Dans cette affaire des mariages, notre gouvernement avait donc contre
lui toute l'Angleterre: avait-il du moins avec lui toute la France?
De ce côté-ci de la Manche, comme de l'autre, les divers partis
s'unissaient-ils pour faire front contre l'étranger? À première vue,
il n'était pas de question où M. Guizot pût se croire plus à l'abri
des critiques de la gauche. En effet, depuis plusieurs années, le
grand grief des opposants, celui qui récemment encore, lors des
élections générales de 1846, fournissait matière à toutes leurs
déclamations, était la prétendue pusillanimité qui empêchait le
gouvernement français de tenir tête à l'Angleterre. Cette défaillance
si souvent dénoncée à l'occasion du droit de visite, de l'indemnité
Pritchard et du traité avec le Maroc, les journaux de gauche avaient
toujours paru s'attendre qu'elle se reproduirait en Espagne, dans
les négociations relatives au mariage de la Reine et de sa soeur.
Tout récemment encore, au mois d'août, un article du _Times_ leur
avait fourni occasion de manifester leur dédaigneuse défiance. Cet
article, contenant une sortie virulente et comminatoire contre notre
prétention d'imposer un mari à la reine Isabelle, semblait conclure à
remettre sur les rangs le prince de Cobourg. Presque toute la presse
de Londres y fit écho, ce qui ne laissa pas que de causer quelque
émoi à Paris. Le _Journal des Débats_ se borna à relever l'attaque,
sans y répondre à fond; son souci évident était de ne pas faire
descendre sur la place publique une discussion qui lui paraissait
être du domaine des chancelleries. Aussitôt tous les journaux de
gauche et de centre gauche, interprétant cette réserve de la feuille
ministérielle comme un manque de courage, dénoncèrent la «reculade»,
la «nouvelle génuflexion» que M. Guizot s'apprêtait à faire «devant
les exigences de lord Palmerston». «Voilà, s'écriaient-ils, l'ère
des humiliations rouverte du côté de l'Espagne[302]!» Telle était la
vivacité de leur émotion, qu'elle durait encore, alors qu'à leur insu
tout était déjà décidé, à Madrid, dans un sens absolument opposé.
C'est le 28 août que les deux mariages furent convenus entre la cour
d'Espagne et M. Bresson: le 31, le _National_ continuait à s'indigner
à la pensée que M. Guizot n'oserait pas «persister dans la politique
formulée si nettement par lui, quatre ans auparavant», et qu'il
«sacrifierait les intérêts séculaires de notre pays». Le 3 septembre,
en même temps que le _Journal des Débats_ annonçait les mariages,
le _Constitutionnel_, qui les ignorait encore, faisait une peinture
méprisante de cette diplomatie française, maladroite, peureuse,
en train d'abandonner à Madrid tout ce qu'elle avait exigé, et il
ajoutait ironiquement que le duc de Montpensier, exclu d'Espagne par
lord Palmerston, allait être réduit à chercher femme en Allemagne.
[Note 302: Voir notamment le _Siècle_ des 9, 10, 13, 18 août, le
_Constitutionnel_ du 13 août, le _National_ des 14 et 16 août, etc.]
En voyant leurs injurieuses prévisions si complètement démenties
par l'événement, quelle pouvait être l'attitude de ces journaux?
Qu'ils reconnussent leur tort et fissent amende honorable, c'eût
été leur demander une vertu peu en usage dans les luttes de partis.
Mais ne devait-on pas s'attendre qu'au moins ils ne blâmassent pas
le gouvernement pour avoir fait le contraire de ce qu'à l'avance
ils venaient de flétrir comme une lâcheté? Au premier moment, sous
le coup de la surprise, ils parurent surtout fort embarrassés.
Reconnaissant que le choix du duc de Cadix était bon, ils insinuèrent
qu'il avait été fait malgré M. Guizot et contre lui; ne pouvant pas
nier que le mariage du duc de Montpensier serait un succès pour la
politique française, ils affectèrent d'en mettre en doute la réalité.
Mais de telles contre-vérités ne pouvaient longtemps se soutenir,
et ces journaux se voyaient acculés à confesser que le ministère
venait de montrer précisément la hardiesse dont on l'avait proclamé
incapable. Plusieurs faisaient déjà, de plus ou moins bonne grâce,
cet aveu qu'ils sentaient d'ailleurs répondre au sentiment général,
même à celui de leurs partisans, quand M. Thiers intervint pour
empêcher ce qu'il regardait comme une grosse faute de tactique.
