LES SUITES DES MARIAGES ESPAGNOLS.

(Octobre 1846-avril 1847.)

I. M. Guizot est fier, mais un peu ému de son succès. Lord

Palmerston cherche à se venger. Ses récriminations contre le

gouvernement français. Ses menées en Espagne. Ses efforts pour

attirer à lui les trois puissances continentales. Il échoue

auprès de l'Autriche et de la Russie. Attitude plus incertaine

de la Prusse.--II. Les trois cours de l'Est profitent de la

division de la France et de l'Angleterre pour incorporer

Cracovie à l'Autriche. Émotion très vive en France. Lord

Palmerston repousse notre proposition d'une action commune.

Protestations séparées des cabinets de Londres et de Paris. Les

trois cours peuvent ne pas s'en inquiéter. En quoi l'Autriche

n'avait pas compris son véritable intérêt.--III. M. Thiers se

concerte avec lord Palmerston. Sa correspondance avec Panizzi

et ses rapports avec lord Normanby. M. Greville vient à Paris

pour préparer un rapprochement entre l'Angleterre et la France.

M. Thiers, dans ses conversations avec M. Greville et ses

lettres à Panizzi, excite le cabinet britannique à pousser

la lutte à outrance.--IV. Ouverture de la session française.

Discussion à la Chambre des pairs. Le duc de Broglie et M.

Guizot.--V. Langage conciliant au parlement britannique. M.

Thiers s'en plaint. La publication des documents diplomatiques

anglais rallume la bataille.--VI. L'adresse à la Chambre

des députés. Hésitation de M. Thiers à engager le combat.

Son discours. Réponse de M. Guizot. Forte majorité pour le

ministère. Impression produite par ce vote en France et en

Angleterre.--VII. Querelle de lord Normanby et de M. Guizot.

Lord Normanby est soutenu par lord Palmerston. Incident du bal.

Lord Normanby, blâmé même en Angleterre, est obligé de faire

des avances pour une réconciliation. Cette réconciliation a

lieu par l'entremise du comte Apponyi. Dépit de l'ambassadeur

anglais.--VIII. Nouveaux efforts de lord Palmerston pour obtenir

quelque démarche des trois puissances continentales. Malgré les

efforts de lord Ponsonby, M. de Metternich refuse de se laisser

entraîner. La Prusse est plus incertaine, mais, intimidée par

notre ferme langage et retenue par l'Autriche, elle ne se

sépare pas de cette dernière. La Russie est en coquetterie

avec la France.--IX. Conclusion: comment convient-il de juger

aujourd'hui la politique des mariages espagnols?

I

La célébration du mariage de la reine Isabelle avec le duc de Cadix

et de celui de l'Infante avec le duc de Montpensier avait consommé

la victoire de la politique française à Madrid. M. Guizot en était

à la fois fier et un peu ému. «Soyez sûre que j'ai fait une grande

et belle chose, écrivait-il à une de ses amies. J'aurais autant aimé

n'avoir pas à la faire, car elle ne sera point gratuite. Mais il

n'y avait pas moyen; il fallait choisir entre un grand succès ou un

grand échec, entre la défaite et le prix de la victoire. Je n'ai pas

hésité. L'événement s'est accompli admirablement, comme un programme

de fête, sans que tout le bruit, toutes les attaques, toutes les

menaces, toutes les menées du dehors aient réussi à le déranger dans

un détail ou à le retarder d'un jour... Je reste avec un lourd

fardeau sur les épaules, mais en bonne position pour le porter...

Nous continuerons de grandir en Europe, de grandir sans nous

remuer, et personne ne touchera à nous. Je n'ai jamais eu plus de

confiance... Lord Palmerston a compté sur quatre choses: 1º que nous

reculerions; 2º qu'il y aurait une forte opposition dans les Cortès;

3º qu'il y aurait des insurrections; 4º qu'il aurait l'adhésion des

cours du continent. Quatre mécomptes. Le dernier lui est très amer.

En 1840, pour la misérable question d'Égypte, l'Angleterre a eu la

victoire en Europe. En 1846, sur la grande question d'Espagne, elle

est battue et elle est seule. Ce n'est pas seulement parce que nous

avons bien joué cette partie-ci; c'est le fruit de six ans de bonne

politique: elle nous fait pardonner notre succès, même par les cours

qui ne nous aiment pas[325].»

