Bien que le choix du duc de Cadix comme époux de la Reine déplût fort
à lord Palmerston, celui-ci s'y résignait faute de trouver aucun
prétexte plausible pour s'y opposer. C'était contre le mariage du duc
de Montpensier avec l'Infante qu'il était résolu à concentrer tous
ses efforts. Sans doute ce mariage était convenu entre les parties,
annoncé pour une date très prochaine; mais, tant qu'il n'était pas
accompli, on pouvait encore chercher à l'empêcher, ou tout au moins
à le retarder. Le ministre anglais décida d'y employer les quelques
semaines qui devaient s'écouler avant qu'on pût procéder à la
célébration. Il se flattait de suppléer à la brièveté du délai par
l'activité et l'énergie de son action.
Ce fut d'abord en Espagne que les obstacles lui parurent les plus
faciles à faire naître. Son ressentiment avait là, dans sir Henri
Bulwer, un instrument dont il pouvait tout attendre. À la première
nouvelle de l'arrangement conclu pour les mariages, Bulwer n'avait
pas caché son intention de ne garder aucun ménagement. «Je vous
déclare solennellement, disait-il à M. Donozo Cortès, que nous
regardons le mariage de l'Infante comme un acte d'hostilité, et
que mon gouvernement n'épargnera rien pour amener en Espagne un
bouleversement complet[304].» Coup sur coup, le 31 août, le 5 et le
8 septembre, il adressa à M. Isturiz des notes où il dénonçait, dans
ce mariage, «l'un des plus graves événements qui pussent survenir en
Europe», déclarait que son accomplissement altérerait les relations
de l'Angleterre avec l'Espagne, et reprochait au gouvernement de
Madrid de faire «de son droit d'indépendance un usage contraire à
l'indépendance réelle du pays». Loin d'envelopper ses démarches du
secret diplomatique, il avait soin que les journaux en parlassent,
et dans des termes faits pour inquiéter le public sur les résolutions
ultérieures du cabinet de Londres. Aux vaisseaux anglais en station
devant Cadix ou Gibraltar, il envoyait ouvertement des courriers qui
paraissaient leur porter des ordres de blocus ou d'hostilité. En
même temps, comme pour réaliser sa menace de «bouleversement», il
excitait, en Espagne, les partis hostiles, apportant dans ce rôle
d'agitateur une passion qui faisait dire de lui au comte Bresson: «Ce
n'est plus le ministre d'une grande cour, c'est un artisan d'émeutes
et de conspirations[305].» Sous cette impulsion, les progressistes
se mirent aussitôt à publier des protestations ou à faire signer des
pétitions contre le mariage du duc de Montpensier. La violence de
leurs journaux semblait un préliminaire de guerre civile. Parmi les
arguments de cette polémique il en est un qui mérite d'être noté, à
cause de l'importance diplomatique qu'on devait chercher plus tard à
lui donner: c'est celui que, dès le 3 septembre, la presse radicale
de Madrid prétendit tirer du traité d'Utrecht, qui avait mis fin à la
guerre de la succession d'Espagne, et des renonciations réciproques
faites alors, d'une part, par Philippe V et ses descendants au trône
de France, de l'autre, par les princes français et leurs descendants
au trône d'Espagne. On soutenait qu'en vertu de ces actes, l'héritier
possible de l'un des trônes ne pouvait épouser l'héritière possible
de l'autre, et qu'en tout cas les enfants issus d'une telle union
seraient déchus, des deux côtés, de leurs droits successoraux.
[Note 304: Ce propos est rapporté par M. Bresson, qui le tenait de M.
Donozo Cortès.]
[Note 305: Lettre inédite de M. Bresson à M. Guizot, du 29 septembre
1846.]
