Lord Palmerston n'avait donc pas mieux réussi en France qu'en
Espagne. Mais là ne s'était pas borné son effort. C'était dans
l'Europe entière qu'il voulait susciter des obstacles au mariage
du duc de Montpensier. Sa prétention était de mettre les puissances
continentales dans son jeu, de refaire la vieille coalition, de
recommencer 1840. Dès le premier jour, dans ses conversations avec
les ambassadeurs accrédités à Londres, comme dans les dépêches
adressés à ses propres ambassadeurs à Vienne, à Berlin et à
Saint-Pétersbourg, il tâcha de faire partager aux trois cours de
l'Est son «indignation» contre la conduite déloyale du cabinet de
Paris, leur représenta que le mariage du duc de Montpensier avait,
par ses conséquences possibles, une «importance européenne», et leur
demanda formellement de «protester» avec lui contre ce mariage[313].
Ce fut surtout quand il se décida à invoquer le traité d'Utrecht
qu'il crut avoir chance d'obtenir le concours des puissances.
N'était-ce pas leur offrir un terrain où elles devaient se plaire,
que celui des vieux traités sur lesquels était fondé l'équilibre
européen? Il apporta donc plus d'ardeur encore à les presser de
s'unir à l'Angleterre pour proclamer qu'en vertu de ces traités,
les enfants à naître du mariage éventuel du duc de Montpensier avec
l'Infante seraient exclus de la succession au trône d'Espagne[314].
Vers la fin de septembre, les feuilles progressistes de Madrid et les
journaux de gauche de Paris, tous plus ou moins dans la confidence
du ministre anglais, annonçaient qu'il était assuré du concours de
l'Europe.
[Note 313: Voir, entre autres, une lettre du 23 septembre 1846, dans
laquelle M. de Flahault rend compte à M. Guizot d'une dépêche de
l'ambassadeur d'Autriche à Londres, du 12 septembre. Voir aussi les
_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 272.]
[Note 314: _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 277.]
M. Guizot n'était pas, à ce sujet, sans quelque préoccupation.
Il n'ignorait point que M. de Metternich lui en voulait beaucoup
de n'être pas entré dans son «idée» d'un mariage entre le fils
de don Carlos et Isabelle. Il savait aussi qu'à Berlin et à
Saint-Pétersbourg on était, d'une façon générale, fort mal disposé
pour la France de Juillet. Il s'occupa donc aussitôt à contrecarrer
les démarches de la diplomatie britannique. En même temps que par des
entretiens fréquents il agissait sur les ambassadeurs accrédités
à Paris, il munissait ses propres agents au dehors de tout ce qui
pouvait leur servir à réfuter les accusations anglaises[315].
N'hésitant pas à élargir la question, il rappelait que «ses principes
et ses actes aboutissaient tous au maintien du _statu quo_ et du
système conservatif»; il déclarait «qu'il n'abandonnerait jamais
cette ligne, et que les puissances pouvaient compter sur lui en
Italie, en Suisse, et au besoin en Allemagne»; il présentait, au
contraire, la politique de lord Palmerston comme menaçante pour les
intérêts conservateurs en Europe, et il pressait les puissances
de «se joindre à la France pour faire face à ce danger[316]». De
tels arguments étaient de nature à faire impression, d'autant que,
sur divers théâtres, se produisaient alors des événements fort
inquiétants pour les hommes d'État de la vieille Europe: en Italie,
l'avènement de Pie IX venait de donner le signal d'un mouvement
réformateur et national dont on ne pouvait calculer la portée; en
Suisse, la guerre civile paraissait imminente entre les radicaux,
qui rêvaient de faire de ce petit pays la forteresse centrale de la
révolution en Europe, et les cantons conservateurs, menacés dans leur
indépendance[317].
[Note 315: Correspondance inédite de M. Guizot et de M. de Flahault,
ambassadeur de France à Vienne.]
[Note 316: Dépêches d'Arnim, ministre de Prusse à Paris, en date
des 13 et 14 octobre 1846. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,
1830-1848, t. II, p. 645.)]
[Note 317: J'aurai l'occasion plus tard de revenir avec détail sur
les événements de Suisse et d'Italie.]
