IV

Dans sa campagne espagnole, lord Palmerston montrait plus de passion

que d'habileté. En se portant champion des radicaux et en prétendant

imposer don Enrique comme mari de la Reine, il inquiétait et irritait

tous ceux qui dirigeaient alors les affaires de la Péninsule. Rien

ne pouvait contribuer davantage à nous ramener la reine Christine

et le cabinet de Madrid. M. Guizot le comprit. Aussitôt qu'il eut

reçu communication des instructions anglaises du 19 juillet et

du réquisitoire qui y était formulé contre le gouvernement des

«moderados», il en fit part à M. Bresson et eut soin d'ajouter: «Le

parti modéré, la reine Christine ne peuvent se méprendre sur le sens

et la portée politique de la dépêche de lord Palmerston..... C'est

bien le langage du patron des progressistes, d'Espartero, Olozaga,

Mendizabal, etc. Faites en sorte que cette situation soit bien

comprise.»

Sir Henri Bulwer, qui, sur place, se rendait compte de l'énorme

maladresse commise par son ministre[263], le pressa de laisser là

Enrique et de pousser à sa place le prince de Cobourg; il se portait

fort de faire agréer ce dernier comme époux de la Reine, avec la

condition que l'Infante ne serait pas mariée à un prince français.

Lord Palmerston ne voulut rien entendre; une sorte de routine aveugle

ne lui permettait pas de concevoir la politique britannique en

Espagne autrement que liée étroitement à la cause progressiste.

Bulwer, mis en demeure d'obéir à ses instructions, dut s'exécuter.

L'effet fut ce qu'il craignait. «Vos ministres sont-ils fous? lui dit

M. Isturiz, chef du cabinet de Madrid. Ils désirent l'indépendance

de l'Espagne; nous aussi, et nous sommes au pouvoir. Or, au lieu de

s'unir à nous, ils disent en réalité que la première condition d'une

alliance avec eux est que nous capitulions devant ceux qui nous font

opposition. En supposant que je fusse disposé à ce sacrifice, en

serait-il ainsi de la cour, de mes amis politiques, des chefs actuels

de l'armée?» Aussi Bulwer écrivit-il à lord Palmerston, le 14 août:

«Je regrette d'être obligé de dire que toutes les peines que j'ai

prises pour disposer la cour et le président du conseil en faveur

d'un mariage de don Enrique avec la Reine, ont été absolument sans

effet[264].»

[Note 263: Sur les sentiments et les démarches de Bulwer, voir _The

Life of Palmerston_, par BULWER, t. III, p. 193 et suiv., et _The

Life of lord John Russell_, par Spencer WALPOLE, t. II, p. 3.]

[Note 264: Plus tard, après son échec, lord Palmerston regrettera

de n'avoir pas suivi les conseils de Bulwer. «C'est vous qui aviez

raison, lui écrira-t-il le 12 septembre 1846; nous aurions dû tout de

suite et hardiment adopter Cobourg et le faire triompher en bravant

la France.» (_The Life of Palmerston_, par BULWER, t. III, p. 246.)]

Cet état d'esprit de la cour d'Espagne n'échappait pas à M. Bresson,

qui manda, le 8 août, à M. Guizot: «M. Mon (l'un des ministres) m'a

raconté qu'hier soir la Reine mère lui avait dit avec une anxiété

remarquable: «Engage donc Bresson à s'entendre avec moi, pour faire

les deux mariages le plus tôt possible. Les Anglais et la révolution

nous menacent.» Et notre ambassadeur ajoutait le lendemain: «Ou il

ne faut plus croire à rien sur cette terre, ou la reine Christine,

par peur, par calcul ou par affection, nous est entièrement revenue.

Je la quitte à l'instant... Elle se rallie franchement à la pensée

du mariage de la jeune reine avec le duc de Cadix. Elle y prépare,

elle y dispose, elle y rend favorable l'esprit de sa fille.....

Je vous laisse à penser si je l'ai encouragée dans cette voie.»

Seulement Christine mettait à son concours une condition, c'était

la simultanéité des deux mariages, de la Reine avec Cadix et de

l'Infante avec Montpensier. Cela lui paraissait nécessaire pour

«fortifier, relever l'un des mariages par l'autre», pour «contenir

les opposants par l'éclat du rang de notre prince et par la crainte

de la France qui venait derrière lui».

En face de cette exigence, M. Bresson ne laissa pas que d'être

embarrassé. D'une part, il venait d'être réprimandé et menacé de

désaveu pour avoir offert la simultanéité; d'autre part, il était

convaincu que cette concession était légitime et nécessaire.

Dans cette difficulté, il n'osa pas dire tout de suite oui; mais

il se garda de dire non[265], et, se retournant du côté de son

gouvernement, il insista fortement sur la nécessité de céder, et de

céder sans retard, avant que les partis eussent eu l'éveil et se

fussent jetés au travers des négociations pour faire tout échouer.

