouvernement n'eût probablement pas pu éviter et
dont les mariages espagnols ont été l'occasion plutôt que la cause.
D'ailleurs, sans méconnaître les inconvénients de ce refroidissement,
il convient de ne pas les exagérer. La France n'était plus réduite
à cette alternative qui avait été si longtemps pour elle la
conséquence de 1830, ou maintenir à tout prix l'alliance anglaise,
ou se trouver seule contre quatre. Les puissances continentales,
l'Autriche surtout, avaient pris confiance en nous et sentaient le
besoin de notre concours. Nous avions retrouvé le libre choix de nos
alliances. Séparés de l'Angleterre, nous ne manquions pas d'amis qui
s'offraient à nous, prêts à nous payer le prix de notre concours,
peut-être même à nous le payer plus cher que ne l'auraient fait nos
voisins d'outre-Manche. C'était pour nous le point de départ d'une
politique nouvelle. Que cette politique dût avoir ses difficultés et
ses dangers, je ne le nie pas; quelle politique en eût été exempte,
en face des questions soulevées en 1847? En tout cas, elle avait sa
grandeur et pouvait avoir ses profits. On la verra se développer,
incomplètement, il est vrai, car elle devait être brusquement et
malheureusement interrompue par la révolution de Février. Mais, dès
aujourd'hui, on peut affirmer, ce me semble, que si les mariages
espagnols ont changé le rôle de la France en Europe, ils ne l'ont pas
diminué.