VIII

La revue de l'armée socialiste est enfin terminée. Nous connaissons

maintenant tous les sophistes qui, dans les dernières années de

la monarchie de Juillet, travaillaient à pervertir l'esprit du

peuple et à exciter ses passions; nous savons d'où ils venaient

et où ils allaient. Rarement un tel effort avait été fait pour

renverser la société. Sans doute, il y avait eu de tout temps des

utopistes rêvant je ne sais quel remède aux maux qui résultent de

l'inégale distribution des richesses. Mais ces rêveurs n'étaient

pas des perturbateurs; ces fantaisies n'avaient rien d'agressif.

Le saint-simonisme lui-même, bien qu'il ait servi en quelque sorte

de transition entre la chimère inoffensive des Salente d'autrefois

et la réalité destructive du socialisme contemporain, bien qu'il

contînt en germe presque toutes les erreurs et les convoitises des

sectes plus récentes, était demeuré cependant un mouvement pacifique,

étranger aux partis politiques. Tel fut aussi le caractère des

fouriéristes à leurs débuts et de quelques autres des théoriciens

dont il vient d'être parlé. Mais à partir de 1840, notamment avec

Louis Blanc, avec Proudhon, avec la plupart des communistes, nous

sommes en présence d'un phénomène tout nouveau. On dirait que la

barrière qui avait séparé jusqu'alors le monde des réformes sociales

de celui des agitations politiques s'est abaissée. Le rêveur passe

tribun; la secte se transforme en faction; la thèse d'école tend à

devenir un mot d'ordre d'insurrection; l'utopie fait alliance avec

les passions démagogiques, poursuit, par la violence révolutionnaire,

la réalisation immédiate de ses plans, et trouve, dans l'immense

prolétariat industriel né, à cette époque même, de la transformation

économique, des souffrances pour entretenir, aviver les appétits et

les haines, des demi-instructions pour se prendre aux sophismes,

des forces pour mettre en oeuvre les desseins de renversement. Il

y a là une menace d'une particulière gravité. Qu'on ne se rassure

pas en relevant les divergences de doctrine qui existent entre ces

diverses écoles; incapables de s'entendre pour une affirmation

commune, elles s'accordent dans une négation; elles s'attaquent aux

mêmes institutions, et surtout remuent les mêmes colères, exaspèrent

les mêmes douleurs, allument les mêmes convoitises. Leur action

destructive a plus d'unité que leurs théories.

En même temps que les socialistes devenaient révolutionnaires, les

radicaux, par une évolution correspondante, se rapprochaient du

socialisme, dont le concours leur paraissait utile pour leur oeuvre

d'opposition subversive. Dès 1840, l'exemple de ce rapprochement

avait été donné, non sans éclat, par M. Arago, réclamant à

la tribune une «nouvelle organisation du travail». Plusieurs,

sans doute, dans le parti républicain, répugnaient à suivre cet

exemple. Au _National_, on soutenait volontiers qu'avant de parler

de révolution sociale il fallait d'abord faire la révolution

politique. Mais à côté et un peu au delà du _National_, la _Réforme_,

fondée en 1843, sous les auspices de M. Ledru-Rollin, était loin

d'avoir les mêmes répugnances. Parmi les membres de son comité

elle comptait M. Louis Blanc, acceptait de ses mains un programme

entièrement conforme aux idées de cet écrivain, et lançait, en

1845, dans les ateliers de Paris, une pétition rédigée sous la même

inspiration. Il est d'ailleurs à remarquer que certains radicaux

qui reculaient ou hésitaient devant les conclusions doctrinales du

socialisme s'associaient, par calcul de tactique ou par entraînement

déclamatoire, à ses excitations et à ses provocations. Tel était

le cas de Lamennais. Interrogé en 1838 par Cabet, il avait répondu

n'avoir pas encore d'idées arrêtées sur ce que devrait être

l'«organisation du travail[159]», et plus tard, en 1847, dans une

lettre adressée au _National_, tout en applaudissant aux «tentatives»

