II

Dès le premier jour, M. Guizot avait pressé lord Palmerston de dire

s'il voulait ou non continuer, dans la Péninsule, la politique de

concert pratiquée par son prédécesseur. N'ayant pu obtenir de lui que

des réponses vagues, dilatoires, équivoques, et voulant le mettre

au pied du mur, il adressa à Londres, le 20 juillet, une dépêche

qui proposait nettement une action commune en faveur des deux fils

de François de Paule. Il n'indiquait entre eux aucune préférence

et laissait aux Espagnols le soin de choisir. À la vérité, il

comptait que, réduite à prendre l'un ou l'autre, la reine Christine

prendrait le duc de Cadix; car, si elle avait peu de goût pour lui,

elle détestait bien plus son frère, le duc de Séville, à cause de

ses liens avec le parti radical; mais, pour cette même raison, lord

Palmerston voyait de bon oeil ce dernier prince, et le ministre

français avait pensé que sa proposition serait mieux accueillie au

_Foreign office_, si les deux frères y étaient mis sur le même pied.

Le jour où la dépêche de M. Guizot partait de Paris, lord Palmerston

communiquait à notre chargé d'affaires à Londres les instructions

qu'il venait d'adresser à sir Henri Bulwer. Elles avaient été

expédiées la veille, c'est-à-dire le 19 juillet. Cette communication

n'avait donc pas pour but de demander notre avis, ni de chercher avec

nous un terrain d'accord. Tout, d'ailleurs, forme et fond, semblait

y marquer l'intention de mettre fin à l'entente et d'inaugurer une

politique séparée. Loin de rappeler le concert jusque-là établi

entre les deux gouvernements, on n'y prononçait même pas le nom

de la France. Deux questions y étaient traitées: le mariage de la

Reine et l'état intérieur de l'Espagne. Sur le premier point, lord

Palmerston paraissait ignorer absolument notre désir de voir choisir

un Bourbon et l'engagement pris par lord Aberdeen de seconder ou tout

au moins de ne pas contrarier ce désir; par contre, il insistait sur

ce que «le choix d'un mari pour la Reine était une question dans

laquelle les gouvernements des autres pays n'avaient aucun titre

à intervenir»; puis, énumérant les candidats qui avaient chance

d'être agréés, il nommait en première ligne Léopold de Saxe-Cobourg,

et ensuite les deux fils de François de Paule; il ajoutait qu'il

les trouvait tous les trois également convenables et ne faisait

d'objection à aucun d'eux. Sur le second point, les instructions

n'étaient qu'un long et passionné réquisitoire contre le gouvernement

des _moderados_; s'appropriant tous les griefs des progressistes,

Palmerston accusait ce gouvernement d'être «violent», «arbitraire»,

«tyrannique», et il recommandait à son agent de ne pas laisser

ignorer cette façon de voir du cabinet britannique.

L'effet de cette communication fut grand à Paris. M. Guizot y vit

tout de suite,--et personne ne s'en étonnera,--la confirmation

des soupçons que lui avait fait concevoir l'avènement de lord

Palmerston: il fut particulièrement frappé de la façon dont ce

dernier parlait du prince de Cobourg; il en conclut que le _veto_

opposé par lord Aberdeen aux menées de Bulwer était levé, et que

la tentative interrompue deux mois auparavant allait être reprise.

«J'en suis plus fâché que surpris,--écrivit M. Guizot au Roi, le 24

juillet, en lui faisant part de cette nouvelle;--j'ai toujours cru

que lord Palmerston rentrerait bientôt dans sa vieille ornière.»

Et Louis-Philippe lui répondait aussitôt: «La lecture des pièces

que j'ai reçues de vous me laisse sous l'empire des plus pénibles

impressions, non pas que je m'attendisse à mieux de lord Palmerston,

mais parce que j'espérais qu'il ne se serait pas mis si promptement

à découvert.» Il ajoutait le lendemain: «Lord Cowley est venu hier

au soir, et j'ai eu avec lui une conversation très longue et très

vive sur les instructions communiquées par lord Palmerston. Il a

généreusement essayé de les défendre, en disant que tout cela n'était

que pour maintenir ses dires précédents, _that these instructions

would not be acted upon!... certainly not... que Bulwer s'en

garderait bien!..._ Je lui ai demandé la permission de n'en rien

croire, et lui ai dit que les conséquences de ceci m'alarmaient au

plus haut degré.»