Étant donnés l'éloignement de la Russie et l'état alors un peu
subalterne de la politique prussienne, la clef de la situation se
trouvait à Vienne. Le premier sentiment de M. de Metternich fut une
certaine satisfaction d'amour-propre de se voir ainsi sollicité
et courtisé par les deux puissances occidentales. La ruine de
l'«entente cordiale» convenait à sa diplomatie et le flattait dans
sa vanité de prophète: n'avait-il pas prédit que cette entente ne
durerait pas, et qu'elle se briserait à l'occasion de l'Espagne?
Toutefois, entre la France et l'Angleterre un refroidissement lui
suffisait; il ne voulait pas d'un conflit violent qui eût dérangé sa
politique, principalement fondée sur le maintien du _statu quo_. Les
protestations impérieuses auxquelles on lui demandait de s'associer
contre un événement déjà annoncé et sur le point de s'accomplir, lui
paraissaient vaines, si elles n'étaient périlleuses et ne servaient
de préface à la guerre[318]; en tout cela il reconnaissait une
politique légère, brouillonne, agitée, téméraire, qui répugnait à ses
habitudes d'esprit. D'ailleurs, le souvenir qu'il avait gardé de 1840
le laissait en défiance à l'endroit de lord Palmerston et lui ôtait
toute envie de se mettre de nouveau à sa remorque. Au contraire, en
dépit de ses préventions d'origine contre la monarchie de Juillet, il
ne pouvait nier la sagesse dont le cabinet de Paris faisait preuve
depuis plusieurs années; il désirait vivement le maintien de M.
Guizot, et avait de l'habileté du roi Louis-Philippe une idée que les
récents événements d'Espagne contribuaient encore à fortifier[319].
Il n'en conclut pas à se mettre tout de suite avec nous, à nous
donner ouvertement raison. Trouvant là une occasion de prendre, à
l'égard des deux puissances qui se disputaient son approbation,
l'attitude prêcheuse, pontifiante, dogmatisante qui était dans
ses goûts, il leur tint un langage qui peut se résumer ainsi: «La
cause de votre querelle, c'est que, malgré nos remontrances et nos
avertissements, vous vous êtes écartés en Espagne des règles de la
légitimité. Si vous n'aviez pas admis la succession féminine, la
difficulté du mariage ne se serait pas produite. Nous ne pouvons
quitter le terrain supérieur et solide où nous avons pris position
dès le premier jour, pour descendre sur celui où vous vous débattez
si péniblement et pour prendre parti entre vous. C'est comme si un
luthérien avait un différend religieux avec un calviniste et venait
demander à un catholique de prononcer entre eux; le catholique
n'aurait pas autre chose à leur dire, si ce n'est: Vous avez tort
tous les deux. Si, un jour, nous jugions à propos de protester, ce
serait non contre les droits des enfants à naître de l'Infante, mais
contre ceux de l'Infante elle-même et, avant tout, contre ceux de
la Reine. Pour le moment, nous ne voyons pas de raison de sortir de
notre réserve. Nous demeurons spectateurs de la confusion où vous
avez amené les affaires de la Péninsule, attendant le moment où vous
serez obligés, pour en sortir, de revenir aux principes dont nous
avons la garde[320].» Cette conclusion était tout ce que voulait
M. Guizot, et la satisfaction qu'il en éprouvait le faisait passer
facilement par-dessus la leçon dont on prétendait l'accompagner.
C'était, au contraire, un échec complet pour lord Palmerston.
Entre les deux ministres, il y avait en effet cette différence que
l'anglais demandait aux puissances d'agir, tandis que le français se
bornait à leur demander de ne rien faire, ce qu'on avait toujours
plus de chance d'obtenir d'elles.
[Note 318: «Il n'y a rien de plus grave pour un gouvernement,
déclarait M. de Metternich, que de dire: Je proteste. Derrière une
protestation, il faut toujours avoir un canon chargé.» (Lettre de M.
de Flahault à M. Guizot, du 5 octobre 1846, _Documents inédits_.)]
[Note 319: M. de Metternich écrivait, après avoir lu les pièces
communiquées par le gouvernement français: «Ce qui ressort avec
évidence de ces pièces, c'est une grande habileté dans la manière de
procéder du roi des Français.» (_Mémoires de Metternich_, t. VII, p.
