IV

On le voit, sur quelques-uns des points où l'on tâchait de

l'appliquer, l'entente cordiale n'allait pas sans difficultés.

Nouvelle preuve de cette vérité souvent constatée que, pour être

quelquefois raisonnable et utile, l'alliance anglaise est rarement

commode et agréable, surtout quand elle se trouve être, comme sous

la monarchie de Juillet, l'alliance nécessaire. Toutefois, là même

où cette entente était d'une exécution pénible et imparfaite, il

ne semblait pas que, du côté de la France, on pût se plaindre des

résultats obtenus. En Grèce comme en Espagne, si le cabinet de

Londres ne nous donnait pas le concours que nous eussions désiré, du

moins il nous laissait à peu près le champ libre, et, dans ces deux

pays où naguère l'influence anglaise dominait, l'influence française

avait maintenant le dessus. N'était-ce pas à croire que M. de

Metternich devinait juste quand, tout au début de l'entente cordiale,

le 12 octobre 1843, il avait fait cette sorte de prophétie: «Dans

une rencontre avec Louis-Philippe et M. Guizot, lord Aberdeen tirera

toujours la courte paille[222].» Cette impression persista à Vienne,

et, au commencement de 1846, l'ambassadeur d'Autriche à Londres

mandait à son gouvernement que «lord Aberdeen était complètement

dominé par l'ascendant de M. Guizot[223]». C'était naturellement sous

ce jour qu'en Angleterre l'opposition whig s'appliquait à présenter

les choses. Le journal de lord Palmerston, le _Morning Chronicle_,

disait en janvier 1845: «M. Guizot a tellement fasciné lord Aberdeen

qu'il n'est rien que celui-ci puisse lui refuser. M. Guizot a abaissé

notre influence en Espagne, en Grèce, en Belgique; il s'est moqué de

nous au Maroc, nous a insultés à Taïti, abandonnés au Texas, a usurpé

nos droits au Brésil... Tout serait préférable au compérage entre M.

Guizot et lord Aberdeen, compérage dans lequel ce dernier joue son

rôle sempiternel d'aimable dupe et sacrifie à la paix à tout prix les

plus chers intérêts et la véritable dignité de son pays.» Plus tard,

après la chute du ministère tory, un homme d'État whig, plus modéré

que lord Palmerston, lord Clarendon, s'expliquant dans l'intimité

sur le reproche fait ainsi à lord Aberdeen, le déclarait fondé;

il attribuait à son «laisser faire» le «succès des intrigues de

Louis-Philippe». «Les agents anglais, ajoutait-il, n'importe où ils

étaient, avaient été rendus dépendants des agents français, au point

qu'ils n'osaient se plaindre d'aucun mauvais procédé de ces derniers,

sachant que ce serait s'exposer à une réprimande et courir le risque

d'être humiliés dans l'exercice public de leur fonction[224].»

[Note 222: J'ai déjà eu occasion de citer ce propos. (_Mémoires de

Metternich_, t. VI, p. 690.)]

[Note 223: Lettre du comte de Flahault à M. Guizot, du 6 février

1846. (_Documents inédits._)]

[Note 224: _The Greville Memoirs, second part_, vol. III, p. 16.]

Ce qui est en tout cas certain, c'est que l'entente cordiale se

maintenait principalement par les rapports personnels d'amitié,

d'estime, de confiance, établis depuis la première entrevue d'Eu, en

1843, entre M. Guizot et lord Aberdeen. Ils avaient pris peu à peu

l'habitude de s'écrire directement dans les circonstances délicates,

cherchant ainsi à donner à leurs communications le caractère d'un

tête-à-tête. Il suffit de se rappeler quelles étaient les qualités de

M. Guizot, l'autorité et la hauteur de son esprit, pour être assuré

qu'un pareil tête-à-tête ne devait pas tourner à son désavantage.

Jusqu'où allait cette loyale et confiante intimité, on en peut juger

par ce que nous connaissons de la correspondance des deux ministres.

Un jour, par exemple, M. Guizot, apprenant que lord Aberdeen était

un peu troublé par les rapports de quelqu'un de ses diplomates, d'un

Bulwer ou d'un Lyons, lui écrivait: «Ce que nous avons, je crois,

de mieux à faire l'un et l'autre, c'est de mettre en quarantaine

sévère tous les rapports, bruits, plaintes, commérages, qui peuvent

nous revenir sur les menées secrètes ou les querelles de ménage de

nos agents; pour deux raisons: la première, c'est que la plupart de

ces commérages sont faux; la seconde, c'est que, même quand ils ont

quelque chose de vrai, ils méritent rarement qu'on y fasse attention.