des écoles communistes, il déclarait «ne pas approuver les moyens

qu'elles proposaient», notamment la façon dont elles supprimaient la

propriété individuelle. Mais cela ne l'empêchait pas de maudire avec

elles la société actuelle et de la déclarer sataniquement organisée

par les riches contre les pauvres. Sa rhétorique, si étrangement

mélangée de colère et de pitié, se plaisait à peindre la misère et

la servitude du prolétaire; il avait déjà commencé dans les _Paroles

d'un croyant_; il continua dans une série de pamphlets de plus en

plus véhéments: «Peuple, peuple, s'écriait-il, réveille-toi enfin!

Esclaves, levez-vous, rompez vos fers... Voudriez-vous qu'un jour,

meurtris par les fers que vous leur aurez légués, vos enfants disent:

«Nos pères ont été plus lâches que les esclaves romains; parmi eux,

il ne s'est pas rencontré un Spartacus[160]!» Par une inconséquence

singulière, l'auteur se défendait de vouloir la violence, et

s'interrompait par moments pour prêcher la justice à ceux dont il

venait d'irriter longuement les convoitises et les ressentiments.

Naturellement, ses excitations enflammées étaient mieux entendues que

ses conseils de sagesse. «J'ai vu des ouvriers, écrivait Proudhon,

qui, après la lecture du dernier ouvrage de Lamennais, demandaient

des fusils et voulaient marcher à l'instant[161].»

[Note 159: «Questions immenses, disait-il, et qui pour moi sont loin

d'être résolues.»]

[Note 160: C'est à chaque page qu'on trouve, dans les écrits de

Lamennais, ces exclamations incendiaires. Voyez, par exemple, ce

fragment d'une brochure intitulée _le Pays et le gouvernement_: «Ô

peuple, dis-moi, qu'es-tu? Ce que tu es! si j'ouvre la Charte, j'y

lis une solennelle déclaration de ta souveraineté: cela fut écrit

après ta victoire. Si je regarde les faits, je vois qu'il n'est

point, qu'il ne fut jamais de servitude égale à la tienne... Paria

dans l'ordre politique, tu n'es, en dehors de cet ordre, qu'une

machine à travail. Aux champs, tes maîtres te disent: «Laboure,

moissonne pour nous.» Tu sais ce qu'on te dit ailleurs, tu sais

ce qui te revient de tes fatigues, de tes veilles, de tes sueurs.

Refoulé de toutes parts dans l'indigence et l'ignorance, décimé par

les maladies qu'engendrent le froid, la faim, l'air infect des bouges

où tu te retires après le labeur des jours et d'une partie de la

nuit, réclames-tu quelque soulagement, on te sabre, on te fusille,

ou, comme le boeuf à l'abattoir, tu tombes sous le gourdin des

assommeurs payés et patentés.»]

[Note 161: _Correspondance de Proudhon_, t. I, p. 169.]

Si du radicalisme nous remontons aux régions plus tempérées de

l'opposition dynastique, nous n'y trouvons plus d'accointances

avec le socialisme. Quand la gauche était obligée de s'expliquer,

elle répudiait les faux prophètes; mais elle s'en occupait peu.

N'attendez pas de sa part une réprobation continue, une lutte active:

ses efforts sont tendus d'un autre côté, contre le gouvernement.

Les socialistes profitaient même parfois de sa tendance accoutumée

à prendre sous sa protection tous les révoltés, même ceux qui lui

étaient au fond les plus antipathiques. Et puis c'était aussi chez

elle un parti pris de nier le péril social, par crainte que les

intérêts effrayés ne se rejetassent du côté des conservateurs.

Ajoutons enfin que, par le tour donné dans les dernières années à ses

polémiques, par ses déclamations contre la corruption de la classe

régnante, par sa façon de présenter l'organisation politique comme

l'exploitation du pays par une sorte d'oligarchie bourgeoise, elle

fournissait inconsciemment des armes aux socialistes.

