En dépit de ce que les journaux avaient pu découvrir ou deviner,
le public n'était jusqu'alors que fort imparfaitement informé des
difficultés élevées entre le cabinet de Paris et celui de Londres.
L'heure approchait où, par la rentrée des Chambres françaises et
anglaises, cette querelle diplomatique allait passer du demi-secret
des chancelleries au plein jour de la tribune, et où les deux
gouvernements, pour se justifier auprès de leurs Parlements
respectifs, seraient amenés à vider leurs portefeuilles et à publier
leurs dépêches. Il y avait là de quoi piquer la curiosité et aussi
éveiller quelque préoccupation. «Ce sera un moment solennel, disait
le _Journal des Débats_, le 29 décembre 1846, que celui où les
deux Parlements s'ouvriront presque à la fois... Deux tribunes
vont se trouver en présence. C'est entre deux gouvernements, entre
deux peuples, entre deux tribunes étrangères l'une à l'autre, que
la discussion va se trouver établie. Sera-t-elle compatible, cette
discussion, avec le maintien de la paix extérieure?»
Ces préoccupations étaient d'autant plus fondées que l'opposition
française, tout entière à son animosité contre le ministère, ne
paraissait voir dans les débats qui allaient s'ouvrir qu'une occasion
d'augmenter encore les difficultés de la situation; elle se flattait
de rendre ces difficultés telles que M. Guizot y succomberait. M.
Thiers, entre autres, n'avait pas d'autre pensée. Sa passion le
conduisit même à des démarches dont on aurait peine à admettre la
réalité, si l'on n'en avait la preuve malheureusement incontestable.
Nous avons vu déjà cet homme d'État, à la première nouvelle des
mariages, chercher à lier partie avec lord Palmerston[367]. Depuis
lors, loin de trouver dans la guerre de plus en plus ouverte que ce
dernier faisait, non pas seulement à M. Guizot, mais à la France,
une raison de chasser, comme une tentation de trahison, l'idée
d'une telle alliance, il s'y arrêtait, il s'y enfonçait davantage.
Tous ses efforts tendaient, sans qu'il parût en éprouver le moindre
scrupule, à rendre plus intime et plus complet le concert entre lui
et le ministre britannique. C'est ce qui ressort de lettres et de
conversations qui étaient destinées à demeurer secrètes, mais qui ont
été récemment mises au jour.
[Note 367: Voir plus haut, p. 242. Cf. aussi p. 197.]
Parmi les Italiens réfugiés alors en Angleterre, était un certain
Panizzi, dont nous avons déjà rencontré le nom, ancien _carbonaro_
de Modène, devenu professeur à l'Université de Londres, en commerce
épistolaire avec toutes sortes de personnages en Europe, et entré
fort avant dans l'intimité des chefs du parti whig[368]. M. Thiers
l'avait beaucoup vu, lors de son excursion outre-Manche, en octobre
1845; c'est par lui qu'il avait été conduit chez lord Palmerston;
depuis, il était resté en correspondance avec lui, le trouvant un
intermédiaire commode pour des communications que la prudence ou la
pudeur ne permettaient pas d'avouer trop ouvertement. Aussi fut-ce
à M. Panizzi qu'il s'adressa, dès le 26 octobre 1846, quand il
voulut se concerter avec le ministre anglais pour réfuter la version
française sur les mariages. «Voyez lord Palmerston, puisque vous êtes
lié avec lui, lui écrivait-il; dites-lui de vous communiquer à vous
et pour moi la vérité pure... Je désire avoir un historique complet
et vrai de toute l'affaire... Comment les tories prennent-ils la
question? En font-ils une affaire de parti contre les whigs, ou bien
une affaire de pays commune à tous? Enfin, quel est l'avenir de
votre politique intérieure?... Pour moi, je fais des voeux en faveur
des whigs; je suis révolutionnaire (dans le bon sens du mot) et je
souhaite en tout pays le succès de mes analogues. Adieu et mille
amitiés. Je vous prie de m'écrire pas moins que vingt pages sur tout
cela.» Lord Palmerston, trop heureux de voir un Français tendre les
mains pour recevoir de lui les armes avec lesquelles il frapperait
son propre gouvernement, mit aussitôt M. Panizzi à même d'écrire à M.
Thiers une très longue lettre, où toute l'histoire des mariages était
racontée au point de vue anglais, et où la conduite de la France
était naturellement présentée comme perfide et déloyale[369]. Ce fut
avec ces renseignements que M. Thiers put, avant toute publication de
documents officiels, diriger la polémique de ses journaux.
[Note 368: M. Panizzi devait mourir sénateur du royaume d'Italie.]