À ceux de ses amis ou de ses alliés qui se laissaient aller à se
réjouir du succès remporté par la politique française et de l'échec
infligé à la politique anglaise, le chef du centre gauche représenta
vivement qu'ils faisaient fausse route, que le ministre leur donnait
barre sur lui, et qu'ils seraient des niais de ne pas en profiter.
Il leur montra, dans les difficultés créées par l'irritation de lord
Palmerston, une occasion à saisir pour jeter bas M. Guizot. Le jeu de
l'opposition lui paraissait devoir être d'alarmer les intérêts et les
imaginations sur les dangers du conflit, de telle sorte que le Roi
et l'opinion, effrayés, se décidassent à changer de ministère pour
retrouver leur sécurité. Sans doute, c'était le contre-pied de ce que
l'opposition avait dit jusqu'alors; mais il n'y avait pas là de quoi
embarrasser un esprit aussi souple et aussi leste. Sans doute encore,
le patriotisme eût dû lui faire un scrupule de seconder un ministre
étranger qui cherchait à diminuer, à humilier la France; mais nous
avons vu que, depuis assez longtemps déjà, l'ancien président du
conseil du 1er mars avait jugé de son intérêt parlementaire de lier
partie avec l'ancien auteur du traité du 15 juillet 1840[303].
[Note 303: Sur les premiers symptômes de cette alliance de M. Thiers
et de lord Palmerston, voir plus haut, p. 197 et suiv.]
Non content d'agir par ses conversations particulières, M. Thiers
se servit du _Constitutionnel_ pour donner publiquement le signal
et développer le thème de cette nouvelle opposition. Dès le milieu
de septembre, ce journal se mit à exalter l'alliance anglaise et à
déplorer de la voir rompue par le «coup de tête», par la «dangereuse
étourderie» des mariages espagnols. Cette rupture, il l'imputait
au gouvernement français, l'accusant, sur la foi des feuilles
étrangères, d'intrigue, de déloyauté, de brutalité dictatoriale,
vantant par contre la «modération» de lord Palmerston. Il s'efforçait
de grossir ce conflit, et recueillait avec une telle complaisance
toutes les menaces venues du dehors, qu'il paraissait en désirer la
réalisation. Et pour quel avantage, demandait-il, s'était-on ainsi
exposé? Il n'en découvrait pas d'autre que la riche dot de l'Infante;
et il montrait ce gouvernement, naguère si pusillanime quand les
grands intérêts du pays étaient en jeu, devenu téméraire dès qu'il
s'agissait de satisfaire une cupidité dynastique. À cette situation
il ne voyait que deux issues possibles: ou une lutte aboutissant
tôt ou tard à la guerre, ou, ce qui lui paraissait plus probable,
étant donné le tempérament des hommes au pouvoir, quelque nouveau
sacrifice de l'honneur national en vue de racheter les bonnes grâces
de l'Angleterre.
On put se demander un moment si la thèse du _Constitutionnel_
prévaudrait dans la presse d'opposition. Le _Siècle_, qui passait
pour l'organe de M. Odilon Barrot, se montrait réfractaire: non qu'il
fût disposé à louer le cabinet; il s'appliquait à réduire autant
que possible la portée du succès obtenu; mais enfin, il se refusait
à y voir un sujet de blâme et à faire le jeu de lord Palmerston.
Très contrarié de cette note discordante, M. Thiers échangea, à ce
sujet, avec quelques-uns de ses amis qui avaient d'abord encouragé
le _Siècle_, une correspondance assez aigre qui faillit amener
une rupture. Mais le _Siècle_ n'eut pas d'imitateurs. Au bout de
quelques jours, presque toutes les feuilles de gauche et de centre
gauche avaient emboîté le pas derrière le _Constitutionnel_, et
méritaient que le _Journal des Débats_ les qualifiât d'«organes
français du cabinet britannique». M. Thiers était arrivé à ses
fins. De Londres, lord Palmerston, agréablement surpris d'un tel
concours, envoyait à ces journaux ses remerciements; le _Morning
Chronicle_ vantait la haute moralité d'une telle alliance, et le
_Times_ louait, probablement non sans un peu d'ironie méprisante, le
«désintéressement inattendu» de l'opposition française.