Il est un homme qu'on ne peut omettre dans la galerie des socialistes
de ce temps, et qu'il serait cependant malaisé de rattacher à
quelqu'une des écoles déjà étudiées; c'est Proudhon. Pour connaître
son oeuvre, il faut, avant tout, le connaître lui-même: il s'agit ici
bien plus de l'analyse d'un tempérament que de celle d'un système, de
l'histoire d'une passion que de celle d'une doctrine. Né à Besançon,
en 1809, d'un ouvrier et d'une fille de campagne servante pour les
gros ouvrages, employé, dans son enfance, à garder les vaches ou
à faire le métier de garçon de cave, Pierre-Joseph Proudhon avait
obtenu, par l'entremise de quelques personnes charitables, d'être
admis au collège en qualité d'externe non payant. Ce fut donc encore
un boursier, comme Pierre Leroux, comme Cabet, comme Louis Blanc.
Écolier ardent et opiniâtre au travail, mais sans cesse entravé et
humilié par sa misère, venant au collège en sabots et sans chapeau,
puni maintes fois pour avoir «oublié» des livres qu'il n'avait pas le
moyen d'acheter, ne trouvant pas de quoi dîner chez ses parents, au
retour d'une distribution de prix où il avait remporté les premières
couronnes, il se montrait déjà sombre, farouche, irritable[119].
Un jour que, suivant son instinct d'âpre curiosité, il avait, dans
la bibliothèque de la ville, demandé à la fois un grand nombre
d'ouvrages, le bibliothécaire, savant fort obligeant qui devait
être un de ses protecteurs, s'approcha de lui et lui demanda en
souriant: «Mais, mon petit ami, qu'est-ce que vous voulez faire de
tous ces livres?» L'enfant leva la tête, toisa l'interrogateur et,
pour toute réponse, lui jeta brusquement un: «Qu'est-ce que cela
vous fait[120]?» L'obligation de gagner sa vie ne lui permit pas
de terminer complètement ses études. Successivement correcteur,
typographe, prote, il acquit, en 1836, une petite imprimerie dans
laquelle il fit de mauvaises affaires. En 1838, il brigua et obtint
de l'Académie de Besançon la _pension Suard_; cette pension de 1,500
francs était accordée, pour trois ans, au jeune homme sans fortune
qui montrait d'heureuses dispositions dans les lettres, les sciences,
le droit ou la médecine.
[Note 119: Il écrivait lui-même, peu après, à l'Académie de Besançon:
«Je poursuivis mes humanités, à travers les misères de ma famille
et tous les dégoûts dont peut être abreuvé un jeune homme sensible
et _du plus irritable amour-propre_.» (_Correspondance de P.-J.
Proudhon_, t. I, p. 26.)]
[Note 120: _P.-J. Proudhon_, par M. SAINTE-BEUVE.]
C'était, pour ce fils d'ouvrier, une occasion de s'ouvrir une
carrière bourgeoise, d'autant mieux que l'honnête Académie paraissait
prendre au sérieux et exercer avec sollicitude le patronage qu'elle
avait assumé à son égard. Elle lui avait désigné, à Paris, pour
correspondant et protecteur, un de ses membres qui faisait aussi
partie de l'Académie française, M. Droz. Proudhon, bien que peu porté
à la reconnaissance, a dû plusieurs fois rendre témoignage des bontés
qu'avait eues pour lui ce moraliste aimable et bienveillant[121].
D'autres personnages considérables, M. Jouffroy, M. Cuvier, lui
faisaient également favorable accueil. Mais, chagrin, défiant,
misanthrope, il repoussait ces avances et restait dans son coin[122].
Était-ce modestie? C'était plutôt orgueil du plébéien qui a peur
de ne pas faire assez bonne figure dans un salon[123]. Le rôle de
protégé lui paraissait humiliant. Et puis n'attendez pas de lui la
patience de suivre la filière, de prendre la queue des candidats;
mieux valait, à son avis, tenter, à un moment donné, de sortir des
rangs et de brusquer la renommée. Enfin, sans avoir encore toutes les
opinions qu'il affichera bientôt, il se proclamait déjà républicain,
égalitaire, il avait répudié toutes les croyances chrétiennes de son
enfance et surtout possédait, au moins en germe, toutes les haines,
toutes les amertumes qui feront plus tard explosion dans ses divers
écrits. En recevant sa pension, il s'était fait le serment de ne pas
abandonner ses frères du prolétariat, de ne pas se laisser attirer
dans la hiérarchie sociale, mais, bien au contraire, de demeurer hors
de cette hiérarchie pour la combattre[124]. «Je pourrais, écrivait-il
le 17 décembre 1838, choisir d'autres voies de me pousser et de me
faufiler; je ne le veux pas. Je refuse d'aller aux soirées de M.
Droz, de voir M. Nodier, M. Baguet, M. Jouffroy, etc., et je n'y
mettrai pas le pied... Ma nomination par l'Académie n'a pas effacé
mes souvenirs, et ce que j'ai haï, je le haïrai toujours. Je ne
suis pas ici pour devenir un savant, un littérateur homme du monde;
j'ai des projets tout différents. De la célébrité, j'en acquerrai,
j'espère; mais ce sera aux frais de ma tranquillité et de l'amour des
gens.» Et, l'année suivante, le 15 octobre 1839, il ajoutait: «Je
n'attends rien de personne; je rentrerai dans ma boutique, l'année
prochaine, armé, contre la civilisation, jusqu'aux dents, et je
vais commencer, dès maintenant, une guerre qui ne finira qu'avec ma
vie[125].» Le bon M. Droz ne comprenait pas grand'chose à la manière
d'être d'un si incommode pupille, et ne savait comment l'apprivoiser.