Le gouvernement et les conservateurs voyaient-ils mieux le danger

et savaient-ils le combattre? Il ne s'agissait pas uniquement de

réprimer les désordres matériels, d'intenter quelques procès de

presse, de dissoudre quelques associations, de prendre quelques

précautions de police. La politique qui eût borné là sa tâche eût été

singulièrement courte et étroite. Il fallait faire plus que punir la

manifestation extérieure du mal, il fallait guérir le mal lui-même.

Il y avait tout d'abord, au fond du socialisme, des idées fausses:

s'occupait-on de les redresser? Il semblait que cette tâche incombât

particulièrement aux économistes, école nouvelle, d'origine plus ou

moins britannique, active, remuante, déjà importante et aspirant

à l'être plus encore. À elle de faire justice des chimères et des

sophismes, au nom du bon sens, des lois naturelles, des faits

nécessaires. Or si l'on ouvre le _Dictionnaire d'économie politique_

au mot «Socialisme», et si l'on consulte la bibliographie des

ouvrages publiés _pour_ et _contre_, pendant la monarchie de Juillet,

on trouvera une longue liste d'ouvrages _pour_, et à peu près rien

_contre_; il a fallu l'explosion de 1848 pour que les économistes

s'aperçussent qu'il y avait une société à défendre. À peine doit-on

faire exception pour M. Louis Reybaud, qui publia, de 1840 à 1843,

deux volumes intitulés: _Études sur les réformateurs modernes_[162];

encore l'auteur avait-il moins pour objet de redresser les idées

populaires que d'intéresser la curiosité bourgeoise, en la mettant

au courant d'un mouvement qu'elle ignorait. M. Reybaud était le

premier à reconnaître qu'on n'avait pas réfuté les socialistes.

«La société, disait-il, ne leur a répondu que par l'indifférence.

Pour les réduire au silence, il eût fallu peu d'efforts. La société

n'a pas daigné prendre cette peine; elle était trop haut, eux trop

bas... À quoi bon se charger d'une justice qui se faisait toute

seule?... Le socialisme avoué est fini ou bien près de finir[163].»

Les économistes ne firent donc à peu près rien, à cette époque

du moins, pour contre-balancer, dans l'esprit du peuple, tant de

détestables enseignements. D'ailleurs, si même ils s'en fussent

occupés, auraient-ils eu, avec leurs allures un peu froides et

sèches, avec leur thèse, parfois impitoyable, du laisser faire et du

laisser passer, ce qui convenait, sinon pour mettre en lumière des

erreurs de doctrine, du moins pour aller au coeur des misérables,

pour satisfaire des aspirations fondées sur le besoin, pour désarmer

des passions alimentées par la souffrance?

[Note 162: Quelques-unes de ces études avaient paru dans la _Revue

des Deux Mondes_, de 1835 à 1840.]

[Note 163: _Revue des Deux Mondes_, 1er mars 1843.]

À vrai dire, ce qu'il eût fallu, c'était moins de réfuter tel ou tel

sophisme, que de remédier à la déviation morale et intellectuelle qui

avait permis à ces sophismes de trouver crédit dans tant d'esprits.

Le gouvernement pensait probablement avoir commencé cette oeuvre, en

s'attaquant à l'ignorance et en développant l'instruction primaire.

Il semble bien, en effet, qu'en pareille matière le concours des

maîtres d'école puisse être fort utile, à une condition cependant,

c'est que ces derniers ne deviennent pas, par une sorte de trahison,

les complices de l'ennemi. Il faut croire que, malgré ses honnêtes

efforts, le gouvernement de Juillet ne s'était pas suffisamment

prémuni contre cette trahison, car il devait suffire, au lendemain

de la révolution de Février, d'une criminelle incitation du pouvoir,

devenu momentanément révolutionnaire, pour transformer une bonne

partie des instituteurs publics en apôtres officiels du socialisme.