[Note 369: Louis FAGAN, _The Life of sir Anthony Panizzi_.]
Les relations du ministre britannique et du chef de l'opposition
française devinrent de plus en plus fréquentes et étroites à mesure
qu'on approchait de l'ouverture de la session. M. Panizzi n'était pas
le seul intermédiaire. Lord Palmerston, en même temps qu'il enlevait
l'ambassade de Vienne à sir Robert Gordon pour la confier à lord
Ponsonby, avait remplacé, à Paris, lord Cowley par lord Normanby.
Celui-ci n'était guère préparé à occuper un tel poste: n'ayant joué
jusqu'alors qu'un rôle parlementaire, il y avait acquis l'habitude
d'argumenter plus que l'art de négocier, et ne possédait à aucun
degré le sens de la mesure diplomatique. À peine les événements
d'Espagne eurent-ils mis quelque froid entre les deux cabinets, que
le nouvel ambassadeur, ne voyant là qu'une querelle à soutenir, s'y
jeta à corps perdu et se trouva bientôt avec M. Guizot dans des
termes tels que leurs rapports en furent singulièrement entravés. Il
en était venu à se considérer comme accrédité auprès de l'opposition
plutôt qu'auprès du gouvernement. Dominé par M. Thiers qu'il voyait
souvent, il crut, sur sa parole, à la possibilité de faire tomber
le cabinet et mit tout son enjeu sur cette carte. Il ne se gênait
pas pour dire dans son salon que la bonne entente entre l'Angleterre
et la France ne serait pas rétablie tant que M. Guizot demeurerait
au pouvoir. Son hôtel était comme l'arsenal où les adversaires
du cabinet allaient chercher leurs munitions[370]. En dépit des
scrupules qu'éveillait à Londres une conduite aussi insolite, lord
Palmerston n'hésitait pas à l'encourager, et lui-même indiquait les
communications qu'il convenait de faire au chef de l'opposition
française[371].
[Note 370: Sur cette conduite de lord Normanby, voir _passim_, _The
Greville Memoirs, second part_, t. III. Cf. notamment p. 10, 19 et
34.]
[Note 371: M. Greville raconte, à la date du 30 décembre 1846,
que lord Clarendon lui avait fait part, comme d'une chose toute
naturelle, de «l'intention où était Palmerston de fournir des
informations à Thiers pour en user contre Guizot». M. Greville
lui fit de fortes représentations sur ce qu'un tel procédé avait
d'impolitique et d'immoral. Clarendon lui répondit en tachant de
le tranquilliser et en lui promettant qu'on userait de beaucoup de
précautions. «Cela ne me tranquillisa pas, ajoute Greville, et mon
sentiment était prophétique. Que de torts on se fit ainsi!» (_The
Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 13.)]
M. Thiers était tout en train de cette alliance et s'apprêtait à
aborder ainsi les débats de la session, quand, dans les derniers
jours de 1846 et les premiers de 1847, divers indices lui firent
craindre que la politique à laquelle il s'associait n'eût perdu
de son crédit en Angleterre. Là, sans doute, tout le monde, au
moment des mariages, avait donné tort au gouvernement français;
mais, depuis lors, tout le monde n'avait pas donné raison à lord
Palmerston; plusieurs trouvaient qu'il poussait la querelle avec trop
de passion, et que cette passion, toujours compromettante, était
souvent maladroite et inefficace; on ne pouvait s'empêcher de noter
qu'il avait prétendu soulever l'Espagne, entraîner l'Europe, faire
reculer Louis-Philippe, et que, sur tous les points, il avait échoué.
Ces sentiments ne se faisaient pas seulement jour dans les propos
plus ou moins contenus des adversaires du cabinet, par exemple de
lord Aberdeen, du duc de Wellington, de lord Cowley[372]. Au sein
même du ministère, lord Lansdowne, lord Grey, M. Wood désiraient
une attitude plus conciliante; ils se plaignaient du sans-gêne avec
lequel le chef du _Foreign office_ entreprenait les démarches les
plus graves à l'insu ou même contre le sentiment des autres membres
du gouvernement, et ils sommaient le chef du cabinet, lord John
Russell, qui n'avait pas été traité avec plus d'égard, de le tenir
davantage en bride[373]. D'ailleurs, si les autres ministres ne
parvenaient pas toujours à empêcher les frasques de leur collègue, du
moins ils lui opposaient, pour ce qui dépendait d'eux, une certaine
résistance d'inertie; ainsi faisaient-ils obstinément la sourde
oreille, quand lord Palmerston, appuyé sur ce point par lord John
Russell, les pressait d'organiser la défense des côtes anglaises en
vue d'une guerre avec la France[374]. La reine Victoria, elle aussi,
éprouvait sur cette direction donnée à la diplomatie britannique des
inquiétudes qu'entretenait le roi des Belges; celui-ci, sans doute,
était trop Cobourg pour n'avoir pas été, au premier moment, fort
dépité de la conclusion des mariages[375]; mais, depuis lors, il
avait bien compris que la rupture de l'entente était le fait de lord
Palmerston, et surtout il s'alarmait du trouble que l'acharnement
querelleur de ce dernier menaçait de jeter dans la politique
européenne[376]. Enfin, dans le public anglais, il y avait également,
par l'effet de la lassitude, une sorte d'apaisement; le _Times_,
naguère si violent, s'en faisait l'interprète dans des articles
remarqués où il critiquait les procédés du _Foreign office_.
