VIII

À mesure que s'affaiblissait l'espoir, un moment caressé, de voir le

mariage empêché par la seule résistance de l'Espagne, lord Palmerston

jugeait nécessaire de se découvrir davantage et de chercher à peser

directement sur le gouvernement français. Ainsi fut-il amené à

adresser, le 22 septembre, à lord Normanby, qui venait de remplacer

lord Cowley à l'ambassade de Paris, non une «note» formelle, comme

il avait fait avec le gouvernement de Madrid, mais une dépêche dont

lecture devait être donnée et copie laissée à M. Guizot. Ce document

fort étendu commençait par une longue récrimination sur le passé.

Les faits y étaient présentés de telle sorte que le gouvernement

français paraissait avoir profité de la loyauté confiante du

gouvernement britannique pour le tromper par toute une suite de

machinations. Lord Palmerston n'admettait pas que la mention faite

du prince de Cobourg dans ses instructions du 19 juillet nous eût

libérés de nos engagements; il déclarait n'avoir jamais patronné

qu'un candidat, don Enrique, et se défendait d'avoir fait pour le

prince de Cobourg rien qui justifiât les soupçons du cabinet de

Paris, soupçons dont il mettait en doute jusqu'à la sincérité.

Cette intrépidité d'affirmations nous paraît étrange, à nous qui

connaissons aujourd'hui les instructions confidentielles envoyées

à Bulwer. Lord Palmerston ne se faisait pas scrupule de nier ce

qu'il savait être encore secret. Seulement, comme s'il prévoyait

que, d'un moment à l'autre, la fausseté de ses négations pouvait

éclater, il soutenait, en abusant manifestement de ce qu'il y avait

eu d'un peu vague et équivoque dans certaines déclarations de lord

Aberdeen, que le gouvernement anglais s'était toujours considéré

comme parfaitement libre d'appuyer la candidature du prince de

Cobourg. Ainsi aboutissait-il à cette conclusion qu'il aurait eu

le droit de travailler contre nous, tout en étant garanti par nos

promesses contre les moindres représailles de notre part. Après cette

querelle rétrospective, il en venait aux conclusions présentes, qui

consistaient en «des représentations et une protestation formelles»

contre le mariage du duc de Montpensier. Partant de l'idée qu'une

telle «combinaison tendait à lier la politique de l'Espagne et de la

France d'une manière qui serait dangereuse pour d'autres États», il

la dénonçait comme «incompatible avec le respect dû au maintien de

l'équilibre européen», comme «altérant nécessairement les rapports

entre la France et l'Angleterre», et comme «pouvant compromettre

gravement la paix européenne». Il ne s'en tint pas là: il n'hésita

pas à emprunter à la presse progressiste de Madrid l'argument tiré

du traité d'Utrecht et des renonciations faites à cette époque,

déclarant, par cette raison, le mariage de l'Infante avec un prince

français «contraire à la constitution espagnole» et, en tout cas,

les enfants à naître de cette union exclus de la succession à

la couronne d'Espagne[308]. Sans doute il eût suffi d'un peu de

réflexion et d'un simple coup d'oeil sur les précédents, pour se

rendre compte qu'on donnait ainsi au traité une portée à laquelle

personne n'avait jamais songé. Pourvu qu'on assurât la séparation

des deux couronnes, principe dominant du traité d'Utrecht, rien

n'autorisait à étendre indéfiniment les exclusions et les déchéances.

En fait, depuis 1713, de nombreux mariages avaient été contractés

entre les Bourbons de France et ceux d'Espagne. L'Angleterre ni aucun

autre signataire du traité n'avait protesté contre ces mariages,

et les enfants qui en étaient nés n'avaient pas été privés de

leurs droits;--fort heureusement, car, autrement, on n'aurait plus

trouvé, dans les deux pays, un seul prince qui ne fût pas exclu du

trône, chacun d'eux ayant dans ses veines, par suite des mariages

antérieurs, un peu du sang de l'autre branche. Mais c'était le

propre de lord Palmerston, quand il se trouvait engagé dans une

polémique, de faire arme de tout, et de ne pas beaucoup regarder à

la valeur des arguments qu'il employait. Après avoir appuyé de ces

raisons diverses ses «représentations» et sa «protestation» contre

le mariage du duc de Montpensier, le secrétaire d'État terminait

en «exprimant l'espoir fervent que ce projet ne serait pas mis à

exécution». Quelques jours plus tard, le 27 septembre, la reine

Victoria finissait par un voeu semblable la lettre qu'elle écrivait

à la reine des Belges, en réponse à celle de Louis-Philippe[309].

