IV

Pendant que M. Thiers excitait ainsi le gouvernement anglais à

mener vivement l'attaque contre le gouvernement français, la

session s'ouvrait à Paris, le 11 janvier 1847. Le discours du trône

s'exprima avec une réserve évidemment destinée à ménager l'opinion

d'outre-Manche. «Mes relations avec toutes les puissances étrangères,

disait le Roi, me donnent la ferme confiance que la paix du monde

est assurée.» Il annonçait le mariage du duc de Montpensier comme un

heureux événement de famille, se bornait à y montrer «un gage des

bonnes et intimes relations qui subsistaient depuis si longtemps

entre la France et l'Espagne», et ne faisait aucune allusion aux

difficultés soulevées par la diplomatie britannique. Aussitôt après,

le ministre déposa sur le bureau des Chambres les dépêches relatives

aux affaires espagnoles: ces dépêches remontaient jusqu'en 1842.

La discussion de l'adresse à la Chambre des pairs, qui précéda,

suivant l'usage, celle de la Chambre des députés, commença

le 18 janvier. Non seulement le ministère n'y rencontra pas

de contradicteur sérieux, mais il y fut secondé par un allié

considérable, le duc de Broglie. Le noble pair semblait avoir pris

l'habitude, depuis quelque temps, de se porter publiquement caution

de la politique étrangère du cabinet: il l'avait fait, en 1845,

dans l'affaire du Maroc; en 1846, dans celle du droit de visite; il

recommençait, en 1847, pour les mariages espagnols. Sa discussion

fut nerveuse, serrée; il ne se perdit pas dans les détails, et

s'attacha, avec une sorte de netteté hautaine, aux idées principales

et aux faits décisifs. Tout d'abord, rappelant les souvenirs du passé

et les événements du jour, il mit en lumière l'intérêt supérieur

engagé dans cette question de mariage, et insista sur le danger que

la France avait couru de voir l'Espagne passer, comme le Portugal,

sous l'influence de l'Angleterre. Or, disait-il, «point de milieu:

telle est géographiquement la position de l'Espagne, que, pour être

comptée au dehors comme elle doit l'être,... il faut de toute

nécessité, ou qu'elle soit l'amie naturelle, l'alliée habituelle

de la France, comme elle l'a été sous les princes de la maison de

Bourbon, ou qu'elle soit l'ennemie naturelle et la rivale de la

France, comme elle l'était sous Charles-Quint et sous Philippe

II, ou bien enfin qu'elle soit l'amie naturelle et l'alliée de

tous les ennemis, de tous les rivaux de la France, comme sous les

trois derniers rois de la maison d'Autriche. Cela est écrit dans

l'histoire; cela est écrit sur la carte.» Après avoir signalé le

danger, le duc de Broglie montra que la conduite du gouvernement

était justifiée par la nécessité d'y parer. Il réfuta, en passant,

les principaux arguments de lord Palmerston, notamment celui qui

était tiré du traité d'Utrecht, puis termina par une leçon donnée

à l'esprit public français. «Il n'y a rien de si rare au monde,

dit-il, que d'être de son avis; il n'y a rien de si difficile que

de vouloir ce que l'on veut. J'appelle vouloir ce que l'on veut,

vouloir la chose que l'on veut avec toutes ses conséquences, avec

toutes ses conditions bonnes ou mauvaises, agréables ou fâcheuses...

Tout le monde convient que l'intimité, l'entente cordiale, la bonne

intelligence avec l'Angleterre est une chose excellente;... tout

le monde convient que, pour maintenir une chose aussi bonne, aussi

excellente, il faut faire tous les sacrifices qui ne compromettent

aucun de nos intérêts essentiels. Voilà ce que tout le monde dit et

pense sincèrement. On le veut en théorie; mais vient l'occasion,

comme elle est venue il y a deux ans, de faire pour le maintien de la

bonne intelligence avec l'Angleterre, je ne dirai pas un sacrifice,

mais seulement un acte de justice, à l'instant combien de gens

s'écrient que nous sommes à la remorque de l'Angleterre, que nous

sommes les satellites de l'Angleterre, que nous sommes les esclaves

de l'Angleterre! On crie: À bas les ministres de l'étranger! On crie:

