La revue de l'armée socialiste est enfin terminée. Nous connaissons
maintenant tous les sophistes qui, dans les dernières années de
la monarchie de Juillet, travaillaient à pervertir l'esprit du
peuple et à exciter ses passions; nous savons d'où ils venaient
et où ils allaient. Rarement un tel effort avait été fait pour
renverser la société. Sans doute, il y avait eu de tout temps des
utopistes rêvant je ne sais quel remède aux maux qui résultent de
l'inégale distribution des richesses. Mais ces rêveurs n'étaient
pas des perturbateurs; ces fantaisies n'avaient rien d'agressif.
Le saint-simonisme lui-même, bien qu'il ait servi en quelque sorte
de transition entre la chimère inoffensive des Salente d'autrefois
et la réalité destructive du socialisme contemporain, bien qu'il
contînt en germe presque toutes les erreurs et les convoitises des
sectes plus récentes, était demeuré cependant un mouvement pacifique,
étranger aux partis politiques. Tel fut aussi le caractère des
fouriéristes à leurs débuts et de quelques autres des théoriciens
dont il vient d'être parlé. Mais à partir de 1840, notamment avec
Louis Blanc, avec Proudhon, avec la plupart des communistes, nous
sommes en présence d'un phénomène tout nouveau. On dirait que la
barrière qui avait séparé jusqu'alors le monde des réformes sociales
de celui des agitations politiques s'est abaissée. Le rêveur passe
tribun; la secte se transforme en faction; la thèse d'école tend à
devenir un mot d'ordre d'insurrection; l'utopie fait alliance avec
les passions démagogiques, poursuit, par la violence révolutionnaire,
la réalisation immédiate de ses plans, et trouve, dans l'immense
prolétariat industriel né, à cette époque même, de la transformation
économique, des souffrances pour entretenir, aviver les appétits et
les haines, des demi-instructions pour se prendre aux sophismes,
des forces pour mettre en oeuvre les desseins de renversement. Il
y a là une menace d'une particulière gravité. Qu'on ne se rassure
pas en relevant les divergences de doctrine qui existent entre ces
diverses écoles; incapables de s'entendre pour une affirmation
commune, elles s'accordent dans une négation; elles s'attaquent aux
mêmes institutions, et surtout remuent les mêmes colères, exaspèrent
les mêmes douleurs, allument les mêmes convoitises. Leur action
destructive a plus d'unité que leurs théories.
En même temps que les socialistes devenaient révolutionnaires, les
radicaux, par une évolution correspondante, se rapprochaient du
socialisme, dont le concours leur paraissait utile pour leur oeuvre
d'opposition subversive. Dès 1840, l'exemple de ce rapprochement
avait été donné, non sans éclat, par M. Arago, réclamant à
la tribune une «nouvelle organisation du travail». Plusieurs,
sans doute, dans le parti républicain, répugnaient à suivre cet
exemple. Au _National_, on soutenait volontiers qu'avant de parler
de révolution sociale il fallait d'abord faire la révolution
politique. Mais à côté et un peu au delà du _National_, la _Réforme_,
fondée en 1843, sous les auspices de M. Ledru-Rollin, était loin
d'avoir les mêmes répugnances. Parmi les membres de son comité
elle comptait M. Louis Blanc, acceptait de ses mains un programme
entièrement conforme aux idées de cet écrivain, et lançait, en
1845, dans les ateliers de Paris, une pétition rédigée sous la même
inspiration. Il est d'ailleurs à remarquer que certains radicaux
qui reculaient ou hésitaient devant les conclusions doctrinales du
socialisme s'associaient, par calcul de tactique ou par entraînement
déclamatoire, à ses excitations et à ses provocations. Tel était
le cas de Lamennais. Interrogé en 1838 par Cabet, il avait répondu
n'avoir pas encore d'idées arrêtées sur ce que devrait être
l'«organisation du travail[159]», et plus tard, en 1847, dans une
lettre adressée au _National_, tout en applaudissant aux «tentatives»
des écoles communistes, il déclarait «ne pas approuver les moyens
qu'elles proposaient», notamment la façon dont elles supprimaient la
propriété individuelle. Mais cela ne l'empêchait pas de maudire avec
elles la société actuelle et de la déclarer sataniquement organisée
par les riches contre les pauvres. Sa rhétorique, si étrangement
mélangée de colère et de pitié, se plaisait à peindre la misère et
la servitude du prolétaire; il avait déjà commencé dans les _Paroles
d'un croyant_; il continua dans une série de pamphlets de plus en
plus véhéments: «Peuple, peuple, s'écriait-il, réveille-toi enfin!