[Note 325: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 244.]

La bataille gagnée, M. Guizot ne demandait qu'à déposer les armes.

Il était prêt à faire tout le possible pour dissiper les ombrages

de l'Angleterre et atténuer son dépit. Ce fut ainsi que, dès les

premiers jours de novembre, le duc de Montpensier et sa jeune

femme étaient de retour en France, où ils devaient avoir leur

établissement; on voulait montrer par là que, conformément aux

assurances données par notre diplomatie, «c'était la France qui

gagnait une princesse, et non l'Espagne qui gagnait un prince[326]».

Le gouvernement français se fût prêté avec empressement à toute

autre démarche pouvant consoler l'amour-propre britannique sans

compromettre notre dignité. Le Roi laissait même voir sous ce

rapport des dispositions si conciliantes qu'on eût été plutôt obligé

de le retenir[327]. Mais tant que lord Palmerston était le maître

à Londres, il ne pouvait être question de rapprochement. Toute

l'activité que cet homme d'État avait dépensée naguère, sans succès,

pour empêcher le mariage, il l'employait désormais à chercher une

vengeance.

[Note 326: Dépêche de lord Normanby à lord Palmerston, du 1er

septembre 1846.--Voir aussi lettre de Palmerston à Bulwer, du 16

septembre. (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 249.)]

[Note 327: Voir notamment certaines ouvertures faites par des

personnages qu'on pouvait supposer être plus ou moins autorisés par

Louis-Philippe. (_The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 425,

430, 431, et t. III, p. 5.)]

C'est à cet esprit de vengeance qu'il obéissait en poursuivant sur

un ton de plus en plus âpre, dans les dépêches destinées à être

communiquées à M. Guizot, ses récriminations rétrospectives sur la

conduite du gouvernement français. Plus l'argument était blessant,

plus il semblait lui plaire. Vainement, à Paris, désirait-on mettre

fin à cette dispute[328], Palmerston revenait sans cesse à la

charge, forçant ainsi le ministre français à lui répondre[329].

Il ne se contentait pas de prendre M. Guizot à partie; il mettait

personnellement en cause Louis-Philippe[330]. Celui-ci en était fort

blessé. Peu importait à lord Palmerston. «Je n'ai pas l'ambition,

écrivait-il à lord Normanby, d'être le bien-aimé d'aucun souverain

français, et je ne crains pas une désaffection fondée sur la

conviction que je suis un bon Anglais, que je pénètre et ferai mon

possible pour traverser tous les projets des pouvoirs hostiles

aux intérêts de mon pays[331].» Une révolution ne lui paraissait

pas un châtiment trop sévère pour l'échec fait à sa politique.

«Louis-Philippe, disait-il, devrait bien voir que le mariage espagnol

peut lui coûter son trône[332].» Ces violences et ces menaces

n'étaient pas seulement l'effet d'un ressentiment qui ne pouvait se

contenir: elles avaient aussi leur part de calcul. Par ce moyen,

Palmerston se flattait d'effrayer le Roi et de l'amener à sacrifier

son ministère. Il savait d'ailleurs pouvoir compter sur le concours

de notre presse opposante qui, toujours fidèle à le servir, affectait

de s'alarmer grandement de l'irritation de l'Angleterre et répétait

chaque jour que tout apaisement serait impossible tant que M. Guizot

resterait au pouvoir.

[Note 328: «Je demande à Dieu, écrivait M. Désages à M. de Jarnac, de

mettre le signet à cette polémique où nous reconnaissons tous qu'il

y a inconvénient même à avoir trop raison et à trop le démontrer.»

(Lettre inédite du 5 novembre 1846.)]

[Note 329: Dépêches de lord Palmerston, en date du 31 octobre 1846;

de M. Guizot, en date du 29 novembre 1846; de Palmerston, en date du

8 janvier 1847; de M. Guizot, en date du 22 janvier.]