279.)]
[Note 320: Lettres de M. de Flahault rendant compte à M. Guizot de
ses conversations avec M. de Metternich, en date des 23 septembre,
5, 10 et 16 octobre 1846. (_Documents inédits._) Voir aussi les
dépêches de M. de Metternich à ses agents à Berlin, en date des 6 et
10 octobre 1846. (_Mémoires de Metternich_, t. VII, p. 272 à 281.)]
M. de Metternich ne se borna pas à prendre cette attitude; il
travailla à ce qu'elle fût aussi celle de la Prusse et de la Russie.
Il attachait, en effet, une importance capitale à ce que les trois
cours continuassent à marcher du même pas dans cette affaire. Le
cabinet de Berlin était malveillant pour la France; mais il n'avait
ni le goût ni l'habitude des initiatives promptes et personnelles.
Un peu ahuri des premières communications du gouvernement anglais,
effarouché d'être tant pressé, il déclara ne pouvoir répondre tout
de suite et se tourna vers l'Autriche. «Que pensez-vous des mariages
espagnols? demanda à M. de Metternich le comte d'Arnim, ambassadeur
de Prusse à Vienne.--Je n'en pense rien, absolument rien, répondit
le chancelier; et, de chez vous, vous en écrit-on?--On ne m'exprime
aucune opinion; mais on tient beaucoup à connaître la vôtre.--Eh
bien, vous pouvez dire que nous n'en avons qu'une, c'est que nous ne
nous en mêlerons pas[321].» Et quelques jours plus tard, le prince
de Metternich précisait et développait sa pensée dans de longues
dépêches à ses agents à Berlin. «Ma conviction, concluait-il, est que
les trois cours ne sauraient mieux faire que de demeurer fermes dans
une attitude d'attente raisonnée... Échanger le rôle de spectateur
contre celui d'acteur est un procédé qui mérite toujours une mûre
réflexion, et la prétention de connaître à fond une pièce, avant de
se charger d'un rôle, me semble une prétention très modérée[322].» Ce
conseil fut goûté, et, pour l'instant du moins, le cabinet prussien
parut plus disposé à imiter l'inertie expectante de l'Autriche qu'à
s'associer aux demandes précipitées de lord Palmerston. Il en fut de
même à Saint-Pétersbourg[323].
[Note 321: Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, du 26 septembre
1846. (_Documents inédits._)]
[Note 322: Dépêches des 6 et 10 octobre 1846. (_Mémoires de
Metternich_, t. VII, p. 272 à 281.)]
[Note 323: Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, du 21 octobre 1846.
(_Documents inédits._)]
Vainement donc le chef du _Foreign office_ portait-il ses efforts,
avec une activité infatigable, sur tous les points à la fois,
vainement s'absorbait-il dans cette oeuvre au point de négliger ses
plaisirs les plus chers[324]; nulle part il ne parvenait à susciter
d'obstacles sérieux au mariage de l'Infante. Cependant, les jours
s'écoulaient, et le moment était venu où ce mariage allait passer au
rang des faits accomplis. Le duc de Montpensier, entré en Espagne,
avec le duc d'Aumale, le 2 octobre 1846, fit, le 6, son entrée
solennelle à Madrid. On avait répandu à l'avance toutes sortes de
bruits inquiétants; on avait annoncé des manifestations hostiles
et même des attentats. Rien de pareil ne se produisit. Sur tout le
trajet, pas un cri ennemi; au contraire, un empressement respectueux,
sympathique, de toute la population, qui voyait dans le jeune prince
une solution et une espérance. Le 10 octobre au soir, le mariage
de la Reine d'abord, puis celui de l'Infante, furent célébrés dans
l'intérieur du palais, et le lendemain, suivant l'usage espagnol,
la cérémonie se répéta en grande pompe dans l'église Notre-Dame
d'Atocha, devant une foule immense qui témoignait s'associer à cette
fête.
[Note 324: «J'ai été complètement submergé par la besogne,
écrivait-il à lord Normanby le 27 septembre, et bien que ce soit
septembre, je n'ai pu aller qu'une fois à la chasse aux perdrix.»
(BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 251.)]