En faisant avec une précipitation si passionnée les puissances
absolutistes juges de la querelle qu'il cherchait à la France, lord
Palmerston leur avait fourni l'occasion d'un rôle tout nouveau pour
elles. Il eût été bien extraordinaire qu'elles se contentassent
d'être des arbitres absolument désintéressés. Après avoir été si
souvent entravées dans leurs desseins réactionnaires par l'union des
deux États constitutionnels, ne devaient-elles pas être tentées de
profiter des divisions de ces États et du besoin que chacun d'eux
avait de les ménager? Ce résultat était à prévoir et ne se fit pas
attendre. Vers le milieu de novembre 1846, au moment même où les
cabinets de Londres et de Paris étaient le plus occupés à se disputer
les bonnes grâces des trois cours de l'Est, la nouvelle éclata tout
à coup que ces cours, supprimant le dernier reste d'une Pologne
indépendante, venaient d'incorporer la république de Cracovie à
l'empire d'Autriche.
Pour comprendre les faits, il convient de les reprendre d'un peu
plus haut. Au commencement de 1846, une tentative d'insurrection,
très imprudemment suscitée par la fraction démocratique de
l'émigration, s'était produite dans les provinces polonaises de la
Prusse et de l'Autriche. Les gouvernements en eurent facilement
raison. En Galicie, la répression se fit dans des conditions toutes
particulières. Les nobles, propriétaires du sol, étaient à la tête
des insurgés. Contre eux se levèrent les paysans, véritables
serfs qui, sous couleur de fidélité à «l'Empereur», poursuivirent
une sorte de vengeance sociale, promenant par toute la province
le pillage et le massacre. Dans quelle mesure le gouvernement
autrichien avait-il excité ou toléré ces atrocités? De terribles
accusations furent portées contre lui à la tribune française,
notamment par M. de Montalembert, qui ne craignit pas de parler de
«2 septembre monarchique» et de «jacquerie officielle». Peut-être
le polonisme du noble comte le disposait-il à trop de sévérité.
Cependant, à considérer les choses de sang-froid, la complicité
de l'administration locale paraît impossible à nier. Quant au
gouvernement central, s'il n'avait pas sciemment provoqué, il avait
vu du moins avec indulgence et même avec complaisance ce que M. de
Metternich affectait d'appeler, dans ses dépêches, la «justice du
peuple[347]».
[Note 347: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 169, 170, 198.]
La république de Cracovie s'étant trouvée compromise dans le
mouvement insurrectionnel, les cours d'Autriche, de Prusse et de
Russie s'empressèrent de faire occuper militairement ce petit
territoire dont l'indépendance et la souveraineté étaient stipulées
dans les traités de 1815. Une occupation de ce genre avait déjà
eu lieu en 1836[348], et, malgré nos protestations, elle s'était
prolongée jusqu'en 1841. En la recommençant à la fin de février
1846, les trois cours repétèrent à notre gouvernement, qui en prit
acte, les assurances déjà données en 1836 et 1838; elles affirmèrent
qu'il s'agissait, non d'une mesure politique, mais d'une opération
purement militaire, commandée par la nécessité et devant cesser avec
elle[349]. En dépit de ces déclarations, des bruits inquiétants pour
l'indépendance de Cracovie persistaient à circuler. On disait--et
malheureusement on ne se trompait pas--que la suppression de
cette république était chose décidée dans les conseils des trois
puissances. Interrogé à ce sujet, le 2 juillet 1846, dans la Chambre
des pairs, M. Guizot établit que «l'existence neutre et indépendante
de la république de Cracovie était consacrée par l'acte du Congrès
de Vienne», et que «les puissances signataires avaient le droit de
regarder et d'intervenir dans tous les changements qui pourraient
être apportés à cette république». Il rappela que ce droit avait
été maintenu en 1836 et en 1838 par ses prédécesseurs, et qu'il
venait de l'être encore par lui-même en 1846. «Il m'a été fait,
ajouta-t-il, les mêmes réponses qui furent faites alors: la nécessité
d'une occupation temporaire, le respect des principes posés dans les
traités. Je ne puis penser, en effet, personne ne peut penser que le
maintien fidèle des traités et de tous les droits qu'ils consacrent
ne soit pas partout, à l'orient comme à l'occident de l'Europe, à
Vienne comme à Paris, le fondement de toute politique régulière et
conservatrice.» Quelques semaines après, le 17 août, dans la Chambre
des communes, lord Palmerston rappela plus rudement encore aux trois
puissances de l'Est que «si le traité de Vienne cessait d'être
respecté sur la Vistule, il pourrait être également invalidé sur
le Rhin et sur le Pô». Un langage si ferme, tenu en même temps aux
deux tribunes, était de nature à faire hésiter les trois cours, qui
ajournèrent l'exécution de leur dessein et attendirent une occasion
favorable.