«Pour moi, écrivait-il à M. Guizot, pour moi qui viens de relire

attentivement vos lettres des 10 décembre 1845, 28 février et 17 mars

1846, qui en ai pesé chaque mot, non seulement je vous considère

comme dégagé, par les premières démarches du cabinet anglais actuel,

des ménagements et obligations auxquels vous pouviez vous croire

tenu envers celui de sir Robert Peel, mais je me considère moi-même

comme placé dans les conditions prévues par ces lettres, et comme

appelé, d'un moment à l'autre, à faire usage des pouvoirs qu'elles me

confèrent, pouvoirs délicats, pouvoirs d'une grande importance dont

je sens toute la gravité et auxquels je ne dois avoir recours qu'en

homme prudent à la fois et ne craignant pas la responsabilité. C'est

ainsi que j'agirai: comptez-y[266].»

[Note 265: «Je n'ai point élevé d'objections, écrivait M. Bresson

le 9 août 1846; j'ai seulement fait observer qu'il y avait des

conditions préliminaires indispensables à régler.»]

[Note 266: Lettres du 9 et du 16 août 1846.]

Si désireux que le gouvernement français se fût montré jusqu'alors

d'éviter la simultanéité des deux mariages, il ne pouvait pas ne pas

être frappé de ce que lui disait M. Bresson. Pour échapper au péril

que lui faisaient courir les intrigues anglaises, il avait besoin

du concours de la reine Christine; s'il refusait à cette dernière

tout ce qu'elle exigeait, ne s'exposait-il pas à ce qu'elle liât

partie avec nos adversaires, comme elle en avait déjà eu plusieurs

fois la velléité? Il recevait d'ailleurs avis que Bulwer poursuivait

ses menées plus activement que jamais, et que M. Isturiz avait avec

lui des entretiens assez suspects. On ajoutait que le parti radical

espagnol, encouragé par le patronage de lord Palmerston, s'agitait

d'une façon menaçante, et qu'il n'était pas prudent de lui laisser

le loisir d'organiser quelque mauvais coup. Dans ces conditions, M.

Guizot jugea qu'on ne pouvait pas refuser plus longtemps à M. Bresson

ce qu'il déclarait être si nécessaire. Le Roi fut plus difficile

à convaincre: malgré tout, il eût désiré s'en tenir toujours aux

déclarations d'Eu. La reine Amélie l'encourageait dans sa résistance.

Ce fut à contre-coeur et après de longues délibérations avec M.

Guizot que Louis-Philippe finit par se rendre à ses instances et

se résigna à laisser faire M. Bresson. Celui-ci fut alors informé

que son gouvernement s'en rapportait à lui pour l'usage à faire,

dans la circonstance particulière, des pouvoirs généraux qui lui

avaient été antérieurement conférés[267]; M. Guizot lui donnait

l'assurance «qu'en tout cas il serait fermement soutenu». Toutefois,

recommandation lui fut faite de stipuler expressément que la

discussion des accords préliminaires précéderait la déclaration et la

célébration du mariage du duc de Montpensier: c'était, dans la pensée

du cabinet de Paris, un dernier moyen qu'il se réservait d'empêcher

une simultanéité tout à fait complète. En dépit de cette restriction,

notre ambassadeur avait enfin la liberté qu'il sollicitait depuis si

longtemps. Il n'était pas homme à hésiter devant l'initiative dont on

lui laissait la responsabilité. Il promit donc à la reine Christine

d'associer les deux mariages.

[Note 267: Sur ce qu'étaient ces pouvoirs, se rappeler notamment la

lettre de M. Guizot, en date du 10 décembre 1845. (V. plus haut, p.

166.)]

Contenter cette princesse, c'était beaucoup; ce n'était pas tout.

Restait une dernière difficulté assez embarrassante, qui était

la répugnance manifestée par la jeune reine pour le mari que la

politique lui destinait; elle enviait la part de sa soeur cadette et

«son beau Montpensier» qu'elle eût voulu prendre pour elle-même; par

comparaison, le duc de Cadix lui paraissait faire médiocre figure, et

elle ne se privait pas de parler de lui en termes peu flatteurs[268].

Dans les lettres qu'il écrivait à M. Guizot, M. Bresson faisait

connaître cet état d'esprit de la Reine; il montrait aussi le fiancé

gauche, timide, se défiant de lui-même et des autres, et par moments

éprouvant plus d'éloignement que d'attrait pour sa fiancée; la Reine

mère et Rianzarès trop souvent insaisissables; le président du

conseil toujours sur le point de nous trahir; la légation anglaise

multipliant les intrigues. «Pesez ces difficultés, ajoutait-il, et

demandez-vous si aucune habileté humaine peut en triompher. À Dieu, à

la Vierge, au hasard, faites honneur du succès à qui vous voudrez, si

nous l'obtenons; car, pour moi, tout en ayant l'oeil partout attentif

et n'épargnant ni soins, ni peines, ni démarches, je reconnais que

cette combinaison d'individualités et de circonstances est au-dessus

des forces et de l'entendement de notre pauvre organisme[269].»

[Note 268: Correspondance de l'envoyé sarde à Madrid. (HILLEBRAND,

_Geschichte Frankreichs_, 1830-1843, t. II, p. 631.)]

[Note 269: Lettre inédite du 22 août 1846.]

En traçant ce tableau un peu assombri, M. Bresson, oubliait qu'il

avait en main, dans ce jeu si embrouillé, une carte qui devait lui

faire gagner la partie: c'était le concours qu'en dépit de son

humeur mobile et fantasque, la reine Christine était décidée à nous

donner, depuis qu'elle avait reçu satisfaction en ce qui touchait

la simultanéité. Elle agit sur sa fille et fit agir par l'Infante.

