III

Les difficultés qui entravaient notre diplomatie dans la question du

Liban devaient lui faire chercher, sur cette vaste scène de l'Orient,

un autre point où elle pût agir plus efficacement. Y avait-il chance

de le trouver dans le jeune royaume de Grèce? On sait comment, à la

fin de la Restauration, la France, l'Angleterre et la Russie étaient

intervenues dans la création de cet État; elles avaient ainsi acquis

le droit et contracté l'obligation de surveiller et de seconder ses

débuts. Ceux-ci n'avaient pas été heureux. Plusieurs siècles de

servitude, suivis de plusieurs années d'insurrection, ne sont pas une

bonne école pour les moeurs publiques. Aussitôt les Turcs chassés, le

pays avait été en proie à une anarchie sanglante et ruineuse. Pour

y remédier, les trois puissances protectrices cherchèrent un roi;

elles eurent de la peine à le trouver; Léopold, le futur souverain

de la Belgique, un moment choisi en 1830, se déroba. Force fut de se

rabattre, en 1832, sur un prince encore mineur, Othon, second fils du

roi de Bavière. La France, l'Angleterre et la Russie lui accordèrent,

comme dot, la garantie collective d'un emprunt de soixante millions.

Les Bavarois qui, dans les premières années, administrèrent sous

le nom du jeune roi, le firent avec une main d'une lourdeur toute

germanique, irritant l'amour-propre national, sans satisfaire les

intérêts ni même maintenir l'ordre matériel et la paix intérieure.

En 1837, quand Othon commença à gouverner lui-même avec le concours

de ministres indigènes, les choses n'en marchèrent pas mieux; esprit

honnête, mais court, obstiné et hésitant, tenant à son pouvoir

absolu sans en rien faire, le Roi n'était ni aimé de ses sujets,

ni considéré par les diplomates étrangers. Le désordre financier

était extrême, au grand déplaisir des États garants de l'emprunt.

Pour comble de malheur, les dissensions intestines--la plus

dangereuse peut-être des maladies dont souffrait la Grèce--étaient

encore aggravées par la rivalité des trois puissances tutrices. Si

celles-ci, à l'origine, avaient agi en commun pour faire reconnaître

l'indépendance hellénique, ce n'était pas qu'il y eût entre elles,

sur cette question, un réel accord de vues; c'était au contraire par

méfiance réciproque, pour se surveiller et se contenir mutuellement;

chacune avait craint que l'autre ne voulût exploiter ce mouvement

à son profit exclusif. Le nouvel État créé, cette méfiance

persista. Les factions grecques l'exploitèrent, et bientôt elles se

distinguèrent en parti français, parti russe, parti anglais; chaque

chef de légation, devenu patron d'un parti, épousait ses prétentions,

s'associait à ses cabales et mettait son amour-propre à le faire

triompher sur les autres.

Jusqu'en 1841, la prépondérance à Athènes avait été surtout

disputée entre la Russie et l'Angleterre. La France avait été trop

occupée chez elle, ou, quand elle avait eu le loisir de songer à

un rôle en Orient, sa pensée s'était dirigée de préférence vers

l'Égypte. Ce fut seulement après le déboire éprouvé de ce côté

que M. Guizot manifesta, par une dépêche adressée le 11 mars 1841

aux autres cabinets, le dessein de «reporter sur la Grèce une

attention» qui, ajoutait-il, avait été jusque-là «distraite par

des questions plus urgentes[210]». Et pour commencer, il envoya

en mission extraordinaire et temporaire à Athènes M. Piscatory,

homme de ressources et de résolution, esprit élevé et ardent,

ayant une situation politique importante en France et jouissant en

Grèce d'une grande popularité personnelle pour avoir jadis, dans

la guerre de l'Indépendance, fait le coup de feu à côté des plus

vaillants palikares. Son arrivée amena naturellement les Grecs à

reporter leurs regards vers la France. Aussi bien savaient-ils que

là étaient leurs amis les plus sincères; à Londres, on ne s'était

résigné que d'assez mauvaise grâce à la création d'un État qui

démembrait l'Empire ottoman; à Saint-Pétersbourg, si l'on voulait

bien d'une Grèce vassale du Czar, on jalousait une Grèce trop forte

et trop indépendante; à Paris seulement, on avait applaudi sans

arrière-pensée à la résurrection d'un peuple ayant un passé si

glorieux, et on lui souhaitait sincèrement de grandes destinées.