On croit toujours facilement ce que l'on désire. L'agitation
factice provoquée en Espagne par les menées de Bulwer parut à
Londres un puissant mouvement national contre lequel ne pourraient
prévaloir des intrigues de cour. Vers le 8 septembre, les journaux
anglais annonçaient déjà que «le mariage de l'Infante avec le duc
de Montpensier n'aurait jamais lieu, et cela pour des raisons
espagnoles»; ils prédisaient, au cas où l'on voudrait l'imposer,
une «guerre civile longue et sanglante». «La brusque tentative de
M. Bresson, ajoutaient-ils, vient d'allumer en Espagne un incendie
qui ravagera tout le pays, depuis Saint-Sébastien jusqu'à Gibraltar,
et du Portugal à la Méditerranée.» C'était le sentiment, et l'on
peut dire l'espoir de lord Palmerston. Il adressait à Bulwer
ses encouragements: «J'approuve tout ce que vous avez fait, lui
mandait-il le 16 septembre, et je vous dis, comme lord Anglesea aux
Irlandais: _Agitez, agitez, agitez_.» S'il lui recommandait de ne
pas se compromettre ouvertement dans quelque projet d'insurrection,
il l'invitait à «ne pas dissuader» ceux qui voudraient en tenter
une à leurs risques et périls. C'était même de toutes mains qu'il
se montrait prêt à accepter la révolution qui l'eût vengé; il
recommandait à Bulwer de ne pas perdre de vue le concours qu'on
pouvait tirer des carlistes, ou bien il caressait l'espoir de quelque
_pronunciamento_ fait par ce général Narvaez qu'il avait tant de
fois dénoncé comme un oppresseur, mais qu'il supposait être en ce
moment un mécontent[306]. Ce qu'il écrivait secrètement à son agent,
ses journaux le proclamaient tout haut, multipliant sans vergogne
les appels à ces alliés si nouveaux pour eux[307]. «Si Narvaez,
disait le _Times_, veut fournir aux sentiments de l'Espagne les
moyens de se formuler, il pourra conquérir un plus noble titre que
ceux de Blücher ou de Bolivar.» Lord Palmerston ne se contentait
pas d'aider ainsi Bulwer à «bouleverser» la Péninsule; il l'aidait
également à intimider le cabinet de Madrid. Pour confirmer et
fortifier les démarches comminatoires que, de son chef et sans
attendre d'instructions, le ministre d'Angleterre avait déjà faites,
il lui envoyait, le 14 septembre, une note qui devait être remise au
cabinet de Madrid et qui le fut, en effet, le 22. Dans ce document
il était fait, au nom du gouvernement britannique, de «très fortes
remontrances» et une «protestation formelle» contre un mariage
qui «mettait en péril l'indépendance de l'Espagne» et, par suite,
«affectait sérieusement l'équilibre européen». On y exprimait, en
terminant, l'espoir de voir abandonner un projet dont la réalisation
exercerait «la plus fâcheuse influence sur les relations des deux
couronnes anglaise et espagnole». Ajoutons que, dès le 19 septembre,
les journaux de Madrid, en rapport avec la légation britannique,
révélaient au public la démarche que Bulwer avait reçu l'ordre de
faire, s'efforçaient d'y montrer un événement gros de conséquences,
et affirmaient que Louis-Philippe n'oserait pas passer outre.
[Note 306: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 247 à 257.]
[Note 307: Voir entre autres le _Morning Chronicle_ du 19 septembre
1846, et le _Times_ du 24.]
Mais pendant qu'à Londres, sur la foi des premières nouvelles, on
s'attendait à voir l'Espagne elle-même empêcher le mariage, les
événements prenaient dans la Péninsule une direction toute contraire.
Le bruit que les progressistes étaient parvenus un moment à soulever
tombait au bout de peu de temps, sans avoir trouvé d'écho dans le
pays. Les pétitions ne recueillaient qu'un nombre insignifiant
de signatures. La nation demeurait calme, ou, si elle paraissait
disposée à s'émouvoir, c'était de l'injure faite à son indépendance
par l'impérieuse invasion de la diplomatie anglaise dans ses affaires
intérieures. Nulle tentative de guerre civile, nulle démonstration
populaire, et même, dans les Cortès réunies le 14 septembre, nul
symptôme d'une opposition parlementaire sérieuse: le 18 et le 19, le
Sénat et le Congrès adoptèrent, l'un à l'unanimité, l'autre à 159
voix contre une, des adresses de félicitation à la Reine sur les
deux mariages. Le désappointement fut grand à Londres. Les journaux
de lord Palmerston se mirent à invectiver l'«apathie» de l'Espagne.
«Nous devions compter sur les Espagnols eux-mêmes, écrivait le
_Times_, mais l'Espagne a oublié sa force, quoiqu'elle n'ait pas
désappris sa jalousie.» De tels emportements n'aboutissaient qu'à
blesser davantage la fierté castillane, et le gouvernement de Madrid
en était fortifié dans sa résistance. Le 29 septembre, M. Isturiz
répondit, sur un ton très digne et très ferme, à la note anglaise.
«Le gouvernement britannique, dit-il, qui se montre si jaloux de
l'indépendance de l'Espagne, ne trouvera pas mauvais que l'Espagne
agisse dans la limite des lois internationales, c'est-à-dire
sans nuire aux intérêts des autres gouvernements, comme c'est le
cas relativement à l'affaire en question, à propos de laquelle
l'Angleterre ne peut mettre en avant aucune violation des traités; il
ne trouvera pas mauvais, dis-je, que l'Espagne repousse énergiquement
une protestation qui tend à restreindre son indépendance, et qu'elle
proteste à son tour contre la protestation que révèle cet acte.»
Bulwer en était réduit à constater, dans une nouvelle communication
faite le 3 octobre à M. Isturiz, le complet insuccès de ses
démarches. «Je sais, disait-il avec un dépit non dissimulé, que
les faits ne tarderont pas à mettre fin à la discussion; mais, en
terminant, je ne puis m'empêcher d'exprimer la conviction qu'en dépit
de la grande habileté avec laquelle cette affaire a été conduite par
Votre Excellence, et du peu de talent que j'y ai apporté, les juges
impartiaux remarqueront que ç'a été le lot du ministre anglais de
défendre les vrais intérêts et l'indépendance de l'Espagne contre
Votre Excellence, à qui, en qualité de ministre de Sa Majesté
Catholique, leur défense aurait été plus convenablement confiée.»