M. GUIZOT ET LORD ABERDEEN.

I. L'entente cordiale en Espagne. Réaction favorable à

l'influence française. La candidature du comte de Trapani

à la main d'Isabelle se heurte à de graves difficultés. La

candidature du prince de Cobourg n'est pas abandonnée. M.

Bresson, inquiet, interroge son gouvernement. Le duc de

Montpensier est proposé pour l'Infante. Déclarations faites à

ce sujet dans l'entrevue d'Eu, en septembre 1845. On continue à

s'agiter en faveur de Cobourg. Le cabinet français instruit M.

Bresson et avertit le cabinet de Londres qu'il reprendrait sa

liberté si le mariage Cobourg devenait imminent. Intrigue nouée

entre la reine Christine et Bulwer, au printemps de 1846, pour

conclure ce mariage à l'insu de la France. Lord Aberdeen la fait

échouer en la révélant à notre ambassadeur. Le ministre anglais

fait au duc de Sotomayor une réponse qui semble inspirée par

un sentiment différent. Impression que ces incidents laissent

au gouvernement français.--II. L'Orient après 1840. L'Égypte.

La question du Liban. Efforts peu efficaces de la diplomatie

française.--III. La Grèce. Fâcheux débuts du nouveau royaume. M.

Guizot propose à l'Angleterre de substituer, en Grèce, l'accord

à l'antagonisme. L'entente cordiale à Athènes. Colettis au

pouvoir. Opposition que lui fait la diplomatie anglaise. Succès

de Colettis. La légation de France le soutient et l'emporte sur

la légation britannique. Inconvénients de ce retour à l'ancien

antagonisme.--IV. L'entente cordiale se maintient surtout par

l'amitié personnelle de M. Guizot et de lord Aberdeen. Leur

correspondance. Première démission du cabinet tory. Émoi causé

en France à la pensée que Palmerston va reprendre la direction

du _Foreign office_. M. Thiers, au contraire, qui a partie liée

avec lui, s'en réjouit. Le ministère whig ne peut se former à

cause des objections faites contre Palmerston. Voyage de ce

dernier en France. Chute définitive du ministère Peel et rentrée

de Palmerston.

I

Les affaires étrangères n'avaient pas tenu, dans les grands débats

politiques de la session de 1846, la même place que les années

précédentes. Il n'en faut pas conclure que le gouvernement français

n'avait plus de problème extérieur à résoudre ou du moins à

surveiller. Au dehors comme au dedans, les ministres n'ont jamais de

telles vacances. À défaut des accidents imprévus et extraordinaires

qui avaient naguère mis en question la paix du monde et l'existence

du cabinet, restaient les difficultés permanentes que notre

diplomatie ne pouvait perdre de vue, alors même qu'aucun fait public

n'attirait sur elles l'attention de la foule. En 1846, les plus

graves de ces difficultés avaient pour siège l'Espagne et l'Orient,

où, depuis si longtemps, se heurtaient les influences rivales de la

France et de l'Angleterre.

Des affaires d'Espagne, qui depuis la mort de Ferdinand VII avaient

causé tant d'embarras à notre gouvernement, il a été déjà question

plusieurs fois[169]. Il convient d'en reprendre le récit au moment

où nous l'avions interrompu, c'est-à-dire dans la seconde moitié

de 1843, alors que le cabinet de Londres, éclairé par la chute

d'Espartero, consentait enfin à s'entendre avec celui de Paris

et à substituer, dans la Péninsule, l'action commune au vieil

antagonisme; c'était, on le sait, la première manifestation de

«l'entente cordiale». Cette nouvelle politique ne parut pas tout

d'abord avoir des effets défavorables à la France. Au contraire,

notre influence reprit peu à peu, à Madrid, le terrain qu'elle avait

perdu pendant la régence d'Espartero. À travers mille intrigues de

cour ou de parlement, dans lesquelles tous les partis mêlaient--comme

cela ne se voyait qu'en Espagne--les procédés de révolution et ceux

d'ancien régime, le pouvoir ministériel passa successivement des

radicaux avancés, clients de l'Angleterre, à des radicaux de plus

en plus modérés, et finit par arriver, en mai 1844, aux mains du

général Narvaez et des autres chefs de l'ancien parti français.

Dès le mois de février précédent, la reine mère Christine, qui,

pendant son exil, vivait à Paris, dans l'intimité des Tuileries,

avait été solennellement rappelée et avait repris, sous le nom de

sa fille, l'exercice du pouvoir royal. Les élections, faites à la

fin de 1844, donnèrent une majorité conservatrice, et le premier

acte de la Chambre nouvelle fut de réformer la constitution dans un

sens monarchique. La réaction était donc complète. Le gouvernement

français ne pouvait la voir avec déplaisir, et il était disposé à

la seconder. Toutefois il était bien résolu à ne pas retomber dans

l'ornière de l'ancienne rivalité. M. Guizot avait proclamé cette

volonté à la tribune de la Chambre des députés, dès le 21 janvier

1844, et surtout il s'appliqua à en bien pénétrer l'ambassadeur de

France à Madrid, qui, depuis novembre 1843, se trouvait être le comte

Bresson, jusqu'alors accrédité près la cour de Berlin. Ce n'était

pas, en effet, entre les ministres dirigeants à Paris et à Londres

que l'entente cordiale avait le plus de peine à s'établir; c'était

au loin, entre les agents diplomatiques des deux puissances. Les

ministres, voyant par position les choses de haut et d'ensemble,

pouvaient prendre leur parti de tel sacrifice local qu'ils savaient

être compensé par les avantages généraux du système. Les agents,

placés au milieu d'un théâtre circonscrit, étaient portés à y borner

leur vue; autour d'eux, tout--hommes et choses, traditions du passé

et tentations de l'heure présente--les poussait à l'antagonisme.

Pour y échapper, il leur fallait remonter la pente naturelle de leur

fonction. M. Guizot connaissait notre nouvel ambassadeur à Madrid

pour un esprit ardent, prompt à la lutte, mais aussi fort capable

de comprendre une grande politique et de s'y dévouer; il le pressa

de «n'épouser aucune querelle, aucune coterie, aucun nom propre»,

de prêcher à tous, particulièrement à nos amis, la concorde, la

modération, et le détourna d'opposer un parti français à un parti

anglais[170]. Pour ce qui dépendait de lui, loin d'appuyer sur les

échecs infligés en Espagne à l'influence britannique, il cherchait à

les atténuer: ainsi retarda-t-il la rentrée de la reine Christine,

jusqu'à ce que le cabinet de Londres en eût reconnu la nécessité.

[Note 169: Voir plus haut, livre II, ch. XIV, § V; livre III, ch. II,

§§ IV et VI; ch. III, § III, et ch. VI, § I; livre V, §§ VII, VIII et

IX.]

[Note 170: J'ai eu sous les yeux la correspondance officielle et

confidentielle du ministre et de l'ambassadeur, correspondance fort

importante, dont j'aurai souvent occasion de me servir. M. Guizot,

d'ailleurs, en a cité de nombreux extraits dans ses _Mémoires_.]

