III

On a beaucoup dit, en Angleterre, que le gouvernement français avait

pris trop facilement l'alarme, que lord Palmerston, en nommant

le prince de Cobourg dans les instructions du 19 juillet, avait

seulement constaté un fait, et qu'il ne songeait pas à modifier la

politique de lord Aberdeen. Quand même cela serait vrai, il n'en

resterait pas moins que notre gouvernement croyait sincèrement le

contraire, et que tout l'autorisait à le croire; il faudrait donc

tout au moins reconnaître que sa bonne foi,--cette bonne foi qui a

été plus tard si injurieusement contestée outre-Manche,--sortait de

là intacte. Mais il y a mieux: Palmerston ne s'était pas contenté

d'envoyer à Bulwer ses instructions officielles; il lui avait

adressé plusieurs lettres confidentielles pour les commenter et les

compléter: là, s'adressant, avec une sorte d'abandon familier, à un

agent qui était pour lui un ami et que, de plus, il savait être aussi

animé que lui contre la France, il ne craignait pas de lui dévoiler

ce qu'il voulait tenir caché au cabinet de Paris, parfois même à ses

propres collègues et à sa cour. Ces lettres, longtemps secrètes,

nous les connaissons maintenant; et, détail piquant, c'est Bulwer

lui-même qui les a publiées[254]. Or il en résulte que les soupçons

de Louis-Philippe et de son ministre, loin d'être mal fondés, étaient

plutôt au-dessous de la réalité.

[Note 254: Voir _The Life of Palmerston_, t. III, p. 218 à 238.]

La première lettre est datée du 19 juillet, c'est-à-dire du même

jour que les instructions: lord Palmerston y déclare qu'il a indiqué

seulement pour la forme et par égard pour la France le duc de Cadix

parmi les candidats en ligne pour la main de la Reine; il le regarde

comme _disqualified_ pour cause de nullité morale et même physique.

En réalité, il n'admet que deux candidats, Léopold de Cobourg et

Enrique, duc de Séville. Entre les deux, il ne se prononce pas pour

le moment; mais il estime que celui des deux qui n'épousera pas la

Reine devra épouser l'Infante. D'un mariage de cette dernière avec le

duc de Montpensier, il déclare ne vouloir à aucun prix. Bien entendu,

il ne s'imagine pas continuer ainsi l'entente cordiale; il est le

premier à reconnaître que sa politique est la contradiction de celle

de M. Guizot.

Les lettres suivantes, qui sont des 3, 16, 22 et 25 août, révèlent

une légère modification dans les idées de lord Palmerston: il n'y

tient plus la balance aussi égale entre les deux candidats; la

meilleure combinaison lui paraît être de marier la Reine à Enrique et

l'Infante à Cobourg. Pour mettre ainsi Enrique en première ligne, il

avait diverses raisons qui se dégagent de sa correspondance. C'était

d'abord son peu de sympathie pour les Cobourg. Il ne pouvait ignorer

que les chefs politiques de cette maison, le roi des Belges et même

le prince Albert, le voyaient avec inquiétude au pouvoir[255]. Et

surtout il ne trouvait pas les Cobourg assez nettement antifrançais;

il craignait qu'ils ne lâchassent pied aussitôt qu'ils verraient le

conflit s'aggraver. Ces gens-là, disait-il dédaigneusement, «n'ont

pas les nerfs assez solides pour braver Louis-Philippe». À ce moment

même, un incident se produisit dont il dut avoir connaissance et qui

était fait pour le confirmer dans sa manière de voir: au commencement

d'août, le roi des Belges et le prince Albert se réunirent avec la

reine Victoria, dans une sorte de conseil de famille, pour délibérer

sur la réponse que le duc de Saxe-Cobourg devait depuis trois mois

à la reine Christine[256]; sans renoncer à tout espoir de marier

leur jeune parent avec Isabelle, ils furent d'avis que ce mariage

était impossible, tant que la France s'y opposerait, et qu'il n'y

aurait moyen d'y revenir que le jour où Louis-Philippe, convaincu,

par la résistance de l'Espagne elle-même, de l'impossibilité de

faire accepter un Bourbon, se résignerait à lever son _veto_[257];

un projet de lettre dans ce sens fut rédigé et envoyé au duc de

Saxe-Cobourg, avec invitation de l'adopter «mot pour mot», ce qui fut

fait[258]. D'Enrique, à en juger du moins par ses récentes frasques

révolutionnaires, Palmerston ne croyait pas avoir à redouter ces

timidités et ces ménagements envers la France. Et puis ce prince

était le candidat favori d'Olozaga et des autres réfugiés, qui

se flattaient de gouverner sous son nom; or le ministre anglais

s'obstinait à ne voir les choses de la Péninsule que par les yeux de

ces réfugiés.