[Note 121: _Correspondance de P.-J. Proudhon_, t. I, p. 73, 218.]
[Note 122: _Ibid._, p. 84, 188, 256.]
[Note 123: Il écrivait, quelques années auparavant: «J'éprouve encore
cette sotte honte d'un berger que l'on veut faire entrer dans un
salon. Je crains, comme des bêtes effrayantes, les visages que je
n'ai jamais vus; je recule toujours à voir les gens même qui peuvent
m'être utiles et me vouloir du bien; je n'ai de présence d'esprit et
d'aplomb que lorsque je me vois seul et que c'est ma plume qui parle.
Mérite fort commun, mais que voulez-vous? je sais que je ne brille ni
par les dehors, ni par l'élocution; j'aime mieux n'être vu ni connu
de personne.» (_Ibid._, t. I, p. 10.)]
[Note 124: _Correspondance_, t. I, p. 59, 60.]
[Note 125: _Ibid._, p. 76 et 154.]
Si Proudhon se refuse à prendre rang dans la vieille société, ce
n'est pas pour s'enrôler dans quelqu'un des partis révolutionnaires.
Dès le premier jour, il se vante de «n'appartenir à aucune
opinion[126]», et il gardera cette attitude jusqu'au bout. Il se dit
républicain, mais proclame son mépris et son aversion pour toutes
les coteries qui prennent cette étiquette; leur conduite lui paraît
«stupide», leur programme absurde[127]. Il sera bientôt en état de
guerre continuelle, implacable, avec les hommes du _National_, et
ne se sentira jamais plus heureux que quand, par quelque «attaque
effroyable», il les aura fait «pleurer et grincer des dents[128]»;
il traite fort mal ceux qu'il appelle les «séides de Robespierre»
et les «dévots à Marat[129]». Il n'est pas davantage disposé à
s'affilier à l'une des sectes socialistes. «Je ne suis, écrit-il le
29 mai 1840, ni saint-simonien, ni fouriériste, ni babouviste, ni
d'aucune entreprise ou congrégation réformiste.» Un autre jour, après
avoir parlé de tous les prédicateurs d'évangiles nouveaux: «Je n'ai
pas envie, ajoute-t-il, d'augmenter le nombre de ces fous[130].»
Individualiste à outrance, il ne pardonne pas aux communistes de
détruire la personnalité et la dignité humaines[131]. Et surtout, il
se révolte contre les impuretés de la réhabilitation de la chair, de
l'amour libre et autres divagations érotiques[132]. S'il est donc
révolutionnaire et socialiste, c'est à sa manière, qui n'est celle
de personne autre; il n'éprouve le besoin de se ranger sous aucun
drapeau, et la conspiration qu'il se dispose à poursuivre est, comme
il le dit lui-même, une «conspiration solitaire[133]».
[Note 126: _Ibid._, p. 142.]
[Note 127: «La conduite du parti républicain, écrit Proudhon, le
15 novembre 1840, a été, comme toujours, stupide depuis deux ou
trois mois.» Ou bien encore: «Les radicaux sont annihilés par leur
ineptie et leur incapacité.» (_Correspondance_, t. I, p. 254, 313.)
Il n'a pas assez du sarcasmes pour le «dada réformiste» ou pour les
velléités belliqueuses de la gauche.]
[Note 128: _Ibid._, t. I, p. 333; t. II, p. 6.]
[Note 129: _Ibid._, p. 13, et _Confessions d'un révolutionnaire_,
§ I.--Pas un homme important de l'extrême gauche qu'il ne déteste.
«Je souscrirais volontiers pour une couronne civique, écrivait-il,
à celui qui nous délivrerait de Lamennais, de Cormenin et d'A.
Marrast.» (_Correspondance_, t. I, p. 255.) Lamennais surtout lui
est antipathique. «Quoi qu'un dise de cet homme, écrit-il, je
répondrai toujours que je n'aime pas les apostats. Il pouvait changer
d'opinion, mais il ne devait jamais faire la guerre à ses confrères
dans le sacerdoce ni au christianisme.» (_Ibid._, t. I, p. 333.) Et
plus tard: «Le plus grand bonheur qui pourrait arriver au peuple
français, ce serait que cent députés de l'opposition fussent jetés
à la Seine, avec une meule au cou; ils valent cent fois moins que
les conservateurs, car ils ont, de plus que ceux-ci, l'hypocrisie.»
(_Ibid._, t. II, p. 277.) Des journalistes de gauche, il ne pense pas
plus de bien: «Ils ne comprendront jamais de moi autre chose, dit-il,
sinon que je les hais et les méprise.»]
[Note 130: Proudhon écrira, un jour, de Fourier, que son système est
«le dernier rêve de la crapule en délire»; de Pierre Leroux, dont
cependant il avait paru un moment se rapprocher, que «la sottise le
dispute à la méchanceté dans ses élucubrations»; de Louis Blanc,
qu'il est «le plus ignorant, le plus vain, le plus vide, le plus
impudent, le plus nauséabond des rhéteurs». Cabet ne sera pas mieux
traité.]