Esclaves, levez-vous, rompez vos fers... Voudriez-vous qu'un jour,
meurtris par les fers que vous leur aurez légués, vos enfants disent:
«Nos pères ont été plus lâches que les esclaves romains; parmi eux,
il ne s'est pas rencontré un Spartacus[160]!» Par une inconséquence
singulière, l'auteur se défendait de vouloir la violence, et
s'interrompait par moments pour prêcher la justice à ceux dont il
venait d'irriter longuement les convoitises et les ressentiments.
Naturellement, ses excitations enflammées étaient mieux entendues que
ses conseils de sagesse. «J'ai vu des ouvriers, écrivait Proudhon,
qui, après la lecture du dernier ouvrage de Lamennais, demandaient
des fusils et voulaient marcher à l'instant[161].»
[Note 159: «Questions immenses, disait-il, et qui pour moi sont loin
d'être résolues.»]
[Note 160: C'est à chaque page qu'on trouve, dans les écrits de
Lamennais, ces exclamations incendiaires. Voyez, par exemple, ce
fragment d'une brochure intitulée _le Pays et le gouvernement_: «Ô
peuple, dis-moi, qu'es-tu? Ce que tu es! si j'ouvre la Charte, j'y
lis une solennelle déclaration de ta souveraineté: cela fut écrit
après ta victoire. Si je regarde les faits, je vois qu'il n'est
point, qu'il ne fut jamais de servitude égale à la tienne... Paria
dans l'ordre politique, tu n'es, en dehors de cet ordre, qu'une
machine à travail. Aux champs, tes maîtres te disent: «Laboure,
moissonne pour nous.» Tu sais ce qu'on te dit ailleurs, tu sais
ce qui te revient de tes fatigues, de tes veilles, de tes sueurs.
Refoulé de toutes parts dans l'indigence et l'ignorance, décimé par
les maladies qu'engendrent le froid, la faim, l'air infect des bouges
où tu te retires après le labeur des jours et d'une partie de la
nuit, réclames-tu quelque soulagement, on te sabre, on te fusille,
ou, comme le boeuf à l'abattoir, tu tombes sous le gourdin des
assommeurs payés et patentés.»]
[Note 161: _Correspondance de Proudhon_, t. I, p. 169.]
Si du radicalisme nous remontons aux régions plus tempérées de
l'opposition dynastique, nous n'y trouvons plus d'accointances
avec le socialisme. Quand la gauche était obligée de s'expliquer,
elle répudiait les faux prophètes; mais elle s'en occupait peu.
N'attendez pas de sa part une réprobation continue, une lutte active:
ses efforts sont tendus d'un autre côté, contre le gouvernement.
Les socialistes profitaient même parfois de sa tendance accoutumée
à prendre sous sa protection tous les révoltés, même ceux qui lui
étaient au fond les plus antipathiques. Et puis c'était aussi chez
elle un parti pris de nier le péril social, par crainte que les
intérêts effrayés ne se rejetassent du côté des conservateurs.
Ajoutons enfin que, par le tour donné dans les dernières années à ses
polémiques, par ses déclamations contre la corruption de la classe
régnante, par sa façon de présenter l'organisation politique comme
l'exploitation du pays par une sorte d'oligarchie bourgeoise, elle
fournissait inconsciemment des armes aux socialistes.