[Note 255: Louis-Philippe écrivait à M. Guizot, le 25 juillet 1846:

«Le roi Léopold est en excellente disposition et désire vivement

la chute de lord Palmerston, dont il craint que nous ne soyons

dupes. _No fear of that!_ Je le mettrai au fait, et, avec les

excellentes dispositions de la reine Victoria, je crois qu'il fera

bonne besogne.» (_Revue rétrospective._)--Voir aussi, dans la _Vie

du Prince consort_, par sir Théodore MARTIN, un _memorandum_ du 18

juillet 1846, dans lequel le prince Albert, examinant l'état des

affaires d'Espagne, montrait les avantages de la politique de lord

Aberdeen et les dangers résultant de l'avènement de lord Palmerston,

particulièrement de ses liens avec les progressistes. (_Le Prince

Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Th. MARTIN, par A. CRAVEN, t.

I, p. 195.)--L'auteur de la _Vie de lord John Russell_, M. Spencer

WALPOLE (t. II, p. 8), constate la méfiance du prince Albert et de la

reine Victoria à l'égard de lord Palmerston.]

[Note 256: V. plus haut, p. 167 et suiv., ce qui a été dit de la

démarche de la reine Christine.]

[Note 257: C'était à peu près l'avis qu'exprimait déjà le prince

Albert, le 26 mai 1846, dans une lettre adressée au duc de

Saxe-Cobourg. (V. plus haut.)]

[Note 258: _Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST II,

herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 169 à 171.]

Toutefois, ne l'oublions pas, si à Londres on avait fini par

préférer, pour Isabelle, don Enrique, qui en sa qualité de Bourbon

n'était pas contraire à notre principe, on n'y abandonnait pas pour

cela le candidat dont l'exclusion était à nos yeux la première

condition de l'entente. Dans ce dernier état de la pensée de lord

Palmerston, le prince de Cobourg demeurait encore partie essentielle

de la combinaison. L'Infante lui était réservée, et Bulwer avait

ordre de travailler à la lui faire obtenir. Or, nous avions toujours

déclaré qu'un prince étranger a la maison de Bourbon n'était pas

plus admissible pour l'Infante que pour la Reine, et c'était l'une

des hypothèses pour lesquelles nous avions expressément réservé la

reprise de notre liberté[259]. Le secrétaire d'État ne renonçait même

pas à toute idée de marier Cobourg à la Reine; il le présentait en

seconde ligne, pour le cas où Enrique ne serait pas admis: c'était,

à ses yeux, la combinaison subsidiaire, celle qu'il indiquait à son

agent comme étant _the next best arrangement_. Ne croyez pas qu'il

éprouvât le moindre scrupule à mettre ainsi l'influence anglaise au

service de la candidature Cobourg. Non, il s'appliquait,--ce qui

était du reste superflu,--à rassurer sur ce sujet la conscience de

Bulwer; il lui affirmait n'avoir rien trouvé dans les actes de lord

Aberdeen qui impliquât engagement de ne pas pousser à un tel mariage,

qu'il s'agît de la Reine ou de l'Infante. «Nous nous regardons,

disait-il, comme libres de recommander au gouvernement espagnol le

candidat que nous jugeons le meilleur, que ce soit un Cobourg ou un

autre.»

[Note 259: En rendant compte des conversations d'Eu, en septembre

1845, M. Guizot dit «qu'il avait été entendu et reconnu par lord

Aberdeen qu'aucun prince étranger à la maison de Bourbon ne serait

soutenu par le gouvernement anglais comme prétendant à la main de

la Reine _ou de l'Infante_». Et il ajoute: «Notre sécurité à cet

égard était évidemment la condition de notre renonciation à toute

prétention pour les fils du Roi.» De même, dans le _memorandum_ du 27

février 1846, notre gouvernement avait indiqué qu'il se regarderait

comme libre de tout engagement, si le gouvernement anglais poussait

au mariage du prince de Cobourg soit avec la Reine, _soit avec

l'Infante_.]

Enfin, ce que lord Palmerston voulait dans tous les cas, quel que

fût le mari de la Reine, ce qui lui tenait le plus à coeur, ce

qu'il recommandait, dans chacune de ses lettres à Bulwer, avec

une insistance passionnée, comme l'objet «le plus important» de

la politique britannique, c'était d'empêcher l'union du duc de

Montpensier avec l'infante. Il exposait longuement à son agent

que cette union serait la mainmise de la France sur la Péninsule,

mainmise que l'Angleterre avait jugée déjà dangereuse au siècle

dernier, et qui le serait bien plus depuis la conquête de l'Algérie.

C'est en Espagne même qu'il prétendait faire naître des obstacles

au mariage. Et, dans ce dessein, il n'hésitait pas à recourir aux

menaces: «Je vous prie, mandait-il à Bulwer, d'avertir Christine,

Rianzarès et Isturiz que nous considérerions un tel mariage comme

une mesure d'hostilité contingente contre l'Angleterre de la part de

l'Espagne et de la part de la France, et que nous serions obligés

de modifier en conséquence nos rapports avec ces deux pays.» Lord

Palmerston mettait ainsi lui-même à néant l'arrangement conclu entre

M. Guizot et lord Aberdeen, dans la seconde entrevue d'Eu: quand

Louis-Philippe avait consenti à reculer le mariage de son fils avec

l'Infante jusqu'à ce que la Reine ait eu des enfants, il avait cru

évidemment obtenir à ce prix que le gouvernement britannique adhérât

à ce mariage, ou au moins qu'il n'y fît pas opposition[260].