L'expérience m'a convaincu, à mon grand regret, mais enfin elle

m'a convaincu que nous ne pouvions encore prétendre à trouver ou à

faire soudainement passer dans nos agents la même harmonie, la même

sérénité de sentiments et de conduite qui existe entre vous et moi.

Il y a, chez nos agents dispersés dans le monde, de grands restes de

cette vieille rivalité inintelligente, de cette jalousie aveugle et

tracassière qui a longtemps dominé la politique de nos deux pays.

Les petites passions personnelles viennent s'y joindre et aggravent

le mal. Il faut lutter, lutter sans cesse et partout contre ce

mal, mais en sachant bien qu'il y a là quelque chose d'inévitable

et à quoi, dans une certaine mesure, nous devons nous résigner.

Nous nous troublerions tristement l'esprit, nous nous consumerions

en vains efforts, si nous prétendions prévenir ou réparer toutes

les atteintes, tous les mécomptes que peut recevoir çà et là notre

bonne entente. Si ces atteintes sont graves, si elles compromettent

réellement notre politique et notre situation réciproque, portons-y

sur-le-champ remède, d'abord en nous disant tout, absolument tout,

pour parvenir à nous mettre d'accord, vous et moi, ensuite en

imposant nettement à nos agents notre commune volonté. Mais, sauf

de telles occasions, laissons passer, sans nous en inquiéter, bien

des difficultés, des tracasseries, des humeurs, des mésintelligences

locales qui deviendraient importantes si nous leur permettions de

monter jusqu'à nous, et qui mourront dans les lieux mêmes où elles

sont nées, si nous les condamnons à n'en pas sortir[225].»

[Note 225: Lettre du 3 décembre 1844, citée par M. Guizot dans son

étude sur Robert Peel.]

Pour pratiquer cette amitié avec M. Guizot, lord Aberdeen ne devait

pas seulement fermer l'oreille à ses subordonnés, il devait aussi

faire entendre raison à ses collègues, et non aux moindres d'entre

eux. Déjà plus d'une fois j'ai eu l'occasion de noter la tendance

de l'illustre chef du cabinet britannique, sir Robert Peel, à

prendre ombrage de ce qui se faisait ou se disait chez nous. Dans

l'automne de 1845, sous l'empire de ces méfiances, heureusement

passagères, il parut se produire un désaccord entre lui et le chef

du _Foreign office_; celui-ci tint bon et offrit sa démission; Peel

n'insista pas; seulement, comme il demeurait persuadé qu'en dépit des

intentions pacifiques de Louis-Philippe et de son ministre, la guerre

ne pourrait être longtemps évitée, il commença à s'occuper de la

défense des côtes méridionales, signalées, depuis plusieurs années,

par le duc de Wellington, comme le point faible de l'Angleterre[226].

Vers le même temps, M. Guizot, toujours attentif à ne laisser naître

aucun soupçon chez lord Aberdeen, s'expliqua à coeur ouvert avec

lui, au sujet des projets belliqueux qu'on prêtait à la France. «Je

n'ai nul droit, lui écrivait-il le 2 octobre 1845, de m'étonner des

suppositions et des appréhensions qu'excitent chez vous ce qu'on

appelle nos préparatifs et nos armements maritimes, car j'en suis

également assailli. Il n'est bruit, en France, que des armements et

des préparatifs de l'Angleterre.» Puis, après avoir montré, avec

force faits et chiffres, que, «considérés dans leur ensemble», les

travaux effectués en France «ne pouvaient avoir qu'une influence et

des résultats pacifiques», il ajoutait: «Je suis convaincu qu'il

en est de même chez vous, et je le dirai dans l'occasion. Dites-le

également pour nous. Repoussons, démentons nettement, de part et

d'autre, les mensonges intéressés de l'esprit de parti et les erreurs

puériles de la badauderie. La politique que nous pratiquons n'a

rien qui ne puisse être dit tout haut. Plus nous la montrerons à

découvert, plus elle sera, dans nos deux pays, forte et rassurante,

et plus aussi nous nous sentirons à l'aise et sûrs de notre fait en

la pratiquant[227].»