Le gouvernement et les conservateurs voyaient-ils mieux le danger
et savaient-ils le combattre? Il ne s'agissait pas uniquement de
réprimer les désordres matériels, d'intenter quelques procès de
presse, de dissoudre quelques associations, de prendre quelques
précautions de police. La politique qui eût borné là sa tâche eût été
singulièrement courte et étroite. Il fallait faire plus que punir la
manifestation extérieure du mal, il fallait guérir le mal lui-même.
Il y avait tout d'abord, au fond du socialisme, des idées fausses:
s'occupait-on de les redresser? Il semblait que cette tâche incombât
particulièrement aux économistes, école nouvelle, d'origine plus ou
moins britannique, active, remuante, déjà importante et aspirant
à l'être plus encore. À elle de faire justice des chimères et des
sophismes, au nom du bon sens, des lois naturelles, des faits
nécessaires. Or si l'on ouvre le _Dictionnaire d'économie politique_
au mot «Socialisme», et si l'on consulte la bibliographie des
ouvrages publiés _pour_ et _contre_, pendant la monarchie de Juillet,
on trouvera une longue liste d'ouvrages _pour_, et à peu près rien
_contre_; il a fallu l'explosion de 1848 pour que les économistes
s'aperçussent qu'il y avait une société à défendre. À peine doit-on
faire exception pour M. Louis Reybaud, qui publia, de 1840 à 1843,
deux volumes intitulés: _Études sur les réformateurs modernes_[162];
encore l'auteur avait-il moins pour objet de redresser les idées
populaires que d'intéresser la curiosité bourgeoise, en la mettant
au courant d'un mouvement qu'elle ignorait. M. Reybaud était le
premier à reconnaître qu'on n'avait pas réfuté les socialistes.
«La société, disait-il, ne leur a répondu que par l'indifférence.
Pour les réduire au silence, il eût fallu peu d'efforts. La société
n'a pas daigné prendre cette peine; elle était trop haut, eux trop
bas... À quoi bon se charger d'une justice qui se faisait toute
seule?... Le socialisme avoué est fini ou bien près de finir[163].»
Les économistes ne firent donc à peu près rien, à cette époque
du moins, pour contre-balancer, dans l'esprit du peuple, tant de
détestables enseignements. D'ailleurs, si même ils s'en fussent
occupés, auraient-ils eu, avec leurs allures un peu froides et
sèches, avec leur thèse, parfois impitoyable, du laisser faire et du
laisser passer, ce qui convenait, sinon pour mettre en lumière des
erreurs de doctrine, du moins pour aller au coeur des misérables,
pour satisfaire des aspirations fondées sur le besoin, pour désarmer
des passions alimentées par la souffrance?
[Note 162: Quelques-unes de ces études avaient paru dans la _Revue
des Deux Mondes_, de 1835 à 1840.]
[Note 163: _Revue des Deux Mondes_, 1er mars 1843.]
À vrai dire, ce qu'il eût fallu, c'était moins de réfuter tel ou tel
sophisme, que de remédier à la déviation morale et intellectuelle qui
avait permis à ces sophismes de trouver crédit dans tant d'esprits.
Le gouvernement pensait probablement avoir commencé cette oeuvre, en
s'attaquant à l'ignorance et en développant l'instruction primaire.
Il semble bien, en effet, qu'en pareille matière le concours des
maîtres d'école puisse être fort utile, à une condition cependant,
c'est que ces derniers ne deviennent pas, par une sorte de trahison,
les complices de l'ennemi. Il faut croire que, malgré ses honnêtes
efforts, le gouvernement de Juillet ne s'était pas suffisamment
prémuni contre cette trahison, car il devait suffire, au lendemain
de la révolution de Février, d'une criminelle incitation du pouvoir,
devenu momentanément révolutionnaire, pour transformer une bonne
partie des instituteurs publics en apôtres officiels du socialisme.