[Note 372: _The Greville Memoirs, second part_, _passim_. Voir
notamment t. II, p. 426, et t. III, p. 19, 52, 55.]
[Note 373: _Journal inédit de M. de Viel-Castel_; _Correspondance
inédite de M. Désages avec M. de Jarnac_; _The Greville Memoirs,
second part_, _passim_, notamment t. II, p. 424; Spencer WALPOLE,
_The Life of lord John Russell_, t. II, p. 4 et 5.]
[Note 374: Cf. BULWER, _The Life of lord Palmerston_, t. III, p. 325
et suiv., et Spencer WALPOLE, _The Life of lord John Russell_, t. II,
p. 14 et suiv.]
[Note 375: On écrivait de Paris à M. Thouvenel: «Le roi des Belges
était si mécontent des mariages espagnols qu'il a quitté Saint-Cloud
la veille de l'arrivée du duc de Montpensier et de sa femme.» (_La
Grèce du roi Othon: Correspondance de M. Thouvenel avec sa famille et
ses amis_, p. 94.)]
[Note 376: Voir la lettre écrite, le 13 novembre 1846, au duc de
Saxe-Cobourg par le roi Léopold. (_Aus meinem Leben und aus meiner
Zeit_, von ERNST II, herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 175.)]
De France, on n'était pas sans apercevoir plus ou moins nettement
la détente qui se produisait dans une partie de l'opinion anglaise.
Madame de Lieven, qui avait conservé beaucoup de relations à Londres
et qui, plusieurs fois depuis les mariages, avait essayé, sans
succès, de s'en servir pour amener une réconciliation[377], crut
le moment venu, en décembre 1846, de tenter un nouvel effort: elle
décida un de ses amis d'outre-Manche, M. Charles Greville, à faire
un voyage à Paris. Bien que n'occupant aucun poste actif,--il avait
seulement le titre de secrétaire du conseil privé,--M. Greville était
fort répandu dans la haute société anglaise et se trouvait par suite
bien placé pour remplir certains rôles d'intermédiaire officieux.
Sans mission précise de qui que ce fût, son dessein, en venant en
France, était de voir s'il pouvait, par ses démarches personnelles,
préparer les voies à quelque rapprochement. Avant de s'embarquer,
il s'était mis en rapport avec plusieurs des collègues de lord
Palmerston; les uns, comme lord John Russell, n'avaient voulu lui
donner aucun encouragement; d'autres avaient laissé voir des vues
plus conciliantes: lord Clarendon, entre autres, l'avait chargé
de dire à M. Guizot que s'il se montrait modéré dans les Chambres
françaises, on ferait de même à Londres. Arrivé à Paris, le 5 janvier
1847, M. Greville vit tout de suite plusieurs hommes politiques. Il
trouva M. Guizot assez blessé des procédés de lord Palmerston et de
lord Normanby, convaincu de son bon droit, décidé à l'établir devant
le Parlement, mais très disposé à user de beaucoup de ménagements
et ne demandant pas mieux que de revenir à l'entente cordiale. M.
Duchâtel témoigna de sentiments analogues[378].
[Note 377: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p, 425.]
[Note 378: _Ibid._, t. III, p. 12, 13, 14, 26, 34.]
M. Thiers considérait avec grand déplaisir les démarches de M.
Greville. Dans la longue conversation qu'il eut avec lui, le 10
janvier, il mit une singulière passion à développer tous les
arguments qui devaient détourner l'Angleterre d'un rapprochement
et l'exciter, au contraire, à pousser vivement la querelle[379].