En dépit de ces ménagements, le tour pris par les événements au delà

des Pyrénées était désagréable au gouvernement anglais, d'autant que

lord Palmerston ne manquait pas d'y montrer le fruit de la politique

suivie par ses successeurs. Lord Aberdeen en était parfois un peu

triste, mais il n'en persistait pas moins à répudier «cette politique

d'antagonisme qui, disait-il, avait beaucoup nui à l'Espagne, sans

beaucoup servir à l'Angleterre», et il proclamait que «seule, la

coopération des deux puissances occidentales pouvait assurer la

prospérité de la Péninsule». Tel fut le sens des instructions que,

lui aussi, il envoya à son représentant près la cour de Madrid.

Celui-ci avait été changé en même temps que l'ambassadeur de France;

malheureusement, en cette circonstance, on n'avait fait qu'à demi

les choses: si M. Aston avait été rappelé pour avoir été trop engagé

dans l'ancienne rivalité, il avait été remplacé par sir Henri Bulwer,

homme d'esprit, naguère premier secrétaire de l'ambassade anglaise à

Paris, mais, au fond, de la clientèle de lord Palmerston et, comme

tel, mal préparé à se faire l'instrument d'une politique d'union.

Aussi les rapports furent-ils tout de suite assez tendus entre le

nouveau ministre d'Angleterre et le comte Bresson, qui, de son côté,

n'était d'humeur à permettre ni qu'on lui manquât dans les petites

choses, ni qu'on l'entravât dans les grandes.

Les mauvais procédés de l'agent anglais n'ébranlèrent pas la volonté

conciliante de M. Guizot; il n'en prêcha pas moins la patience à son

ambassadeur. «Soyez, lui écrivait-il, toujours bien avec Bulwer et

pour lui; rendez-lui de bons offices. Ne fermez point l'oeil sur ses

petites menées, et tenez-moi toujours au courant; mais qu'il n'en

paraisse rien dans vos rapports avec lui, dans votre langage sur lui.

Vous avez vu le bon, le très beau langage de lord Aberdeen. C'est là

l'essentiel. Prenez cela pour le symptôme assuré et le vrai diapason

des intentions et des rapports des deux gouvernements. Que Bulwer,

comblé de vos bons procédés, de vos bons offices, ne puisse, s'il

fait des fautes et subit des échecs, s'en prendre qu'à lui-même.

L'entente cordiale n'est pas, je le sais, un fait de facile

exécution sur tous les points et tous les jours. C'est pourtant le

fait essentiel à la situation générale, et je m'en rapporte à vous

pour le maintenir au-dessus des difficultés locales qui pèsent sur

vous[171].»

[Note 171: Lettre du 17 février 1844.]

Dès l'établissement de l'entente cordiale en Espagne, M. Guizot

avait déclaré que «la plus grave des questions auxquelles elle

devait s'appliquer était sans contredit celle du mariage futur de

la reine Isabelle[172]». On se rappelle quelle était sur ce point

notre politique nettement proclamée: nous consentions à l'exclusion

des princes français, mais nous exigions un Bourbon, et, par

cette raison, nous avions absolument repoussé la candidature du

prince de Cobourg[173]. On n'a pas oublié non plus comment, dans

l'entrevue d'Eu, le gouvernement anglais, sans adhérer formellement

et en principe à notre prétention, avait paru s'engager en fait à

la soutenir, ou tout au moins à ne pas la contrarier[174]. Notre

candidat était alors le comte de Trapani, second frère du roi de

Naples, et également frère de la reine Christine. Ce n'était pas que

notre cabinet eût aucune préférence absolue pour ce prince. S'il

l'avait désigné, c'est qu'à ce moment, il lui paraissait le seul

Bourbon possible. Les neveux de Ferdinand VII,--le duc de Cadix

et le duc de Séville,--se trouvaient écartés à cause de la haine

passionnée que leur mère doña Carlotta témoignait à sa soeur la reine

Christine. La mort de Carlotta, en janvier 1844, ayant paru atténuer

cet obstacle, M. Guizot se hâta de déclarer que «la combinaison

napolitaine n'était pas pour nous une combinaison exclusive», et que,

par exemple, nous ne ferions pas d'objection au duc de Cadix. Cette

ouverture n'eut alors aucune suite; ce prince n'était pas _persona

grata_ auprès d'Isabelle et de sa mère. Celle-ci disait à Narvaez, au

mois de mars 1844, en arrivant en Espagne: «Je suis décidée pour mon

frère Trapani.»

[Note 172: Dépêche déjà citée du 10 août 1843.]

[Note 173: Plus haut, t. V, ch. III, § VIII.]

[Note 174: _Ibid._, § IX.]

Il ne fallut pas longtemps, cependant, pour s'apercevoir que

cette dernière candidature se heurtait à de grosses difficultés.

La principale n'était pas l'opposition de M. de Metternich, qui

poursuivait «son idée» d'un mariage d'Isabelle avec le fils de don

Carlos[175], et qui redoutait, au point de vue de sa politique

italienne, de voir «Naples entrer dans l'orbite de la France[176]»;

ce n'étaient pas non plus l'inertie maladroite et les hésitations

soupçonneuses du roi des Deux-Siciles, qui craignait d'être la dupe

de Louis-Philippe, et qui s'imaginait que ce prince n'avait pas

renoncé sincèrement à prendre la main d'Isabelle pour un de ses

fils. Le véritable obstacle était en Espagne. Au fond, personne

n'y voulait de Trapani: les radicaux, parce que c'était notre

candidat; les modérés, parce qu'ils désiraient un «grand mariage» qui

affermît leur monarchie constitutionnelle et lui assurât «un point

d'appui au dehors»; ce point d'appui, ils l'eussent trouvé dans le

mariage français, qu'en dépit de nos refus ils tentaient toujours

de remettre sur le tapis; ils ne le trouvaient pas dans un prince

d'un État secondaire, à peine âgé de seize ans, non encore sorti

du collège de Jésuites où il portait la soutane, et ayant d'autant

moins de prestige aux yeux des Espagnols que ceux-ci avaient gardé,

du temps où ils dominaient dans l'Italie méridionale, l'habitude de

mépriser les Napolitains. La reine Christine, tout en feignant, par

déférence pour le gouvernement français, de poursuivre le mariage

Trapani, le faisait sans désir sérieux de réussir, au contraire avec

l'arrière-pensée de retarder toute conclusion et avec l'espoir de

nous arracher, un jour ou l'autre, un prince français. M. Bresson

sentait son habileté et son énergie impuissantes à vaincre ces

résistances. Chaque fois qu'il croyait toucher au but, survenait un

incident qui l'en éloignait.

[Note 175: Plus haut, t. V, ch. III, § VIII.]

[Note 176: Lettre du prince de Metternich au comte Apponyi, 15 juin

1845. (_Mémoires de Metternich_, t. VII, p. 95.)]