Cette pression de famille ne fut pas sans effet. Dans la soirée du

27 août, après une scène de larmes avec le duc de Rianzarès, la

jeune reine entra chez sa mère, se jeta dans ses bras et dit _oui_.

Les ministres, aussitôt avisés de cette décision, y acquiescèrent

unanimement. La Reine leur annonça en même temps qu'elle donnait

sa soeur en mariage au duc de Montpensier. L'un des ministres vint

aussitôt réveiller M. Bresson,--il était deux heures du matin,--pour

lui annoncer la grande nouvelle.

Le lendemain, quand il fallut rédiger l'accord relatif au mariage du

duc de Montpensier, la reine Christine demanda que la simultanéité

y fût établie d'une façon absolue. M. Bresson, lié par ses

instructions, s'y refusa, déclarant qu'il annulerait plutôt tout

ce qui venait d'être fait. Devant cette menace, la Reine céda, et

l'on inséra dans l'accord les stipulations suivantes: «La discussion

des capitulations matrimoniales, des articles du contrat et des

questions d'intérêt qui s'y rattachent est réservée; lorsque les

actes définitifs auront été dûment réglés et approuvés par les hautes

parties contractantes, la forme et l'époque de la déclaration de

ce mariage et sa célébration seront déterminées de manière à les

associer, _autant que faire se pourra_, à la déclaration et à la

célébration du mariage de Sa Majesté Catholique avec S. A. R. le

duc de Cadix.» Toujours sous l'empire de la même préoccupation, M.

Bresson obtint, non sans livrer une autre bataille, que le décret

de convocation des Cortès n'annonçât au public que le mariage de la

Reine, sans parler de celui de l'Infante. Pendant ce temps, à Paris,

M. Guizot, faisant part à lord Normanby de ce qui venait d'être

décidé à Madrid, et interrogé par lui sur le point de savoir si les

deux mariages se feraient au même moment, répondait très sincèrement:

«Non, pas au même moment.» Ainsi, jusqu'à la fin, notre gouvernement

espérait éviter une simultanéité tout à fait complète des deux

mariages.

Il fut aussitôt visible que cette dernière résistance de la

diplomatie française produisait un très fâcheux effet à Madrid: elle

blessait nos amis, fournissait une arme à ceux qui rêvaient de crise

ministérielle ou même d'insurrection, et risquait de remettre tout en

question. «C'est seulement par la vertu du fait accompli, disaient

les ministres espagnols, qu'on en imposera à l'esprit de faction», et

ils demandaient avec instance que les deux mariages fussent célébrés

ensemble, le 10 octobre. Ces raisons, transmises aussitôt et appuyées

avec force par M. Bresson, triomphèrent de ce qui restait encore de

répugnance dans l'esprit de Louis-Philippe. Le consentement, qu'il

avait fallu lui arracher, en quelque sorte, morceau par morceau,

était enfin complet, et, le 4 septembre, M. Guizot écrivit par le

télégraphe à son ambassadeur: «Le Roi approuve que le mariage de Mgr

le duc de Montpensier avec l'Infante soit célébré le même jour que

celui de la Reine avec Mgr le duc de Cadix. Vous pouvez rendre public

le fait que vous avez signé, avec M. Isturiz, un engagement pour le

mariage de l'Infante avec le duc de Montpensier.» Le même jour, le

_Journal des Débats_ annonçait le double mariage.

V

À la nouvelle de la décision prise à Madrid, grande fut la colère de

lord Palmerston. Quelle mortification de débuter dans son nouveau

ministère par un pareil échec! Il la sentait d'autant plus que, tout

occupé des menées souterraines par lesquelles il espérait nous ruiner

en Espagne, il ne s'était pas rendu compte du travail qui s'y faisait

contre lui. Oubliant volontairement qu'il avait lui-même rompu

l'accord et commencé la guerre, il prit l'attitude d'un homme surpris

par un acte d'hostilité au moment où il ne songeait qu'à vivre en

paix. «Je ne vous parlerai plus d'entente cordiale, répondit-il à la

première communication de notre chargé d'affaires, parce que ce qu'on

nous annonce nous prouve trop clairement qu'on ne veut plus, à Paris,

ni de cordialité ni d'entente[270].» Dans le trouble de son dépit, il

donnait à ce simple incident matrimonial des proportions étranges,

y dénonçant «l'acte le plus patent d'ambition et d'agrandissement

politique que l'Europe eût vu depuis l'Empire[271]». Il ajoutait: «Si

le gouvernement français persiste à adopter le système d'ambition

sans scrupule qui guida la politique étrangère sous Louis XIV et

Napoléon, il n'y a pas de bon vouloir et de sentiments d'amitié de la

part de l'Angleterre qui puissent être assez forts pour empêcher les

relations entre l'Angleterre et la France de redevenir ce qu'elles

étaient pendant les règnes de Napoléon et de Louis XIV[272].» Il

ne se borna pas à ces exagérations. Avec ce goût des récriminations

blessantes qui était dans sa nature, il se montra tout de suite

résolu à porter la discussion sur un terrain particulièrement

dangereux dans les controverses internationales, celui de la bonne

foi; et, pour comble, ce n'était pas seulement le cabinet français

qu'il s'apprêtait à accuser de déloyauté, c'était Louis-Philippe

lui-même. Se rencontrant avec l'un des collègues de M. Guizot, M.