[Note 131: Dans la théorie communiste, les hommes lui paraissent
«attachés comme des huîtres, côte à côte, sans activité ni sentiment,
sur le rocher de la fraternité».]
[Note 132: Quand il lui faudra discuter cette partie de la doctrine
socialiste, il se plaindra d'être «obligé de remuer ce fumier», et
il s'écriera: «Loin de moi, communistes! Votre présence m'est une
puanteur, et votre vue me dégoûte.»]
[Note 133: Plus il va, plus il semble trouver une sorte d'âpre
jouissance à se voir seul en guerre contre tous: «J'aurai raison
contre tout le monde, écrit-il, ou je succomberai à la peine... Le
nombre des adversaires vous épouvante; il m'anime, au contraire. Car
je crois que, dans la carrière antireligieuse, antipropriétaire,
antimonarchique, où je suis entré, s'il y avait une seule opinion
avec laquelle je ne fusse pas en désaccord, je ne serais plus
d'accord avec moi-même.» (_Correspondance_, t. II, p. 241.)]
Proudhon ne voulut pas se dévoiler tout d'un coup. En 1839, il publia
un _Discours sur la célébration du dimanche_, sujet mis au concours
par l'Académie de Besançon. Un peu d'attention suffit sans doute
pour y découvrir en germe presque toutes les idées du socialisme
égalitaire qui seront développées dans ses ouvrages ultérieurs;
mais il tâchait de les couvrir du nom de Moïse, et les entourait
d'amplifications inoffensives ou même presque édifiantes. La menace
existait, seulement elle était dissimulée; et s'adressant au lecteur
qu'il supposait intrigué par le mystère, l'auteur s'écriait:
«Infortuné, comment me comprendriez-vous si vous ne me devinez pas?»
Le public ne chercha ni à comprendre ni à deviner. Le _Discours_
passa inaperçu, et personne ne s'arrêta à déchiffrer l'énigme qu'il
pouvait contenir. L'Académie de Besançon seule s'en occupa; bien
qu'un peu effarouchée, elle accorda une médaille à son pensionnaire,
et se borna à faire quelques réserves par l'organe de son rapporteur,
l'abbé Doney, qui devait être plus tard évêque de Montauban.
Proudhon fut étonné et quelque peu mortifié de n'avoir pas fait
scandale[134]; il en conclut à la nécessité de frapper plus fort,
et se mit à rédiger son _Mémoire sur la propriété_. Dans quel état
d'esprit? On en peut juger par sa correspondance: «Je suis épuisé,
découragé, consterné, écrivait-il le 12 février 1840. J'ai été
pauvre l'année dernière, je suis, celle-ci, indigent[135]..... Je
suis comme un lion; si un homme avait le malheur de me nuire, je le
plaindrais de tomber sous ma main... Mon travail sur la propriété
est commencé... L'ironie et la colère s'y feront trop sentir. C'est
un mal irrémédiable. Quand le lion a faim, il rugit... Malheur à la
propriété! malédiction!... Il est vrai que, sur certains passages
de mes lettres, on doit trembler pour ma tête. Hé! Dieu de mon âme,
c'est que je m'apprête à faire trembler les autres... Il faut que
je tue, dans un duel à outrance, l'inégalité et la propriété. Ou je
m'aveugle, ou elle ne se relèvera jamais du coup qui lui sera bientôt
porté[136].» Le dernier trait est naïf; il trahit cet orgueil qui
était le fond de l'âme de Proudhon et peut-être l'explication de
beaucoup de ses actes. L'auteur était persuadé, en effet, que son
livre serait «l'événement le plus remarquable de 1840». Un autre
jour, il écrivait: «Je fais un ouvrage diabolique qui m'effraye
moi-même»; et il terminait ainsi sa lettre: «Priez Dieu pour moi.»
Le plus souvent, ce qui dominait en lui, c'était une sorte de joie
sauvage, à la pensée de la consternation qu'il allait jeter dans les
esprits: «Mon ouvrage est fini, et j'avoue que j'en suis content.
Je ne puis y penser sans un frémissement de terreur. Quand je songe
à l'effet qu'il produirait infailliblement, publié par un Arago,
j'éprouve les mêmes palpitations qu'un Fieschi, à la veille de faire
partir une machine infernale[137].»
[Note 134: Il s'était attendu, en effet, à produire une vive émotion:
«Quand on saura dans le public, écrivait-il le 1er juin 1839, que je
suis l'auteur de ce Discours, ce sera un beau tapage. Je puis dire
que je viens de passer le Rubicon.» (_Ibid._, t. I, p. 129.)]
[Note 135: Ces embarras pécuniaires venaient surtout de l'imprimerie
dont Proudhon ne pouvait ni se débarrasser ni tirer profit. Tel était
son dénuement que, voulant aller voir un de ses amis à Besançon,
il fit à pied la route de Paris à cette ville. Il priait ses
correspondants de ne lui écrire que par occasion, parce qu'il n'avait
pas le moyen de payer les ports de lettre.]
[Note 136: Cette idée revenait sous toutes les formes, dans sa
correspondance: «Je ne connais rien dans la science, écrivait-il
encore, dont la découverte ait jamais produit un effet pareil à celui
que la lecture de mon ouvrage est capable de produire. Je ne dis pas:
qu'il soit compris; je dis seulement: qu'il soit lu, et c'en est fait
de la vieille société.»]