L'école ne suffisait donc pas, et elle pouvait même devenir un danger

de plus. Avec elle et au-dessus d'elle, il fallait le concours de

l'Église. Le socialisme était avant tout la contradiction des idées

chrétiennes qui avaient été, depuis tant de siècles, le fondement

de la vie morale et sociale. Un de ses docteurs le définissait:

un effort «pour matérialiser et immédiatiser le paradis spirituel

des chrétiens», et un autre résumait ainsi l'état d'esprit de ses

adeptes: «Ils ne croient pas et ils veulent jouir.» Aussi, dans le

peuple, les progrès du socialisme allaient de front avec ceux de

l'impiété, et d'une impiété si radicale que Proudhon lui-même,

malgré la joie sauvage qu'il en ressentait, ne laissait pas que d'en

être épouvanté[164]. Le remède ne pouvait être que dans le retour à

la religion: seule, elle pouvait vraiment redresser les esprits et

pacifier les coeurs des prolétaires; seule, elle pouvait donner à ces

derniers les explications et les espérances qui leur rendaient la

vie intelligible et supportable. Parmi les hommes du gouvernement,

il en était plusieurs qui paraissaient comprendre cette vérité,

et nul, par exemple, ne l'avait exprimée plus éloquemment que M.

Guizot[165]. C'était évidemment pour s'y conformer que le législateur

avait maintenu l'enseignement du catéchisme dans l'instruction

primaire. Toutefois, le christianisme, malgré le terrain regagné

depuis 1830, occupait encore une trop faible place dans les idées

et dans la vie de la classe dirigeante, pour qu'on pût attendre

de celle-ci une sorte d'apostolat religieux: son exemple agissait

le plus souvent en sens contraire. Et puis, par une malheureuse

coïncidence, le gouvernement se trouvait, depuis 1841, à propos de

la liberté d'enseignement, en lutte avec les influences catholiques;

au lieu d'encourager leur action bienfaisante, il était amené à

prendre des précautions contre leurs prétendus empiétements, aussi

préoccupé de marchander au clergé et aux congrégations leur part dans

l'éducation de quelques enfants, qu'il eût dû l'être de leur confier

l'éducation de cet autre grand enfant qu'on appelle le peuple.

Aucune autre doctrine, aucune autre force morale n'occupait ni ne

pouvait occuper, dans la bourgeoisie, la place que le christianisme

y avait malheureusement perdue. Ce n'était pas la moindre cause

de faiblesse de cette bourgeoisie en face du socialisme. Henri

Heine lui-même, tout incrédule qu'il était, en avait le sentiment

plus ou moins net: il insistait sur «l'avantage incalculable qui

ressortait, pour le communisme, de la circonstance que l'ennemi

qu'il combattait ne possédait, malgré toute sa puissance, aucun

appui moral en lui-même». Et il ajoutait: «La société actuelle ne

se défend que par une plate nécessité, sans confiance en son droit,

même sans estime pour elle-même, absolument comme cette ancienne

société dont l'échafaudage vermoulu s'écroula lorsque vint le fils du

charpentier[166].»

[Note 164: _Correspondance de Proudhon_, t, II, p. 134 à 137, et p.

169.]

[Note 165: V. notamment les articles publiés par M. Guizot, dans la

_Revue française_ de février, juillet et octobre 1838.]

[Note 166: Lettre du 25 juin 1843 (_Lutèce_, p. 380).]