À l'entendre, sur le terrain où se rencontraient les deux
gouvernements, il ne pouvait y avoir qu'une lutte à outrance, car
il s'agissait de savoir lequel des deux avait trompé l'autre. Il
assurait que M. Guizot, une fois vaincu dans cette lutte, tomberait,
sinon par la Chambre, du moins par le Roi. «Vous ne devez pas
croire, ajoutait M. Thiers, ce que vous entendez dire de la force
du gouvernement. Ne vous fiez pas à tout ce que vous raconte Mme de
Lieven; c'est une bavarde, une menteuse et une sotte. Le Roi s'est
fait l'illusion que le gouvernement whig ne tiendrait pas; mais quand
il verra que c'est une erreur, il aura peur, et, si vous continuez
de refuser la réconciliation, il se débarrassera de Guizot...
Savez-vous ce que c'est que le Roi? le mot est grossier, mais vous
le comprendrez: eh bien! c'est un poltron!» Et comme M. Greville se
récriait, disant qu'en Angleterre on tenait Louis-Philippe pour un
homme de coeur, qu'il avait donné souvent des preuves de son courage,
M. Thiers reprit: «Non, non, je vous dis qu'il est poltron, et, quand
il se trouvera définitivement mal avec vous, il aura peur; alors il
suscitera des embarras à M. Guizot; il y a quarante ou cinquante
députés--je les connais--qui tourneront contre lui, et de cette
manière il tombera... Vous pouvez être sûr que ce que je vous dis
est la vérité, d'autant plus que ce n'est pas moi qui lui succéderai,
c'est Molé. Cependant, je vous parle franchement et je vous avoue que
je serais enchanté de la chute de Guizot, d'abord parce que je le
déteste, et ensuite parce que l'alliance anglaise est impossible avec
lui; c'est un traître et un menteur qui s'est conduit indignement
envers moi... Le Roi ne m'enverra chercher que quand il sera en
danger. Il ne peut endurer quiconque ne consent pas à être son jouet.
Quant à moi, je ne prendrai le ministère qu'à condition d'y être le
maître, et j'en viendrai à bout.»
[Note 379: C'est M. Greville qui a noté, au moment même, sur son
journal, tout ce que lui avait dit M. Thiers. (_The Greville
Memoirs, second part_, t. III, p. 28 et suiv.)]
M. Thiers ne se contenta pas de tenir ce langage à M. Greville.
Se méfiant des sentiments modérés de son interlocuteur, il voulut
faire arriver, par une voie plus sûre, au gouvernement anglais et
particulièrement à lord Palmerston ses incitations à pousser la
lutte à outrance. Le 12 janvier, c'est-à-dire deux jours après
la conversation qui vient d'être rapportée, il écrivit à M.
Panizzi[380]: «Je trouve la conduite de M. Guizot fort claire: il a
manqué de bonne foi, il a menti... Mais ce qui est clair pour moi ne
peut le devenir pour le public qu'à grands renforts de preuves. Il
faut qu'on connaisse les dépêches de lord Normanby, dans lesquelles
les mensonges de M. Guizot sont, à ce qu'on dit, mis au jour de
la manière la plus frappante... Les agents de M. Guizot disent,
ici et à Londres, que ni le pays ni le Roi n'abandonneront jamais
M. Guizot. C'est une absurdité débitée par des gens à gages...
Le pays éclairé a le sentiment que la politique actuelle est sans
coeur et sans lumière. Quant au Roi, il abandonnera M. Guizot plus
difficilement qu'un autre, car M. Guizot s'est complètement donné à
lui et soutient son _gouvernement personnel_ avec le dévouement d'un
homme qui n'a plus d'autre rôle possible. Mais quand le Roi croira
la question aussi grave qu'elle l'est, il abandonnera M. Guizot. Le
Roi est un empirique en politique... Il ne croit pas à la solidité
des whigs; il croit que, l'un de ces jours, naîtra une question qui
emportera celle des mariages, et qu'il aura acquis une infante sans
perdre M. Guizot. Le jour où il croira les choses plus stables qu'on
ne les lui peint de Londres, et où il craindra sérieusement pour ses
rapports avec l'Angleterre, il abandonnera M. Guizot. Il ne tient à
personne. Il a eu plus de goût pour moi que pour personne... Mais,
dès que j'ai contrarié ses penchants de prince illégitime voulant se
faire légitime par des platitudes, il m'a quitté sans un regret. M.
Guizot, au fond, ne lui inspire confiance que sous un rapport: c'est
une effronterie à mentir devant les Chambres qui n'a pas été égalée
dans le gouvernement représentatif, effronterie appuyée d'un langage
monotone, mais très beau. Comme intelligence et discernement, le Roi
pense de M. Guizot ce qu'il faut en penser. Quand il croira les whigs
solides et la résistance sérieuse, il se décidera à un changement de
personnes, soyez-en certain. Mais il faut bien mettre en évidence les
faits et la mauvaise foi de M. Guizot.»