Le dessein de M. Guizot n'était pas de rentrer, à Athènes, dans la

vieille politique d'antagonisme, dont au même moment il essayait de

sortir à Madrid. Partant de cette double idée que notre premier,

notre unique intérêt en Grèce était la durée et la prospérité du

nouvel État, ensuite que l'un des principaux obstacles à cette

durée et à cette prospérité était le conflit d'influence entre les

puissances protectrices, il désirait y substituer le concert. Dès

la fin de 1841, il s'en expliqua très nettement avec lord Aberdeen.

«Il est bien nécessaire, écrivait-il, que nous fassions cesser, sur

les lieux mêmes, ces jalousies aveugles, ces rivalités puériles, ces

luttes sur les petites choses, tout ce tracas d'en bas qui dénature

et paralyse la bonne politique d'en haut[211].» Le secrétaire d'État

britannique accueillit bien ces ouvertures et envoya des instructions

dans le même sens à sir Edmond Lyons. Celui-ci, qui, depuis 1832,

représentait l'Angleterre à Athènes, était un ancien capitaine de

vaisseau, homme du monde aimable, gai, naturel, mais diplomate

impérieux, soupçonneux, cassant, grossissant sans mesure tous les

incidents secondaires, prêt à partir en guerre pour les moindres

difficultés, tout imbu de l'esprit de lord Palmerston qui le tenait

en grande faveur; nul n'avait été plus passionnément engagé dans

toutes les querelles d'influence en Grèce. Un tel agent pouvait-il

devenir l'instrument d'une politique d'entente? En tout cas, pour

l'y contraindre, il eût fallu porter à ces affaires une attention

plus soutenue et plus énergique que ne le faisait à cette époque lord

Aberdeen. M. Guizot lui-même, absorbé par d'autres questions, ne

donna pas, pour le moment, grande suite à l'initiative qu'il avait

prise en 1841. L'année 1842 et le commencement de 1843 s'écoulèrent

donc sans que l'état des choses à Athènes fût sérieusement modifié.

[Note 210: Cette dépêche est citée intégralement dans les Pièces

justificatives des _Mémoires de M. Guizot_. C'est à ces Mémoires,

et aussi à l'ouvrage de M. d'Haussonville sur l'_Histoire de la

politique extérieure de 1830 à 1848_, que sont empruntés les

documents qui seront cités dans la suite de cet exposé, sans

indication de source spéciale.]

[Note 211: Lettre à M. de Sainte-Aulaire, en date du 8 octobre 1841.]

Ce fut vers le milieu de 1843, à l'époque où l'entente cordiale

tendait à devenir la règle générale des rapports entre l'Angleterre

et la France, que la question grecque fut remise sur le tapis et

prit assez d'importance pour que M. Guizot l'appelât, quelques

mois plus tard, à la tribune, «la grande affaire de l'Orient». Dès

juin 1843, M. Piscatory fut renvoyé à Athènes, non plus en mission

temporaire, mais avec la qualité de ministre de France. Il lui était

recommandé «de beaucoup faire et même sacrifier, pour maintenir le

concert avec ses collègues», spécialement avec sir Edmond Lyons.

«C'est, ajoutait M. Guizot, le seul moyen d'action efficace.....

Je ne sais pas jusqu'où nous mènerons ce concert; mais il faut le

mener aussi loin que nous le pourrons; par le concert et pendant sa

durée, nous nous fortifierons pour le moment où il nous manquera.»

