II

En Orient, comme en Espagne, il existait une rivalité traditionnelle

entre la France et l'Angleterre. La guerre avait même failli en

sortir: on se rappelle la crise de 1840, à laquelle avait mis

fin la convention des détroits, signée le 13 juillet 1841[207].

Depuis lors, que s'était-il passé dans ces régions? Sur la question

d'Égypte, si bruyante de 1833 à 1841, le silence s'était fait. Sans

doute le cabinet britannique regardait toujours de ce côté avec une

attention ombrageuse; quand le Czar, pendant son voyage à Londres,

en 1844, causa des affaires d'Orient avec sir Robert Peel, celui-ci

ne sortit des généralités vagues que pour déclarer sa volonté de «ne

pas laisser s'établir, sur le Nil, un gouvernement trop fort, qui

pût fermer la route du commerce et refuser le passage à la malle

des Indes[208]». Mais l'Angleterre croyait être garantie contre

tout péril de ce genre, depuis que Méhémet-Ali avait été forcé

d'abandonner ses conquêtes en Asie. Le cabinet de Paris n'avait pas

non plus de raison de remettre cette question sur le tapis. Il était

trop heureux de voir que l'autorité du pacha, réduite à l'Égypte,

gagnait en solidité ce qu'elle avait perdu en étendue[209], et de

constater, contrairement à toutes les prédictions des journaux, que

la France gardait son crédit à Alexandrie, que ses conseils y étaient

réclamés et écoutés, que son commerce y était en progrès, que ses

religieux, chaque jour plus nombreux, y répandaient sa langue et son

influence. M. Guizot pouvait dire à la tribune, le 21 janvier 1843:

«Nos rapports avec l'Égypte sont les meilleurs qui aient jamais été.»

[Note 207: Voir au tome IV.]

[Note 208: Ce propos a été rapporté par le baron de Stockmar, qui le

tenait de sir Robert Peel lui-même.]

[Note 209: Méhémet-Ali disait lui-même, en 1846, à M. de Bourqueney,

ambassadeur de France à Constantinople: «Les Anglais se disent

aujourd'hui mes amis; le fait est qu'en me débarrassant de ces sales

affaires de Syrie, ils m'ont rendu service.» (_La Grèce du roi Othon.

Correspondance de M. Thouvenel avec sa famille et ses amis_; p. 72.)]

La France n'était pas sortie partout en Orient aussi indemne de

la crise de 1840. Sur un autre point, en effet, cette crise avait

contribué à faire naître une question difficile, douloureuse, qui

devait longtemps embarrasser et attrister notre diplomatie: c'est

ce qu'on a appelé la question du Liban. Quelques explications

rétrospectives sont nécessaires pour la faire comprendre. On sait

que la partie de la Syrie nommée la Montagne est habitée par deux

races distinctes, rivales, ennemies: l'une, la plus nombreuse,

les Maronites, chrétiens aborigènes redevenus catholiques pendant

les croisades, depuis lors amis et clients de la France; l'autre,

les Druses, ni chrétiens ni musulmans, moins nombreux, mais plus

belliqueux et plus sauvages, que, depuis quelque temps, l'Angleterre

paraissait chercher à s'attacher. Par un privilège traditionnel

dont notre nation, protectrice séculaire des chrétiens d'Orient,

surveillait le maintien, la Montagne avait joui, jusqu'à la prise

de possession de la Syrie par Méhémet-Ali, d'une sorte d'autonomie;

petite république patriarcale et militaire, féodale et élective,

elle avait à sa tête un chef unique, sujet sans doute de la Porte,

lui payant tribut, mais chrétien et choisi, depuis plus de cent

ans, dans la puissante famille des Chéabs. La conquête égyptienne

porta une grave atteinte à cette organisation. Sans révoquer l'émir

Beschir, chef chrétien de la Montagne, le pacha supprima les libertés

de cette région et y établit, avec une extrême rigueur, son

autorité directe. De là des mécontentements que les agents anglais

s'empressèrent d'exploiter. Le gouvernement français, au contraire,

en appuyant Méhémet-Ali, semblait lui avoir sacrifié ses anciens

protégés. Sur ce point, comme sur plusieurs autres, notre engouement

pour le pacha nous faisait perdre de vue nos traditions et nos

intérêts. Lors des mesures d'exécution prises contre Méhémet-Ali,

après le traité du 15 juillet 1840, l'émir Beschir passa aux Anglais,

aussitôt qu'il pressentit leur victoire, sans cependant se sauver

ainsi lui-même. En effet, la Porte, à peine rentrée en possession

de la Syrie, profita des circonstances pour abolir les privilèges

de la Montagne et substituer un pacha ottoman au chef chrétien.

L'arbitraire et l'anarchie, telles furent aussitôt les conséquences

de l'administration turque. Dès 1841, les Maronites, indignement

maltraités, poussèrent un cri de détresse et implorèrent le secours

de l'Europe.

La France ne pouvait refuser de prêter l'oreille à cette plainte,

sans déserter son vieux rôle, sans répudier un patronage dont le

maintien importait grandement à son honneur et à son influence.

Toutefois, dès qu'elle voulut agir, elle se sentit gênée et affaiblie

par l'attitude même qu'elle venait de prendre dans le conflit du

sultan et du pacha. Après avoir laissé son client, Méhémet-Ali,

supprimer les privilèges des Maronites, avait-elle le même titre

qu'autrefois pour réclamer en leur nom? Pouvait-elle se flatter de

retrouver son ancien crédit auprès du divan, qui lui gardait rancune

de sa politique égyptienne et qui se flattait de pouvoir au besoin

lui opposer les puissances signataires du traité du 15 juillet 1840?