[Note 137: _Correspondance_, t. I, p. 166, 182, 183, 189, 191, 212,
213, 216.]
Le Mémoire parut en juin 1840: c'était un volume de deux cent
cinquante pages. Dès les premières lignes, à cette question:
«Qu'est-ce que la propriété?» Proudhon répondait: «La propriété,
c'est le vol.» Le défi, la recherche du scandale étaient manifestes:
sorte de rubrique de charlatan, pour faire retourner les passants
auxquels l'auteur en voulait de n'avoir pas été émus par les
hardiesses plus enveloppées du _Discours sur le dimanche_. «Il
fallait, a-t-il dit plus tard pour expliquer sa conduite, étonner
l'ennemi par l'audace des propositions... Un parti ne se fût
point prêté à cette tactique; elle exigeait une individualité
résolue, excentrique même, une âme trempée pour la protestation
et la négation. Orgueil ou vertige, je crus que mon tour était
venu[138].» Toute sa vie, il devait, comme un nouveau cynique, se
plaire à stupéfier le badaud, plus encore, à l'épouvanter. Lui
représentait-on que ce n'était pas le moyen de gagner les gens, et
que l'on prenait plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec
cent tonneaux de vinaigre? «Il ne s'agit pas de prendre des mouches,
répondait-il: il s'agit de les tuer[139].» Parfois, il semblait tirer
vanité de sa violence. «La propriété, c'est le vol! écrivait-il,
il ne se dit pas, en mille ans, un mot comme celui-là. Je n'ai
d'autre bien sur la terre que cette définition de la propriété,
mais je la tiens plus précieuse que les millions de Rothschild.»
Infatuation d'autant plus étrange qu'en réalité la formule n'était
pas de lui, et qu'il l'avait empruntée à Brissot de Warville[140]. À
d'autres moments, il s'excusait presque d'avoir crié si fort. «Cela
sert avec les sots, disait-il; les sages aperçoivent le motif et
pardonnent à l'auteur[141].» Et il ajoutait plus tard, en 1849, dans
le _Représentant du peuple_, toujours à propos de la même phrase:
«Cela se dit une fois; cela ne se répète pas. Laissons cette machine
de guerre, bonne pour l'insurrection, mais qui ne peut plus servir
aujourd'hui qu'à contrister les pauvres gens.»
[Note 138: _Confession d'un révolutionnaire._]
[Note 139: _Correspondance_, t. I, p. 251.]
[Note 140: Brissot avait écrit, en effet, dans ses _Recherches
philosophiques sur le droit de propriété et le vol_: «La propriété
exclusive est un vol dans la nature. Le voleur, dans l'état naturel,
c'est le riche.»]
[Note 141: _Correspondance_, t. I, p. 308.]
Après cet exorde tapageur, l'auteur du Mémoire tâche de détruire les
divers fondements sur lesquels les philosophes, les économistes ou
les jurisconsultes font reposer la propriété; il la déclare une idée
contradictoire, une institution malfaisante, et surtout lui reproche
d'être en opposition avec la «justice». Pour lui, la «justice» est
l'égalité, l'égalité absolue, l'égalité des conditions, des fortunes,
des salaires. C'est à tort que le saint-simonisme et le fouriérisme
ont dit: «À chacun selon sa capacité.» Toute part réclamée au nom
du talent n'est qu'une «rapine exercée sur le produit du travail».
L'auteur regarde d'ailleurs le talent comme une difformité qui tendra
à disparaître avec l'égalité des conditions, et il nous offre la
perspective terne et morne d'une société où toutes les intelligences
seront nivelées comme les salaires. Il supprime la concurrence: la
valeur de chaque objet ne varie plus selon l'offre et la demande;
elle est tarifée d'après un criterium absolu et immuable, qui est
la durée du travail nécessaire pour le produire; aucun compte n'est
tenu du talent dépensé, ni de la difficulté vaincue; c'est l'Académie
des sciences qui sera chargée de faire cette tarification. Tout cela
ressemble fort aux rêveries des communistes; et cependant Proudhon se
défend d'aboutir à la communauté, qu'il répudie au nom de la liberté
et de la dignité humaines. Ajoutons qu'entre temps l'auteur conclut
de la négation de la propriété à celle de l'autorité et se proclame
«an-archiste». Quant à Dieu, l'heure de sa condamnation n'a pas
encore sonné; bien au contraire, le Mémoire se termine par une sorte
de prière adressée au «Dieu de liberté et d'égalité».
«Démolir», Proudhon s'y entend, et le mot même lui est familier.
Mais, cela fait, il ne semble guère s'inquiéter de reconstruire.
À peine, dans les dernières pages de son Mémoire, esquisse-t-il
vaguement une théorie de la «possession» par laquelle il se
flatte de remplacer la propriété, sans tomber dans la communauté.