Pendant ce temps, la candidature du prince de Cobourg, bien que

rentrée dans l'ombre, n'était pas abandonnée: elle paraissait

même trouver faveur, en Espagne, chez certains membres du parti

modéré, offusqués du cercle étroit dans lequel nous prétendions les

renfermer. L'un d'eux, le duc de Sotomayor, ministre à Londres,

disait très haut: «Si le roi Louis-Philippe ne nous donne pas un de

ses fils, nous prendrons de la main des Anglais un Cobourg, parce

qu'il nous faut à tout prix l'appui d'une grande puissance[177].»

Bien plus, on pouvait se demander si ce sentiment n'était pas celui

de la reine Christine. Un jour, M. Bresson lui racontait plaisamment

qu'à une insinuation de l'envoyé anglais sur le mariage Cobourg il

avait répondu: «Quand lord Ponsonby, il y a treize ans, a essayé

de pousser au trône de Belgique le duc de Leuchtenberg, j'ai fait

élire en quarante-huit heures le duc de Nemours; je puis assurer

qu'il ne m'en faut ici que vingt-quatre pour faire proclamer le duc

d'Aumale.» Loin d'être choquée de cette assurance, la Reine mère

répliqua sur le même ton: «Il ne vous faudrait pas tant de temps,

et si je savais que ce fût le moyen d'arriver à mon but, moi aussi

je pousserais le Cobourg[178].» Ce «mariage anglais» dont elle

nous menaçait en riant, elle y pensait à part elle beaucoup plus

sérieusement: c'était la ressource qu'elle se réservait au cas où le

mariage français deviendrait décidément impossible. Dès la fin de

1843, étant encore à Paris et recevant sir Henri Bulwer qui allait

prendre possession de son poste à Madrid, elle lui avait témoigné

tout le prix qu'elle attachait au bon vouloir de l'Angleterre, et lui

avait fait connaître son intention de soutenir le prince de Cobourg,

si, comme elle le craignait, elle ne pouvait obtenir un des fils

de Louis-Philippe[179]. Une fois revenue en Espagne, l'astucieuse

princesse, en qui l'on croyait voir parfois une nouvelle Catherine de

Médicis, continua à tenir le même langage en causant avec certains

adversaires de l'influence française, et ses propos revinrent plus

d'une fois aux oreilles de notre ambassadeur.

[Note 177: Lettre du comte Bresson à M. Guizot, du 28 septembre 1844.]

[Note 178: Lettres de M. Bresson à M. Guizot, 8 janvier et 31 mars

1844.]

[Note 179: M. Guizot dit avoir su depuis ce fait avec certitude.

(_Mémoires_, t. VIII, p. 220.)]

Tout cela n'était pas fait pour donner à M. Bresson grand espoir

dans le succès du candidat napolitain; avec son esprit vif et un peu

impatient, il se voyait déjà acculé à cette alternative: ou consentir

au mariage français, ou laisser faire le mariage Cobourg. Il ne

craignait pas les difficultés, à la condition de connaître nettement

son but. Il se décida donc, en septembre 1844, à demander hardiment

à M. Guizot ce qu'il comptait faire au cas où la question serait

ainsi circonscrite. «Je vous en prie, lui écrivait-il, répondez-moi

aussi nettement que je vais vous dire ma façon de penser. Je regarde

un prince français comme une glorieuse, et déplorable extrémité, un

prince allemand comme le coup le plus pénétrant, le plus sensible

à l'honneur de la France et à l'orgueil, à l'existence peut-être

de notre dynastie. Entre un prince français et un prince allemand,

réduit, adossé à ces termes, je n'hésiterais pas un moment: je ferais

choisir un prince français. Ici, cher ministre, mes antécédents me

donnent le droit de soumettre respectueusement au Roi et à vous

quelques observations personnelles. En 1831, quand la question

s'est posée, en Belgique, entre le duc de Leuchtenberg et le duc

de Nemours, je me suis trouvé dans une position identique. Je ne

rappellerai pas à Sa Majesté cette conversation que je suis venu

chercher à toute bride de Bruxelles... J'ai pris sur moi une immense

responsabilité: j'ai fait élire M. le duc de Nemours, et je n'hésite

pas à reconnaître que je l'ai fait sans l'assentiment du Roi et de

son ministre[180]. C'était très grave pour ma carrière, pour ma

réputation même; j'ai touché à ma ruine... Mon cher ministre, je

ne pourrais repasser par ce chemin, ni courir de pareils risques;

je ne serais plus, aux yeux de tous, qu'un brûlot de duperie ou de

tromperie... Expliquons-nous donc secrètement entre nous, mais sans

détour. Sur quoi puis-je compter?... Si la combinaison napolitaine

échoue, si, après avoir tenté, je l'atteste sur l'honneur, tous les

efforts pour la faire triompher, je me trouve forcément amené, pour

épargner à notre roi et à notre pays une blessure profonde, à faire

proclamer un prince français pour époux de la Reine, accepterez-vous

ce choix, et en assurerez-vous à tout prix l'accomplissement?»

[Note 180: Sur les faits auxquels fait allusion M. Bresson, voir la

seconde édition de mon tome I, livre I, ch. V, § I.]

Cette interrogation si précise ne blessa pas M. Guizot; bien au

contraire, elle lui plut, et il témoigna en termes généraux à son

ambassadeur une confiance qui était un encouragement. Toutefois il

évita de répondre directement à la question posée. Placé en face de

l'hypothèse imaginée par M. Bresson, il eût senti et agi comme lui,

et il était bien aise de le voir dans ces dispositions; mais, ne

croyant pas cette extrémité aussi fatale ni surtout aussi proche, il

ne voulait rien faire qui pût porter un agent résolu, prompt, ardent,

à précipiter les événements. Comme il l'a dit, «certaines choses sont

si difficiles à faire à propos et dans la juste mesure, qu'il ne faut

jamais les dire aux autres, et à peine à soi-même, tant qu'on n'est

pas absolument appelé à les faire». Pour le moment, quand les modérés

gouvernaient à Madrid et lord Aberdeen à Londres, notre ministre se

croyait garanti, sinon contre les embarras, les entraves, les délais,

du moins contre toute surprise déloyale; il voulait donc, de son

côté, épuiser toutes les chances de résoudre la question sans porter

atteinte à l'entente cordiale.