À bas les députés Pritchard! (_Rires d'approbation._) Puis vient le

revers de la médaille; vient une occasion où le gouvernement français

se trouve appelé à défendre un de nos intérêts essentiels, un

intérêt vital, la sécurité de nos frontières, notre indépendance en

Europe. Il prend des mesures pour protéger cet intérêt; il ne le peut

sans mécontenter un peu le gouvernement anglais. Eh bien! ces mêmes

gens lèvent les mains et les yeux au ciel: on a sacrifié l'alliance

anglaise à des intérêts de famille; l'alliance est rompue, nous

sommes isolés, tout est perdu; il n'y a plus qu'à s'envelopper la

tête dans son manteau. (_Même mouvement._) C'est là ce qui s'appelle

n'être pas de son avis, ne vouloir pas ce qu'on veut... Sachons

envisager de sang-froid une situation qui n'a rien d'extraordinaire

ni d'imprévu. Nous sommes isolés, dit-on. Mais l'isolement, c'est

la situation naturelle de toutes les puissances en temps de paix

générale... On dit que l'isolement peut entraîner certains dangers.

Je ne dis pas non; mais qu'y faire? Les choses sont ce qu'elles sont.

Ne faisons rien pour aggraver une pareille situation, ne faisons

rien pour la prolonger. Nous n'avons aucun tort dans le passé; n'en

ayons aucun dans l'avenir. Ne donnons au gouvernement anglais aucun

sujet de mécontentement légitime... Mais en même temps ne lui

donnons pas lieu de croire que nous regrettons d'avoir exercé nos

droits, d'avoir défendu notre cause et soutenu nos intérêts. Il y

va de notre honneur, il y va de notre avenir. (_Très vives marques

d'assentiment._) Tous tant que nous sommes, gouvernement ou public,

législateurs, écrivains, publicistes, au nom du ciel, s'il est

possible, faisons trêve, sur un point seulement et pendant quelque

temps, à nos querelles de personnes et à nos discussions intérieures.

(_Très bien! très bien!_) Ne donnons pas le droit de dire de nous que

nous sommes un peuple de grands enfants, passant à chaque instant

d'un extrême à l'autre, incapables de vouloir aujourd'hui ce que nous

voulions hier; un peuple d'enfants hargneux, n'ayant d'autre souci

que de dire blanc quand on leur dit noir, et oui quand on leur dit

non.» (_Marques prolongées d'approbation._)

Malgré le succès de ce discours, M. Guizot ne se crut pas dispensé de

prendre la parole, non à l'adresse de la haute assemblée, d'ores et

déjà convaincue, mais à l'adresse du public. La tranquillité même

de ce débat, l'absence d'opposition lui paraissaient une occasion

de faire avec plus de liberté et de sérénité d'esprit un exposé

complet de l'affaire, de présenter, d'expliquer les documents qui

venaient d'être déposés sur le bureau des Chambres. Il n'était pas

indifférent, pour un tel exposé, de prendre les devants sur ceux qui,

à Londres ou à Paris, auraient intérêt à montrer les choses sous un

autre jour. Dès le début de son discours, M. Guizot marqua que son

dessein était, non de réfuter des critiques qui ne s'étaient pas

produites au Luxembourg, mais de faire un «récit simple et complet

des faits», estimant que de ce récit il ressortirait, pour «la

Chambre, pour le pays, pour l'Angleterre et pour l'Europe», que «le

gouvernement français n'avait manqué ni de loyauté ni de prudence».