[Note 260: Le roi Louis-Philippe écrivait à la reine des Belges,

le 14 septembre 1846: «En adhérant à la garantie que lord Aberdeen

prenait contre la stérilité de la Reine, je devais considérer comme

entendu qu'il n'y aurait plus d'objections de la part de l'Angleterre

à ce que mon fils épousât l'Infante.»]

Toutes ces menées, qui nous sont ainsi révélées par le témoignage

irrécusable de lord Palmerston lui-même, M. Guizot les soupçonnait,

mais sans en avoir, sur le moment même, une connaissance aussi

précise et aussi complète. C'était en effet l'un des signes, et non

le moins caractéristique, des mauvais desseins du ministre anglais,

que le soin avec lequel il cherchait à empêcher notre diplomatie d'y

voir clair. Tout était calculé pour cela, aussi bien ce qu'il lui

cachait que ce qu'il lui laissait voir. Ce qu'il lui cachait, c'était

le travail fait en faveur du prince de Cobourg et contre le duc de

Montpensier. Ce qu'il lui laissait voir, c'était la candidature de

don Enrique. Non seulement, aussitôt qu'il fut décidé à appuyer cette

candidature, lord Palmerston en parla à notre chargé d'affaires à

Londres; mais, le 27 août, répondant, très tardivement, il est vrai,

à la proposition d'action commune que M. Guizot lui avait adressée le

20 juillet, il fit demander officiellement au gouvernement français

de s'unir à lui pour soutenir Enrique, «le seul prince espagnol,

disait-il, qui fût propre par ses qualités personnelles à être le

mari de la Reine»; à quoi notre ministre se borna à répliquer, le

30 août, qu'il ne se croyait pas le droit de pousser si loin la

_dictation_, et qu'il laissait à l'Espagne le soin de choisir entre

les descendants de Philippe V. Si lord Palmerston faisait ainsi la

lumière sur cette partie de son plan, n'était-ce pas dans l'espoir

de faire, par là même, l'ombre plus épaisse sur l'autre partie?

Il se flattait probablement, en se montrant occupé d'Enrique, de

nous faire croire qu'il était revenu à notre principe du mariage

Bourbon, et qu'il n'y avait plus de Cobourg dans l'affaire. C'était

un effort pour rendormir notre vigilance, qu'il se repentait d'avoir

maladroitement inquiétée par la communication des instructions du 19

juillet. Mais la clairvoyance trop justement ombrageuse du cabinet

de Paris ne fut pas mise en défaut par ces habiletés. Le 8 août,

transmettant au Roi les rapports qui lui arrivaient de Londres et

qui lui annonçaient l'abandon de la candidature Cobourg, M. Guizot

ajoutait: «Cela ne me rassure qu'à moitié. On renonce peut-être à

la Reine pour le Cobourg, mais dans la pensée de vouloir pour lui

l'Infante[261].» Notre ministre, on le voit, devinait juste.

D'ailleurs, quelle que soit l'idée plus ou moins précise que

le gouvernement français ait pu se faire alors des manoeuvres

du gouvernement anglais, il n'y a plus pour l'histoire aucune

obscurité. Il est manifeste et incontestable que lord Palmerston

n'avait qu'un but en Espagne: faire échec à notre politique, et

qu'à l'entente cordiale existant sous lord Aberdeen il substituait

la lutte à outrance. Dès lors, la conclusion s'imposait: quand même

Louis-Philippe et M. Guizot n'eussent pas stipulé d'avance pour

ce cas, comme ils l'avaient fait tant de fois, la reprise de leur

liberté, la justice et le simple bon sens suffisaient à la leur

rendre; avec qui leur faisait la guerre, ils ne pouvaient être tenus

aux engagements consentis en vue et sous la condition d'avoir la

paix[262].

[Note 261: _Revue rétrospective._]

[Note 262: Les historiens anglais eux-mêmes, si longtemps acharnés

à contester la bonne foi du gouvernement français, commencent à

changer de ton. Ainsi l'auteur de la Vie récemment publiée de lord

John Russell, M. Spencer Walpole, reconnaît que Louis-Philippe, en

voyant le nom de Cobourg dans les instructions du 19 juillet, était

fondé à croire que les Anglais manquaient à leurs engagements,

et qu'il était par suite libéré des siens. Il ajoute: «L'excuse

habituelle, invoquée par lord Palmerston, est qu'en nommant le prince

Léopold, il constatait un fait, sans énoncer une politique. L'excuse

est inadmissible pour qui a comparé la correspondance privée de

Palmerston avec ses dépêches publiques.»--Il dit encore plus loin:

«Lord Palmerston et Bulwer travaillaient à faire le mariage dont

Louis-Philippe ne voulait pas, et complotaient contre le mariage

qu'il désirait.» (_The Life of lord John Russell_, t. II, p. 2 et

3.)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 45 / 84 题