Et puis, du moment où les Turcs mettaient en discussion notre droit

de protection sur les chrétiens d'Orient, n'étaient-ils pas quelque

peu fondés à faire observer que la situation respective de la France,

de l'Europe et de l'Empire ottoman avait bien changé depuis l'époque

où ce droit s'était établi? Sous l'ancien régime, nous étions les

alliés du sultan, ne lui suscitant aucun embarras, ne lui inspirant

aucune inquiétude; depuis un demi-siècle, au contraire, la Porte,

non sans en garder ressentiment, nous avait vus successivement

faire l'expédition d'Égypte, délivrer la Grèce, conquérir l'Algérie,

émanciper à demi Tunis et soutenir Méhémet-Ali. Autrefois, nous

étions le seul État chrétien en rapports intimes avec la cour

de Constantinople; maintenant, les autres puissances, notamment

l'Angleterre et la Russie, y avaient des intérêts considérables et

y exerçaient une influence généralement rivale de la nôtre. Comme

l'a écrit M. Guizot, nous avions cessé d'être aussi nécessaires à la

Porte et nous lui étions devenus suspects.

Vers la fin de 1841, comprenant que, dans une telle situation, ses

représentations isolées n'auraient pas grande chance d'être écoutées

par la Turquie, le cabinet de Paris proposa aux grandes puissances

d'agir de concert. L'Autriche se montra bien disposée, quoique un

peu molle. L'Angleterre, où l'on ne faisait pas encore profession de

l'entente cordiale, fut plus hésitante, partagée entre son habitude

de protéger les Druses et l'indignation que les traitements infligés

aux Maronites ne pouvaient manquer d'inspirer à l'esprit droit de

lord Aberdeen. Quant à la Russie, nous ne pouvions compter sur son

concours que si, en nous le refusant, elle s'exposait à se trouver

isolée. Notre gouvernement s'aperçut vite qu'avec une Europe aussi

peu unie, on ne parviendrait pas à imposer à la Porte la restauration

intégrale des anciens privilèges du Liban et le rétablissement du

chef chrétien unique. Faute de mieux et tout en déclarant ne pas

voir là une satisfaction définitive, il se rallia à un expédient

transactionnel imaginé par M. de Metternich et appuyé par le cabinet

britannique. Il s'agissait d'obtenir de la Porte qu'elle dédoublât

l'administration du Liban; les Druses devaient avoir à leur tête un

magistrat de leur race; de même pour les Maronites. Le gouvernement

ottoman, après avoir essayé d'éluder cette demande, finit par

déclarer, d'assez mauvaise grâce, le 7 décembre 1842, qu'il se

conformerait au voeu des puissances.

La mesure, qui n'eût jamais pu être bien efficace, ne fut même pas

sérieusement et sincèrement exécutée. Les pachas turcs conservèrent

la réalité du pouvoir et s'appliquèrent à prolonger un état

d'anarchie qui leur paraissait servir la prépotence ottomane, en

affaiblissant les deux races rivales. Les choses en vinrent à ce

point que, dans les premiers mois de 1845, une véritable guerre

civile éclata entre les Maronites et les Druses; ces derniers,

appuyés plus ou moins ouvertement par les Turcs, eurent généralement

le dessus et se livrèrent aux plus atroces excès.

Le gouvernement français n'avait pas attendu ces lamentables

événements, pour se convaincre que la réforme nominale obtenue

en 1842 n'avait remédié à rien. Éclairé par l'expérience, pressé

par les orateurs qui, dans les deux Chambres, se faisaient les

avocats des Maronites, notamment par M. de Montalembert, M.

Guizot s'était bientôt décidé à modifier sa première attitude et

à réclamer le retour à l'ancien état de choses, le rétablissement

d'une administration unique et chrétienne. S'en étant ouvert aux

autres puissances, il trouva assez bon accueil auprès de M. de

Metternich. Mais, même après l'établissement de l'entente cordiale,

il ne parvint pas à amener à cette idée le cabinet de Londres.

Lord Aberdeen se disait très sincèrement désolé de l'anarchie du

Liban, prêt à s'associer à nous pour y mettre un terme; seulement,

il contestait l'efficacité du moyen que nous proposions. Incapable

personnellement d'encourager ou d'excuser les Druses, il était trop

souvent mal éclairé sur leur conduite, par ses agents en Syrie;

ceux-ci, obstinés dans les vieilles rivalités, ne voyaient, dans ces

féroces montagnards, que des protégés de l'Angleterre à soutenir

quand même contre les protégés de la France; le consul britannique à

Beyrouth put même être accusé d'avoir été l'instigateur ou tout au

moins le complice de ceux qui, en 1845, prirent les armes contre les

Maronites. Dans ces conditions, notre demande d'une administration

unique n'avait pas chance de réussir à Constantinople. Aussi, tout en

la maintenant, notre gouvernement ne négligea-t-il pas de présenter

des réclamations moins radicales, pour lesquelles il fut appuyé par

l'Autriche et même, dans une certaine mesure, par l'Angleterre.

Ces efforts ne furent pas absolument infructueux. En 1845 et dans

les années qui suivirent, diverses réformes, plus sérieusement

accomplies que celle de 1842, apportèrent des améliorations réelles,

bien qu'encore incomplètes, à la situation des Maronites. La

diplomatie du gouvernement de Juillet ne put obtenir davantage.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 39 / 84 题