Cette possession paraît être la propriété individuelle, moins
ce que l'auteur appelle l'«usure», c'est-à-dire moins la rente,
le fermage; elle ne dure qu'à condition d'être effective; elle
est transmissible par succession, sous cette réserve que nul ne
doit cumuler deux héritages. Avec cette possession individuelle,
aliénable, transmissible, que deviendra l'égalité absolue des
conditions présentée par l'auteur comme la conséquence et même comme
la raison de l'abolition de la propriété? S'il y a conflit entre les
deux principes, quel pouvoir prononcera dans une société où l'on
a proclamé l'«anarchie»? Nous pourrions multiplier à l'infini ces
questions. Proudhon n'a essayé de répondre à aucune. En réalité,
après avoir accumulé les plus audacieuses négations, il n'apporte
pas une seule affirmation sérieuse. Lui-même avait le sentiment
de son impuissance et cherchait à s'en excuser. Raillant fort
dédaigneusement la présomption des faiseurs de système, fouriéristes
ou autres, il disait, à la fin de son Mémoire: «Quant à la science
de la société, je déclare que je n'en connais rien de plus que le
principe (il entendait par là le principe d'égalité absolue), et
je ne sache pas que personne aujourd'hui puisse se flatter d'avoir
pénétré plus avant.» Mais il n'admettait pas qu'on l'engageât à
suspendre la démolition, jusqu'au jour où il serait en mesure de
tracer le plan du nouvel édifice: «J'ai prouvé le droit du pauvre,
disait-il; j'ai montré l'usurpation du riche; je demande justice;
l'exécution de l'arrêt ne me regarde pas. Si, pour prolonger de
quelques années une jouissance illégitime, on alléguait qu'il ne
suffit pas de démontrer l'égalité, qu'il faut encore l'organiser,
qu'il faut l'établir sans déchirements, je serais en droit de
répondre: «Le soin de l'opprimé passe avant les embarras des
ministres...; le mal connu doit être condamné et détruit...; on ne
temporise pas avec la restitution.»
La rapide analyse qui vient d'être faite de cet écrit ne saurait
donner l'idée de sa forme: tout un appareil de métaphysique,
d'économie politique, de jurisprudence, d'algèbre même, et en même
temps toutes les brusqueries, les familiarités, les amertumes, les
invectives, les personnalités de la polémique la plus emportée.
L'auteur lui-même définissait ainsi ce qu'il appelait «le genre
_Mémoire_»: «Moitié science, moitié pamphlet, noble, gai, triste
ou sublime... La science pure est trop sèche; les journaux trop
par fragments; les longs traités trop pédants. C'est Beaumarchais,
c'est Pascal qui sont mes maîtres[142].» Dans le double personnage
que cherchait ainsi à jouer Proudhon, le pamphlétaire était bien
supérieur au savant. Celui-ci se montrait lourd, obscur, ennuyeux,
pénible à suivre; celui-là, bien que dépourvu de grâce, de souplesse
et de variété, bien que manquant souvent le but par excès de tension
et de véhémence, était cependant alerte, rapide, vigoureux; il avait
le tour vif et brusque, un entrain endiablé, une langue ferme,
saine, précise; il excellait surtout dans le corps à corps, plus
puissant à assommer un homme qu'à discuter une idée. Et quand, par
hasard, il avait la chance de n'être plus dans le faux, quand il
s'attaquait aux sottises ou aux vilenies de quelque socialiste rival,
il avait des saillies de bon sens, et même des révoltes d'honnêteté,
d'une saisissante vigueur. Malgré ces bons côtés, l'ensemble était
sans agrément, indigeste et peu lisible. Aussi le public n'en
connaissait-il réellement que quelques pages ou, pour mieux dire,
quelques phrases. Ce qui faisait le plus défaut à Proudhon, c'était
le coeur: pas d'autre émotion que celle de la colère. Quand il
voulait être pathétique, imiter Jean-Jacques ou Lamennais, il tombait
dans la mauvaise rhétorique. Il se piquait pourtant de ne pas faire
oeuvre de littérature, de n'être pas «gent de lettres[143]». Vaine
prétention! Quoique fort différent de Louis Blanc, il était aussi un
rhéteur, ou, si l'on aime mieux, un sophiste, ce qui n'est qu'une
autre variété de la même espèce.
[Note 142: _Correspondance_, t. I, p. 333, 334.]
[Note 143: «Je n'ai pas le loisir de travailler mon style, je suis
trop pauvre et trop mal dans mes affaires, pour m'amuser à être gent
de lettres.»--«Je me soucie de style et de littérature comme de cela.
Quand je parle au public, je tâche que mon expression soit bien
nette, bien carrée, bien mordante: je n'ai pas d'autre poétique.»
(_Ibid._, t. I, p. 182; t. II, p. 242.)]
Le _Mémoire sur la propriété_ ne fit pas tout d'abord le bruit que
son auteur en attendait. Inconnu, vivant dans l'ombre et l'isolement,
Proudhon eût eu besoin, plus que tout autre, d'être signalé au
public par la presse; il n'avait rien fait pour se ménager son
concours. Sauf la _Revue du progrès_ de Louis Blanc, pas un journal
ne parla de son livre. Au bout de quelques mois, cependant, les cinq
cents exemplaires de la première édition se trouvaient placés, et il
était question d'en faire une nouvelle. À l'Académie de Besançon,
le Mémoire causa d'autant plus d'émotion qu'il avait été dédié à
cette compagnie, avec une lettre-préface quelque peu ironique;
certains académiciens ne demandaient pas moins que la déchéance du
pensionnaire; après de longues délibérations, pendant lesquelles
ce dernier se montra tour à tour humble et menaçant, l'Académie,
toujours bonne personne, écarta les mesures de rigueur. Ce ne fut pas
le seul corps savant dont Proudhon eut alors à se louer. Il avait
fait hommage de son livre à l'Académie des sciences morales; M.