Dumon, alors en Angleterre, il lui disait: «Voilà la première fois

qu'un roi de France n'a pas tenu sa parole[273].» Puis, tout fier de

cette inconvenance, il s'empressait de la raconter à lord Normanby

et à sir Henri Bulwer, et ne leur exprimait qu'un regret, celui

«d'avoir été ainsi trop complimenteur pour les prédécesseurs de

Louis-Philippe[274]». «Nous sommes indignés, écrivait-il encore à

Bulwer, de la mauvaise foi, de l'ambition sans scrupule, des basses

intrigues du gouvernement français[275].»

[Note 270: Lettre de lord Palmerston à M. de Jarnac, du 6 septembre

1846. (BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 239.)]

[Note 271: Lettres de M. de Jarnac à M. Guizot, des 9, 11 et 12

septembre 1846.]

[Note 272: Lettre de lord Palmerston à Bulwer, du 16 septembre 1846.

(BULWER, t. III, p. 247.)]

[Note 273: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 423.]

[Note 274: BULWER, t. III, p. 248 et 252.]

[Note 275: _Ibid._, p. 248.]

Il fallait s'attendre à cette irritation de lord Palmerston: nul

moyen de l'éviter ni de l'apaiser. Mais y avait-il chance de

la limiter, d'empêcher que cette irritation ne trouvât d'écho

outre-Manche, que l'Angleterre n'épousât les griefs et les

ressentiments de son ministre? À l'avance, M. Guizot avait caressé

quelque espérance de ce genre. Dès le 5 juillet 1846, au moment où

se formait le ministère whig, il écrivait à M. Bresson: «J'ai, avec

lord Palmerston, cet avantage que, s'il survenait entre nous et

Londres quelque refroidissement, quelque embarras, ce serait à lui,

non à moi, qu'en France, en Angleterre, partout, on en imputerait

la faute.» Aussi à peine se vit-il, par suite de l'annonce des deux

mariages, aux prises avec le secrétaire d'État, qu'il fit effort

pour l'isoler dans son propre pays et jusque dans son cabinet.

Il risqua même, pour obtenir ce dernier résultat, une démarche

qu'on ne peut s'empêcher de trouver un peu inconsidérée: ce fut

une lettre adressée, le 15 septembre, à M. de Jarnac, pour être

communiquée au premier ministre, lord John Russell, et où l'éloge de

celui-ci se mêlait à une plainte très vive sur la conduite suivie

par lord Palmerston[276]. Telle était la confiance de M. Guizot

que, quelques jours après, il écrivait à M. de Flahault: «J'ai

de très bonnes nouvelles de lord John Russell; n'en parlez pas,

mais tenez pour certain que le bruit suscité par lord Palmerston

n'ira pas loin[277].» Cette illusion dura peu. Le premier soin de

lord Russell fut de mettre la lettre de M. Guizot sous les yeux de

celui-là même dont elle contenait la critique; puis il écrivit à M.

de Jarnac, sur un ton assez raide, que le chef du _Foreign office_

avait toute sa confiance, qu'il avait agi avec modération, et que

c'était au contraire le gouvernement français qui avait prouvé,

par sa conduite, le peu de prix qu'il attachait à l'amitié de

l'Angleterre[278]. Lord John dépassait ainsi son vrai sentiment; il

n'était pas aussi assuré que son collègue fût sans tort. Lui-même n'a

point caché plus tard combien il regrettait de ne s'être pas opposé

à l'envoi de ces instructions du 19 juillet 1846, où il avait été si

malencontreusement parlé du prince de Cobourg, et il a raconté par

suite de quel incident il n'était pas intervenu: ces instructions lui

avaient été communiquées un dimanche, au moment où il partait pour

le service divin, et, dans sa hâte, il ne les avait parcourues que

superficiellement. «Si je n'étais pas allé à l'église, ajoutait-il,

j'y aurais fait plus d'attention[279]!» Mais, tout en blâmant au

fond son collègue, lord Russell se faisait un point d'honneur de le

couvrir, dès qu'il le voyait accusé par un gouvernement étranger. Et

puis lord Palmerston, qui s'était gardé de faire connaître aux autres

ministres ses instructions secrètes à Bulwer, leur avait présenté

notre consentement au double mariage comme un acte d'hostilité

gratuite, mieux encore, comme le dénouement d'une intrigue ourdie

de vieille date par Louis-Philippe, comme une fourberie longuement

préméditée[280]. Ces accusations semblaient avoir trouvé créance

chez ses collègues; lord Clarendon disait à M. Dumon «qu'il n'y

avait qu'un sentiment dans le cabinet anglais» sur la conduite de la

France[281], et l'un des personnages les plus considérables du parti

whig, lord Lansdowne, déclarait que «tout le monde reconnaissait la

nécessité de changer de conduite envers Louis-Philippe[282]».

[Note 276: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 10.]

[Note 277: Lettre inédite du 20 septembre 1846.]

[Note 278: Spencer WALPOLE, _The life of lord John Russell_, t. II,

p. 2.]

[Note 279: _Ibid._, p. 5.]