En même temps, notre ministre saisissait l'occasion d'un débat à la

Chambre des pairs, le 21 juillet 1843, pour proclamer solennellement

la politique d'entente qu'il prétendait inaugurer en Grèce. À peine

arrivé à Athènes, M. Piscatory s'appliqua loyalement à exécuter ses

instructions. «Je me fais petit, écrivait-il à M. Guizot; j'ai même

un peu brusqué mes amis. Je fais ici un métier bien contraire à ma

nature; je me contrarie sur tout, et je fais d'énormes sacrifices à

mes collègues, qui n'en font aucun..... Ne croyez pas que je sois las

du mauvais quart d'heure qu'en toutes choses il faut savoir passer;

j'enrage souvent, mais je sais vouloir, et je voudrai jusqu'au bout.»

Des événements allaient s'accomplir qui rendaient le concert des

puissances plus nécessaire encore à la Grèce. Le 15 septembre 1843,

un soulèvement populaire arracha au roi Othon la promesse d'une

constitution libérale et la convocation d'une assemblée nationale

chargée de la rédiger. À la différence du cabinet de Londres,

celui de Paris n'avait pas désiré cette révolution: le système

parlementaire lui paraissait d'une application bien difficile avec

une nation si divisée et si inexpérimentée, une royauté si neuve

et si impopulaire; à son avis, il eût mieux valu s'en tenir à des

réformes administratives. Mais, le fait accompli, il se montra tout

disposé à s'unir à l'Angleterre pour seconder la mise en train

du nouveau régime. De Londres et de Paris, on envoya donc les

mêmes instructions. Tandis que M. Guizot écrivait à M. Piscatory:

«Persistez à subordonner les intérêts de rivalité à l'intérêt

d'entente, la petite politique à la grande», lord Aberdeen mandait à

sir Edmond Lyons: «Je vois avec regret que vous avez une tendance à

maintenir l'ancienne distinction des partis... Gardez-vous bien de

mettre en avant Maurocordato, ou tout autre, comme le représentant

de la politique et des vues anglaises. Je suis sûr que le ministre

de France recevra les mêmes instructions quant à Colettis et à ceux

qui se prétendraient les soutiens des intérêts français... Ce serait

une grande pitié, quand les gouvernements sont entièrement d'accord,

que quelque jalousie locale ou les prétentions personnelles de nos

amis vinssent aggraver nos difficultés.» Ces recommandations ne

furent pas sans effet. M. Piscatory marcha résolument dans la voie

qui lui était prescrite, étonnant parfois nos amis du parti français,

mais finissant par obtenir du plus grand nombre qu'ils suivissent

nos conseils d'union. Sir Edmond Lyons lui-même, frappé d'un tel

exemple et pressé par son chef, avait meilleure attitude que dans le

passé. L'union si patente de la France et de l'Angleterre, jointe

à l'abstention de la Russie, qui boudait la constitution, amena à

Athènes, sinon la paix, du moins une sorte de suspension d'armes

entre les partis; elle permit de passer sans accident le périlleux

défilé de la réunion de l'assemblée nationale et de la confection

de la constitution. Heureux résultat que M. Guizot célébrait à la

tribune de la Chambre des députés, le 21 janvier 1844, et dont, avec

raison, il faisait honneur à l'entente cordiale.

Le gouvernement français eut bientôt occasion de prouver la loyauté

avec laquelle il était résolu à pratiquer cette entente. Le premier

cabinet formé à Athènes, en avril 1844, après le vote de la

constitution, eut à sa tête le chef du parti anglais, Maurocordato;

M. Piscatory le soutint ouvertement. Pour le coup, sir Edmond Lyons

parut comprendre la vertu de l'entente cordiale; il n'avait pas

assez d'éloges pour M. Piscatory. Quant à lord Aberdeen, il était

tout heureux; à ceux qui, autour de lui et jusque dans le sein du

cabinet, doutaient des avantages de sa politique et objectaient que

son premier effet avait été, en Espagne, le triomphe de l'influence

française, il montrait, en Grèce, le parti anglais au pouvoir.

«Voilà, leur disait-il, à quoi sert l'entente[212]!»

[Note 212: Lettres de M. de Sainte-Aulaire à M. Guizot, du 2 et du 3

mai 1844.]