La demande de M. Bresson ne fut pourtant pas entièrement sans

résultat. Le gouvernement français, préoccupé des répugnances qu'on

lui signalait en Espagne contre le mariage napolitain, donna à

entendre qu'il ne répugnerait pas à le fortifier par une union du

plus jeune fils du Roi, le duc de Montpensier, avec la soeur cadette

de la reine Isabelle, l'infante doña Luisa Fernanda. Ce fut le 26

novembre 1844 que M. Guizot parla pour la première fois de ce projet

à M. Bresson; il l'avisa en même temps que ce second mariage ne

pourrait avoir lieu que «quand la Reine serait mariée et aurait un

enfant», c'est-à-dire quand l'Infante ne serait plus l'héritière

présomptive de la couronne. Par cette réserve faite spontanément,

avant toute communication du cabinet anglais, notre gouvernement

marquait que ce second mariage n'était pas pour lui un moyen détourné

de revenir sur ses déclarations antérieures et de mettre un fils

de France sur le trône d'Espagne. Ne donnait-il pas du reste, à

cette même époque, une autre preuve de sa loyauté en mariant à une

princesse napolitaine le duc d'Aumale, dont, à Madrid, on avait tant

désiré faire l'époux d'Isabelle[181]? L'ouverture relative au duc de

Montpensier fut reçue avec joie par la cour espagnole. Ce n'était

pas tout ce que cette cour eût voulu; mais elle se félicitait de ce

demi-résultat. Narvaez, qui était encore à la tête du ministère,

entra dans le nouveau projet avec son impétuosité accoutumée,

non sans essayer, il est vrai, d'obtenir plus encore: «Pourquoi,

disait-il à M. Bresson, ne pas nous donner le prince pour la Reine?»

Au moins aurait-il désiré conclure sur-le-champ un compromis secret

pour le mariage de l'Infante: M. Bresson eut quelque peine à se

dérober à ses instances et à ajourner tout engagement formel.

Quant à la reine Christine, aussitôt que son ministre lui parla de

la proposition du gouvernement français: «Pour l'amour de Dieu,

s'écria-t-elle, ne laisse pas échapper ce prince!»

[Note 181: Ce mariage fut célébré le 25 novembre 1844.]

Le gouvernement britannique fut quelque temps sans connaître cette

éventualité d'un mariage du duc de Montpensier avec l'Infante.

Quand il en fut informé, dans l'été de 1845, il ne cacha pas

son déplaisir et son inquiétude[182]. Aussi, lors de la seconde

visite de la reine Victoria à Eu, au mois de septembre de la même

année, Louis-Philippe et M. Guizot jugèrent-ils à propos d'aller

au-devant des soupçons qu'ils devinaient, et de prendre l'initiative

d'explications rassurantes. Ce qui fut dit, il importe d'autant plus

de le savoir avec précision, que les Anglais devaient reprocher

plus tard à notre gouvernement d'avoir manqué aux engagements pris

en cette circonstance. Le Roi commença par déclarer à la Reine et

à son ministre que le duc de Montpensier n'épouserait l'Infante

que lorsque Isabelle serait mariée et aurait un enfant; après ces

assurances qui ne lui coûtaient pas, car elles étaient la répétition

des instructions spontanément données à M. Bresson dès novembre 1844,

il ajouta: «Mais il faut un peu de réciprocité dans cette affaire,

et, si je vous donne vos sécurités, il est juste qu'en retour vous

me donniez les miennes. Or les miennes sont que vous ferez ce que

vous pourrez pour tâcher que ce soit parmi les descendants de

Philippe V que la Reine choisisse son époux, et que la candidature

du prince Léopold de Saxe-Cobourg soit écartée.--Soit, répondit

lord Aberdeen, nous pensons comme vous que le mieux serait que la

Reine prît son époux parmi les descendants de Philippe V. Nous ne

pouvons pas nous mettre en avant sur cette question, mais nous vous

laisserons faire; nous nous bornerons à vous suivre et, dans tous les

cas, à ne rien faire contre vous. Quant à la candidature du prince

Léopold de Saxe-Cobourg, vous pouvez être tranquille sur ce point:

je réponds qu'elle ne sera ni avouée ni appuyée par l'Angleterre, et

qu'elle ne vous gênera pas[183].» Tout ceci fut dit non pas une fois,

mais plusieurs fois, pendant le court séjour de la reine Victoria

à Eu, et le langage tenu par M. Guizot fut absolument conforme à

celui du Roi. Ainsi rien de plus net: les assurances données par

le gouvernement français au sujet du mariage du duc de Montpensier

étaient formelles, mais conditionnelles; du jour où le cabinet

anglais manquerait à ce que nous attendions de lui et que son langage

nous faisait espérer, nous reprendrions notre liberté. De notre part,

une telle attitude n'était pas nouvelle; notre gouvernement avait

souvent insisté--notamment lors de la première entrevue d'Eu--sur le

caractère synallagmatique des engagements qu'il prenait[184].

[Note 182: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 183.]

[Note 183: Rapprochez ce langage de celui qu'avait tenu lord Aberdeen

lors de la première visite à Eu. (Voir plus haut, t. V, p. 197 à

199.)]

[Note 184: J'ai suivi principalement le récit que Louis-Philippe

a donné lui-même de ces conversations, un an plus tard, dans une

lettre adressée le 14 septembre 1846 à la reine des Belges et publiée

après la révolution de Février dans la _Revue rétrospective_. Les

circonstances dans lesquelles a été écrit ce récit permettent de le

considérer comme exact. C'était au moment où, accusé de déloyauté

par les Anglais, le Roi cherchait à se justifier. La lettre était en

réalité destinée à la reine Victoria. Il est évident que, surtout

pour ce qui regardait cette entrevue d'Eu, où la Reine avait été

présente, la première préoccupation du Roi dut être d'éviter des

inexactitudes de fait dont le seul résultat eût été d'ôter tout

crédit à son apologie.--Le témoignage de M. Guizot (_Mémoires_, t.

VIII, p. 226, 227) est absolument conforme à celui du Roi.--Rien,

dans les documents de source anglaise, qui puisse sérieusement

infirmer ce double témoignage. On y trouve seulement l'indice que

lord Aberdeen, tout en nous donnant les assurances rapportées plus

haut, renouvela la réserve, faite par lui, dès le début, du droit

appartenant à l'Espagne de choisir en toute indépendance l'époux

de sa reine. Encore le ministre anglais paraît-il, d'après son

propre témoignage, avoir été surtout préoccupé de ne rien dire qui

pût troubler un accord dont il était fort heureux.--Les _Mémoires_

récemment publiés d'Ernest II, duc de Saxe-Cobourg-Gotha, renferment,

sur le sujet qui nous occupe, quelques renseignements utiles. On y

voit que ce prince, chef de la maison de Cobourg, cousin germain du

candidat à la main d'Isabelle et frère du mari de la reine Victoria,

ayant ainsi toutes les raisons et tous les moyens de s'informer,

se plaignait avec amertume que, dans leur désir d'être agréables à

Louis-Philippe, le royal ménage anglais et lord Aberdeen se fussent

trop engagés, à Eu, en faveur du mariage Bourbon, et eussent sacrifié

le mariage Cobourg; il ajoutait que le gouvernement britannique

était ainsi «beaucoup plus lié qu'il ne voulait se l'avouer», et

qu'il avait perdu toute liberté de mouvement. On trouve aussi, dans

ces _Mémoires_, une lettre que le prince Albert écrivit, le 26

mai 1846, au duc Ernest, et dans laquelle il reconnaissait que le

gouvernement anglais «s'était engagé envers la France, dans le cas

où le Roi tiendrait sa parole de ne mettre en avant aucun de ses

fils, à employer toute son influence pour amener un mariage Bourbon».