Du moment où le gouvernement français voyait, dans les instructions

de lord Palmerston, une dénonciation du pacte d'entente, il était

fondé à se considérer comme libéré de ses engagements: dès lors plus

aucune raison de désavouer M. Bresson ni de refuser les concessions

exigées par la reine Christine. M. Guizot, cependant, ne parut pas

tout de suite résolu à aller jusqu'au bout de son droit; on eût dit

que, par esprit de paix, par fidélité quand même à l'entente brisée,

il hésitât à rendre coup pour coup. Bien que moins opposé à la

«simultanéité» des deux mariages, il ne l'accorda pas expressément.

Le 24 juillet, aussitôt après avoir reçu la communication de lord

Palmerston, il écrivit à M. Bresson: «Le Cobourg n'est pas si

abandonné qu'on veut le dire.... La reine Christine et M. Isturiz

poursuivent-ils l'intrigue Cobourg sous le voile de leur retour

apparent au duc de Cadix? Si cela est, raison de plus pour nous de

poursuivre Cadix et Montpensier. Vous pouvez, je pense, lier toujours

ces deux noms, sans engagement formel de simultanéité dans la

conclusion définitive.» Le Roi n'alla même pas jusque-là et se refusa

d'abord à user, dans une mesure quelconque, de la liberté que lord

Palmerston lui rendait: «Tout ceci, mandait-il, le 25 juillet, à son

ministre, doit nous presser encore plus de faire parvenir à la reine

Christine le désaveu de la simultanéité. Plus nous avons de mauvaise

foi à craindre, plus il importe que les cartes que nous avons en

main soient nettes, et qu'on ne puisse pas nous accuser d'avoir deux

langages.» Et il ajoutait en _post-scriptum_: «Je vous conjure de

ne pas accoler, dans vos lettres à Bresson, _Cadix et Montpensier_;

cette accolade sent trop la simultanéité.»

Cette fois, M. Guizot trouva que son souverain, par un scrupule

exagéré envers l'Angleterre, risquait de perdre la partie en Espagne.

«Je suis tout à fait d'avis, lui écrivit-il le 25 juillet, que le

Roi ne doit point s'engager à la simultanéité des deux mariages...

Mais je prie en même temps le Roi de réfléchir combien la

situation est, en ce moment, délicate, tendue, critique. Il va se

faire évidemment un grand effort pour le Cobourg; notre parade

contre ce coup, c'est _Cadix et Montpensier_. N'affaiblissons pas

trop cette parade, au moment même où nous avons besoin de nous en

servir.» Le même jour, M. Guizot revint sur ce sujet et le traita

plus fortement encore: «Voilà, écrivait-il au Roi, le Cobourg avoué,

accepté par l'Angleterre. Il ne viendra plus de Londres, contre sa

candidature, aucune objection, aucune réserve. Si l'Espagne en veut,

l'Angleterre est prête. La reine Christine est-elle du complot? Pas

tout à fait peut-être; probablement un peu. En tout cas, il nous

importe infiniment de ne lui fournir aucun prétexte pour y entrer.

Nous désirons le duc de Cadix pour la Reine, et nous offrons Mgr

le duc de Montpensier pour l'Infante. Cadix ne sera, à coup sûr,

accepté qu'avec Montpensier pour pendant. Dans cette corrélation

inévitable des deux mariages, que doit, que peut vouloir le Roi? Deux

choses, ce me semble: l'une, que le mariage de la reine Isabelle

avec un Bourbon, avec le duc de Cadix, soit bien assuré, bien

conclu; l'autre, que toute liberté reste au Roi d'examiner à fond la

situation de l'Infante, de bien discuter les conditions et articles

de son mariage avec Mgr le duc de Montpensier, avant de le conclure...