«Ma seule consolation, disait-elle, est que ce projet, ne pouvant

se réaliser sans produire de graves complications et sans exposer

cette famille chérie (il s'agissait de la famille royale de France) à

beaucoup de dangers, elle reculera encore devant l'exécution.» Enfin,

lord Palmerston ayant envoyé, le 28, à Bulwer l'ordre de remettre au

cabinet de Madrid une seconde protestation entièrement fondée sur le

traité d'Utrecht, il la communiquait aussitôt à M. Guizot, comme

pour renouveler et fortifier la mise en demeure déjà contenue dans la

dépêche du 22 septembre.

[Note 308: Le ministre avait été, du reste, devancé dans cette voie

par Bulwer, qui, de son chef, avait invoqué le traité d'Utrecht dans

une note à M. Isturiz, en date du 8 septembre.]

[Note 309: Voir plus haut, p. 237.]

À Londres, on se flattait que ces démarches répétées et pressantes,

appuyées par le langage menaçant de la presse anglaise et par

le langage à dessein alarmiste d'une grande partie de la presse

française, feraient impression sur le cabinet de Paris et

particulièrement sur Louis-Philippe, dont on connaissait l'amour

pour la paix. Le _Times_ et le _Morning Chronicle_ croyaient pouvoir

annoncer la reculade de notre gouvernement. Quant à lord Palmerston,

convaincu que le roi des Français allait lui offrir de retarder le

mariage de son fils jusqu'à ce que la Reine eût des enfants, il

examinait, dans ses lettres à Bulwer, l'accueil qu'il convenait de

faire à une telle proposition; il se montrait disposé à repousser

toute combinaison qui ferait une part quelconque, même conditionnelle

et lointaine, au duc de Montpensier, et prétendait nous imposer

l'exclusion absolue de ce prince[310].

[Note 310: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 248 à 252.

Voir aussi _le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Théodore

MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 207.]

L'attente de lord Palmerston fut complètement trompée. Le

gouvernement français ne parut pas intimidé. Le _Journal des Débats_,

tout en se gardant de riposter sur le même ton aux violences de la

presse britannique, les signalait avec une tristesse dédaigneuse et

affectait de les prendre pour une boutade sans grande conséquence.

Quand vint la protestation du 22 septembre, la feuille ministérielle

ne s'en montra pas plus troublée. «Nous croyons devoir répéter,

disait-elle le 28 septembre, malgré tous les bruits contraires

qu'on pourrait répandre, que les deux mariages se feront à l'époque

désignée, et nous persistons à penser et à dire que les dissentiments

auxquels cette résolution a pu donner lieu, quelque regrettables

qu'ils soient, ne sont point de nature à compromettre les relations

pacifiques des trois gouvernements.» Elle ajoutait, le 3 octobre:

«La France, tout en appréciant à sa juste valeur un dissentiment

qu'elle voit avec un très grand regret, n'en continuera pas moins

à exercer un droit légitime.» Ces déclarations étaient confirmées

avec éclat par le départ du duc de Montpensier, qui se mettait en

route pour l'Espagne, le 28 septembre, avant même que M. Guizot eût

répondu à la communication anglaise du 22. On en fut fort dépité à

Londres. «L'Angleterre, disait le _Times_ du 2 octobre, a protesté

avec fermeté et modération, et l'unique réponse a été le départ de

Montpensier. Si nous avions voulu imposer à Louis-Philippe son chef

de cuisine, nous n'eussions pas été traités avec un silence plus

dédaigneux.» Le _Morning Chronicle_ n'était pas moins amer. Ce fut

seulement le 5 octobre que M. Guizot adressa à Londres une dépêche en

réponse à celle de lord Palmerston: après y avoir longuement réfuté

tous les arguments employés par le ministre anglais, il concluait en

ces termes: «Le gouvernement du Roi ne trouve aux représentations

qui lui sont adressées aucun fondement grave et légitime; il ne

saurait donc les admettre, ni les prendre pour règle de sa conduite.»

Louis-Philippe lui-même, qui ne s'était exposé qu'à contre-coeur

au conflit et à qui lord Palmerston s'était flatté de faire peur,

n'eut aucune tentation de reculer; il ne prenait pas très au sérieux

les menaces anglaises: «Je crois pouvoir affirmer, écrivait-il le 7

octobre au maréchal Soult, qu'il n'y a pas de canon dans tout ceci,

et je dirai même qu'il ne peut pas y en avoir[311].» Il ajoutait,

quelques jours plus tard: «La France n'a qu'à faire le hérisson et à

se recroqueviller: personne n'osera l'attaquer, et le danger passera

tout seul[312].»

[Note 311: _Documents inédits._]

[Note 312: Cité dans une dépêche de M. d'Arnim, ministre de Prusse à

Paris. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p.

647.)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 49 / 84 题