[Note 330: Que ne pouvait-on pas attendre de l'homme d'État qui

écrivait à Bulwer, le 15 octobre 1846, que Louis-Philippe était un

«_pick-pocket_ découvert»? (BULWER, _The Life of Palmerston_, t.

III, p. 260.)--Le _Times_, vers la même époque, accusait le roi des

Français d'avoir «filouté à l'Espagne l'Infante et son héritage».]

[Note 331: Lettre du 7 décembre 1846. (BULWER, t. III, p. 276.)]

[Note 332: _Leaves from the diary of Henry Greville_, p. 174.]

C'était encore le désir de se venger de la France qui dictait

la conduite de lord Palmerston en Espagne. Tandis que notre

gouvernement, préoccupé de ne fournir aucun prétexte aux accusations

de prépotence et d'ingérence, évitait toute immixtion dans les

affaires intérieures de la Péninsule et, pour mieux marquer sa

réserve, faisait prendre un congé à son ambassadeur, lord Palmerston

travaillait plus ardemment et plus ouvertement que jamais à rétablir

à Madrid l'influence anglaise et à évincer l'influence française;

seulement il avait quelque peu modifié sa tactique; convaincu par

ses premiers échecs de l'impossibilité d'enlever la place d'assaut,

il s'était décidé à entreprendre pour ainsi dire un siège régulier.

«Je suis, comme vous, écrivait-il à Bulwer le 15 octobre, tout à fait

d'avis que notre politique doit maintenant tendre à former un parti

anglais en Espagne. Cela aurait dû être toujours notre politique, et

si le dernier cabinet avait seulement maintenu le parti anglais que

nous lui avions légué, toutes ces intrigues françaises n'auraient

jamais réussi. C'est maintenant à nous de réparer cette faute; et si

Isabelle a des enfants, nous pouvons encore venir à bout d'arracher

l'Espagne à l'étreinte du _constrictor_ français.» On verra plus

tard à quel triste et honteux état ces menées devaient conduire la

Péninsule. Pour le moment, Palmerston en était à tâtonner, prêt à

mettre la main dans les intrigues de tous les partis[333], se remuant

pour faire rentrer à Madrid Espartero et Olozaga, témoignant le désir

de mettre dans son jeu le mari de la Reine, ce François d'Assise

que naguère il traitait avec tant de mépris, et essayant de lier

partie avec le fils de don Carlos, le comte de Montemolin, auquel il

découvrait toutes sortes de qualités et qu'il voulait marier à une

soeur du Roi. Ce dernier projet se rattachait à tout un plan conçu en

vue de rétablir la loi salique en Espagne. La première conséquence de

ce rétablissement aurait dû être de déposséder Isabelle au profit de

don Carlos: mais Palmerston croyait pouvoir prendre du principe ce

qui servait ses rancunes, et laisser le reste de côté. D'après son

système, la succession à la couronne devait être réglée dans l'ordre

suivant: d'abord les enfants mâles d'Isabelle; à leur défaut, ceux

que François d'Assise aurait d'un autre mariage; puis ceux d'Enrique

son frère; enfin ceux de Montemolin[334]. Cette façon de créer un

ordre d'hérédité absolument arbitraire, sans autre raison d'être que

d'exclure les descendants de l'Infante, ne pouvait pas supporter

un moment la discussion, et, outre-Manche, les esprits sensés se

refusaient à le prendre au sérieux[335]; mais, sous l'empire de sa

passion, le secrétaire d'État avait perdu le sens de ce qui était

possible et de ce qui ne l'était pas.

[Note 333: Voir les lettres que Palmerston écrivait à Bulwer, les

15 octobre, 15, 19 et 26 novembre 1846. (BULWER, _The Life of

Palmerston_, t. III, p. 259 à 263.)]

[Note 334: _Ibid._, p. 263.]

[Note 335: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 14.]