L'école ne suffisait donc pas, et elle pouvait même devenir un danger
de plus. Avec elle et au-dessus d'elle, il fallait le concours de
l'Église. Le socialisme était avant tout la contradiction des idées
chrétiennes qui avaient été, depuis tant de siècles, le fondement
de la vie morale et sociale. Un de ses docteurs le définissait:
un effort «pour matérialiser et immédiatiser le paradis spirituel
des chrétiens», et un autre résumait ainsi l'état d'esprit de ses
adeptes: «Ils ne croient pas et ils veulent jouir.» Aussi, dans le
peuple, les progrès du socialisme allaient de front avec ceux de
l'impiété, et d'une impiété si radicale que Proudhon lui-même,
malgré la joie sauvage qu'il en ressentait, ne laissait pas que d'en
être épouvanté[164]. Le remède ne pouvait être que dans le retour à
la religion: seule, elle pouvait vraiment redresser les esprits et
pacifier les coeurs des prolétaires; seule, elle pouvait donner à ces
derniers les explications et les espérances qui leur rendaient la
vie intelligible et supportable. Parmi les hommes du gouvernement,
il en était plusieurs qui paraissaient comprendre cette vérité,
et nul, par exemple, ne l'avait exprimée plus éloquemment que M.
Guizot[165]. C'était évidemment pour s'y conformer que le législateur
avait maintenu l'enseignement du catéchisme dans l'instruction
primaire. Toutefois, le christianisme, malgré le terrain regagné
depuis 1830, occupait encore une trop faible place dans les idées
et dans la vie de la classe dirigeante, pour qu'on pût attendre
de celle-ci une sorte d'apostolat religieux: son exemple agissait
le plus souvent en sens contraire. Et puis, par une malheureuse
coïncidence, le gouvernement se trouvait, depuis 1841, à propos de
la liberté d'enseignement, en lutte avec les influences catholiques;
au lieu d'encourager leur action bienfaisante, il était amené à
prendre des précautions contre leurs prétendus empiétements, aussi
préoccupé de marchander au clergé et aux congrégations leur part dans
l'éducation de quelques enfants, qu'il eût dû l'être de leur confier
l'éducation de cet autre grand enfant qu'on appelle le peuple.
Aucune autre doctrine, aucune autre force morale n'occupait ni ne
pouvait occuper, dans la bourgeoisie, la place que le christianisme
y avait malheureusement perdue. Ce n'était pas la moindre cause
de faiblesse de cette bourgeoisie en face du socialisme. Henri
Heine lui-même, tout incrédule qu'il était, en avait le sentiment
plus ou moins net: il insistait sur «l'avantage incalculable qui
ressortait, pour le communisme, de la circonstance que l'ennemi
qu'il combattait ne possédait, malgré toute sa puissance, aucun
appui moral en lui-même». Et il ajoutait: «La société actuelle ne
se défend que par une plate nécessité, sans confiance en son droit,
même sans estime pour elle-même, absolument comme cette ancienne
société dont l'échafaudage vermoulu s'écroula lorsque vint le fils du
charpentier[166].»
[Note 164: _Correspondance de Proudhon_, t, II, p. 134 à 137, et p.
169.]
[Note 165: V. notamment les articles publiés par M. Guizot, dans la
_Revue française_ de février, juillet et octobre 1838.]
[Note 166: Lettre du 25 juin 1843 (_Lutèce_, p. 380).]
Au fond du socialisme, il n'y avait pas seulement une perversion
des esprits et des coeurs, il y avait aussi, ne l'oublions pas, une
souffrance, souffrance réelle et profonde. Vainement le progrès
économique avait-il augmenté d'une façon générale le bien-être du
peuple: vainement celui-ci était-il mieux logé, mieux vêtu, mieux
nourri, mieux soigné dans ses maladies; en même temps, par une de
ces lois mystérieuses qui déroutent et humilient la raison humaine,
le premier résultat de ce développement industriel dont notre siècle
s'enorgueillissait, semblait être l'apparition d'un mal nouveau,
d'une forme spéciale de paupérisme qu'on appelait précisément le
paupérisme industriel: misère matérielle et morale, parfois plus
hideuse que tout ce qu'on avait vu à des époques réputées moins
prospères, et surtout rendue plus insupportable par le voisinage
et le contraste de la richesse que ces misérables contribuaient à
créer. Pour avoir raison du socialisme, il n'eût donc pas suffi
de prouver qu'il avait tort; il fallait supprimer ou soulager les
souffrances qui étaient après tout sa principale raison d'être.