[Note 380: Cette lettre et celles qui seront citées à la suite sont
toujours tirées de l'ouvrage de M. FAGAN, _The Life of sir Anthony
Panizzi_.]
Lord Palmerston, de son côté, n'était pas moins préoccupé des
démarches de M. Greville, et, avant même d'avoir reçu la lettre qui
vient d'être citée, il faisait écrire, le 14 janvier, par M. Panizzi
à M. Thiers: «Avez-vous vu M. Greville?... J'apprends, par le _Times_
du 12, qu'on le suppose chargé d'une négociation non officielle
pour renouveler l'entente cordiale... Écrivez-moi ce que vous
pensez de cela... Tout ceci m'intéresse beaucoup... Rappelez-vous
de n'envoyer votre réponse que sous couverte directement à lord
Normanby.» Dans cette même lettre, on communiquait à M. Thiers de
nouvelles dépêches, et on le pressait, par contre, de faire tout de
suite connaître, afin d'en informer «ses amis» de Londres, «la marche
qu'il comptait suivre» dans les débats qui allaient s'ouvrir.
Le 17 janvier, nouvelle lettre de M. Thiers à M. Panizzi. Résumant
tous les faits, il déclarait donner entièrement raison à lord
Palmerston, envoyait à celui-ci des conseils sur la manière la plus
habile de présenter les événements, et revenait toujours sur cette
idée que «si le Roi croyait les choses stables en Angleterre et la
question sérieuse, il abandonnerait M. Guizot». Ce dernier n'était
pas le seul contre lequel M. Thiers se donnait, dans cette lettre,
le plaisir d'épancher son ressentiment. Irrité de ce qu'à ce moment
même un certain nombre de députés de la gauche et du centre gauche,
guidés par M. Billault et M. Dufaure, manifestaient l'intention
de se séparer de lui dans la question des mariages espagnols, il
s'exprimait ainsi sur cette dissidence: «Il y a, dans tous les
partis, mais surtout en France, des seconds qui veulent être les
premiers. Je suis fort, moi, avec Odilon Barrot; à nous deux, nous
décidons la conduite de l'opposition. MM. Billault et Dufaure,
deux avocats fort médiocres, le premier fort intrigant, le second
morose et insociable, fort mécontents de ne pas être les chefs,
ayant le désir de se rendre prochainement possibles au ministère,
ont profité de l'occasion pour faire une scission. L'alliance avec
l'Angleterre n'est malheureusement pas populaire... Notez que ces
deux messieurs, vulgaires et ignorants comme des avocats de province,
n'ayant jamais regardé une carte, sachant à peine où coulent le Rhin
et le Danube, seraient fort embarrassés de dire en quoi l'alliance
anglaise est bonne ou mauvaise. Mais ils font de la politique comme
au barreau on fait de l'argumentation; ils prennent une thèse ou
une autre, suivant le besoin de la plaidoirie qu'on leur paye, et
puis ils partent de là, et parlent, parlent... Ils ont, de plus,
trouvé un avantage dans la thèse actuellement adoptée par eux, c'est
de faire leur cour aux Tuileries, et de se rendre agréables à celui
qui fait et défait les ministres.» M. Thiers terminait sa lettre par
cette phrase, qui n'était pas la moins étrange: «Vous n'imaginez
pas ce que débitent ici tous les ministériels. Ils prétendent que
je suis en correspondance avec lord Palmerston, à qui je n'ai
jamais écrit de ma vie et qui ne m'a jamais écrit non plus.» Est-il
besoin de rappeler que ce même homme d'État inaugurait, trois mois
auparavant, sa correspondance avec M. Panizzi en lui écrivant:
«Voyez lord Palmerston, puisque vous êtes lié avec lui, dites-lui
de vous communiquer à vous et pour moi la vérité pure.» Du reste,
les alliés anglais de M. Thiers ne se croyaient pas tenus à plus de
sincérité. Un peu plus tard, lord Normanby adressait à son ministre
une dépêche pour nier qu'il eût des communications avec l'opposition
française, et lord Palmerston, qui savait à quoi s'en tenir sur
cette dénégation, se disait bien aise de l'avoir en main pour la
mettre sous les yeux de la Reine, au cas où celle-ci aurait reçu des
Tuileries quelque rapport sur la conduite de son ambassadeur[381].
[Note 381: Lettre de Palmerston à lord Normanby, du 17 février 1847.
(BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 286.)]