[Note 226: _The life of lord John Russell_, par Spencer WALPOLE, vol.

II, p. 13.]

[Note 227: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 230

à 236.]

Curieux et noble spectacle, bien rare dans l'histoire politique,

que celui de l'amitié de ces deux hommes d'État, devenue, entre des

peuples que divisaient tant de préventions anciennes ou récentes, en

face de questions difficiles, au milieu même de crises périlleuses,

la garantie de la paix du monde. Seulement on voit tout de suite en

quoi cette garantie était fragile et précaire. Qu'en resterait-il,

si l'un des deux amis venait à quitter le pouvoir? Or, vers le

milieu de 1845, le cabinet tory, qui gouvernait depuis 1841 et

qui avait accompli à l'intérieur de grandes choses, donnait des

signes d'affaiblissement. Quelques-uns de ses membres hésitaient

à suivre plus loin leur chef dans ses réformes économiques. Ces

difficultés devinrent telles que, le 6 décembre de cette même année

1845, sir Robert Peel dut porter à la Reine sa démission et celle

de ses collègues. Lord John Russell fut chargé de former une autre

administration. «Je suis bien triste! écrivit aussitôt M. Guizot à

lord Aberdeen. Nous faisions de la si honnête et si grande politique!

Et nous la faisions si amicalement! Qu'y a-t-il de plus rare, dans

la vie publique, qu'un peu de sincérité et de vraie amitié? C'était

très bon pour nos deux pays, et très doux pour nous-mêmes. Je ne

puis, je ne veux pas croire que ce soit réellement fini[228].» La

nouvelle causa d'autant plus d'émoi en France, qu'on annonçait la

rentrée de lord Palmerston au _Foreign office_. D'après le témoignage

d'un Anglais, alors de passage à Paris et fort mêlé à la haute

société politique des deux côtés du détroit, M. Reeve[229], le

roi Louis-Philippe manifestait contre Palmerston une «répugnance

invincible», et parlait de lui comme de «l'ennemi de sa maison»;

M. Guizot, plus réservé, déclarait «qu'il serait exactement pour

Palmerston ce qu'il avait été pour Aberdeen», mais il ajoutait: «Vous

ne vous faites pas l'idée de l'effet produit par ce nom-là sur ce

pays et sur mon parti. Je sors d'un dîner avec la grosse banque:

tous étaient dans la consternation; on est venu vers moi, me prendre

la main en me disant: «Mais, monsieur le ministre, que ferez-vous

de cet homme-là? Dans six mois, nous serons en lutte ouverte avec

l'Angleterre. Il vous fera des difficultés partout, en Espagne, en

Orient, à Taïti. C'est terrible.» M. de Rothschild disait au même M.

Reeve: «Lord Palmerston est un ami de notre maison; il dîne chez nous

à Francfort; mais il a l'inconvénient de faire baisser les fonds de

toute l'Europe, sans nous avertir.»

[Note 228: 13 décembre 1845. (_Ibid._, p. 237.)]

[Note 229: M. Reeve rendit compte de ses impressions à M. Greville,

dans deux lettres en date des 20 et 22 décembre 1845. (_The Greville

Memoirs, second part_, t. II, p. 345 à 347.)]