[Note 280: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 418 à 421.]

[Note 281: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 241.]

[Note 282: _Le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Th.

MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 208.]

Si M. Guizot ne parvenait pas à détacher de lord Palmerston ceux qui

lui étaient liés par la communauté de parti et de responsabilité,

il pouvait sans doute espérer une appréciation plus favorable de la

part des adversaires du ministère whig, et particulièrement de son

ami lord Aberdeen, dont il avait tant de fois éprouvé l'esprit droit

et conciliant. Il lui avait écrit, dès le 7 septembre, toutes les

raisons qu'il avait eues de considérer comme annulés les engagements

pris à Eu. Lord Aberdeen lui répondit amicalement et tristement, le

14 septembre, qu'il ne trouvait pas ces raisons suffisantes. Ignorant

les secrètes menées de son successeur, il se refusait à croire que

celui-ci eût voulu s'écarter de la politique d'entente suivie avant

lui. «Je suis satisfait, ajoutait-il, de savoir que vous ne voudriez

jamais avoir fait un acte pour lequel vous ne vous sentiriez pas

pleinement justifié; mais, je l'avoue, mon cher monsieur Guizot, il

m'est impossible de découvrir des motifs plausibles pour le choix

qui a eu lieu[283].» Quelques jours après, lord Aberdeen écrivait au

prince Albert: «Je me soucie fort peu du mariage en lui-même, mais je

sens vivement la violation de l'engagement pris, et je suis encore à

me demander si Guizot a pu se sentir tranquille envers sa conscience,

à la suite de la conduite qu'il a tenue[284].» Avec le temps, il

est vrai, la sévérité de ce jugement s'adoucit un peu; lord Aberdeen

finit par se déclarer convaincu de la bonne foi du ministre français,

de la sincérité des soupçons qui avaient déterminé sa conduite, et il

affirma que si lui, Aberdeen, était resté au pouvoir, rien de pareil

ne fût arrivé[285]. Sur ce dernier point, il était absolument dans le

vrai.

[Note 283: _Revue rétrospective._]

[Note 284: _Le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Th.

MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 208.]

[Note 285: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 430; t.

III, p. 53.]

L'une des principales préoccupations de Louis-Philippe devait être

de savoir comment l'événement serait pris par la reine Victoria.

On sait sur quel pied d'intimité familière les relations des deux

cours s'étaient établies depuis la première entrevue d'Eu, en 1843:

visites annuelles qui, des deux parts, étaient toujours trouvées

trop rares et trop courtes; correspondance fréquente, affectueuse,

on peut même dire tendre[286], et que la Reine avait continuée

après la rentrée de Palmerston au _Foreign office_, sans paraître

supposer que ce fait pût altérer une telle intimité[287]. Mais on

sait aussi quel intérêt l'épouse du prince Albert portait à ce qui

touchait les Cobourg; on n'a pas oublié non plus qu'elle avait été

personnellement partie dans les arrangements relatifs aux mariages

espagnols, et qu'elle-même avait reçu à Eu, en 1845, de la bouche de

Louis-Philippe, l'engagement de ne pas célébrer le mariage du duc de

Montpensier avant que la Reine eût eu des enfants. Depuis lors, elle

en était restée à cet engagement, et rien ne l'avait préparée à le

voir rompre. Elle se piquait, pour son compte, d'être demeurée fidèle

à l'entente, et de cette fidélité elle venait même de donner une

preuve qui ne lui avait pas peu coûté: je veux parler de ce conseil

de famille tenu entre elle, le prince Albert et le roi des Belges,

où il avait été décidé de détourner Léopold de Cobourg de ses visées

matrimoniales, tant que le roi des Français y ferait une aussi

formelle opposition[288]. Quant aux menées hostiles par lesquelles,

pendant ce temps, lord Palmerston avait obligé le gouvernement

français à reprendre sa liberté, la Reine paraissait n'en rien

savoir. D'une part, le coupable s'était gardé de l'en informer; de

l'autre, elle n'avait reçu directement de Louis-Philippe, au sujet de

ces menées et des conséquences que notre gouvernement pourrait être

conduit à en tirer, aucun avertissement préalable, analogue à ceux

que M. Guizot faisait alors parvenir à Palmerston lui-même. Si le Roi

n'avait ainsi rien dit, ce n'était pas par un calcul machiavélique

et pour entretenir la Reine dans une trompeuse sécurité; c'était

que, jusqu'à la veille de la décision finale, il s'était refusé à

se servir de la liberté qui lui était rendue et avait compté se

renfermer quand même dans les termes des engagements d'Eu. Mais, pour

être ainsi explicable, ce silence n'en eut pas moins, sur le moment,

un effet fâcheux. La Reine en fut plus portée, quand lui arriva, tout

à fait à l'improviste, la nouvelle des deux mariages, à se croire

la victime d'une surprise déloyale. Il n'y eut pas alors jusqu'à

l'intimité de ses rapports avec Louis-Philippe qui ne contribuât à

lui faire sentir davantage l'offense, en y mêlant cette impression,

particulièrement douloureuse pour une femme jeune en face d'un

vieillard, de l'amitié trahie, de la confiance trompée. Ajoutez-y,

sans aucun doute, quoiqu'on en parlât moins haut, le dépit de voir

écarter définitivement ce mariage Cobourg que la Reine n'osait

faire contre nous, mais auquel elle avait toujours espéré nous voir

acculés par les circonstances. Ce dépit était particulièrement vif

chez le prince Albert[289]. Livrée à elle seule, Victoria, qui,

malgré ses griefs, gardait un fond d'affection pour notre famille

royale[290], n'eût probablement pas refusé d'écouter les explications

de Louis-Philippe et eût saisi volontiers quelque occasion de le

traiter en ami. Ce fut son mari qui l'en détourna, avec le concours

de leur conseiller, l'Allemand Stockmar, toujours fort ardent à nous

desservir[291]. Sous ces influences, la Reine répudia promptement

toutes les velléités de réconciliation qui avaient pu lui traverser

l'esprit et ne fut plus qu'à son ressentiment. «Rien n'égale

l'indignation de la Reine contre la conduite du Roi, notait bientôt

après M. Greville sur son journal; elle en a parlé à Clarendon dans

les termes les moins mesurés[292].» Le duc de Broglie écrivait à son

fils: «C'est la Reine qui échauffe son ministère[293].»

[Note 286: Voir plusieurs lettres publiées dans la _Revue

rétrospective_.]

[Note 287: Louis-Philippe écrivait au roi des Belges, le 25 juillet

1846: «J'ai reçu de Victoria les lettres les plus aimables, les plus

rassurantes, sur le maintien de notre précieuse entente cordiale.

Sa jeunesse et sa droiture le croient; elle ne peut douter des

assertions qu'on lui donne. Ma vieillesse, sans être moins droite,

n'a pas la même confiance, et de là l'incertitude que j'ai dû lui

faire entrevoir sur ma visite du mois d'octobre, qu'elle veut bien

désirer avec un affectueux empressement.»]

[Note 288: Voir plus haut, p. 217, 218.]

[Note 289: Le langage de ce prince était des plus amers; il écrivait

à un de ses parents d'Allemagne, le 17 septembre 1846: «Rien de plus

perfide que la politique suivie par la cour française. On nous a

dupés, et maintenant on triomphe. Mesquin triomphe d'avoir dupé un

ami, et le seul qu'on a, et au moment même où il fait un sacrifice à

l'amitié. Car les pauvres reines ont, jusqu'à la dernière heure, été

attachées à Léopold, et cet attachement, elles ne l'ont abandonné que

quand Bulwer leur a déclaré que nous ne pouvions pas y consentir...»

(_Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST II, herzog von

Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 174.)]

[Note 290: Ce fond d'affection reparaîtra en 1848, après la

révolution de Février. La Reine écrira au baron Stockmar, le 6 mars

1848: «Vous connaissez ma tendresse pour la famille royale; vous

savez comme je désirais de nouveau être dans de meilleures relations

avec eux..., et vous disiez que le temps seul pourrait amener ce

résultat... Que j'étais loin de prévoir comment il se ferait que

nous nous reverrions en effet tous de la façon la plus amicale, que

la duchesse de Montpensier, au sujet de laquelle nous nous disputions

depuis plus d'un an, arriverait ici en fugitive!...» Et le 22 avril:

«Ces pauvres exilés à Claremont! Leur vie, leur avenir vous brisent

le coeur.» (_Le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Théodore

MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 256 et 257.)]

[Note 291: Le baron Stockmar a écrit, quelques semaines plus tard,

le 10 novembre 1846: «Au commencement, la Reine était tout entière

aux idées de pardon et de réconciliation; le prince, au contraire,

ressentait le coup comme il convient à un homme; il voyait une chose

injuste au fond, une offense nationale dans la forme et pour lui

un procédé blessant, car il pouvait se dire qu'ayant sacrifié à

de hauts intérêts politiques sa bienveillance pour son cousin, il

n'avait reçu en échange qu'une marque d'ingratitude sous la forme la

plus dédaigneuse.» (_Mémoires de Stockmar._)--Écrivant à la Reine,

Stockmar lui dénonçait la conduite de Louis-Philippe «comme un trait

de politique égoïste et inique, du scandale duquel la réputation

du Roi ne se remettrait jamais». (_Le Prince Albert_, extraits de

l'ouvrage de sir Théodore MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 208.)]

[Note 292: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 424.]

[Note 293: _Documents inédits._]

Louis-Philippe ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il ne pouvait

pas compter sur l'amitié de la reine d'Angleterre, pour contenir

ses ministres. Il avait cru moins provoquer les controverses en lui

faisant annoncer le mariage du duc de Montpensier, par la reine

Marie-Amélie, comme un simple «événement de famille», intéressant

uniquement «le bonheur de son fils chéri»; la lettre, datée du 8

septembre, était écrite sur le ton d'amicale familiarité en usage

entre Eu et Windsor, et l'on s'y informait, au nom du Roi, si «les

pêches», récemment envoyées, étaient «arrivées à bon port». Dans ce

tour plus ou moins heureux, mais pris évidemment à bonne intention,

l'entourage de Victoria s'appliqua à lui faire voir une aggravation

d'offense. Elle répondit, le 10 septembre, d'une façon fort sèche,

rappelant à sa correspondante tous les faits que celle-ci avait

volontairement laissés de côté, «ce qui s'était passé à Eu» entre les

deux souverains, le refus fait par la famille royale d'Angleterre

«d'arranger» le mariage Cobourg, refus qui n'avait pas eu d'autre

cause que le désir d'être agréable au Roi; puis elle ajoutait: «Vous

pourrez donc aisément comprendre que l'annonce soudaine de ce double

mariage ne peut nous causer que de la surprise et un bien vif regret.

