IX

L'affaire des mariages espagnols n'a été pour lord Palmerston qu'une

suite de déceptions et de mortifications. Au début, en prenant le

pouvoir, il veut réagir contre les prétendues défaillances de lord

Aberdeen et cherche, par des menées souterraines, à faire prévaloir

à Madrid une solution contraire à la nôtre; au bout de quelques

semaines, il est surpris par la nouvelle de l'accord conclu entre

la France et la cour d'Espagne. Ce premier échec subi, il se flatte

de provoquer assez de troubles, de produire assez d'intimidation,

de susciter assez de difficultés pour empêcher ou tout au moins

retarder le mariage de l'Infante; mais les deux mariages sont

célébrés tranquillement au jour fixé. Dès lors, il aspire à se

venger, d'une part, en obligeant Louis-Philippe et le parlement

français à sacrifier M. Guizot; d'autre part, en décidant les autres

puissances à s'unir à lui contre la France; toujours même insuccès.

Ni Louis-Philippe ni le parlement français ne se laissent effrayer ou

égarer; des débats qui s'engagent, M. Guizot sort plus fort qu'il n'a

jamais été; sa majorité est nombreuse, compacte, pleine d'entrain,

fière de la figure que fait son chef. Quant aux autres puissances,

elles refusent avec persistance de s'associer à la politique

britannique, et témoignent de la confiance que leur inspire le

cabinet de Paris, du désir qu'elles ont de s'entendre avec lui; c'est

le ministre anglais qui leur devient suspect et l'Angleterre qui

est menacée de se trouver isolée. L'impression générale du moment,

au dedans et au dehors, aussi bien chez ceux qui s'en félicitent

que chez ceux qui s'en attristent, est donc que, dans cette grande

partie, lord Palmerston a tout le temps mal joué et qu'il a perdu;

que M. Guizot, au contraire, a bien joué et qu'il a gagné. La France

paraissait avoir pris, contre l'Angleterre, sa revanche de 1840. À

considérer les choses du point de vue de l'histoire, cette impression

se confirme-t-elle? Quel jugement convient-il de porter aujourd'hui

sur la politique suivie par Louis-Philippe et M. Guizot, dans

l'affaire des mariages espagnols?

D'abord, il est une première question qui peut être considérée comme

résolue, celle de la loyauté. L'accusation de tromperie préméditée et

ambitieuse, portée contre le gouvernement du Roi, ne tient pas debout

devant les faits tels qu'ils sont maintenant connus. Il ne peut plus

être nié que les promesses faites à Eu, relativement à l'époque du

mariage de l'Infante, nous obligeaient seulement dans la mesure où

le cabinet de Londres resterait lui-même fidèle aux engagements qui

étaient la contre-partie des nôtres; que cet accord synallagmatique,

maintenu pendant le ministère de lord Aberdeen, a été rompu par lord

Palmerston aussitôt son avènement, et que notre liberté nous a été

ainsi rendue; il est manifeste également que, loin d'avoir désiré

reprendre cette liberté, nous nous en sommes servis à contre-coeur, à

la dernière extrémité, quand l'Espagne nous y a contraints et quand

nous n'avons plus vu d'autre moyen d'empêcher le succès des menées

britanniques. Notre droit était donc incontestable. Il est seulement

à regretter qu'en en faisant usage, le gouvernement français n'ait

pas mieux prévenu la méprise qui a fait douter sincèrement de sa

bonne foi, à beaucoup d'esprits en Angleterre, particulièrement à la

reine Victoria. Cela ne met plus en cause sa loyauté, mais cela peut,

dans une certaine mesure, mettre en doute son habileté.

Cette habileté, du reste, a été contestée d'une façon beaucoup plus

générale. À entendre les critiques, toute notre politique, en cette

affaire, aurait reposé sur une grosse erreur; en attachant autant

d'importance à la question de savoir qui épouserait la reine Isabelle

et sa soeur, le gouvernement français aurait méconnu deux grands

changements survenus depuis le dix-huitième siècle: il aurait oublié,

d'abord, que l'Espagne affaiblie était désormais incapable de jouer

un rôle en Europe et d'être pour nous une alliée vraiment secourable;