Pour cela, que faut-il? Que Bresson, dès que la question se

posera clairement, dès qu'il se verra pressé par le Cobourg, aille

droit à la reine Christine et au cabinet espagnol, déclare notre

opposition au Cobourg, en fasse entrevoir les conséquences possibles,

et demande que la main de la reine Isabelle soit donnée au duc de

Cadix, en déclarant en même temps que le désir du Roi est d'obtenir

la main de l'Infante pour Mgr le duc de Montpensier, et que, dès que

le premier mariage sera conclu, il est prêt à discuter et arrêter,

selon les instructions qu'il aura reçues du Roi, les articles du

second.» Après avoir fait observer que la reine Christine aurait

ainsi, en ce qui concernait le second mariage, «une certitude morale

suffisante pour qu'elle pût se décider immédiatement au premier»,

M. Guizot continua en ces termes: «Si, au contraire, Bresson allait

aujourd'hui, avant le moment de la crise, sans être pressé par la

nécessité, uniquement pour retirer des paroles qu'il a dites sans

qu'il en reste cependant aucune trace textuelle bien précise, s'il

allait, dis-je, déclarer à la reine Christine qu'elle doit faire le

mariage Cadix sans compter sur le mariage Montpensier, je craindrais

infiniment que la reine Christine ne se saisît de cet incident pour

se rejeter dans le mariage Cobourg... Je n'ai pas besoin d'appeler

l'attention du Roi sur les conséquences d'une telle solution...

Nous nous trouverions aussitôt placés, et vis-à-vis de l'Espagne,

et vis-à-vis de l'Angleterre, dans une situation qui altérerait

profondément nos relations; altération sur laquelle je me sentirais

peut-être obligé moi-même d'insister plus qu'il ne conviendrait au

Roi.» M. Guizot terminait en disant que si le Roi ne partageait pas

son avis, il se rendrait aussitôt à Paris et convoquerait le conseil

des ministres. Ces fortes raisons et les graves avertissements de la

fin ne pouvaient pas ne pas faire impression sur Louis-Philippe. Il

en fut ébranlé, et, sans consentir encore à rien qui s'écartât des

accords conclus à Eu, il n'insista plus autant pour un désaveu formel

de son ambassadeur.

En même temps que M. Guizot s'occupait ainsi, entre le Roi et M.

Bresson, à régler la conduite nouvelle que nous imposait, à Madrid,

l'attitude de lord Palmerston, il avait soin de faire connaître, à

Londres, l'interprétation que le gouvernement français donnait aux

instructions anglaises du 19 juillet et les graves conséquences qu'il

pourrait être amené à en tirer. Ce fut l'objet d'une dépêche adressée

à M. de Jarnac, le 30 juillet. Il y exposait d'abord comment, dans la

question du mariage, l'accord avait été conclu avec lord Aberdeen,

sinon sur tous les principes, du moins en fait sur la conduite

à suivre. «Il a été dit et entendu, ajoutait-il, que les deux

gouvernements s'emploieraient à Madrid pour que le choix de la Reine

se portât sur l'un des descendants de Philippe V. Lorsque quelque

autre candidat, en particulier le prince de Cobourg, a été mis en

avant, lord Aberdeen a travaillé, loyalement travaillé à l'écarter.»

Dès lors «l'approbation égale, donnée par lord Palmerston à trois

candidats parmi lesquels le prince de Cobourg était placé le premier,

était une profonde altération, un abandon complet du langage et de

l'attitude de son prédécesseur... Quand le Roi a exclu lui-même

ses fils de toute prétention à la main de la reine d'Espagne, il a

dû compter, il a compté en effet, et il a eu le droit de compter

sur une certaine mesure de réciprocité. S'il en était autrement, je

ne dis pas que le Roi changerait sa politique; mais, à coup sûr,

il recouvrerait toute sa liberté. Il n'aurait plus à tenir compte

que des intérêts de la France et de l'honneur de sa couronne.» Plus

loin, après avoir rappelé qu'il avait témoigné naguère de son désir

de continuer l'entente en proposant l'action commune en faveur des

fils de François de Paule, notre ministre terminait ainsi: «Mais il

peut y avoir pour la France, en Espagne, une politique isolée; et

si l'initiative de la politique isolée était prise à Londres, il

faudrait bien qu'à Paris j'en adoptasse aussi la pratique.» Lord

Palmerston était donc prévenu: s'il ne revenait pas franchement et

immédiatement à la politique de concert, il devait s'attendre à nous

voir user de la liberté d'action qui nous serait ainsi rendue.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 44 / 84 题