Il était cependant, en France, un homme qui, loin de s'effrayer de

la rentrée de lord Palmerston, s'en réjouissait: chose étonnante,

c'était celui qu'on eût pu croire le moins disposé à oublier le

traité du 15 juillet 1840, celui qui, ministre, avait paru vouloir

la guerre pour se venger de ce traité, celui qui, dans les années

suivantes, avait reproché à son successeur d'avoir, à l'égard des

offenses du gouvernement britannique, la mémoire trop courte et le

pardon trop facile: on a nommé M. Thiers. Depuis quelques années,

à la vue de l'intimité établie entre M. Guizot et lord Aberdeen,

l'idée lui était venue que son intérêt serait de lier partie avec

lord Palmerston. Il s'était persuadé que le meilleur moyen de

revenir lui-même au pouvoir était que l'opposition anglaise y revînt

d'abord; dans ce cas, se disait-il, Louis-Philippe, par crainte de

compromettre la bonne intelligence avec l'Angleterre, se déciderait

à abandonner les amis des tories et à les remplacer par les amis

des whigs. Dès la fin de 1844, au lendemain de l'affaire Pritchard,

au moment où Palmerston poussait le plus ouvertement à l'hostilité

contre la France, M. Thiers lui faisait des avances que l'adversaire

de lord Aberdeen accueillait bien, ne trouvant, à son point de vue,

qu'avantage à aider l'ennemi de M. Guizot[230]. On vit alors le

_Constitutionnel_ et le _Morning Chronicle_, jusque-là si ardents

à invectiver leurs patrons respectifs, échanger des coquetteries

dont le _Journal des Débats_ faisait ressortir l'étrange et suspecte

nouveauté. Peu après, le 28 janvier 1845, M. Greville notait sur

son journal: «Le plus curieux incident de la politique française

est la _flirtation_ commencée entre Thiers et Palmerston. Le fait

est de notoriété à Paris, et l'on s'en amuse... Quelques lettres

courtoises ont été échangées entre ces hommes d'État, autrefois

rivaux[231].» Sous l'empire de ces sentiments, l'ancien ministre du

1er mars entreprit, au mois d'octobre 1845, une courte excursion en

Angleterre. Il y fut reçu avec un empressement curieux; on goûta

fort son esprit et sa belle humeur, bien qu'il parût parfois un peu

superficiel[232]. Soucieux de corriger les impressions produites

outre-Manche par sa conduite en 1840 et par le langage qu'il avait

tenu depuis cette époque, il protesta que son retour au pouvoir, loin

d'altérer les relations des deux pays, les améliorerait; il ajouta

que si, naguère, ces relations avaient failli plusieurs fois être

compromises, la faute en était aux maladresses de M. Guizot[233]:

occasion, pour lui, de s'exprimer sur son rival avec une amertume

qui ne parut pas toujours de bon goût à ses interlocuteurs[234].

Il eut soin de voir les hommes de tous les partis; néanmoins ce fut

particulièrement avec les whigs qu'il s'attacha à nouer des liens

étroits, d'autant que plus d'un indice lui faisait alors pressentir

leur prochaine rentrée au ministère. Quelques jours après, M. de

Barante écrivait: «M. Thiers revient de Londres avec toute l'amitié

de lord Palmerston; il a aussi son entente cordiale[235].»

[Note 230: M. Léon Faucher écrivait à M. Duvergier de Hauranne, le

30 novembre 1844: «Vous savez que les nuages se dissipent entre M.

Thiers et les whigs. J'y ai, pour ma part, un peu travaillé, et je

crois qu'il faut se féliciter, mais tout bas, de voir arriver le

succès.» (L. FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 159.)]

[Note 231: L'éditeur du _Journal de M. Greville_, M. Reeve, confirme

ce rapprochement avec ses renseignements personnels, et il ajoute:

«C'était le résultat de leur commune haine contre M. Guizot.» (_The

Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 267.)]

[Note 232: Lord Clarendon écrivait à Panizzi, le 12 octobre 1845:

«Thiers passe littéralement comme un éclair; s'il veut apprendre

quelque chose sur ce pays-ci, il ne doit pas venir ici pour une

seule semaine, bien que cette façon d'agir soit en harmonie avec

son système habituel. Vous rappelez-vous son fameux billet à

Ellice, alors secrétaire de la trésorerie: «Mon cher Ellice, je

veux connaître à fond le système financier de l'Angleterre: quand

pourrez-vous me donner cinq minutes?» (_The Life of sir Anthony

Panizzi_, par Louis FAGAN.)]

[Note 233: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]

[Note 234: On lit dans le Journal de Greville: «Aberdeen trouva M.

Thiers très agréable, mais pas si bien (_fair_) pour Guizot que

Guizot pour lui. Guizot parlait toujours en bons termes de lui,

tandis que Thiers parlait très mal de Guizot. En effet, Thiers

s'exprime sur Guizot avec le plus grand mépris, dit qu'il est grand

à la tribune, mais qu'il n'est ni un homme d'État, ni un homme

d'affaires.» (_The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 298.)]

[Note 235: Lettre du 29 octobre 1845. (_Documents inédits._)]

On comprend dès lors pourquoi, deux mois plus tard, M. Thiers

accueillit avec tant de satisfaction la nouvelle de la dissolution

du cabinet Peel. Sa seule crainte était que «ses amis» de Londres ne

fussent trop timides. De Paris, il les excitait. «Enfin, écrivait-il

le 16 décembre 1845 à l'un de leurs confidents, vous voilà prêts

à manger les tories; je fais des voeux pour qu'il en soit ainsi...