[Note 348: Voir plus haut, t. III, ch. II, § II.]
[Note 349: Dépêches de M. de Metternich à M. d'Apponyi, du 20 février
1846; de M. Guizot à M. de Flahault, du 23 mars 1846; de M. de
Flahault à M. Guizot, du 1er avril 1846, et de M. Humann à M. Guizot,
du 3 avril 1846.]
Cette occasion, il leur parut que la dispute provoquée par les
mariages espagnols la faisait naître. Les représentants de
l'Autriche, de la Russie et de la Prusse, réunis en conférence à
Vienne, eurent promptement pris leur décision. Un mémoire de M. de
Metternich, en date du 6 novembre 1846, fut aussitôt communiqué aux
gouvernements de France et d'Angleterre; il exposait comment les
trois cours, se fondant sur ce que la république de Cracovie était
depuis longtemps en «état de conspiration permanente» contre ses
voisins, avaient résolu d'«annuler» les dispositions des traités
de 1815 relatives à cette république, et de «rétablir l'ordre de
possession antérieur à 1809», c'est-à-dire de réincorporer Cracovie
à l'Autriche, moyennant quelques cessions de territoires peu
importantes faites à la Prusse et à la Russie. Pour se justifier
d'avoir pris seules cette décision sans le concours des autres
États signataires du traité de Vienne, les trois cours prétendaient
que la création de la république de Cracovie en 1815 était leur
oeuvre, et que la convention passée entre elles à ce sujet avait
été seulement «présentée pour enregistrement au Congrès de Vienne».
De cet enregistrement, elles voulaient bien faire découler, pour
elles-mêmes, un devoir de convenance d'avertir les autres États
de la décision prise, mais non, pour ces États, un droit d'y
intervenir. Aussi avaient-elles soin de leur notifier que c'était «la
communication d'un fait irrévocablement fixé par des nécessités de la
nature la plus absolue».
En éclatant subitement à Paris, le 19 novembre, la nouvelle de
l'incorporation de Cracovie y causa une très vive émotion. Sans doute
la disparition de cette minuscule république était peu de chose dans
l'ordre des faits positifs; l'équilibre de l'Europe et la situation
de notre pays ne s'en trouvaient pas sérieusement affectés. Mais
c'était beaucoup dans l'ordre des sentiments. La France, alors en
sécurité pour elle-même, pouvait se permettre le luxe des sympathies
lointaines, et, parmi ces sympathies, nulle n'était plus ardente,
plus générale que celle pour la Pologne. Ce dernier coup frappé sur
une malheureuse nation, cette sorte d'épilogue des scandaleux et
désastreux partages de la fin du siècle précédent éveillèrent donc,
dans tous les coeurs, une douleur et une irritation très sincères. On
put s'en rendre compte au langage des journaux de tous les partis.
Si réservé qu'il fût par tempérament et par situation, le _Journal
des Débats_ s'exprima avec une véhémence inaccoutumée et invoqua
les déclarations faites à la tribune, le 2 juillet 1846, par M.
Guizot, pour y trouver une garantie que «le droit ne serait pas
abandonné». Les radicaux de la _Réforme_ et du _National_ adressèrent
«à la démocratie européenne» un manifeste où ils maudissaient en
style lamennaisien les rois bourreaux. Le _Siècle_, organe de la
gauche dynastique, reprenant les déclamations de 1831, proclama
que les traités de 1815 n'existaient plus; «la France ne peut que
s'en réjouir», disait-il, et il mettait en demeure le gouvernement
d'agir en conséquence. Quant au _Constitutionnel_, sous la direction
de M. Thiers, il vit surtout, dans cet événement, le parti qu'on
en pouvait tirer pour battre en brèche le ministère et ranimer
contre les mariages espagnols une opposition qui, précisément à
cette époque, vers la fin d'octobre et au commencement de novembre,
menaçait de s'éteindre. «Nous avions cessé, disait-il le 20
novembre, de prendre part à la triste polémique qui se poursuit
au sujet de la rupture de l'entente cordiale. Nous espérions que
les événements ne justifieraient pas aussitôt, aussi cruellement,
nos prévisions... Jamais notre gouvernement n'a été plus rudement
châtié d'avoir rompu sans motif ses alliances véritables et
aspiré, sous le nom de conservateur, à prendre rang parmi les
cabinets ennemis de la révolution.» Il montrait, dans ce qui venait
d'arriver, «l'humiliation la plus sanglante qui nous eût encore été
infligée». Ce même journal ajoutait, le lendemain: «Nos ministres
sont placés, en Europe, entre deux hostilités (celle des trois cours
et celle de l'Angleterre), sans savoir au juste laquelle des deux
ils parviendront à fléchir et à quel prix ils feront cesser leur
isolement... À droite, à gauche, la défiance ou l'éloignement...