En même temps qu'il continuait ses disputes avec le cabinet de

Paris et ses intrigues en Espagne, lord Palmerston s'efforçait

toujours de renouer en Europe une sorte de coalition contre la

France. Ce qu'il demandait maintenant aux puissances, ce n'était

plus de protester contre le mariage du duc de Montpensier et de

l'Infante, puisque le fait était accompli; c'était de déclarer,

toujours par application du traité d'Utrecht, les enfants à naître

de ce mariage inhabiles à succéder au trône d'Espagne. Pourquoi une

telle déclaration coûterait-elle beaucoup à des cours qui, n'ayant

jamais admis l'hérédité féminine, ne reconnaissaient aucun droit à

l'Infante? Ne jugeraient-elles pas de leur intérêt de faire ainsi

une première brèche à l'ordre de succession établi par le testament

de Ferdinand VII, et ne verraient-elles pas là un acheminement vers

le rétablissement de l'hérédité masculine? Lord Palmerston se remit

donc en campagne, avec plus d'ardeur que jamais, à Vienne, à Berlin,

à Saint-Pétersbourg.

À Vienne, pour être assuré d'être servi tout à fait selon ses goûts,

le ministre anglais remplaça l'ambassadeur en fonction, sir Robert

Gordon, qui, en sa qualité de frère de lord Aberdeen, était suspect

de modération, par lord Ponsonby, qui en 1840, à Constantinople,

avait fait ses preuves contre la France. À peine arrivé à son poste,

vers le milieu d'octobre 1846, le nouvel ambassadeur n'épargna ni

caresses ni promesses pour gagner M. de Metternich, prêt à tout

lui livrer comme prix du concours qu'il sollicitait. Le chancelier

fut-il sérieusement ébranlé, ou bien jugea-t-il habile de nous faire

croire qu'il l'était? Toujours est-il qu'à cette époque, dans ses

conversations avec M. de Flahault, il se mit à parler de la nouvelle

demande de l'Angleterre comme étant moins déraisonnable que la

première, et fit la remarque que cette puissance, sans être encore

revenue aux vrais principes, tendait par là à s'en rapprocher. Notre

ambassadeur se hâta de signaler à Paris un langage qui lui paraissait

un peu inquiétant. M. Guizot lui répondit, le 14 novembre: «Je vous

invite à user de tous vos moyens pour déjouer le travail anglais...

Je ne demande au prince de Metternich que de rester neutre dans le

différend, de persévérer dans l'attitude qu'il a déjà prise... Je

ne lui demande rien, tandis que l'Angleterre veut l'entraîner à sa

suite. Il saura distinguer, je l'espère, le ministre conservateur et

le ministre brouillon. Il se rappellera que le concours de la France,

son bon vouloir, sa bonne conduite sont nécessaires en Suisse, en

Italie, partout où les vrais intérêts de l'Autriche, de l'Europe,

où les vrais intérêts de la paix du monde sont ou peuvent être en

question. Il me retrouvera partout, toujours, sur cette ligne de

conservation, de politique ferme et tranquille, qui me donne, je

crois, quelques droits à la confiance des cabinets... Vous êtes

appelé à agir sur un terrain qui devient aujourd'hui très important...

Ne perdez pas un moment. Faites-vous redire, faites écrire ici ce

que le prince de Metternich vous a déjà dit formellement, qu'il n'a

pas à se mêler de l'affaire d'Espagne: neutre et inerte, c'est tout

ce qu'il me faut.» Un tel langage était de nature à faire impression

sur le cabinet de Vienne. D'ailleurs, si parfois il ne déplaisait pas

à M. de Metternich de nous inquiéter quelque peu pour nous obliger à

le solliciter, il n'avait au fond nulle envie de faire le jeu de lord

Palmerston, dont il se méfiait, contre M. Guizot, qu'il prisait très

haut. Aussi, en fin de compte, lord Ponsonby ne parvint pas à faire

sortir le gouvernement autrichien du terrain où il s'était placé dès

le début. Le chancelier déclara, une fois de plus, qu'il n'avait pas

à prendre parti entre deux puissances qui se trouvaient en conflit

précisément parce que l'une et l'autre s'étaient écartées des vrais

principes[336].

[Note 336: Lettre inédite de M. Guizot au comte de Flahault, du 9

novembre 1846.]

Lord Palmerston n'eut pas plus de succès à Saint-Pétersbourg.