Cependant j'ai peur que vos amis manquent de résolution.

S'ils laissent passer cette occasion de prendre le pouvoir, je ne

sais quand ils pourront le reprendre... Dussent-ils échouer au

parlement, à leur place, je le tenterais, sauf à porter la question

devant les électeurs... M. Guizot est au désespoir de la chute

des tories[236].» En même temps, sur son propre terrain, M. Thiers

s'apprêtait, sans perdre un instant, à profiter de ce qui lui

paraissait un coup de fortune: il expliquait aux meneurs de la gauche

et du centre gauche comment l'avènement des whigs devait avoir son

contre-coup en France et forcer le Roi à se séparer de M. Guizot; la

disgrâce de ce dernier lui paraissait même assez proche pour qu'il

réglât d'avance avec M. O. Barrot, par une sorte de traité signé,

la façon dont ils partageraient le pouvoir et l'usage qu'ils en

feraient[237].

[Note 236: Lettre à M. Panizzi. (_The Life of sir Anthony Panizzi_,

par L. FAGAN.)]

[Note 237: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._--J'ai déjà

eu occasion de mentionner ce traité. (Cf. plus haut, ch. I, § I.)]

Tandis que M. Thiers s'agitait ainsi à Paris, les événements, à

Londres, trompaient ses espérances. Dans ses efforts pour former un

ministère, lord John Russell rencontrait beaucoup de difficultés,

et, fait curieux, la principale venait de l'inquiétude causée, en

Angleterre même, par la rentrée de lord Palmerston au _Foreign

office_; on craignait que les bons rapports avec le cabinet de Paris

n'en fussent gravement altérés. Cette objection, indiquée avec

réserve par la Reine, fut formulée d'une façon plus absolue par lord

Grey, qui refusa d'entrer dans le nouveau cabinet si l'on ne mettait

pas le ministre suspect d'hostilité contre la France à un autre

poste, par exemple au département des colonies. Palmerston, blessé,

répondit ne pouvoir accepter que les affaires étrangères. Lord John

Russell eût été disposé à lui donner raison[238], mais il ne crut pas

pouvoir se passer de lord Grey. Force lui fut donc, le 20 décembre

1845, de résigner le mandat que lui avait confié la Reine. Celle-ci

se retourna alors vers sir Robert Peel, qui consentit à retirer sa

démission[239]. À ce revirement imprévu, le désappointement de M.

Thiers fut grand[240]. M. Guizot, au contraire, se hâta d'écrire à

lord Aberdeen: «Je suis aussi joyeux que j'étais triste. Je ne veux

pas me refuser le plaisir de vous le dire..... Nous continuerons ce

que nous faisons avec un degré de plus de satisfaction et d'amitié,

si je ne me trompe. Votre lettre m'a été au coeur, où vous n'avez nul

besoin d'aller, car vous y êtes bien établi[241].»

[Note 238: Lord John Russell écrivait en effet à lord Minto: «Je

défendrai Palmerston, qui est si injustement accusé de désirer la

guerre, et qui s'est conduit toujours si galamment et si bien.» Ne

se rappelait-il donc pas combien il avait été mécontent, après la

signature du traité du 15 juillet 1840, des procédés de Palmerston

envers la France? Ce que j'ai indiqué (V. plus haut, t. IV, p. 292

à 296) de l'opposition, du reste fort impuissante, faite alors par

Russell à Palmerston, se trouve confirmé et complété dans la Vie,

récemment publiée, du premier de ces hommes d'État. (_The Life of

lord J. Russell_, par Spencer WALPOLE, t. I, p. 347 à 363.)]

[Note 239: Sur cette crise, voyez _The Greville Memoirs, second

part_, vol. II, p. 322, 330, 331; et _The Life of lord J. Russell_,

t. I, p. 416.]

[Note 240: Un ami de M. Thiers, M. Léon Faucher, écrivait à une de

ses amies d'Angleterre: «Le retour de sir Robert Peel a raffermi M.

Guizot. Il ne peut plus être renversé que par les élections.» (Léon

FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 171.)]

[Note 241: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 239.]