Au fond du socialisme, il n'y avait pas seulement une perversion

des esprits et des coeurs, il y avait aussi, ne l'oublions pas, une

souffrance, souffrance réelle et profonde. Vainement le progrès

économique avait-il augmenté d'une façon générale le bien-être du

peuple: vainement celui-ci était-il mieux logé, mieux vêtu, mieux

nourri, mieux soigné dans ses maladies; en même temps, par une de

ces lois mystérieuses qui déroutent et humilient la raison humaine,

le premier résultat de ce développement industriel dont notre siècle

s'enorgueillissait, semblait être l'apparition d'un mal nouveau,

d'une forme spéciale de paupérisme qu'on appelait précisément le

paupérisme industriel: misère matérielle et morale, parfois plus

hideuse que tout ce qu'on avait vu à des époques réputées moins

prospères, et surtout rendue plus insupportable par le voisinage

et le contraste de la richesse que ces misérables contribuaient à

créer. Pour avoir raison du socialisme, il n'eût donc pas suffi

de prouver qu'il avait tort; il fallait supprimer ou soulager les

souffrances qui étaient après tout sa principale raison d'être.

Il serait fort injuste de dire, comme on l'a fait parfois, que la

monarchie de Juillet ne s'est pas occupée des ouvriers. Sans mise

en scène tapageuse, elle a fait beaucoup pour eux: développement

des caisses d'épargne, des conseils de prud'hommes, de l'assistance

publique, des brevets d'invention, des écoles, projets sur les

caisses de retraite et sur les monts-de-piété, etc., etc.; et certes

mieux vaut un gouvernement qui s'applique à résoudre modestement la

question sociale sans la poser, que celui qui la pose bruyamment sans

la résoudre. Toutefois, si peu de cas qu'on fasse du charlatanisme,

n'est-on pas tenté de regretter que le gouvernement d'alors

n'ait pas fait un peu plus montre de l'intérêt qu'il portait aux

travailleurs? Ceux-ci, en le voyant presque toujours absorbé,

au moins en apparence, par des questions qui ne les touchaient

aucunement, étaient plus disposés à écouter le sophiste qui affectait

au contraire d'être exclusivement occupé de leur cause. D'ailleurs,

il faut bien l'avouer, une partie de la bourgeoisie oubliait trop ses

devoirs envers l'ouvrier. Je l'ai déjà dit, cette bourgeoisie, malgré

ses qualités réelles, manquait un peu d'élévation d'esprit et de

chaleur de coeur; elle ne savait pas assez regarder en haut et aimer

en bas. Et puis, dans ses rangs, combien d'individus, étourdis et

comme grisés par l'étonnant progrès économique qui naissait de leurs

efforts et dont ils tiraient d'immenses bénéfices, en proie à une

sorte de fièvre de gain, de spéculation et de jouissance, irritaient

le prolétariat par leur égoïste indifférence, en même temps que leurs

exemples lui enseignaient toutes les convoitises matérialistes! De

là, le cri de révolte et d'envie qui semblait parfois répondre, d'en

bas, au culte du veau d'or qui régnait en haut. Là encore, n'est-ce

pas la religion qui eût pu apporter le vrai remède au mal social,

en rapprenant à cette société bourgeoise la leçon trop oubliée du

renoncement pour soi et de la charité envers les autres? Dès 1837,

Ozanam, considérant d'un côté le camp des pauvres, de l'autre le camp

des riches, «dans l'un l'égoïsme qui veut tout retenir, dans l'autre

l'égoïsme qui voudrait s'emparer de tout», demandait «qu'au nom de la

charité, les chrétiens s'interposassent entre les deux camps, qu'ils

allassent, transfuges bienfaisants, de l'un à l'autre, obtenant des

riches beaucoup d'aumônes, des pauvres beaucoup de résignation»;

qu'ils se fissent «médiateurs» entre «un paupérisme furieux et

désespéré» et «une aristocratie financière dont les entrailles

s'étaient endurcies»; et alors, dans le rêve généreux de sa jeunesse,

il voyait «cette charité paralysant, étouffant l'égoïsme des deux

partis, diminuant chaque jour les antipathies; les deux camps se

levant, jetant leurs armes de colère et marchant à la rencontre

l'un de l'autre, non pour se combattre, mais pour se confondre,

s'embrasser et ne plus faire qu'une bergerie sous un seul pasteur,

_unum ovile, unus pastor_[167]». Mais, hélas! bien petit était le

nombre de ceux qui pensaient et surtout agissaient comme Ozanam!