Je vous demande pardon, Madame, de vous parler politique dans ce

moment, mais j'aime à pouvoir me dire que j'ai toujours été sincère

avec vous[294].»

[Note 294: _Le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Th.

MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 201 à 203.]

«Je doute que ma réponse leur plaise beaucoup», disait Victoria à

lord Clarendon, après avoir écrit cette lettre[295]. Louis-Philippe,

en effet, en ressentit un vrai chagrin. Il voulut tenter un effort

pour obtenir une appréciation plus juste. Dans ce dessein, il

écrivit, le 14 septembre, à sa fille, la reine des Belges, une

très longue lettre justificative, en réalité destinée à la reine

d'Angleterre. «J'y ai consacré, mandait-il à sa fille, d'arrache-pied

et sans regret, trois nuits jusqu'à quatre heures du matin, malgré

les cris de la Reine, de ma soeur et de toute la famille, qui

prétendaient que je me tuais... Je me serais soumis volontiers à

encore plus de fatigue, s'il l'avait fallu, pour achever ce travail,

tant a été profonde la peine que j'ai ressentie de la lettre de la

reine Victoria, et de l'injuste préjugé dont je l'ai vue animée dans

cette affaire.» La lettre débutait ainsi: «La Reine vient de recevoir

une réponse de la reine Victoria à la lettre que tu sais qu'elle

lui avait écrite, et cette réponse m'a fait une vive peine. Je suis

porté à croire que notre bonne petite reine a eu presque autant de

chagrin à écrire cette lettre que moi à la lire. Mais enfin elle ne

voit maintenant les choses que par la lunette de lord Palmerston, et

cette lunette les fausse et les dénature trop souvent. C'est tout

simple; la grande différence entre la lunette de lord Aberdeen et

celle de lord Palmerston provient de la différence de leur nature:

lord Aberdeen aimait à être bien avec ses amis; lord Palmerston, je

le crains, aime à se quereller avec eux.» Louis-Philippe reprenait

ensuite, dès l'origine, l'histoire des mariages; il montrait comment

il avait été amené bien malgré lui, par la politique de lord

Palmerston, à «dévier des conventions premières», et exprimait son

regret qu'on n'eût pu éviter ce qui avait été, pour les uns, «un

grand et inutile désappointement», pour lui, «un des plus pénibles

chagrins qu'il eût éprouvés, et Dieu savait qu'il n'en avait pas

manqué pendant sa longue vie». Il terminait ainsi: «Actuellement,

c'est à la reine Victoria et à ses ministres qu'il appartient de

peser les conséquences du parti qu'ils vont prendre et de la marche

qu'ils suivront. De notre côté, ce double mariage n'opérera dans la

nôtre d'autres changements que ceux auxquels nous serions contraints

par la nouvelle ligne que le gouvernement anglais jugerait à propos

d'adopter... Nous ne voyons aucun intérêt, aucun motif, ni pour

l'Angleterre, ni pour nous, à ce que notre entente cordiale soit

brisée, et nous en voyons d'immenses à la bien garder et à la

maintenir. C'est là mon voeu, c'est celui de mon gouvernement. Celui

que je te prie d'exprimer de ma part à la reine Victoria et au prince

Albert, c'est qu'ils me conservent dans leur coeur cette amitié et

confiance auxquelles il m'a toujours été si doux de répondre par la

plus sincère réciprocité et que j'ai la conscience de n'avoir jamais

cessé de mériter de leur part[296].»

[Note 295: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 424.]

[Note 296: _Revue rétrospective._]

La reine Victoria répondit, le 27 septembre, en s'adressant également

à la reine des Belges. Dans sa lettre, qui était évidemment l'oeuvre

du prince Albert[297], elle réfutait longuement et durement toute

l'argumentation du Roi, sans se montrer touchée de ses protestations.

Une seule citation donnera l'idée du point de vue où elle se plaçait:

elle déclarait que «ses sentiments de justice ne se prêteraient

jamais à reconnaître que lord Palmerston se fût écarté de l'entente

cordiale établie entre le gouvernement français et lord Aberdeen».

Elle concluait en ces termes: «J'ai donc tout bien considéré par

moi-même et en voyant de mes propres yeux, et il m'est impossible de

reconnaître que le Roi fût dégagé de sa parole. Rien au monde de plus

pénible n'eût pu m'arriver que ce triste désaccord, et parce qu'il

a un caractère si personnel, et parce qu'il m'impose le devoir de

m'opposer au mariage d'un prince auquel je porte, ainsi qu'à toute

sa famille, une amitié aussi vive[298].» Lord Palmerston, qui eut

aussitôt connaissance de cette lettre, en fut naturellement ravi.

«J'en approuve tous les mots», écrivait-il à Bulwer[299]. Il eût

voulu crier sur les toits une si heureuse nouvelle: aussi son journal

annonça-t-il bien haut que la souveraine partageait l'indignation

générale contre la conduite du gouvernement français; «elle comprend,

ajoutait-il, que la confiance, si naturellement produite par le

fréquent échange de courtoisies royales, a été grandement abusée».