(_Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST II, herzog von

Sachsen-Coburg-Gotha. Berlin, 1887, 1er vol., p. 160 et 167.)]

L'Espagne à peu près satisfaite et l'Angleterre rassurée, le cabinet

français ne pouvait-il pas enfin se croire près du but? Non; dans

les derniers mois de 1845 et au commencement de 1846, il lui revint

que les Cobourg se donnaient plus de mouvement que jamais: plusieurs

d'entre eux, dont le prince Léopold, l'aspirant à la main d'Isabelle,

s'étaient réunis à la cour de Lisbonne qui leur servait en quelque

sorte de base d'opération; il était même question d'un voyage de

Léopold en Espagne; on ajoutait que le roi des Belges, et, ce qui

était plus grave encore, que le prince Albert et la reine Victoria

s'intéressaient au succès de ces démarches[185]: c'était du moins

ce qu'un diplomate portugais, revenant d'un voyage à Cobourg et à

Londres, assurait à sir Henri Bulwer[186]. Ce dernier n'avait pas

besoin d'être poussé dans ce sens. Dès l'origine, il avait jugé

«monstrueuse» notre prétention d'imposer un Bourbon comme mari de

la Reine, et avait regretté que son gouvernement ne la combattît pas

ouvertement; aussi tâchait-il d'y faire obstacle sous main, appuyait,

dans ses conversations, sur l'impopularité du comte de Trapani,

aidait aux ajournements, s'appliquait, comme le disait alors M.

Guizot, «à jeter du trouble dans les esprits, à entr'ouvrir pêle-mêle

toutes les portes, à ménager toutes les chances», notamment celle

du mariage Cobourg; en réalité, il avait fait de ce mariage son but

secret; il se disait que s'il parvenait à l'accomplir, on ne lui

saurait pas mauvais gré à Windsor d'avoir méconnu les instructions

du _Foreign office_[187]. N'y avait-il pas, d'ailleurs, dans ces

instructions, à côté des recommandations de marcher d'accord avec

la France, la réserve du droit que l'Espagne avait de choisir

librement l'époux de la Reine? Bulwer affectait de ne voir que cette

réserve, et son jeu était de susciter, à Madrid, une résistance, en

apparence spontanée, aux vues de la France, se flattant qu'en raison

de ses déclarations le gouvernement britannique se considérerait

comme tenu de respecter et de faire respecter cette manifestation

de l'indépendance espagnole. Lord Aberdeen, qui eût réprouvé sans

aucun doute une telle interprétation de ses instructions, était,

tout le premier, trompé par son agent, et il nous affirmait, de la

meilleure foi du monde, que celui-ci «ne faisait rien pour favoriser

le mariage Cobourg[188]». Lui-même, d'ailleurs, gêné par ce qu'il

savait des préférences secrètes de sa cour, n'était pas toujours

aussi net et aussi ferme qu'on l'eût désiré. À M. Guizot, qui lui

demandait de «ne laisser au prince de Cobourg aucune possibilité de

se présenter sous les couleurs de l'Angleterre», et qui insistait

pour qu'il «frappât ainsi d'impuissance tous les barbouillages

subalternes de Madrid[189]», il fit d'abord une réponse un peu

embarrassée; il protesta qu'il «voulait, comme nous, un prince de

Bourbon sur le trône d'Espagne», qu'il «le pensait et le disait»,

mais qu'il n'avait «aucune action directe sur les princes de

Cobourg», et que «la Reine restait libre d'en choisir un s'il lui

plaisait». Néanmoins, pressé par nous et aussi par sa conscience,

il se décida à parler nettement au prince Albert. Eut-il quelque

difficulté à le convaincre? En tout cas, au sortir de cet entretien,

il dit à notre représentant, M. de Jarnac: «Tout est maintenant

réglé comme vous le souhaitez; vous pouvez désormais tenir pour

certain qu'il n'y a, à Windsor, aucune prétention, aucune vue sur

la main de la reine d'Espagne pour le prince Léopold, et que notre

cour, comme notre cabinet, déconseillera toute pensée semblable...

Je puis vous répondre, sur ma parole de _gentleman_, que vous

n'avez rien à craindre de ce côté[190].» Et il ajoutait, un peu plus

tard: «Après ce qui s'est passé entre le prince Albert et moi, il

est impossible qu'il entre dans une intrigue; il n'oserait plus me

regarder en face[191].» La bonne foi de lord Aberdeen est hors de

toute contestation; on ne saurait douter non plus de celle du prince

Albert; cependant l'intrigue Cobourg allait toujours son train, et

M. Guizot se croyait fondé à écrire, le 10 décembre 1845, au comte

Bresson: «Plus j'y regarde, plus je demeure convaincu qu'il y a, en

Espagne et autour de l'Espagne, un travail actif et incessant pour

amener le mariage d'un prince de Cobourg soit avec la Reine, soit

avec l'Infante. Le gouvernement anglais ne travaille pas positivement

à ce mariage, mais il ne travaille pas non plus efficacement à

l'empêcher; il ne dit pas à toute combinaison qui ferait arriver un

prince de Cobourg au trône d'Espagne, un _non_ péremptoire, comme

nous le disons, nous, pour un prince français.»

[Note 185: Déjà, à l'origine de la candidature du prince de Cobourg,

nous avions entrevu l'action du prince Albert. (V. plus haut, t. V,

p. 181 et 182.)]

[Note 186: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 189.]

[Note 187: Voy. ce que sir Henri Bulwer dit lui-même de ses

sentiments et de ses desseins, _The life of Palmerston_, t. III, p.

188 à 190.]

[Note 188: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Guizot, du 21 mai

1846.]

[Note 189: Lettre de M. Guizot à M. de Jarnac, du 7 novembre 1845.]

Dans cette situation, notre gouvernement jugea nécessaires deux

démarches, l'une à Madrid, l'autre à Londres: la première pour bien

armer son représentant en Espagne, la seconde pour bien avertir le

cabinet anglais. J'ai dit tout à l'heure qu'interrogé par M. Bresson,

en septembre 1844, sur certaines hypothèses extrêmes, M. Guizot

avait alors évité de répondre[192]; à la fin de 1845, il crut le

moment venu de s'expliquer sans ambages: «Nous ne pouvons, écrivit-il

le 10 décembre à notre ambassadeur, jouer un rôle de dupes. Nous

continuerons à suivre loyalement notre politique, c'est-à-dire à

écarter toute combinaison qui pourrait rallumer le conflit entre

la France et l'Angleterre à propos de l'Espagne. Mais si nous nous

apercevions que, de l'autre côté, on n'est pas aussi net et aussi

décidé que nous; si, par exemple, soit par l'inertie du gouvernement

anglais, soit par le fait de ses amis en Espagne et autour de

l'Espagne, un mariage se préparait, pour la Reine ou pour l'Infante,

qui mît en péril notre principe,--les descendants de Philippe

V,--et si cette combinaison avait, auprès du gouvernement espagnol,

des chances de succès, aussitôt nous nous mettrions en avant sans

réserve, et nous demanderions simplement et hautement la préférence

pour M. le duc de Montpensier.» Toutefois, le ministre recommandait

à M. Bresson, dont il redoutait toujours un peu l'ardeur, «de ne

faire usage de cette arme qu'en cas de nécessité». «Maintenez notre

politique jusqu'au bout, lui disait-il, aussi longtemps qu'on ne nous

la rendra pas impossible.»