Blanqui, l'économiste, se chargea du rapport: tout en réfutant les
doctrines émises, il traita l'auteur en homme de science et, par là
même, le couvrit aux yeux du ministre de la justice, qui était, en ce
moment, sollicité de déférer aux tribunaux l'ennemi de la propriété.
Cette indulgence, loin de désarmer Proudhon, l'enhardissait. «Je
n'ai pas commencé pour reculer», écrivait-il[144]. Aussi le voit-on
faire paraître, coup sur coup, en avril 1841 et en janvier 1842,
deux nouveaux Mémoires, le premier de forme relativement modérée,
le second plus violent que jamais[145]. Il y revient sur les mêmes
thèses, sans addition ni atténuation. Tout en visant surtout la
propriété, il maltraite avec rudesse, chemin faisant, Lamennais,
Considérant et le _National_. Le dernier de ces pamphlets lui valut
une poursuite devant la cour d'assises de Besançon, ce qui ne laissa
pas que de lui faire, un moment, assez peur; mais il s'en tira avec
la finesse d'un paysan franc-comtois: à l'audience, il débita,
d'un ton bonhomme et tranquille, une exposition si volontairement
obscure de sa doctrine, que les braves jurés, n'y comprenant rien,
se persuadèrent avoir devant eux un savant, non un conspirateur,
et qu'ils l'acquittèrent. Le seul résultat du procès fut de mettre
l'auteur un peu mieux en vue, ce qui lui était d'autant plus utile
que les journaux, même ceux d'extrême gauche, continuaient à faire le
silence autour de ses oeuvres. «Je vais mon chemin sans leur secours,
disait-il, ce qui prouve quelque chose.» Il ajoutait, un autre jour:
«Inconnu à la presse et aux confréries littéraires et politiques,
je perce peu à peu; mes brochures se vendent, et mon libraire ne
paraît point mécontent[146].» Toutefois, le résultat était encore peu
brillant. Proudhon écrivait, en effet, toujours à la même époque: «Je
puis dire, en toute vérité, que je n'ai pas un partisan, au moins
déclaré; le peuple ne peut suivre de si longues et si abstraites
inductions.» «Du côté du peuple, lit-on dans une autre lettre, je
suis vu avec plus de défiance que de sympathie; les petits journaux
d'ateliers me montrent assez de mauvais vouloir; les communistes me
regardent comme une espèce d'aristocrate.» Et un peu plus tard: «Je
n'ai encore personne. Personne! Je suis délaissé. J'espère que dans
un an le public se décidera; mais combien les écrivains sont lâches
et égoïstes[147]!»
[Note 144: _Correspondance_, t. I, p. 324.]
[Note 145: Le premier était intitulé: _Lettre à M. Blanqui_; le
second: _Avertissement aux propriétaires, ou Lettre à M. Considérant,
rédacteur de la_ Phalange, _sur une défense de la propriété_.]
[Note 146: Il écrivait encore: «J'ai la chance de réunir tout le
monde contre mes publications, ce qui produit une conspiration de
silence à mon égard. Mes publications ont l'air d'être clandestines,
et cependant elles s'insinuent partout et déjà portent leur fruit.»]
[Note 147: _Correspondance_, t. I, p. 332, 338, 339, 350, et t. II,
p. 18.]
Proudhon commençait-il à se fatiguer et à s'inquiéter de cet
isolement? En 1842 et 1843, nous le voyons solliciter un petit emploi
à la mairie de Besançon; en même temps, il envoyait ses écrits à
M. Duchâtel, ministre de l'intérieur, et lui expliquait longuement
«comment on pourrait tourner, au profit du pouvoir, les théories
les plus radicales»; «peut-être, écrivait-il à un de ses amis, ne
seras-tu pas étonné si je te dis que, dans deux ans, je serai tout
entier, avec armes et bagages, dans le gouvernement[148].» Quelques
personnes en ont conclu qu'il y avait eu alors, chez ce révolté, une
sorte de détente, une velléité de désarmement: pure illusion. Sans
doute, il n'attachait que peu d'importance aux formes politiques,
et si la monarchie eût consenti à être l'instrument de ses idées,
il n'aurait eu aucun scrupule à s'allier avec elle; mais il ne
pouvait sérieusement espérer son concours. Ce qu'il cherchait donc,
en 1842 et 1843, c'était seulement une sorte d'abri d'où il pût
continuer, avec plus de sécurité et sans risque d'un nouveau procès,
sa guerre contre la société. Il rêvait, comme il le disait lui-même,
«l'avantage d'être à la fois le réformiste le plus avancé de l'époque
et le protégé du pouvoir[149]». C'est que, malgré son tempérament
batailleur et son audace de plume, il n'avait nullement le goût du
martyre: il en avait même le mépris[150]. De plus, au bénéfice d'être
ainsi le protégé du gouvernement, il comptait joindre le plaisir
de le tromper; or, rien ne l'amusait tant que de duper ceux qui se
fiaient à lui. Voyez avec quel rire sournois il raconte, à cette
même époque, le tour qu'il est en train de jouer à un magistrat
qui, voulant faire un livre de droit criminel pour se pousser à
la députation, l'a choisi comme secrétaire et collaborateur! Il
nous dépeint ce magistrat comme un «brave homme», «honnête», de
courte vue, «voltairien», «libéral», mais «propriétaire comme un
diable», «se piquant d'aristocratie», traitant les radicaux et les
socialistes de «charlatans» et d'«escrocs», et «ne voulant rien
dire qui pût compromettre sa toge et contrarier ses opinions». Le
perfide secrétaire profite de la confiance qu'on lui témoigne pour
glisser, dans le travail qui lui est commandé, ses propres thèses
plus ou moins dissimulées, se réservant, une fois le livre paru,
loué, récompensé peut-être, de mettre en lumière ces passages et de
sommer l'auteur nominal d'en accepter les conséquences. Comme il se
gaudit par avance de ce scandale «d'un juge de Paris convaincu d'être
antipropriétaire et égalitaire»! Comme il se promet de le pousser
à bout sans pitié! «Ou mon homme criera: Vive l'égalité! À bas la
propriété! dit-il, ou je le change en bourrique[151].» Le livre
n'ayant pas été publié, cet honnête complot avorta; mais il révélait
bien l'instinct de ruse subalterne qu'avait gardé ce fils de paysan.