Vainement y fit-il parvenir des protestations d'amitié, opposa-t-il

la confiance que lui inspirait la loyauté moscovite à la défiance

qu'il ressentait pour la perfidie française[337], le gouvernement du

Czar ne se départit pas de sa neutralité expectante. Le langage que

le chancelier russe, M. de Nesselrode, tenait sur ce sujet à notre

chargé d'affaires, parut à M. Guizot «très bon, plein de sens, de

mesure, et, bien que réservé, plutôt approbatif pour le gouvernement

français[338]». À toutes les propositions successivement apportées

par lord Bloomsfield, ministre d'Angleterre à Saint-Pétersbourg, M.

de Nesselrode se borna à répondre «qu'une protestation contre la

succession de M. le duc de Montpensier et de ses descendants à la

couronne d'Espagne ne ferait qu'affaiblir la position prise par les

trois cours dans la question espagnole; que le gouvernement russe

était décidé à marcher d'accord avec ceux de Vienne et de Berlin;

que ce parti était même tellement arrêté, qu'il ne répondrait plus

désormais aux propositions qui lui seraient faites qu'après s'en être

entendu avec ces gouvernements[339]».

[Note 337: Correspondance inédite entre M. Guizot et le comte de

Flahault, pendant les mois d'octobre et de novembre 1846.--Voir aussi

_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 278 à 280.]

[Note 338: Voir, comme spécimen de ces caresses, la lettre que lord

Palmerston adressera, quelques semaines plus tard, à son représentant

à Saint-Pétersbourg. (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p.

278.)]

[Note 339: Cette réponse, communiquée par M. de Metternich à M. de

Flahault, fut aussitôt transmise par ce dernier à M. Guizot. (Lettre

inédite du 22 novembre 1846.)]

C'était de la Prusse que lord Palmerston espérait le plus. L'opinion

anglaise regardait volontiers cette nation comme l'alliée naturelle

de la Grande-Bretagne. La reine Victoria avait, depuis son mariage,

une partie de son coeur au delà du Rhin. «Pour Palmerston, écrivait

un peu plus tard le duc de Broglie, la Prusse est la seule puissance

vraiment amie; il déteste l'Autriche et la France, se méfie de la

Russie et méprise tout le reste[340].» Sir Robert Peel lui-même

disait au baron de Bunsen: «Au fond, la politique de l'Angleterre

sera toujours allemande et non française[341].» Il semblait qu'on

dût compter sur des sentiments réciproques à Berlin. Vers le milieu

d'octobre, en effet, la diplomatie britannique put croire qu'elle

allait obtenir de ce côté ce qu'on lui refusait à Vienne et à

Saint-Pétersbourg. Le ministre des affaires étrangères de Prusse,

M. de Canitz, consentit à exprimer, d'une façon plus ou moins

explicite, l'avis que les descendants de l'Infante ne pourraient

pas succéder au trône d'Espagne. Seulement, il eut bien soin de

marquer que son gouvernement, non signataire du traité d'Utrecht,

n'entendait s'engager à rien par cette réponse; il ne croyait pas

pouvoir refuser au cabinet de Londres la consultation théorique

que celui-ci lui avait demandée, mais il ne voulait pas s'associer

à sa protestation et faire une déclaration à l'encontre du cabinet

de Paris. Attitude ambiguë dont M. Guizot put dire: «Ce n'est pas

assez pour l'Angleterre, et c'est trop pour nous.» Du reste, cette

réponse donnée, M. de Canitz parut beaucoup plus occupé de l'atténuer

que de l'accentuer, et il en revint bientôt à se modeler sur M. de

Metternich, à déclarer comme lui que, n'ayant pas reconnu Isabelle,

il n'avait pas à discuter les droits de sa soeur[342].

[Note 340: Lettre inédite du 2 août 1847.]

[Note 341: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p.

584.]

[Note 342: Correspondance inédite du marquis de Dalmatie, ministre de

France à Berlin, et de M. Guizot.--Voir aussi HILLEBRAND, _Geschichte

Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 645 à 651.]

D'où venait ce que cette conduite avait d'incertain et d'un peu

contradictoire? C'est qu'il y avait alors, dans les sphères

dirigeantes de la Prusse, comme un double courant. L'un, qui

datait de 1815, était l'esprit de la Sainte-Alliance: haine de la

révolution, goût de l'immobilité, union étroite avec l'Autriche

et habitude de prendre le mot d'ordre auprès de M. de Metternich.