[Note 190: Lettres diverses de M. de Jarnac à M. Guizot, au

commencement de novembre 1845.]

[Note 191: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Guizot, du 5 mars

1846.--Ce propos a été d'ailleurs rappelé, en termes presque

identiques, par lord Aberdeen lui-même, dans la lettre qu'il a écrite

à M. Guizot le 14 septembre 1846.]

[Note 192: Voir plus haut, p. 160.]

Si le gouvernement français ne voulait pas «être dupe», il tenait

aussi à ne tromper personne; de là, sa seconde démarche. M. Guizot

rédigea, le 27 février 1846, un _memorandum_ destiné à faire bien

connaître à Londres les résolutions qu'il pourrait être amené à

prendre. Il y rappelait d'abord les difficultés que rencontrait le

mariage Bourbon, la «neutralité froide» et l'«inertie» du cabinet

britannique, le travail fait pour le mariage Cobourg; puis il

déclarait que «si le mariage soit de la Reine, soit de l'Infante,

avec le prince Léopold ou avec tout autre prince étranger aux

descendants de Philippe V, devenait probable et imminent, nous

serions affranchis de tout engagement et libres d'agir immédiatement

pour parer le coup, en demandant la main soit de la Reine, soit

de l'Infante pour M. le duc de Montpensier»; il souhaitait de «ne

pas en venir à cette extrémité», mais ne voyait «qu'un moyen de

la prévenir», c'était que «le cabinet anglais s'unît à nous pour

remettre à flot l'un des descendants de Philippe V». «Nous nous

faisons un devoir de loyauté, disait-il en terminant, de prévenir

le cabinet anglais que, sans cela, nous pourrions nous trouver

obligés d'agir comme je viens de l'indiquer.» Communiqué aussitôt à

lord Aberdeen, cet important document ne provoqua de sa part aucune

contradiction ni observation.

Notre position était ainsi nettement prise, mais le danger n'était

pas supprimé. Bien au contraire, il allait devenir plus menaçant

que jamais. En avril 1846, trois personnages qui pouvaient, à des

degrés divers, parler au nom de la reine Christine,--d'abord son

secrétaire privé, M. Donoso Cortès, ensuite l'ancien garde du corps

devenu son mari sous le nom de duc de Rianzarès, enfin M. Isturiz

qui venait de remplacer le général Narvaez à la tête du ministère

espagnol,--s'abouchèrent mystérieusement, l'un après l'autre, avec

sir Henri Bulwer; ils lui annoncèrent que la Reine mère, lasse de la

prépotence française, était disposée à marier sa fille au prince de

Cobourg, seulement qu'elle désirait savoir si, en s'exposant ainsi

aux ressentiments de la France, elle pourrait compter sur l'appui

de l'Angleterre. Une telle démarche devrait étonner de la part

de Christine, naguère si étroitement liée, en apparence, à notre

politique. Mais ce n'était pas la première fois qu'on la voyait

pencher vers les Cobourg, soit par dépit de n'avoir pas obtenu un

prince français, soit dans l'espoir de nous l'arracher; avec cette

princesse, on ne savait jamais ce qui était réalité ou feinte.

D'après les aveux faits plus tard par M. Isturiz lui-même au comte

Bresson[193], l'intrigue avait été mise en train par le banquier

Salamanca; ce manieur d'argent, riche, peu scrupuleux, fort engagé

dans le parti radical et anglais, avait trouvé moyen de gagner le duc

de Rianzarès et, par lui, était arrivé jusqu'à la reine Christine.

[Note 193: Lettre inédite du comte Bresson à M. Guizot, du 21

novembre 1846.]

Sir Henri Bulwer n'avait nulle envie de décourager les ouvertures qui

lui étaient faites et que, sous main, il avait probablement contribué

à provoquer. Mais, officiellement, que pouvait-il y répondre?

Lui-même nous a exposé en ces termes son embarras: «Le gouvernement

britannique ne reconnaissait pas la prétention de la France d'imposer

un mari à la Reine: cela impliquait qu'il soutiendrait l'Espagne

si elle faisait un choix indépendant; toutefois, cela ne le disait

pas clairement, et je savais que lord Aberdeen n'aurait pas aimé me

le voir dire. D'autre part, donner à entendre au gouvernement de

Madrid qu'il n'avait qu'à se soumettre, m'exposait également à un

blâme. L'affaire était encore compliquée par le fait que le choix

de la reine Christine se portait sur le prince de Cobourg: si un

tel choix était chose indifférente aux yeux du peuple et du cabinet

anglais, il ne l'était pas pour la famille royale d'Angleterre[194].»

Bulwer ne nous dit pas bien explicitement comment il se tira de ces

difficultés; mais l'un de ses interlocuteurs, M. Isturiz, a été moins

discret, et voici, d'après son témoignage, la réponse que lui fit

le ministre d'Angleterre[195]: «Il faut que cette affaire ait l'air

d'être entièrement espagnole. La reine Victoria la verra avec la plus

grande joie; mais vous n'ignorez pas que, chez nous, les désirs de la

Reine ne font pas loi pour le cabinet. Lord Aberdeen ne voudra pas,

par l'adoption ostensible de ce candidat, compromettre ses rapports

avec la France, s'exposer peut-être à une rupture; nous devons donc

paraître le moins possible; mais aussitôt que vous vous serez mis

d'accord avec la maison de Cobourg, faites venir le prince Léopold le

plus secrètement et le plus promptement que vous pourrez; mariez-le

avec la Reine, et, le fait accompli, chacun se résignera[196].»

On ne saurait d'ailleurs garder aucun doute sur le caractère

encourageant de la réponse du ministre d'Angleterre, quand on voit

que la Reine mère se décida aussitôt à écrire une lettre au duc

régnant de Saxe-Cobourg[197], alors en visite à la cour de Lisbonne,

et que Bulwer se chargea de faire parvenir cette lettre, en ayant

soin de se cacher de la diplomatie française et même des ministres

espagnols, autres que M. Isturiz. Comme l'écrivait, quelques semaines

plus tard, le prince Albert, jamais la reine Christine ne se fût

hasardée à faire une pareille démarche, si le représentant de

l'Angleterre ne s'y fût associé[198].

[Note 194: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 188.]

[Note 195: Lettre inédite, déjà citée, de M. Bresson à M. Guizot, du

21 novembre 1846.]

[Note 196: Un tel langage concorde parfaitement avec ce qu'on sait

des sentiments de Bulwer. Lui-même, d'ailleurs, reconnaît avoir

dit que le roi des Français ne pourrait s'opposer d'une façon

persistante à un mariage aussi raisonnable si les Cobourg et la Reine

s'y décidaient avec l'approbation des Cortès. «L'obstination d'une

partie, ajoutait-il, ferait céder l'obstination de l'autre.» (_The

life of Palmerston_, t. III, p. 190.)]