Reprenant alors les faits depuis 1842, il apporta à la tribune comme

un long chapitre d'histoire diplomatique, admirablement ordonné, avec

nombreuses pièces à l'appui. Tout en se donnant pour but principal de

prouver à la France qu'elle devait être satisfaite, il se préoccupa

aussi de ménager l'amour-propre de l'Angleterre; il voulait en cela

corriger l'effet produit par la parole un peu incisive du duc de

Broglie[382]. Parvenu au terme de son exposé, M. Guizot se demanda

quel était, par suite de ces événements, l'état de nos rapports avec

l'Espagne, l'Europe et l'Angleterre. Il rappela qu'en Espagne, malgré

toutes les provocations, les mariages, «librement discutés», avaient

été «accomplis avec une parfaite tranquillité». Il montra qu'en

Europe «aucune des puissances n'avait voulu adhérer aux protestations

du gouvernement anglais». En Angleterre, il reconnut «qu'il y avait

un mécontentement réel, et que nos relations en étaient, dans une

certaine mesure, affectées»; mais il ajouta: «Messieurs, si nous

faisons deux choses, que pour son compte le gouvernement du Roi

est parfaitement décidé à faire, si, d'une part, nous ne changeons

point notre politique générale, politique loyale et amicale envers

l'Angleterre, si nous continuons à vivre, à vouloir vivre en bonne

intelligence avec le gouvernement anglais, et si, d'autre part, nous

nous montrons bien décidés à soutenir convenablement ce que nous

avons fait, à nous abstenir de toute avance, de toute concession

(_approbation_), si nous tenons à la fois cette double conduite

d'une amitié générale envers l'Angleterre et son gouvernement, et

d'une fermeté bien tranquille dans la position que nous avons prise,

tenez pour certain que le mécontentement anglais s'éteindra. Il

s'éteindra devant la gravité des intérêts supérieurs qui viendront

et qui viennent déjà peser sur les deux pays, et qui sont aussi

bien comptés, compris et sentis à Londres qu'à Paris. (_Nouvelle

approbation._) La nation anglaise et son gouvernement ont, l'un

et l'autre, deux grandes qualités: la justice les frappe, et la

nécessité aussi! (_On rit._) C'est un pays moral et qui respecte les

droits; c'est un pays sensé et qui accepte les faits irrévocables.

Présentez-vous sous ce double aspect: fermes dans votre droit, fermes

dans le fait accompli, et tenez pour certain que les bonnes relations

se rétabliront entre les deux gouvernements.» (_Marques très vives

d'approbation._)

[Note 382: On fut en effet assez froissé, à Londres, du langage

du duc de Broglie. M. Greville, alors à Paris, et qui désirait un

rapprochement, écrivait sur son journal, le 21 janvier: «Ce discours

n'est ni juste, ni vrai, ni sage. Si l'orateur avait eu le désir

d'envenimer l'affaire, ce que je ne crois pas, il n'aurait pas pu

parler autrement.» (_The Greville Memoirs, second part_, t. III,

p. 36.) M. Désages, informé de l'impression produite outre-Manche,

répondait, le 1er février, à M. de Jarnac: «Ce discours est incisif,

hautain peut-être, mais le raisonnement est puissant, serré, sans

bonne réplique possible.» (_Documents inédits._)]

L'effet fut considérable. Pour sa première apparition à la tribune,

la politique des mariages espagnols y faisait bonne figure. «On

s'accorde à dire, notait sur le moment un observateur exact et

clairvoyant, que la discussion qui vient de se terminer à la Chambre

des pairs est une des plus belles qui aient eu lieu dans cette

Chambre... Dès ce moment, la position de M. Guizot est très forte

et très brillante[383].» Le gouvernement ne pouvait cependant se

faire l'illusion que tout fût ainsi fini. Il savait bien qu'au

Palais-Bourbon les choses n'iraient pas aussi facilement. C'est là

que l'attendaient ses adversaires.

[Note 383: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 23

janvier 1847.]