C'était évidemment un tour du même genre que Proudhon méditait de
jouer au gouvernement, dans le cas où celui-ci eût accepté ses
avances[152]. Au fond, les sentiments de l'ennemi de la propriété
étaient toujours les mêmes; ils se trahissent à chaque page de sa
correspondance: «Je déguise ma colère par prudence pure et nécessité,
écrit-il le 3 avril 1842;... mais, oh! millions de tonnerres de
diable, je vous jure que tout ce qui est différé n'est pas perdu.» Et
peu après: «Je suis plus convaincu que jamais qu'il n'y a pas place
pour moi dans le monde, et je me regarde comme en état d'insurrection
perpétuelle contre l'ordre de choses[153].» Non qu'il rêve d'un coup
de force, d'une émeute; il les répudie même[154]; mais il poursuit
sans relâche ce qu'il appelle «l'inversion de la société[155]».
[Note 148: _Ibid._, t. II, p. 6, 10.]
[Note 149: _Correspondance_, t. II, p. 70.--Peu auparavant, il
expliquait ainsi sa démarche auprès de M. Duchâtel: «Le pouvoir
est encore plus bête que méchant, et j'ai résolu d'avoir désormais
quelque homme puissant parmi mes défenseurs.» (_Ibid._, t. I, p.
314.)]
[Note 150: «Il y a un homme que je déteste à l'égal du bourreau,
disait-il, c'est le martyr.» Il blâmait Lamennais aimant mieux
aller en prison que demander sa grâce. «Galilée, à genoux devant
le tribunal de l'Inquisition, écrivait-il, et reniant l'hérésie du
mouvement de la terre pour recouvrer sa liberté, me paraît cent fois
plus grand que Lamennais... Je respecte les mannequins, je salue les
épouvantails. Je suis en monarchie, je crierai: Vive le Roi! plutôt
que de me faire tuer.»]
[Note 151: _Correspondance_, t. I, p. 297, 305, 311, 312, 313, 319,
320, 330, 331.]
[Note 152: Quelqu'un, en tout cas, l'avait deviné: c'était le maire
de Besançon, qui expliquait ainsi pourquoi il ne voulait pas donner à
Proudhon la place qu'il demandait dans les bureaux de la mairie: «Je
crains qu'il ne fasse de nous, comme des académiciens, des _niais_ ou
des _instruments_.» (_Ibid._, t. II, p. 80.)]
[Note 153: _Ibid._, t. II, p. 28 et 93.]
[Note 154: _Ibid._, p. 199, 200.]
[Note 155: _Ibid._, p. 259.]
Jusqu'à présent ce n'est toujours qu'une oeuvre de démolisseur que
nous avons vu faire à Proudhon. S'y est-il donc renfermé jusqu'en
1848? Il sentait cependant qu'on avait le droit de lui demander
son plan de reconstruction. Le livre sur la _Création de l'ordre
dans l'humanité_, en 1843; fut un premier effort pour répondre à
cette attente, effort très ambitieux et très malheureux; ce livre,
présenté comme une révélation prodigieuse, fut peu lu, encore
moins compris, et l'auteur lui-même dut avouer, après coup, qu'il
«était au-dessous du médiocre[156]». Il tenta un nouvel effort,
en 1846, en publiant le _Système des contradictions économiques,
ou Philosophie de la misère_. Cet ouvrage en deux volumes, avec
cette épigraphe orgueilleuse: _Destruam et ædificabo_, fit un peu
plus de bruit que le précédent, ne fût-ce qu'à cause des injures
qui y étaient dites à la Providence; c'est là qu'après une page
de blasphèmes sans précédents peut-être dans notre littérature,
Proudhon s'écriait: «Dieu, c'est sottise et lâcheté; Dieu, c'est
hypocrisie et mensonge; Dieu, c'est tyrannie et misère; Dieu,
c'est le mal!» Sous couleur d'appliquer la dialectique hégélienne
dont les mystères venaient de lui être révélés[157], il ne faisait
qu'opposer, entre-choquer, ruiner toutes les idées, soutenant le
pour et le contre, tantôt montrant, dans l'économie politique, une
routine condamnée par les faits, la consécration de la misère et du
vol, tantôt faisant des chimères et des immoralités socialistes la
critique la plus vengeresse, semblant d'ailleurs éprouver une sorte
de joie maligne à démolir chacune des thèses par l'autre. Les rares
lecteurs qui avaient le courage de le suivre dans ces enchevêtrements
d'«antinomies» sortaient de là tout étourdis d'avoir été ainsi
balancés, tournés et retournés; ils ne savaient plus que penser
soit d'eux-mêmes, soit de l'auteur, et se demandaient si celui-ci
ne s'était pas livré à un pur jeu d'ergotage. Selon la phraséologie
allemande par laquelle il obscurcissait encore sa pensée, Proudhon
venait de poser la «thèse» et l'«antithèse». Restait à en déduire la
«synthèse», où se trouverait la vérité tant attendue. Mais on eût
cherché vainement cette synthèse dans le livre; elle était renvoyée
à un ouvrage ultérieur, que l'auteur se bornait à annoncer sous ce
titre: _Solution du problème social_. C'est qu'il ne possédait pas
cette solution; comme il le disait lui-même, il la «cherchait».