Voilà où la grande habileté de nos hommes d'État a mené les affaires
de la France!» De plus, toutes nos feuilles de gauche, sur la foi
des journaux de lord Palmerston, insinuaient que Louis-Philippe
était au fond le complice des trois cours, qu'il avait été averti
d'avance de leur dessein, et qu'il leur avait promis secrètement son
acquiescement.
La perspicacité des ennemis du cabinet français n'était pas en
défaut, quand ils croyaient ce dernier fort embarrassé de l'incident
de Cracovie. Étant donnée la direction imprimée à sa politique
par suite des mariages espagnols, il ne pouvait lui arriver un
contretemps plus déplaisant. «Cracovie est une détestable affaire»,
disait M. Guizot[350]. Il se tourna tout de suite vers Londres, et
fit demander à lord Palmerston «quelle conduite il se proposait de
tenir dans cette circonstance, et s'il était disposé à s'entendre
avec nous[351]». Notre ministre avait-il beaucoup d'espoir d'une
réponse favorable? En tout cas, il lui plaisait de prendre
cette initiative. «Bonne occasion de rapprochement, si on veut,
écrivait-il; témoignage éclatant de notre bonne disposition, à nous,
si, à Londres, l'humeur prévaut[352].» Le _Journal des Débats_ appuya
la démarche de notre diplomatie par un appel chaleureux à l'opinion
anglaise. «Il n'y a, disait-il, que deux causes en ce monde: celle
de la force, dont les trois cours du Nord viennent de se déclarer
les organes, et celle du droit, qui n'a de représentants capables
de se faire craindre que l'Angleterre et la France réunies!» Lord
Palmerston fut heureux de nous voir nous adresser à lui, non parce
qu'il trouvait là un moyen de rétablir l'entente au moins sur un
point, mais au contraire parce que c'était une occasion pour lui
de nous faire sentir son mauvais vouloir[353]. Il répondit que ses
représentations aux trois cours étaient déjà préparées et approuvées,
qu'elles allaient partir, et que lord Normanby serait chargé
ultérieurement d'en remettre une copie au cabinet français. Comme
l'observait M. Guizot, «on communiquait au lieu de se concerter,
et l'on communiquait après au lieu d'avant[354]». Lord Palmerston
s'empressa en effet d'envoyer, le 23 novembre, aux trois cours,
une protestation séparée. À vrai dire, ce n'était même pas une
protestation: pour ménager davantage les puissances, il feignait
d'ignorer que l'annexion de Cracovie fût déjà un fait accompli; il
supposait que ce n'était encore qu'un projet, et, alors, montrant
en quoi l'exécution de cette mesure serait contraire aux traités
de Vienne, il exprimait l'espoir qu'on y renoncerait. Le ministre
anglais fit en même temps connaître au public, par le _Morning
Chronicle_, qu'il avait dû repousser l'idée d'une protestation
commune avec la France, parce que celle-ci, ayant violé le traité
d'Utrecht, ne pouvait être admise à se plaindre de la violation du
traité de Vienne. Naturellement nos journaux opposants soulignèrent
ce refus; ils prirent plaisir à montrer M. Guizot faisant à
l'Angleterre des avances que celle-ci repoussait avec mépris, et
attirant ainsi à notre pays «le plus grand affront, disait le
_National_, qui lui eût jamais été infligé».
[Note 350: Lettre inédite à M. de Flahault, en date du 25 novembre
1846.]
[Note 351: Dépêche à M. de Jarnac, du 19 novembre 1846.]
[Note 352: Lettre inédite à M. de Flahault, en date du 25 novembre
1846.]
[Note 353: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 430.]
[Note 354: Lettre précitée à M. de Flahault.]