ensuite, qu'avec le développement et la prépondérance du sentiment

national dans les États modernes, les parentés royales ne pouvaient

plus avoir la même influence qu'autrefois sur la direction de la

politique. Ne semble-t-il pas, en effet, que les événements aient

donné presque aussitôt une leçon,--leçon d'une ironie tragique,--à

ceux qui croyaient d'un intérêt si capital d'unir par un nouveau

mariage les Bourbons d'Espagne et ceux de France? Dix-huit mois

après la célébration de ce mariage, les Bourbons n'étaient plus sur

le trône de France, et ils n'y sont pas encore remontés. Au bout de

quelques années, ils étaient aussi chassés de Madrid; ils y sont

revenus depuis, mais, par un étrange hasard, leur restauration s'est

trouvée aboutir à la régence d'une archiduchesse d'Autriche. On ne

reproche pas seulement aux mariages espagnols d'avoir été sans profit

pour la France, on leur reproche d'avoir eu des suites fâcheuses; on

soutient qu'ils ont faussé, bouleversé notre politique extérieure,

en brisant l'entente cordiale avec l'Angleterre, en nous exposant

à l'animosité implacable de lord Palmerston, en nous mettant à la

discrétion des cours continentales, et cela à un moment où l'Europe

allait se trouver aux prises avec les problèmes les plus difficiles

et les plus dangereux. Bien plus, en voyant la catastrophe de Février

suivre de si près les mariages, on prétend établir entre les deux

faits quelque chose comme une relation d'effet à cause; il a été,

pendant quelque temps, de langage courant outre-Manche, de montrer

dans la chute de Louis-Philippe la conséquence fatale et le châtiment

mérité de sa conduite en Espagne[447].

[Note 447: Le baron de Stockmar, le conseiller de la reine Victoria

et du prince Albert, a développé cette thèse dans ses _Mémoires_.]