[Note 156: _Confession d'un révolutionnaire_, § XI.]
[Note 157: Il avait été initié par M. Grün, sorte de missionnaire
hégélien venu à Paris, en 1844, pour se mettre en rapport avec les
socialistes. Dans le récit qu'il a écrit de son voyage, M. Grün parle
avec un grand dédain de Cabet, de Considérant, de Louis Blanc; il
réserve toute son admiration pour Proudhon.]
Cette recherche durait encore, quand éclata la révolution de 1848;
Proudhon en fut tout d'abord «abasourdi»--c'est son propre mot--et
même quelque peu désappointé. Dans le rôle nouveau que cet événement
lui faisait, se montra-t-il plus apte à formuler un système qui
ne fût pas une pure négation? Non: il aboutit seulement à ces
théories du «crédit gratuit» et de la «banque du peuple», dont M.
Bastiat et M. Thiers firent une si prompte justice. Exaspéré de
son insuccès, Proudhon se jeta alors plus avant que jamais dans
les violences démagogiques, jouant, avec une sorte de vertige et
de frénésie, ce qu'il appelait «son infernale partie», jouissant
de l'influence malfaisante qu'il avait enfin acquise sur le peuple
révolutionnaire, et s'enorgueillissant peut-être plus encore d'être
devenu l'épouvantail de la bourgeoisie.
Mais revenons au Proudhon d'avant 1848, le seul qui doive nous
occuper ici. Il est maintenant manifeste que le sophiste pamphlétaire
s'était lancé sans savoir où il allait; que, du premier jour au
dernier, il avait marché à l'aventure, brisant tout sur son passage,
sans autre inspiration, comme il l'avouait lui-même, que son «immense
colère», beaucoup plus excentrique que vraiment original, nullement
créateur. On comprend dès lors qu'il n'ait pas groupé de parti autour
de lui. À peine, vers la fin de la monarchie de Juillet, voyait-il
quelques amis nouveaux. MM. Darimon, Langlois, Chaudey, Mathey,
Massol, remplacer les anciens qui s'étaient éloignés. En réalité,
il demeurait toujours un isolé, en guerre avec toutes les factions,
avec toutes les sectes. Il écrivait, le 26 mars 1847: «La répulsion
que j'inspire est générale, depuis les communistes, républicains et
radicaux, jusqu'aux conservateurs et aux jésuites, les jésuites de
l'Université y compris.» Dans la masse ouvrière elle-même, bien qu'il
commençât à être plus connu, il était loin d'avoir alors le renom et
la popularité de Louis Blanc ou de Cabet. Un rapport de police disait
de lui, en 1846: «Ses doctrines sont très dangereuses; il y a, au
bout, des coups de fusil; heureusement ce n'est pas lu.» Très peu de
gens, en effet, lisaient d'un bout à l'autre les écrits de Proudhon.
Seulement, de leurs profondeurs obscures jaillissaient, comme
éclairées d'une lueur sinistre, certaines phrases qui frappaient tous
les yeux. On eût compté les ateliers où avaient pénétré les _Mémoires
sur la propriété_ et le _Système des contradictions économiques_;
mais il n'était pas un recoin des faubourgs où n'eussent été entendus
les cris: La propriété, c'est le vol! et: Dieu, c'est le mal! Ainsi
isolées de tout développement, ces formules n'apportaient pas aux
ouvriers une doctrine économique ou philosophique; elles leur
faisaient l'effet d'une sorte de tocsin, d'appel à la révolte, au
pillage des riches, au massacre des prêtres. Ceux mêmes qui n'en
concluaient pas à la violence immédiate y désapprenaient ce qui
pouvait leur rester encore des vieux respects. «Je n'ai pas la bosse
de la vénération, écrivait un jour Proudhon, et si je forme un voeu,
c'est de l'écraser sur le front de tous les mortels[158].» Il n'y
réussit que trop bien. D'autres avaient déjà enseigné au peuple à
détester la société et à nier la Providence; Proudhon lui apprit à
leur montrer le poing et à leur cracher au visage.
[Note 158: _Correspondance_, t. II, p. 239.]