Cette lune de miel ne devait malheureusement pas durer. Maurocordato

s'appuyait sur une base trop étroite. Le parti anglais, composé

d'hommes relativement éclairés et ouverts aux idées européennes,

n'était guère qu'un état-major sans soldats. La masse de la nation

allait bien plus volontiers soit au parti religieux patronné par la

Russie, soit surtout au parti populaire, guerrier et patriote, qui se

recommandait de la France. Si le cabinet avait avec lui les habits,

il avait contre lui les fustanelles, de beaucoup les plus nombreuses.

On s'en aperçut aux élections générales auxquelles il fallut procéder

en juillet 1844. Elles furent un désastre pour Maurocordato, qui

dut céder la place à un ministère réunissant Colettis, le chef du

parti français, et Metaxa, le chef du parti russe. Cette association

n'impliquait pas un partage égal d'influence; la prépondérance

appartenait à Colettis.

Notre diplomatie n'avait rien fait, ni pour renverser Maurocordato,

à qui elle avait toujours prêté appui, ni pour pousser en avant

Colettis, qu'elle avait au contraire tâché de contenir; tout était

arrivé par le mouvement naturel de l'opinion en Grèce. L'événement

accompli, M. Guizot n'eut qu'une préoccupation, atténuer le

déplaisir et la mortification qu'en devait ressentir l'Angleterre.

Il faisait écrire à notre chargé d'affaires à Londres: «Ne laissez

pas croire que nous acceptions le moins du monde comme un succès

nôtre, c'est-à-dire français, la chute de Maurocordato[213].» Tout

en reconnaissant la nécessité d'aider Colettis, il voulait qu'on

ménageât le plus possible les hommes du parti anglais et qu'on ne

fournît aucun grief au cabinet de Londres. «Je crains, écrivait-il

à M. Piscatory, que nous ne retombions dans ce qui a, si longtemps

et sous tant de formes diverses, perdu les affaires grecques,

la division et la lutte des partis intérieurs et des influences

extérieures. Donnez, Colettis et vous, un démenti à ce passé. Je

vous y aiderai de tout mon pouvoir.» Et encore: «Dites-vous souvent

que, quelque intérêt que nous ayons à Athènes, ce n'est pas là

que sont les plus grandes affaires de la France.» En même temps,

il s'adressait directement à lord Aberdeen, et tâchait par de

loyales explications, par des assurances répétées, de dissiper ses

préventions et de calmer ses inquiétudes.

[Note 213: Lettre de M. Désages à M. de Jarnac, en date du 27

septembre 1844. (_Documents inédits._)]

C'était au tour de l'Angleterre de se conduire comme nous l'avions

fait pendant que ses clients étaient au pouvoir, de sacrifier ses

préférences de personne et de parti à la nécessité supérieure de

l'entente. Sir Edmond Lyons prit aussitôt une attitude absolument

contraire: tout entier à son dépit, il ne se donna même pas la peine

de le voiler, se brouilla ouvertement avec M. Piscatory, et commença

une guerre acharnée contre Colettis. Chez lord Aberdeen lui-même, il

semblait que la droiture habituelle d'esprit fût un peu altérée par

le désappointement que lui avait causé la chute de Maurocordato. M.

Guizot s'en rendait compte, et, dès le premier jour, il écrivait à M.

Piscatory: «Quand on attaquait lord Aberdeen sur l'entente cordiale,

quand on lui demandait quelle part de succès il y avait, la Grèce

était sa réponse, sa réponse non seulement à ses adversaires, mais

aussi à ceux de ses collègues qui hésitaient quelquefois dans sa

politique... Il a perdu cette réponse. Il est aujourd'hui, en Grèce,

dans la même situation qu'en Espagne; à Athènes, comme à Madrid,

il expie les fautes, il paye les dettes de lord Palmerston et de

ses agents. C'est un lourd fardeau; il en a de l'inquiétude et de

l'humeur.» Nos protestations, bien que non absolument inefficaces,

ne suffirent pas à dissiper cette humeur. Lord Aberdeen ne pouvait

se défaire de cette idée que la présence de Colettis au ministère

était un danger, et que M. Piscatory n'avait pas été étranger au

renversement de Maurocordato. C'était, du reste, la conviction

générale en Angleterre. Un député whig, M. Cochrane, ayant dit, en

pleine Chambre des communes, que la conduite de M. Piscatory avait

été «honteuse et dégradante», sir Robert Peel se bornait à répondre:

«Quant à la conduite de M. Piscatory, la Chambre m'excusera si je

n'en dis rien; je ne pense pas qu'il soit dans les convenances que

j'exprime publiquement mon opinion sur un agent étranger.» Tout ce

que M. Guizot put obtenir de lord Aberdeen fut la recommandation

faite à sir Edmond Lyons, qui n'en tint pas compte, de se montrer

poli avec M. Piscatory, «de ne prendre part à aucune menée contre

M. Colettis, et de ne tenter aucun effort pour faire prévaloir

l'influence anglaise[214]».

[Note 214: Instructions du 11 novembre 1844.]

L'espoir de lord Aberdeen était que Colettis échouerait comme

Maurocordato. Le problème ne paraissait-il pas insoluble? Dans un

pays où n'existait même pas la notion d'un état social régulier[215],

il fallait fonder un gouvernement, créer une administration, et même

faire fonctionner le régime parlementaire. Un événement, survenu

au milieu de 1845, rendit la situation plus difficile encore:

Metaxa s'étant brouillé avec Colettis, celui-ci resta seul maître

du pouvoir, ayant contre lui la coalition des deux partis russe et

anglais, sans autre point d'appui que son propre parti, nombreux à

la vérité, mais ignorant et turbulent. Et lui-même, qu'était-il? Un

ancien conspirateur, un ancien chef de palikares. Oui, mais depuis

la guerre de l'Indépendance il avait séjourné, pendant plus de sept

années, à Paris, comme ministre de Grèce; là, au spectacle des choses

d'Occident, dans le commerce intime d'hommes tels que M. Guizot et

le duc de Broglie, cet esprit naturellement sagace et supérieur

s'était initié à la civilisation, jusque-là tout à fait ignorée de

lui; sans dépouiller entièrement son premier tempérament, ni faire

disparaître toute sa barbarie d'origine, en en conservant ce qui le

maintenait en communion avec ses compatriotes, il avait peu à peu

acquis plusieurs des qualités de l'homme d'État. Aussi, une fois au

pouvoir, étonna-t-il tout le monde par son sens du gouvernement,

son esprit de mesure, son sang-froid, son aplomb, son adresse,

sa fécondité de ressources. Il domina ses adversaires et, ce qui

était peut-être plus malaisé, contint ses partisans. Non sans doute

qu'il eût du premier coup transformé en sujets soumis, en citoyens

corrects, des hommes dont plusieurs semblaient plutôt préparés

au métier de brigands; trop souvent il ne pouvait les satisfaire

qu'aux dépens de l'impartialité et de la régularité administratives.

Finances, justice, armée, police, rien n'était encore bien organisé;

certaines notions de moralité demeuraient fort obscurcies. C'était le

legs du passé, la conséquence d'habitudes anciennes qu'on ne pouvait

corriger en quelques mois. «On n'a jamais fait du pain blanc avec de

la farine noire», disait philosophiquement Colettis. Et cependant,

malgré tout, il y avait un réel progrès: le jeune royaume jouissait

d'une tranquillité relative, d'un commencement de prospérité qu'il

n'avait pas connus jusqu'alors et qui, pour le moment, paraissaient

lui suffire. Le premier ministre se montrait l'homme d'une transition

nécessaire entre l'anarchie barbare où la Grèce n'eût pu demeurer

plus longtemps sans périr, et le gouvernement régulier, moderne,

occidental, pour lequel elle n'était pas mûre.

[Note 215: M. Thouvenel, alors secrétaire d'ambassade à Athènes,

écrivait le 20 décembre 1845: «Rien ici n'est solide, si ce n'est

un instinct de désordre, de rapine, historiquement très explicable,

mais fort embarrassant pour former un État.» (_La Grèce du roi Othon,

correspondance de M. Thouvenel avec sa famille et ses amis_, p. 8.)]