V

Avant même que la Chambre des pairs eût fini de discuter son adresse,

la session s'ouvrait, à Londres, le 19 janvier 1847. La reine

d'Angleterre garda, dans son discours, la même réserve que le roi des

Français; elle se borna à dire que «le mariage de l'Infante avait

donné lieu à une correspondance entre son gouvernement et ceux de

France et d'Espagne». Il avait été d'abord question de mentionner le

«dissentiment» survenu; on y avait renoncé. L'intention conciliante

était évidente. Elle se manifesta plus nettement encore dans la

discussion de l'adresse, qui, suivant l'usage, eut lieu le soir

même dans les deux Chambres. Presque tous ceux qui prirent part au

débat,--lords ou _commoners_, whigs ou tories, et même des membres

du cabinet, comme le marquis de Lansdowne,--s'appliquèrent à parler

de la France en très bons termes, et exprimèrent le désir de voir

rétablir l'entente cordiale. Lord Palmerston, bien que attaqué par

certains orateurs comme l'auteur du refroidissement survenu, répondit

à peine; on eût dit qu'il ne se sentait pas dans un milieu favorable.

Lord John Russell fut à peu près seul à le défendre, par point

d'honneur plus encore que par conviction. Il semblait que la réaction

pacifique se fît sentir aussi dans le langage des journaux: le

_Times_ conseillait aux Chambres d'éviter toute discussion publique

sur l'affaire des mariages, recommandait au cabinet de ne pas pousser

plus loin ses controverses diplomatiques, et donnait à entendre

que l'opinion ne s'associait pas aux rancunes querelleuses de lord

Palmerston.

En France, le gouvernement fut charmé et surpris d'une modération qui

dépassait son attente, et qui contrastait singulièrement avec le ton

des précédentes polémiques. Tout en étant fort disposé à répondre

à ces avances, il ne pouvait dissimuler un sourire de triomphe.

«Avez-vous lu les journaux anglais? demandait M. Guizot à M. Molé.

Eh bien! vous voyez qu'on recule[384].» M. Désages écrivait, le 21

janvier, à M. de Jarnac: «Le _royal speech_ est tout ce que nous

pouvions souhaiter de mieux.» Et, quelques jours après, voulant

rendre compte à notre ambassadeur à Vienne de ce qui s'était passé

à Londres, il lui mandait: «Vous avez pu juger jusqu'à quel point

lord Palmerston est surveillé, contenu, et combien peu le sentiment

public est en définitive porté à lui laisser la bride sur le col.

Je ne prétends pas dire que tous ceux qui le surveillent, le

contiennent et se mettent en travers de ses passions vindicatives,

sont nécessairement de notre avis en tous points sur la question

des mariages; mais j'affirme que tous veulent mettre un signet à

cette affaire et n'entendent pas que, pour une éventualité presque

chimérique, encore moins pour gratifier l'orgueil d'un homme, on

prolonge cet état équivoque des relations des deux pays[385].»

[Note 384: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 39.]

[Note 385: _Documents inédits._]

Par contre, grands furent le désappointement et le désarroi des

députés de l'opposition qui avaient cru trouver dans l'irritation

et les menaces de l'Angleterre un moyen de renverser M. Guizot. M.

Greville, qui, étant encore à Paris, avait occasion d'observer de

près ces députés, les comparait à des gens qui «sentent la terre

leur manquer sous les pieds». Il était assailli de leurs plaintes

et de leurs récriminations. «Nous ne pouvons rien dire pour vous

dans la Chambre, lui déclarait M. Cousin, quand vous ne paraissez

pas disposés à rien dire pour vous-mêmes.» M. Duvergier de Hauranne

ne lui tenait pas un autre langage. M. de Beaumont lui demandait

ironiquement s'il était vrai que les Anglais «eussent mis bas les

armes». Tout porté qu'il fût personnellement vers la conciliation,

M. Greville était embarrassé de la situation fausse où se mettait le

gouvernement britannique, en faisant ainsi faux bond à ses alliés

de France et en opérant cette retraite silencieuse après une si

bruyante entrée en campagne. Naturellement M. Thiers n'était pas

celui qui se plaignait le moins haut. «Il est maussade comme un ours,

notait encore M. Greville; il sait que son alliance avec l'ambassade

anglaise ne lui a fait aucun bien, et il se rend compte maintenant

qu'il ne pourra probablement pas s'en servir pour faire du mal à

quelque autre[386].» Toutefois, le chef de l'opposition française ne

voulut pas abandonner la partie sans faire un nouvel appel à lord

Palmerston. Prenant donc un ton dégagé qui voilait mal l'amertume de

son dépit, et qui d'ailleurs était habilement calculé pour piquer au

jeu le ministre anglais, il écrivit à M. Panizzi, le 24 janvier[387]:

«Les discours de votre tribune ont produit ici un effet singulier.