Mais pour combien de temps le ministère tory reprenait-il le

pouvoir? Rien n'indiquait que la maladie dont il souffrait, fût

guérie. Une nouvelle crise paraissait même si inévitable et si

proche, que lord Palmerston, qui la pressentait, voulut se prémunir

contre le risque d'être, dans ce cas, de nouveau jugé un ministre

impossible. Le meilleur moyen lui parut être de se faire donner, par

la France elle-même, une sorte d'_exequatur_. En avril 1846, on le

vit arriver à Paris, l'air aimable, le sourire aux lèvres, la main

tendue, déclarant très haut «qu'il était autant que personne ami de

la paix, de la France, partisan de l'entente cordiale et bien décidé

à la continuer s'il revenait au pouvoir». C'était le pendant du

voyage fait, quelques mois auparavant, par M. Thiers, à Londres. On

fut agréablement surpris de trouver ce «terrible homme» si adouci,

et l'amour-propre national fut flatté d'une démarche qui avait une

apparence d'amende honorable. Invité et festoyé dans plusieurs

salons politiques, présenté aux Tuileries, Palmerston fut bien reçu

en tous lieux, avec une politesse réservée par le Roi et M. Guizot,

avec beaucoup d'empressement par l'opposition, notamment par M.

Thiers, qui, huit heures durant, lui fit parcourir et lui démontra

les fortifications de Paris. Cet empressement des adversaires du

cabinet, joint à la curiosité des badauds, parut faire au visiteur

un succès dont la dignité nationale ne laissait pas que de souffrir

un peu. Le public finit par sentir ce défaut de mesure et par se

demander pourquoi l'on faisait fête à un tel homme. Mais avant que

cette réaction eût eu le temps de se dessiner, Palmerston était déjà

rembarqué, emportant sans doute l'idée, comme l'écrivait alors M.

Guizot à lord Aberdeen[242], «que les Français étaient bien légers,

bien prompts à passer d'une impression à l'autre, et qu'il n'y avait

pas grand inconvénient à leur donner des moments d'humeur, puisqu'il

était si aisé de les en faire revenir». Vainement notre ministre

affirmait-il que, «sous ces impressions mobiles et superficielles,

le fond des choses subsistait», et ajoutait-il «que si ce voyage

changeait, en Angleterre, la situation du voyageur, ce serait un

effet très exagéré et fondé sur l'apparence plutôt que sur la réalité

des choses»; on conclut, outre-Manche, de tout ce qui venait de se

passer, que nous ne tenions plus rigueur à l'auteur du traité du 15

juillet 1840, et que désormais on pouvait sans scrupule lui laisser

prendre place dans un ministère.

[Note 242: Lettre du 28 avril 1846.]

Deux mois à peine s'étaient écoulés depuis ce voyage que, le 25 juin

1846, le ministère tory, mis en minorité à la Chambre des communes,

donnait de nouveau une démission, cette fois définitive. Lord John

Russell ne rencontra plus aucune objection à la rentrée de lord

Palmerston au _Foreign office_, et son cabinet fut promptement

constitué. En France, les journaux de M. Thiers saluèrent avec une

joie triomphante une révolution ministérielle dont ils faisaient

prévoir le contre-coup de ce côté-ci de la Manche. M. Guizot fut

réduit à écrire tristement ses regrets au _dear_ lord Aberdeen et

à sir Robert Peel. Ce dernier avait pu, sous le coup de certains

accidents, témoigner parfois de quelque impatience ombrageuse à

l'égard du gouvernement français; mais, au fond, son grand et droit

esprit avait compris et accepté la politique de bon accord pratiquée

à côté de lui par lord Aberdeen. On le vit bien dans la lettre par

laquelle il répondit aux condoléances du ministre français. «Grâce à

une confiance réciproque, lui écrivait-il, grâce à une égale foi dans

l'accord de nos vues et la pureté de nos intentions, grâce aussi (je

puis le dire sans arrogance depuis que j'ai reçu votre affectueuse

lettre) à une estime mutuelle et à des égards personnels, nous avons

réussi à élever l'esprit et le ton de nos deux nations; nous les

avons accoutumées à porter leurs regards au-dessus de misérables

jalousies et de rivalités obstinées... Sans cette confiance et cette

estime mutuelles, combien de pitoyables difficultés auraient grossi,

au point de devenir de redoutables querelles nationales!» Hélas!

de tout autres sentiments allaient inspirer désormais la politique

anglaise. L'entente cordiale était finie.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 41 / 84 题