Ce succès réel gagna à Colettis la sympathie de tous les témoins

impartiaux, même des envoyés des cours allemandes qui avaient d'abord

partagé les méfiances de la légation anglaise[216]. Mais il exaspéra

sir Edmond Lyons, qui n'en devint que plus obstiné et plus acharné

dans son hostilité. «C'est un fou furieux», écrivait-on d'Athènes,

le 20 décembre 1845[217]. Notre légation ne pouvait laisser sans

défense Colettis ainsi attaqué; force était de venir à son secours.

M. Piscatory n'était pas homme à déserter une telle tâche. À son

tempérament ardent, vaillant, énergique, la lutte coûtait moins

qu'une attitude de réserve et d'observation. Nul n'était plus homme

d'action et de commandement. Il prit donc sans hésitation, et même

probablement avec quelque plaisir, le rôle auquel l'obligeaient les

provocations de sir Edmond Lyons. Il se fit ouvertement le patron

du ministre que la légation anglaise prétendait renverser, le chef

du parti qui se disait «français», ne s'effarouchant pas de ce

que ce parti avait encore d'un peu sauvage, tâchant seulement de

le discipliner. «Nous nous sommes placés au milieu des palikares,

écrivait l'un des jeunes membres de la légation française, M.

Thouvenel; nos amis ne nous font pas toujours honneur, mais ils

sont les plus forts[218].» Il fut en effet bientôt visible, comme

le disait encore M. Thouvenel, que «M. Lyons était battu à plate

couture par M. Piscatory[219]». Le parti anglais ne comptait plus que

douze voix à la Chambre. Jamais notre influence n'avait été aussi

prépondérante à Athènes: c'était manifestement le ministre de France

qui gouvernait la Grèce.

[Note 216: Voir notamment un Mémoire rédigé en avril 1846 par

l'envoyé d'Autriche, le comte Prokesh. (HAUSSONVILLE, _Histoire de la

politique extérieure du gouvernement français_, 1830-1848, p. 107.)]

[Note 217: _La Grèce du roi Othon, correspondance de M. Thouvenel_,

p. 11.]

[Note 218: _Ibid._--M. Thouvenel ajoutait, quelques jours plus tard:

«Nous sommes ici, il ne faut pas nous le dissimuler, les amis de la

canaille; mais cette canaille, après tout, est la masse du pays,

et c'est là que, pour être forts, nous avons dû poser notre camp.»

(_Ibid._, p. 13.)]

[Note 219: _Ibid._, p. 113.]

Y avait-il lieu de se féliciter sans réserve d'un pareil résultat?