Y aurait-il eu chance de faire reculer les trois cours, si
l'Angleterre et la France avaient agi de concert? C'était fort
douteux, car, ni à Londres, ni à Paris, on n'eût voulu risquer une
guerre pour un pareil sujet[355]. Mais, en tout cas, avec l'attitude
prise par Palmerston, M. Guizot n'avait plus aucun espoir de rien
faire d'efficace pour la Pologne. Il devait dès lors n'avoir qu'un
souci: calculer son langage de façon à donner quelque satisfaction
à l'opinion française, sans cependant s'aliéner les trois cours et
les rejeter du côté de l'Angleterre. La dépêche qu'il adressa, le
3 décembre, à ses ambassadeurs près les cours de Vienne, de Berlin
et de Saint-Pétersbourg, fut rédigée sous l'empire de cette double
préoccupation. Après avoir réfuté les arguments invoqués à l'appui de
l'annexion, notre ministre concluait en ces termes: «Le gouvernement
du Roi ne fait donc qu'user d'un droit évident, et en même temps il
accomplit un devoir impérieux, en protestant solennellement contre la
suppression de la république de Cracovie, acte positivement contraire
à la lettre comme au sens du traité de Vienne du 9 juin 1815. Après
les longues et redoutables agitations qui ont si profondément ébranlé
l'Europe, c'est par le respect des traités et de tous les droits
qu'ils consacrent, que l'ordre européen s'est fondé et se maintient.
Aucune puissance ne peut s'en affranchir, sans en affranchir en
même temps les autres. La France n'a point oublié quels douloureux
sacrifices lui ont imposés les traités de 1815; elle pourrait se
réjouir d'un acte qui l'autoriserait, par une juste réciprocité, à
ne consulter désormais que le calcul prévoyant de ses intérêts, et
c'est elle qui rappelle à l'observation fidèle de ces traités les
puissances qui en ont recueilli les principaux avantages!»
[Note 355: Lord Palmerston écrivait, à l'un de ses confidents, le 19
novembre 1846: «La vérité est que, même en bons termes, la France et
l'Angleterre n'auraient eu aucun moyen d'action sur ce point; elles
n'auraient pu prévenir la chose que par une menace de guerre, et les
trois puissances savaient bien que nous n'y aurions pas recouru pour
Cracovie.» (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 270.)]
Beau langage sans doute, plus digne et plus ferme que celui de la
dépêche de lord Palmerston: mais chacun sentait que derrière ces mots
il n'y avait aucune intention d'agir. «C'est tout ce qu'on pouvait
dire, écrivait de Rome un de nos jeunes diplomates, du moment où l'on
ne voulait rien dire; il y a même des hardiesses au conditionnel;
le conditionnel est une bien belle invention[356].» Le gouvernement
français s'appliqua d'ailleurs à faire bien comprendre à Vienne
qu'il parlait surtout pour l'opinion de Paris. D'avance, afin de
préparer le gouvernement autrichien, M. Guizot avait écrit à M. de
Flahault: «Notre public est très animé; faites en sorte qu'on nous
sache gré de notre modération, en ne s'étonnant pas de notre franche
et ferme protestation quand elle vous arrivera[357].» La dépêche
une fois envoyée, notre ministre donnait cette assurance au comte
Apponyi: «Si le prince de Metternich persiste dans l'attitude qu'il
a prise dans la question espagnole, je l'appuierai dans l'affaire de
Cracovie, autant que ma position me le permet[358].» Le Roi ne tenait
pas un autre langage: «Le chancelier doit bien sentir, disait-il à
l'ambassadeur d'Autriche, qu'on ne pouvait faire moins. Après tout,
ce ne sont que des paroles qui ne font de mal à personne. Informez
le prince que j'ai parlé aux orateurs de la Chambre qui pourraient
être tentés de traiter des affaires de Cracovie. Je m'engage à les
styler[359].» De son côté, à Vienne, lord Ponsonby, loin d'appuyer
les représentations de son ministre, n'hésitait pas, pour se rendre
agréable à M. de Metternich, à «donner la Pologne à tous les
diables[360]». Quant à lord Palmerston, il se faisait honneur auprès
des cabinets allemands du refus qu'il avait opposé à notre offre
d'action commune[361].
[Note 356: Lettre inédite du prince Albert de Broglie, alors premier
secrétaire à l'ambassade de Rome.]
[Note 357: Lettre inédite du 25 novembre 1846.]
[Note 358: Dépêche de M. d'Arnim, ministre de Prusse, en date du 22
décembre 1846. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t.
II, p. 644.)]
[Note 359: Dépêche de M. de Brignole, ministre de Sardaigne, en date
des 5 et 26 décembre 1846. (_Ibid._)]
[Note 360: Lettre inédite de M. de Flahault à M. Guizot, du 22
janvier 1847.]
[Note 361: Lettre inédite du marquis de Dalmatie à M. Guizot, du 23
décembre 1846.]
De protestations ainsi faites et ainsi commentées, les cabinets de
Vienne, de Berlin et de Saint-Pétersbourg n'avaient pas à s'émouvoir.