Le sentiment de tout le monde, c'est que tout est fini: on va

jusqu'à dire que vous n'aurez pas de discussion, à votre tribune,

sur l'affaire des mariages. Je vous prie de me dire ce qu'il en est,

et de me le dire par le retour du courrier. Nous passerions pour des

boutefeux, et, ce qui est pire, nous le serions, si, la querelle

s'apaisant, nous venions la ranimer... Je reprochais surtout à nos

ministres d'avoir rompu l'alliance avec les whigs, pour la misérable

affaire des mariages. Si cette sotte affaire ne nous a pas brouillés,

ce dont je m'applaudis fort, notre grief est sans valeur, et il

serait ridicule d'attaquer M. Guizot pour une telle chose... Pour

moi qui trouvais la situation difficile, vu la tournure des choses,

je serai charmé d'être dispensé de me mêler à cette discussion.»

[Note 386: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 39, 40.]

[Note 387: Dans le livre de M. Fagan (_The Life of sir Anthony

Panizzi_), la lettre est datée seulement de _Dimanche_ 1847. La date

que nous indiquons ne peut faire aucun doute.]

M. Thiers pouvait se rassurer; lord Palmerston n'avait aucune envie

de désarmer. Si la pression de l'opinion et les exigences de ses

collègues l'avaient contraint de laisser passer, sans y contredire,

les manifestations conciliantes de l'ouverture de la session, il

comptait bien prendre avant peu sa revanche sur les pacifiques. Ce ne

fut pas long. Pour rallumer la bataille, il suffit de la publication

des documents diplomatiques déposés par lui, quelques jours après,

sur le bureau des deux Chambres. Les dépêches ainsi livrées à la

polémique des journaux contenaient toutes les récriminations dont

on avait jugé sage de s'abstenir à la tribune du Parlement. Dans

le choix de ces dépêches, lord Palmerston avait eu soin de ne pas

omettre les plus irritantes, celles qui mettaient le plus directement

en cause la loyauté du gouvernement français; de ce nombre étaient

deux dépêches de lord Normanby, datées du 1er et du 25 septembre,

autour desquelles il se fit aussitôt grand bruit. Dans la première,

l'ambassadeur racontait que M. Guizot venait de lui annoncer que les

deux mariages «ne se feraient pas en même temps»; j'ai déjà mentionné

cette réponse, faite de bonne foi, à un moment où notre gouvernement

croyait encore pouvoir échapper à la complète simultanéité[388].

La seconde dépêche rendait compte d'un entretien postérieur dans

lequel M. Guizot parlait des deux mariages comme devant être célébrés

ensemble; elle ajoutait que le ministre, interpellé par l'ambassadeur

sur la contradiction existant entre ses deux déclarations, avait eu

une attitude assez piteuse, essayant d'abord de nier sa première

réponse, ensuite de l'expliquer par ce fait que, dans la cérémonie,

la Reine devait être en effet mariée la première. On verra plus tard

le démenti donné par M. Guizot à cette dépêche qui, contrairement

à tous les usages, n'avait pas été préalablement communiquée au

ministre dont elle prétendait rapporter les paroles.

[Note 388: Voir plus haut, p. 227.]

La publication du _Blue book_, et tout particulièrement des deux

dépêches de lord Normanby, fut, pour les journaux de lord Palmerston,

et immédiatement après pour ceux de M. Thiers, une occasion de

reprendre avec une passion ravivée l'accusation de déloyauté déjà

portée contre le gouvernement français. Notre opposition, naguère

déconcertée et sur le point de battre en retraite, retrouva

ardeur et confiance. Il fallait voir avec quel geste de confusion

indignée le _Constitutionnel_ affectait de se voiler la face à la

vue d'un ministre français pris en flagrant délit de fourberie;