Ne fallait-il pas reconnaître, au contraire, qu'une telle situation

était anormale, et qu'elle pouvait avoir de fâcheuses conséquences

pour la Grèce comme pour la France? La Grèce n'avait chance de

s'affermir et de se développer, de surmonter ses difficultés

intérieures et extérieures, qu'avec l'appui de toutes les puissances

protectrices, et elle était certainement trop faible pour supporter,

sans en beaucoup souffrir, la rivalité diplomatique dont elle était

l'objet et le théâtre. D'ailleurs, si la maladresse de sir Edmond

Lyons et l'habileté de M. Piscatory donnaient momentanément le

dessous au parti anglais, l'Angleterre avait en Orient une situation

trop forte pour qu'il fût indifférent à un petit État d'encourir

son hostilité ou seulement sa bouderie. Quant à la France, hors la

satisfaction d'amour-propre de primer sur une scène bien étroite

et d'infliger un échec mérité à qui lui cherchait une méchante

querelle, de quel grand intérêt politique était pour elle cette

lointaine victoire? Quel profit trouvait-elle à dominer la Grèce,

quel honneur à paraître solidaire et responsable d'un gouvernement

après tout fort imparfait? Pouvait-elle se flatter de jouer un grand

rôle dans le Levant, au moyen de cet État encore mal assis auquel

on devait souhaiter, avant tout, une prudente immobilité, et dont

les ambitions n'eussent pu d'ailleurs se satisfaire qu'au préjudice

de notre politique traditionnelle sur le Bosphore? Tout cela, sans

doute, n'était pas une raison de se désintéresser absolument de ce

qui se passait en Grèce; mais c'était une raison de ne s'y engager

qu'avec mesure. Sur place, dans la chaleur de la lutte, cette mesure

était difficile à garder, surtout pour M. Piscatory. Il ne savait

pas faire petitement et n'était pas l'homme des rôles effacés ou

médiocres. C'était affaire à ceux qui l'employaient de lui choisir

des postes à sa taille. M. Thouvenel écrivait finement, d'Athènes, le

20 décembre 1845: «Ici, comme à Madrid, il est à désirer qu'on tienne

le jeu, mais sans y trop mettre; le gain ne vaut pas les émotions

de la partie.» Puis il ajoutait tout bas, en parlant de son chef de

légation: «Je crois qu'il a trop mis au jeu[220].»

[Note 220: _La Grèce du roi Othon, correspondance de M. Thouvenel_,

p. 9 et 11.]

À Paris, on savait gré sans doute à M. Piscatory et à Colettis de

leur habileté et de leur succès: on ne songeait ni à les désavouer,

ni à leur conseiller une capitulation. Mais on ne se voyait pas sans

chagrin entraîné dans une politique si différente de celle qu'on

avait rêvée et qu'un moment on avait cru tenir. M. Désages écrivait

à M. Thouvenel, le 20 mai 1846: «Oui, c'est un grand mal que nous

ayons à prendre si complètement, si ouvertement à notre compte la

défense et la protection du cabinet d'Athènes. C'est mauvais pour

la Grèce et pour nous, car la pression contre ce cabinet s'accroît

indubitablement de l'influence déclarée, patente, que nous donne

sur lui le besoin qu'il a de notre appui. À cela, je ne vois, pour

le présent du moins, aucun remède. Le seul palliatif est dans la

continuation de notre bonne entente avec les légations et les cours

allemandes[221].» Quant à M. Guizot, il avait trop vivement désiré

l'accord, il était trop pénétré de ses avantages supérieurs, pour ne

pas regretter le conflit, même quand il y avait l'avantage. Il ne se

lassait pas de faire appel à lord Aberdeen pour rétablir cet accord.

Il profitait de la seconde entrevue d'Eu, en septembre 1845, pour

dire au ministre anglais «tout ce qu'il pensait» de la conduite de

sir Edmond Lyons. Peu auparavant, M. de Metternich, pressé par nous,

avait aussi «fait une charge à fond» sur le secrétaire d'État. Tout

cela à peu près sans aucun résultat. «Je crois, écrivait M. Guizot

en novembre 1845, lord Aberdeen bien près d'être convaincu que Lyons

juge mal les affaires de Grèce et conduit mal celles de l'Angleterre

en Grèce; mais, mais, mais... je m'attends à la prolongation de

cette grosse difficulté.» Si désireux qu'il fût de mettre fin au

désaccord, notre ministre en prenait virilement son parti, du moment

où la politique britannique le rendait inévitable. «Il faut vivre

avec ce mal-là, écrivait-il à M. Piscatory; nous ne sommes pas en

train d'en mourir. Je regrette le fait, mais je m'y résigne.» C'est

qu'au fond, là comme en Espagne, il se sentait garanti contre de

trop fâcheuses conséquences, par la présence de lord Aberdeen au

_Foreign office_. S'il désespérait d'obtenir qu'il réprimât son

agent, il savait n'avoir à craindre de sa part aucune démarche

offensive qui pût faire dégénérer la querelle des deux légations en

un conflit des deux gouvernements. L'entente cordiale, pour n'avoir

pas produit dans les affaires de Grèce ce qu'on en attendait, n'y

était donc pas absolument inefficace: elle localisait le dissentiment

et l'empêchait d'avoir un contre-coup sur un plus vaste théâtre.

[Note 221: _La Grèce du roi Othon, correspondance de M. Thouvenel_,

p. 73.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 40 / 84 题