Après avoir écouté la lecture de la dépêche de M. Guizot, M. de
Metternich voulut bien déclarer à M. de Flahault «qu'il sentait tous
les embarras que cette affaire devait causer au ministre français,
et que c'était le seul regret qu'elle lui inspirât[362]». Il ajouta
qu'il était «très content» de cette dépêche et loua fort «le talent
remarquable» avec lequel elle était rédigée[363]. Il se borna à une
réplique de forme, dans laquelle il constata le désaccord sans en
paraître surpris ni choqué, et maintint le droit des puissances sans
pousser plus loin la controverse[364].
[Note 362: Lettre inédite de M. de Flahault à M. Guizot, du 13
décembre 1846.]
[Note 363: Dépêche de M. de Brignole, du 12 décembre 1846.
(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 644.)]
[Note 364: Dépêche du 4 janvier 1847, et lettre confidentielle du
même jour. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 359 à 363.)]
Les trois cours avaient donc habilement choisi leur moment, et
elles se félicitaient du succès de leur entreprise. Elles avaient
supprimé, à côté de leurs frontières, un foyer d'agitation gênant,
sinon dangereux, et surtout, par la prompte vigueur de leur action,
par la visible impuissance des États libéraux, elles croyaient avoir
rendu à la politique réactionnaire, en Europe, un prestige que
cette politique n'avait plus depuis quelque temps. «La suppression
de l'État de Cracovie, disait M. de Metternich dans une sorte de
mémoire rédigé à la fin de 1846, a fourni au parti ennemi de l'ordre
la preuve palpable que les trois monarques ne s'étaient pas encore
résignés à mettre bas les armes devant la révolution victorieuse.
Celle-ci a dû se sentir compromise par ce fait. Dans plus d'un
pays, ses adeptes ont jugé convenable d'ajourner à de meilleurs
temps l'exécution de leurs projets subversifs.» Le chancelier se
persuadait qu'il en était ainsi en Suisse et en Italie: il montrait
les agitateurs de ces pays désabusés de l'espoir qu'ils avaient
fondé sur la France, et convaincus désormais que Louis-Philippe,
désireux de «se ménager le bon vouloir des puissances du Nord», ne
contrarierait pas l'action de ces puissances[365]. Les événements
devaient prouver qu'il y avait là beaucoup d'illusion. La révolution
n'était pas aussi intimidée qu'on l'imaginait à Vienne. En réalité,
le chancelier avait plus satisfait son amour-propre du moment qu'il
n'avait servi d'une façon durable sa politique. Par un certain côté
même, n'avait-il pas nui à cette politique? Pour résister à la
poussée révolutionnaire qui le menaçait sur tant de points, il avait
grand besoin du concours de la France. M. Guizot était précisément en
train de se rapprocher de lui. Seulement, il y éprouvait une grande
difficulté venant des préventions, peu raisonnables, mais très vives,
du public français contre une alliance d'apparence illibérale. Tout
dans l'affaire de Cracovie,--le sans-gêne provocant avec lequel
avaient agi les trois cours, comme l'embarras trop manifeste que la
France avait éprouvé à les contredire,--était fait pour accroître,
exaspérer ces préventions, leur fournir des arguments plausibles, et
par suite entraver, retarder l'évolution tentée par notre diplomatie.
Le _Journal des Débats_ lui-même n'était-il pas amené à protester,
le 7 décembre, que «la France ne serait jamais réduite à chercher
ses alliés parmi les ennemis de la liberté et les oppresseurs de
la Pologne»? M. Guizot signalait aux cabinets allemands, sans les
convaincre, il est vrai, cette conséquence de leur conduite. «Que
veut-on surtout à Vienne? avait-il écrit dès le premier moment à M.
de Flahault; réprimer les passions révolutionnaires. Par ce qu'on
vient de faire à Cracovie, on les excite violemment et on énerve
entre nos mains les moyens de les combattre... Je ne puis apprécier
d'ici les avantages locaux, autrichiens, qu'on se promet de cette
mesure. Mais, à coup sûr, les inconvénients généraux, européens, sont
immenses.» Il disait encore, un peu plus tard, dans une lettre au
ministre de France à Berlin: «On a fait ainsi, chez nous et partout,
beaucoup de mal à la bonne politique, à la politique d'ordre, de
conservation... Je la maintiendrai toujours; mais on nous condamne,
pour la maintenir, à de rudes combats, et l'on donne ici aux passions
révolutionnaires des armes plus fortes, si je ne me trompe, que
celles qu'on leur enlève à Cracovie[366].»
[Note 365: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 298 à 303.]
[Note 366: Lettres inédites du 25 novembre et du 5 décembre 1846.]