L'autre, qui venait de Frédéric II et devait aboutir à M. de

Bismarck, tendait à l'unité germanique sous l'hégémonie prussienne.

Si la première de ces politiques était celle des ministres et

des bureaux de la chancellerie, la seconde avait pour elle des

personnages considérables, en faveur auprès du Roi, notamment son

ami de jeunesse, le baron de Bunsen, ministre de Prusse à Londres,

tout à fait entré dans le jeu de lord Palmerston, et le comte Henri

d'Arnim, ministre à Paris, dont M. de Metternich nous signalait

souvent l'hostilité contre la France. Ces diplomates voyaient dans

la rupture de l'«entente cordiale» et dans les avances du cabinet de

Londres l'occasion pour la Prusse de former avec l'Angleterre, contre

la France et l'Autriche, l'alliance protestante et libérale. Admis

à écrire directement à leur souverain, ils le conjuraient, avec une

ardeur mêlée d'angoisse, de ne pas faillir à une telle tâche.

Ces deux courants de la politique prussienne se rencontraient,

se mêlaient, se heurtaient dans l'esprit singulièrement complexe

et embrouillé de Frédéric-Guillaume IV. On connaît ce prince[343]

tout ensemble chimérique et pusillanime; imagination ambitieuse et

conscience timide; plein de projets et toujours hésitant; unissant le

goût du changement et le culte de la tradition; rêvant de réformes

et maudissant le libéralisme; détestant dans la France un peuple

révolutionnaire et impie, aimant dans l'Angleterre «la grande

puissance évangélique», mais se méfiant de l'oeuvre perturbatrice

que lord Palmerston voulait entreprendre en Suisse, en Italie, et

sentant le prix du concours que M. Guizot pouvait donner sur ces

divers théâtres à la cause de l'ordre; gardant vivante au fond de son

coeur la passion allemande de 1813, ayant toutes les convoitises de

sa race, et cependant ne se décidant pas, en fait, à rompre avec ses

habitudes de déférence envers l'Autriche. Tel il se montra, en 1846,

dans la situation nouvelle créée par le différend des deux cours

occidentales. Par moments, il paraissait acquis aux grands projets de

Bunsen et d'Arnim, et sur le point de se mettre en mouvement. Mais,

l'instant d'après, à l'idée de se trouver séparé de l'Autriche et de

la Russie, il prenait peur et se hâtait de revenir sur le terrain

où s'étaient établies ces puissances[344]. Notre diplomatie était

quelquefois un peu déroutée par ces démarches contradictoires. «Je

ne comprends rien à la Prusse, écrivait peu après M. Désages. Ce que

je vois de plus clair, c'est que Berlin ne sait pas bien ce qu'il

veut, est tiraillé dans tous les sens, et va comme un navire sans

gouvernail[345].» Après tout, ce n'était pas à la France de s'en

plaindre: cette incertitude de direction empêchait qu'il ne vînt de

ce côté rien de bien dangereux pour elle. Notre gouvernement avait,

du reste, discerné l'influence que M. de Metternich continuait à

exercer sur Frédéric-Guillaume, et, tant que le premier ne passait

pas à l'ennemi, il se sentait rassuré sur le second. Le marquis de

Dalmatie, ministre de France près la cour de Prusse, pouvait écrire

à M. Guizot: «La grande garantie de la sagesse de Berlin, c'est

Vienne[346].»

[Note 343: Voir plus haut, t. IV, p. 311, et t. V, p. 47.]

[Note 344: Sur ce double courant et sur cette incertitude de la

politique prussienne, cf. HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t.

II, p. 645 à 651. Il faut voir avec quelle amertume cet historien

reproche à Frédéric-Guillaume IV d'avoir manqué en cette circonstance

à la mission des Hohenzollern et d'avoir ainsi fait la partie trop

facile au gouvernement français.]

[Note 345: Lettre inédite à M. de Jarnac, en date du 11 février 1847.]

[Note 346: Lettre inédite du 26 octobre 1846.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 52 / 84 题