En somme, force est de reconnaître que la société se défendait mal

contre ses adversaires. Heureux encore quand elle ne se faisait pas

leur alliée, en prêtant la publicité de ses journaux et l'autorité de

ses applaudissements à des écrits qui, comme les romans d'Eugène Süe,

étaient l'une des plus redoutables machines de guerre du socialisme.

À vrai dire, dans la bourgeoisie, on ne croyait pas au danger. Le

travail, parce qu'il se faisait sous terre, échappait aux regards

distraits. Le suffrage restreint avait cette conséquence qu'il ne

laissait de place à aucune manifestation électorale ou parlementaire

des idées qui fermentaient dans les masses ouvrières. «Tout le

monde, a écrit depuis un homme mêlé à la politique de ce temps, M.

Saint-Marc Girardin, se laissait prendre aux apparences décevantes

du gouvernement représentatif, apparences d'autant plus décevantes

que, comme elles ont leurs agitations de tribune et leurs troubles

d'assemblée, l'inquiétude que causent ces troubles et ces agitations

fait croire qu'il n'y a pas à craindre de dangers plus grands et

plus sérieux... Les fossés qu'il fallait chaque jour éviter sur la

route nous cachaient, chose étrange, le précipice qui nous attendait...

La vie animée du gouvernement représentatif nous distrayait

et nous trompait. Nous nous occupions de nos malaises, et nous

négligions notre maladie.» De temps à autre, cependant, le désordre,

d'ordinaire caché, se faisait jour au dehors; il se produisait

comme des crevasses qui laissaient entrevoir la flamme du volcan et

par lesquelles s'échappait même quelque jet de lave incandescente;

ainsi fut-il, par exemple, à la fin de 1841, lors des révélations

qu'avait amenées l'instruction de l'attentat de Quénisset contre le

duc d'Aumale. Le monde politique prêtait un moment l'oreille; il

poussait un cri de terreur; le _Journal des Débats_ déclarait que la

question n'était plus de savoir comment serait résolu tel problème

parlementaire, mais bien «s'il y aurait ou non un ordre social».

Seulement, l'alarme ne durait pas: au bout de quelques jours, on ne

songeait plus qu'il pût y avoir un autre danger que les manoeuvres

de M. Thiers ou les déclamations de M. Odilon Barrot. Le préfet de

police, dont c'était la mission particulière de regarder à ce qui se

passait dans les bas-fonds sociaux, signalait parfois au ministre de

l'intérieur l'activité croissante de la propagande socialiste. «Là

est la véritable plaie de l'époque, disait-il en terminant l'un de

ses rapports, et l'on doit reconnaître que, chaque année, elle fait

de nouveaux progrès. Un pareil état de choses me paraît de nature

à éveiller la haute sollicitude du gouvernement[168].» Le ministre

probablement n'eût pas demandé mieux que de prendre en considération

cet avertissement; mais, au même moment, il en était détourné par

quelque incident de presse ou de tribune, par quelque préoccupation

électorale. On devait arriver ainsi jusqu'à la chute de la monarchie,

sans avoir jamais sérieusement pensé au danger du socialisme. Rien,

du reste, ne donne mieux l'idée de cette étonnante sécurité, de

cette inattention obstinée, de ce prodigieux aveuglement, que la

stupeur épouvantée de la bourgeoisie, quand, le 24 février 1848,

le socialisme, surgissant tout armé des barricades, vint exiger sa

place, à l'Hôtel de ville, parmi les maîtres de la France.

[Note 167: Lettres du 9 mars 1837 et du 12 juillet 1840.]

[Note 168: Rapport du 19 janvier 1847, publié par la _Revue

rétrospective_.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 36 / 84 题