[Note 197: Ce prince était Ernest II, qui avait succédé, en 1844, à

son père Ernest Ier. Voir, sur la famille de Cobourg, plus haut, t.

V, p. 181, note 1.]

[Note 198: Lettre du prince Albert au duc de Saxe-Cobourg, en date

du 26 mai 1846. (_Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST

II, herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, 1er vol., p. 167.)--On voit

maintenant ce qu'il faut penser des historiens anglais qui, comme

sir Théodore Martin, le biographe officiel du prince Albert, nous

montrent, en cette circonstance, sir Henri Bulwer ne sortant pas de

la réserve ordonnée par ses instructions, et se bornant à faire la

commission qui lui était demandée, «sans se mêler de la lettre de la

reine Christine, autrement que pour la transmettre».]

Dans sa lettre[199], la Reine mère ne cachait pas qu'elle s'adressait

en réalité à la reine Victoria, et que le duc de Saxe-Cobourg n'était

qu'un intermédiaire. Elle exposait d'abord comment les difficultés

d'un mariage Bourbon la ramenaient au prince Léopold, «auquel,

disait-elle, le roi des Belges sait que j'ai toujours pensé». Elle

ajoutait: «J'ai entendu dire que S. M. la reine d'Angleterre est

animée, comme moi-même, de sentiments d'amitié sincère envers la

France, et qu'ainsi Sa Majesté a été prête à approuver et même

à appuyer une combinaison qui, sans être fatale aux intérêts

anglais, était de préférence auprès (_sic_) de S. M. le roi des

Français; mais j'ai toujours entendu dire aussi que S. M. la reine

d'Angleterre soutenait, comme moi-même, l'indépendance de l'Espagne

dans cette affaire espagnole avant tout, et je désirerais savoir,

avec une franchise égale à celle qu'on doit trouver dans cette

lettre, si, dans le cas où ma fille choisirait le prince Léopold de

Saxe-Cobourg, ce choix serait agréable à sa famille, et si la reine

d'Angleterre soutiendrait alors, comme on m'a assuré qu'elle l'a

soutenu jusqu'ici, le principe d'indépendance dont j'ai parlé, et

nous aiderait ensuite à mitiger d'injustes ressentiments, s'il y en

avait, ce que je ne puis croire. Dans la position actuelle de cette

affaire, je trouve que cette démarche est mieux faite comme demande

particulière entre les deux cours et les deux familles qu'entre

deux cabinets, ce qui livrerait peut-être prématurément cette

question au public.» Aussitôt la lettre parvenue à Lisbonne, dans

les premiers jours de mai 1846, le duc de Saxe-Cobourg s'empressa

d'en accuser réception: tout en assurant la reine Christine de «sa

profonde gratitude», il se borna à adhérer d'une façon générale à

ses voeux. Si désireux en effet qu'il fût de ce mariage, il n'osait

s'avancer davantage sans l'aveu des véritables chefs politiques

de sa maison,--son oncle le roi des Belges et son frère le prince

Albert,--auxquels il envoya aussitôt la lettre de la Reine[200].

[Note 199: Longtemps les historiens ont connu l'existence et le sens

général de la lettre de la reine Christine, sans en avoir le texte.

Ce texte vient d'être publié en français dans les Mémoires du duc de

Saxe-Cobourg. (_Aus meinem Leben_, etc., t. I, p. 163.)]

[Note 200: _Aus meinem Leben_, etc., t. I, p. 164 et suiv.]

Sir Henri Bulwer, qui avait agi en se cachant de son ministre,

n'avait pu, une fois la chose faite, la lui laisser plus longtemps

ignorer. Il s'attendait bien que lord Aberdeen serait vivement

contrarié, mais il croyait--lui-même l'a raconté plus tard--que cette

contrariété se manifesterait seulement par une dépêche confidentielle

rétablissant aux yeux du cabinet de Madrid la neutralité de la

politique anglaise, vaine protestation qui n'empêcherait pas

l'affaire, une fois lancée, de suivre son cours souterrain à l'insu

du gouvernement français. C'était compter sans la loyauté du

secrétaire d'État. Celui-ci, d'autant plus embarrassé et irrité

qu'il venait de se porter fort auprès de nous de la correction

d'attitude de Bulwer, résolut d'arrêter net cette intrigue et d'en

dégager sa responsabilité: dans ce dessein, il fit part lui-même à

notre ambassadeur à Londres de tout ce qu'il venait d'apprendre,

qualifia de «condamnable» la conduite de son agent, déclara en être

«très mécontent», et se dit «prêt à faire ce qu'à Paris on jugerait

convenable pour constater qu'il n'y était pour rien[201]».

[Note 201: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Guizot, du 21 mai

1846.]

À cette communication, grands furent l'émoi et la surprise du

gouvernement français, qui, malgré ses méfiances, ne s'était jamais

douté du risque qu'il avait couru. Il se garda d'ébruiter l'incident,

qui demeura, sur le moment, absolument ignoré du public[202]; mais,

dans le secret des conversations diplomatiques, il ne dissimula pas

la vivacité de ses impressions. Autant il savait gré à lord Aberdeen

de sa conduite, autant il se montra blessé de celle de la cour de

Madrid et de sir Henri Bulwer. Louis-Philippe ne ménagea pas la reine

Christine, en dépit de l'aplomb avec lequel elle «nia avoir fait

aucune ouverture à la maison de Cobourg[203]». M. Bresson secoua

rudement les ministres espagnols et les effraya sur les conséquences

d'une rupture avec la France. Quant à Bulwer, ayant reçu de son

ministre une remontrance sévère, il offrit sa démission, qui du

reste ne fut pas acceptée. Tous ces conspirateurs, ainsi surpris, au

milieu de leurs machinations ténébreuses, par le rayon de lumière

qu'avait soudainement projeté de Londres l'honnête main de lord

Aberdeen, embarrassés et meurtris des débris de la mine éclatée sous

leurs pieds pendant qu'ils la creusaient, faisaient vraiment assez

piteuse figure. Le moins penaud n'était pas le chef de la légation

britannique, qui se trouvait avoir livré ses complices espagnols

aux ressentiments du cabinet de Paris, et qui avait fait ainsi,

disait-il, «plutôt le métier d'un espion français que celui d'un

ministre d'Angleterre[204]».

[Note 202: L'opposition française se doutait si peu de ce qui s'était

passé, que M. Thiers, traitant à la tribune, le 28 mai 1846, des

affaires de la Péninsule, reprochait à la reine Christine de chercher

à imposer le comte de Trapani à l'Espagne, qui n'en voulait pas.]

[Note 203: Lettre de M. Bresson à M. Guizot, du 25 mai 1846.]

[Note 204: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 192.]