nos feuilles de gauche proclamaient que, du commencement à la fin

de cette affaire, M. Guizot avait toujours «rusé», «menti», et on

le traitait couramment de Scapin et de Bilboquet; la conclusion

était que, pour dégager l'honneur de la France et rétablir les bons

rapports avec l'Angleterre, il fallait, sans une minute de retard,

changer de ministère. Comme toujours, c'était M. Thiers qui menait

l'attaque; chez lui, plus aucune trace du découragement qui avait

inspiré sa dernière lettre à M. Panizzi. Rencontrant M. Greville

à l'ambassade anglaise, qui devenait de plus en plus le quartier

général de l'opposition, il lui parla sur un ton singulièrement

animé. «Il me reprocha, raconte M. Greville, d'ajouter foi à tout

ce que me disait Mme de Lieven, déclarant que j'étais _une éponge

trempée dans le liquide de Mme de Lieven_[389], et essaya, de son

mieux, de me persuader que Guizot était faible, que sa majorité ne

valait pas un fétu, et que le Roi pouvait et devait se débarrasser

de lui aussitôt qu'il se trouverait lui-même dans une sorte de

danger.--Conseillez à Palmerston, ajouta-t-il, de dire beaucoup de

bien de la France et beaucoup de mal de M. Guizot.--Je répondis que

je lui donnerais la moitié de l'avis, et pas l'autre.» M. Greville

sortit de cet entretien, complètement édifié sur les sentiments de

son interlocuteur. «Il ne pense, disait-il, qu'à faire du mal, à

satisfaire sa propre passion et ses ressentiments[390].» M. Thiers

écrivait de son côté à M. Panizzi: «Je ne sais ce que M. Greville

est venu faire ici, mais il a fini par m'être très suspect. Je l'ai

un peu raillé le jour de son départ, et il en est très piqué. Il a

passé sa vie chez Mme de Lieven, chez M. Guizot, et il tenait ici le

langage d'un pur _Guizotin_... Je crois franchement qu'il n'est pas

bien sûr et qu'il avait quelque commission particulière, je ne sais

pour qui, mais qui n'irait pas dans le sens de vieux révolutionnaires

comme vous et moi[391].»

[Note 389: M. Thiers, dans une lettre à M. Panizzi, rapportait ainsi

lui-même son propos: «Mon cher monsieur Greville, vous êtes une

éponge trempée dans le liquide Lieven, et, quand on vous presse, il

n'en sort que ce liquide. Prenez garde, ce n'est que du liquide de

vieille femme.»]

[Note 390: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 48, 49.]

[Note 391: Lettre du 7 février 1847. (_The Life of sir Anthony

Panizzi_, par Louis FAGAN.)]

Naturellement M. Guizot ne pouvait voir avec indifférence la reprise

d'attaques et d'injures dont la distribution du _Blue book_ avait

donné le signal. Il fut particulièrement blessé de la publication

des deux dépêches de lord Normanby. Ainsi était effacée dans son

esprit l'impression favorable qu'avaient produite les premiers

débats du Parlement anglais. S'étant, lui aussi, rencontré avec M.

Greville, il ne lui dissimula pas que toute conciliation était rendue

impossible par les procédés de lord Normanby et par les sentiments

de lord Palmerston; il ne contestait pas les bonnes dispositions de

quelques autres membres du cabinet whig, mais elles lui paraissaient

de peu d'importance tant que ne changeraient pas celles du ministre

qui dirigeait en maître la diplomatie britannique[392]. M. Greville

n'avait pas grand'chose à répondre. Force lui était de s'avouer

que la pacification rêvée par lui était plus éloignée que jamais.

Il quitta Paris, dans les derniers jours de janvier, triste et

découragé. «Ainsi finit ma _mission_, notait-il sur son journal au

moment de se rembarquer, et il me reste seulement à faire le rapport

le plus véridique de l'état des affaires en France, à ceux à qui

il importe le plus de le connaître; mais alors il leur sera très

difficile d'adopter un parti décisif et satisfaisant[393].»

[Note 392: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 46.]

[Note 393: _Ibid._, p. 49.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 55 / 84 题