Que faut-il penser de ces critiques? Il est possible que, par

fidélité à certaines traditions et sous l'empire de certains

souvenirs, le gouvernement français se soit un peu exagéré l'avantage

qu'il y avait pour lui à ce que le mari de la Reine et celui de

sa soeur fussent choisis dans telle famille. M. Guizot lui-même

a avoué plus tard, à ce sujet, «qu'il s'était surpris parfois en

flagrant délit d'anachronisme, et mettant à certaines choses, soit

pour les désirer, soit pour les craindre, une importance qu'elles

n'avaient plus[448]». Toutefois, ce serait une grosse erreur de ne

voir dans la conduite suivie alors par le gouvernement français

que cette préoccupation matrimoniale. Au fond de sa politique,

il y avait une idée beaucoup plus large, qui, celle-là, était

conforme aux intérêts permanents du pays et que n'avaient nullement

affaiblie les transformations survenues depuis la guerre de la

succession d'Autriche et le Pacte de famille: c'était l'idée que

l'Espagne devait, pour notre sécurité européenne, être notre alliée

et un peu notre cliente, que surtout elle ne pouvait, sans péril

pour nous, être soumise à l'influence de nos ennemis ou de nos

rivaux. Or, n'était-il pas évident que lord Palmerston prétendait

éloigner l'Espagne de la France et la faire passer dans l'orbite

de l'Angleterre? Par l'effet des circonstances, la question

matrimoniale se trouvait être celle où devait se décider ce conflit

d'influences. La France n'eût pu y avoir le dessous, sans que sa

situation dans la Péninsule et même en Europe ne fût atteinte. Ainsi

arrive-t-il souvent, dans la politique extérieure, que certaines

affaires prennent une importance en quelque sorte symbolique,

supérieure à leur importance intrinsèque et réelle. Ajoutons que

l'attention des chancelleries et du public avait été trop appelée

sur les négociations préalables pour que l'amour-propre national ne

fût pas vivement intéressé à leur issue. Qu'on se demande quel cri

se fût élevé en France, si notre gouvernement, moins vigilant et

moins hardi, eût laissé les desseins de lord Palmerston s'accomplir

à Madrid. Sans doute, habitués que nous sommes maintenant à des

luttes où l'existence même de la nation est en jeu, nous comprenons

difficilement l'intérêt qu'on a pu attacher autrefois à des questions

où il ne s'agissait que d'une mesure d'influence. Mais après tout, la

comparaison, si on voulait l'établir, ne serait pas à l'avantage de

l'époque actuelle; nous n'avons sujet ni de nous féliciter ni de nous

enorgueillir du changement qui s'est fait. Tout ce qui vient d'être

dit ne répond-il pas aussi à ceux qui arguent de ce que la révolution

de Février aurait diminué ou annulé après coup les avantages attendus

des mariages espagnols? Bien que Louis-Philippe ne fût plus sur le

trône, il n'importait pas moins à la France de ne pas rencontrer à

Madrid une influence hostile. D'ailleurs, fût-il prouvé que, sur

ce point, comme sur tant d'autres, la catastrophe de 1848 avait

stérilisé la politique suivie jusqu'alors par la monarchie, le mérite

de cette politique n'en saurait être diminué, et ses entreprises n'en

devraient pas moins être jugées en elles-mêmes, indépendamment de

l'accident brutal et inopiné qui est venu les interrompre.

[Note 448: M. GUIZOT, _Robert Peel_, p. 308.]

Le gouvernement n'avait donc pas eu tort de croire qu'il était de

l'intérêt de la France de ne pas se laisser battre à Madrid par

lord Palmerston. Est-il vrai maintenant que la victoire de notre

diplomatie ait eu pour le pays des conséquences plus fâcheuses encore

que n'aurait eu sa défaite? Parmi ces prétendues conséquences, il en

est une qui peut tout d'abord être écartée sans grande discussion.

Que veulent dire les Anglais, quand ils affirment que Louis-Philippe

est tombé pour avoir fait les mariages espagnols? Veulent-ils dire

que, pour se venger d'un mécompte diplomatique, ils ont eux-mêmes

poussé et aidé les partis révolutionnaires à jeter bas la monarchie

de Juillet? S'il en était ainsi, on ne comprendrait pas qu'ils s'en

vantassent. Quant à un autre lien entre les deux événements, on ne

voit pas quel il pourrait être, à moins que le seul fait de s'être

mis en travers des desseins de l'Angleterre ne soit un de ces crimes

que la Providence se charge de châtier sans retard et qui attirent

la foudre sur la tête des rois. En somme, les écrivains anglais

ont abusé d'un simple rapprochement chronologique. Par contre,

je ne conteste pas que les mariages espagnols aient gravement

changé les conditions de notre politique extérieure. Ils ont amené

une rupture avec l'Angleterre, et une rupture plus profonde que

notre gouvernement ne s'y attendait. Cela sans doute est fâcheux.

Mais ajoutons tout de suite que si la diplomatie britannique fût

arrivée à ses fins, la France, humiliée, irritée, aurait elle-même

provoqué cette rupture; la situation eût été semblable, sauf que

nous aurions eu en plus la mortification d'un échec. En réalité, du

jour où lord Palmerston était revenu au pouvoir, l'entente cordiale

était condamnée à mort. À défaut de ce conflit, il s'en fût élevé

un autre. Si regrettable donc que l'on juge le refroidissement

survenu entre les deux puissances occidentales, il faut y voir un

accident que notre gouvernement n'eût probablement pas pu éviter et

dont les mariages espagnols ont été l'occasion plutôt que la cause.

D'ailleurs, sans méconnaître les inconvénients de ce refroidissement,

il convient de ne pas les exagérer. La France n'était plus réduite

à cette alternative qui avait été si longtemps pour elle la

conséquence de 1830, ou maintenir à tout prix l'alliance anglaise,

ou se trouver seule contre quatre. Les puissances continentales,

l'Autriche surtout, avaient pris confiance en nous et sentaient le

besoin de notre concours. Nous avions retrouvé le libre choix de nos

alliances. Séparés de l'Angleterre, nous ne manquions pas d'amis qui

s'offraient à nous, prêts à nous payer le prix de notre concours,

peut-être même à nous le payer plus cher que ne l'auraient fait nos

voisins d'outre-Manche. C'était pour nous le point de départ d'une

politique nouvelle. Que cette politique dût avoir ses difficultés et

ses dangers, je ne le nie pas; quelle politique en eût été exempte,

en face des questions soulevées en 1847? En tout cas, elle avait sa

grandeur et pouvait avoir ses profits. On la verra se développer,

incomplètement, il est vrai, car elle devait être brusquement et

malheureusement interrompue par la révolution de Février. Mais, dès

aujourd'hui, on peut affirmer, ce me semble, que si les mariages

espagnols ont changé le rôle de la France en Europe, ils ne l'ont pas

diminué.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 59 / 84 题