La démarche de lord Aberdeen brouillait absolument le jeu des

Cobourg. Ce qu'eût été, sans cela, la réponse du prince Albert à

la communication que son frère lui avait faite de la lettre de

la reine Christine, on ne saurait le dire: mais écrite après que

tout était divulgué au gouvernement français, cette réponse fut

nécessairement défavorable. Le prince Albert, toutefois, ne put

cacher combien un refus lui coûtait. Dans une lettre datée du 26

mai 1846, il exposait d'abord à son frère comment le gouvernement

anglais, tout en s'engageant à appuyer le mariage Bourbon, avait

réservé l'indépendance de l'Espagne, et comment il en résultait

que, si celle-ci voulait résolument un autre mariage, l'Angleterre

devrait y consentir. On était, à l'entendre, sur le point d'en venir

là, quand Bulwer avait tout dérangé. «Sa conduite, ajoutait-il,

nous donne l'apparence d'un manque de parole, d'une intrigue, d'une

perfidie, et fournit à la France une juste raison de plainte. Nous

nous sommes donc vus forcés de nous laver les mains de ce qui était

fait et de prouver que nous y étions tout à fait étrangers. Il est

naturel qu'on ne nous croie pas.» Ce n'était pas que le prince Albert

renonçât absolument à voir son parent sur le trône d'Espagne; non,

cette idée lui tenait toujours à coeur; seulement, convaincu qu'elle

n'était désormais réalisable qu'avec l'assentiment de la France,

il se bornait à laisser voir qu'il ne désespérait pas d'obtenir

cet assentiment, le jour où la résistance de l'Espagne aurait

rendu décidément impossibles tous les candidats de la maison de

Bourbon[205].

[Note 205: Lettre du prince Albert au duc de Saxe-Cobourg, en date du

26 mai 1846. (_Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST II,

herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, vol. I, p. 167.)]

Lord Aberdeen ne pouvait ignorer ces sentiments du prince Albert.

Eut-il l'intention, sinon de les servir, du moins de les ménager,

quand, au lendemain même du jour où il venait de nous donner une

preuve si manifeste de son loyal désir d'accord, il adressa, le 22

juin 1846, au duc de Sotomayor, ministre d'Espagne à Londres, une

dépêche qui semblait écrite sous une inspiration toute différente et

qui devait plus tard fournir un argument à lord Palmerston? Voici à

quel propos cette dépêche fut rédigée. Sous le coup de la révélation

qui lui avait été faite, le gouvernement français avait traité assez

rudement le cabinet de Madrid. Celui-ci, voyant ou feignant de voir

dans notre langage une menace à son indépendance, saisit ce prétexte

pour demander au cabinet de Londres, d'abord si l'Espagne encourrait

le déplaisir de l'Angleterre au cas où elle jugerait nécessaire de

choisir le mari de la Reine en dehors des Bourbons, ensuite si, dans

cette hypothèse, l'Angleterre verrait avec indifférence la France

attenter à la liberté de l'Espagne. À la façon dont la question

était posée, on devine la main de M. Bulwer. Il fallait quelque

complaisance pour se prêter à ce rôle de donneur de consultation.

Lord Aberdeen eut cette complaisance. Dans sa réponse, adressée

au duc de Sotomayor, il commença par rappeler, d'une part, qu'il

n'avait reconnu à aucune puissance le droit d'imposer à la Reine

comme mari «un membre de quelque famille que ce soit»; d'autre part,

que le choix d'un Bourbon lui avait paru raisonnable et désirable.

Il ajouta qu'au cas où l'Espagne se croirait obligée de donner à la

Reine un autre mari, l'Angleterre n'en éprouverait aucun déplaisir;

il se refusait à admettre qu'à raison de ce fait la France portât

atteinte à l'indépendance de l'Espagne; mais, si elle le faisait,

le gouvernement de Madrid pourrait compter sur la sympathie

de l'Angleterre et de l'Europe entière[206]. Lord Aberdeen se

repentait-il donc d'avoir gêné les partisans du mariage Cobourg, et

voulait-il leur rendre le terrain qu'il leur avait fait perdre? Je ne

le pense pas. Dans les deux cas, il croyait conformer sa conduite à

ses déclarations antérieures. En effet, comme j'ai eu plusieurs fois

occasion de le noter, en même temps qu'il avait promis de seconder

en fait ou tout au moins de ne pas contrarier le mariage Bourbon,

il avait réservé en droit l'indépendance de l'Espagne. M. Guizot

n'eût pas eu de peine à lui montrer dès lors comment, en certains

cas, pouvaient sortir de cette double déclaration des démarches

contradictoires. Mais il avait été si heureux d'obtenir la promesse

de fait, qu'il n'avait pas voulu regarder de trop près à la réserve

de droit; de part et d'autre, chaque fois qu'on s'était entretenu

de ce sujet délicat, on avait mieux aimé laisser un peu d'équivoque

que de risquer un désaccord en s'expliquant plus nettement. C'était

en exécution de la promesse de fait que lord Aberdeen avait déjoué,

en mai, l'intrigue de Bulwer; ce fut par application de la réserve

de droit qu'il écrivit, en juin, la dépêche au duc de Sotomayor. Le

premier acte était beaucoup plus important que le second, celui-ci

n'étant qu'une consultation purement théorique, tandis que celui-là

avait des conséquences effectives et immédiates; il n'en résultait

pas moins, dans la politique anglaise, une sorte d'ambiguïté qui

n'était pas faite pour nous rassurer.

[Note 206: _Parliamentary Papers._]

Si j'ai raconté avec quelque détail le coup tenté et manqué, au

printemps de 1846, pour enlever à notre insu le mariage de la Reine

avec le prince de Cobourg, c'est que cet incident devait avoir une

influence décisive sur le dénouement de l'affaire des «mariages

espagnols». L'état d'esprit où il laissa le gouvernement français a

été pour beaucoup dans la résolution que celui-ci a prise quelques

mois plus tard. Non seulement M. Bresson, mais aussi M. Guizot

sortirent de là plus disposés encore au soupçon, plus faciles à

s'alarmer, plus convaincus que, pour n'être pas joués par leurs

concurrents, ils devraient probablement les devancer par une prompte

initiative. Édifiés sur ce dont on était capable à Madrid, aussi

bien à la cour qu'à la légation anglaise, ils savaient bien que le

dépit de la manoeuvre déjouée et la mortification des reproches subis

n'avaient corrigé personne; au contraire, plus les meneurs portaient

actuellement la tête basse, plus ils devaient être impatients de

prendre leur revanche. Et puis, bien que notre cabinet ne connût pas

la lettre écrite par le prince Albert à son frère, divers symptômes

avaient pu lui faire soupçonner quelque arrière-pensée chez la

reine Victoria et chez son époux. Au milieu de tant de raisons de

s'inquiéter, une seule garantie lui restait, garantie dont, en dépit

de la réponse à M. de Sotomayor, il venait d'éprouver l'efficacité:

c'était la droiture personnelle de lord Aberdeen, son sincère désir

de maintenir l'entente cordiale.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 38 / 84 题