Louis-Philippe ne crut pas que sa dignité lui permît d'insister

davantage. Il cessa donc toute correspondance, même indirecte, avec

la reine Victoria, attendant du temps la justice à laquelle il

croyait avoir droit.

[Note 297: C'est ce qu'insinue lord Palmerston dans une lettre à

Bulwer. (BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 252.)]

[Note 298: _Le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Th.

MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 203 à 206.]

[Note 299: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 252.]

Quand les choses étaient aussi mal prises à la cour et dans les

hautes régions politiques, il ne fallait pas s'attendre qu'elles

le fussent bien dans la nation anglaise elle-même. Au premier

moment, cependant, on avait pu croire que celle-ci se montrerait

assez indifférente. Lord Clarendon lui-même le constatait et s'en

plaignait[300]. Dans un article que nos feuilles ministérielles

s'empressèrent de reproduire, le _Times_ déclara tranquillement, le 3

septembre, que «les intérêts britanniques n'étaient pas sérieusement

engagés dans cette affaire». Mais sous l'effet des remontrances et

des excitations du _Morning Chronicle_, organe personnel de lord

Palmerston, le ton des journaux anglais changea bientôt. Tous,

le _Times_ en tête, se mirent à déclarer que l'Angleterre serait

«amoindrie» par ce mariage; ils accusèrent le gouvernement français

de déloyauté et le dénoncèrent comme ayant «commis, avec une

intention résolue et méditée, un grand outrage international». La

polémique descendit plus bas encore: pas d'ignominie que ces journaux

n'imaginèrent. Ils affirmèrent que Louis-Philippe, de connivence

avec Christine, avait fait constater médicalement la stérilité de la

reine Isabelle, et que le mariage du duc de Montpensier était une

spéculation faite sur cette stérilité. Le _Times_ raconta aussi, sans

sourciller, que le consentement de la jeune reine avait été extorqué

par M. Bresson, au milieu d'une orgie nocturne[301], et, partant

de là, il s'écriait: «Quel intrus se glisse hors du palais à sept

heures du matin, si tôt s'il s'agit d'affaires, si tard s'il s'agit

de fêtes? Quelles orgies ont eu lieu dans le palais des deux vierges

royales que l'honneur chevaleresque de l'Espagne doit protéger?

À Paris, il y a des hommes qui tirent le nom distinctif de leur

industrie spéciale, de l'air dégagé avec lequel on les voit sortir

de grand matin d'une maison où ils ont passé la nuit à cueillir les

fleurs qui l'embellissent. Cet homme est un Français. Appartient-il

à cette catégorie? Le chevalier d'industrie qui en impose à la

simplicité des Espagnols n'est rien moins que l'agent accrédité et

investi de toute la confiance d'un grand roi. Il emporte une Infante

dans son sac...» Et le _Times_ ajoutait, en prenant personnellement

Louis-Philippe à partie: «Quiconque choisit pour son heure l'heure

de minuit, entre par la porte dérobée et marche armé d'une

lanterne sourde et d'un levier, doit à coup sûr avoir conscience

de l'improbité de sa conduite. Louis-Philippe est l'homme qui a le

moins su sauver les apparences, s'il n'a pas commis un crime contre

l'Europe.» La polémique continua sur ce ton. Mis à un tel régime

d'excitation, le public anglais finit par s'échauffer: lui aussi se

persuada que son pays venait d'être la victime de la perfidie et de

l'ambition de la France.

[Note 300: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 241.]

[Note 301: Il n'est pas besoin de démentir cette infamie. On se

rappelle que M. Bresson n'était même pas au palais royal le soir où

le consentement de la Reine fut obtenu. (V. plus haut, p. 226.) Dans

sa correspondance confidentielle avec M. Guizot, M. Bresson se montre

fort ému et fort indigné de ces «abominables calomnies». (Lettre

inédite du 29 septembre 1846.)]

Il fut donc promptement manifeste que l'Angleterre tout entière, de

la souveraine au peuple, prenait à son compte la querelle de lord

Palmerston. C'était, pour notre gouvernement, une grosse déception

et un accident malheureux. Avait-il fait tout ce qu'il fallait

pour le prévenir? Préoccupé de réussir dans la contre-mine qu'il

opposait à la mine creusée par la diplomatie anglaise, n'avait-il

pas trop perdu de vue l'effet que devait produire une explosion à

laquelle nul n'était préparé? Si le mystère et la surprise avaient

leurs avantages, ils avaient aussi leurs dangers. Des précautions

étaient à prendre pour qu'outre-Manche, dans le public, chez les

hommes politiques, à la cour surtout, personne ne pût, au moment

décisif, se tromper sur les responsabilités, ni mettre en doute notre

loyauté. Ces précautions étaient sans doute malaisées à concilier

avec les exigences d'une lutte que lord Palmerston nous obligeait à

faire souterraine: je ne nie pas la délicatesse du problème, mais je

constate que notre gouvernement ne l'avait pas résolu, et qu'il ne

paraissait même pas avoir tenté de le résoudre. C'est peut-être la

principale, l'unique faute commise par le gouvernement français: elle

devait avoir de fâcheuses conséquences.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 46 / 84 题