Il serait fort injuste de dire, comme on l'a fait parfois, que la
monarchie de Juillet ne s'est pas occupée des ouvriers. Sans mise
en scène tapageuse, elle a fait beaucoup pour eux: développement
des caisses d'épargne, des conseils de prud'hommes, de l'assistance
publique, des brevets d'invention, des écoles, projets sur les
caisses de retraite et sur les monts-de-piété, etc., etc.; et certes
mieux vaut un gouvernement qui s'applique à résoudre modestement la
question sociale sans la poser, que celui qui la pose bruyamment sans
la résoudre. Toutefois, si peu de cas qu'on fasse du charlatanisme,
n'est-on pas tenté de regretter que le gouvernement d'alors
n'ait pas fait un peu plus montre de l'intérêt qu'il portait aux
travailleurs? Ceux-ci, en le voyant presque toujours absorbé,
au moins en apparence, par des questions qui ne les touchaient
aucunement, étaient plus disposés à écouter le sophiste qui affectait
au contraire d'être exclusivement occupé de leur cause. D'ailleurs,
il faut bien l'avouer, une partie de la bourgeoisie oubliait trop ses
devoirs envers l'ouvrier. Je l'ai déjà dit, cette bourgeoisie, malgré
ses qualités réelles, manquait un peu d'élévation d'esprit et de
chaleur de coeur; elle ne savait pas assez regarder en haut et aimer
en bas. Et puis, dans ses rangs, combien d'individus, étourdis et
comme grisés par l'étonnant progrès économique qui naissait de leurs
efforts et dont ils tiraient d'immenses bénéfices, en proie à une
sorte de fièvre de gain, de spéculation et de jouissance, irritaient
le prolétariat par leur égoïste indifférence, en même temps que leurs
exemples lui enseignaient toutes les convoitises matérialistes! De
là, le cri de révolte et d'envie qui semblait parfois répondre, d'en
bas, au culte du veau d'or qui régnait en haut. Là encore, n'est-ce
pas la religion qui eût pu apporter le vrai remède au mal social,
en rapprenant à cette société bourgeoise la leçon trop oubliée du
renoncement pour soi et de la charité envers les autres? Dès 1837,
Ozanam, considérant d'un côté le camp des pauvres, de l'autre le camp
des riches, «dans l'un l'égoïsme qui veut tout retenir, dans l'autre
l'égoïsme qui voudrait s'emparer de tout», demandait «qu'au nom de la
charité, les chrétiens s'interposassent entre les deux camps, qu'ils
allassent, transfuges bienfaisants, de l'un à l'autre, obtenant des
riches beaucoup d'aumônes, des pauvres beaucoup de résignation»;
qu'ils se fissent «médiateurs» entre «un paupérisme furieux et
désespéré» et «une aristocratie financière dont les entrailles
s'étaient endurcies»; et alors, dans le rêve généreux de sa jeunesse,
il voyait «cette charité paralysant, étouffant l'égoïsme des deux
partis, diminuant chaque jour les antipathies; les deux camps se
levant, jetant leurs armes de colère et marchant à la rencontre
l'un de l'autre, non pour se combattre, mais pour se confondre,
s'embrasser et ne plus faire qu'une bergerie sous un seul pasteur,
_unum ovile, unus pastor_[167]». Mais, hélas! bien petit était le
nombre de ceux qui pensaient et surtout agissaient comme Ozanam!
En somme, force est de reconnaître que la société se défendait mal
contre ses adversaires. Heureux encore quand elle ne se faisait pas
leur alliée, en prêtant la publicité de ses journaux et l'autorité de
ses applaudissements à des écrits qui, comme les romans d'Eugène Süe,
étaient l'une des plus redoutables machines de guerre du socialisme.
À vrai dire, dans la bourgeoisie, on ne croyait pas au danger. Le
travail, parce qu'il se faisait sous terre, échappait aux regards
distraits. Le suffrage restreint avait cette conséquence qu'il ne
laissait de place à aucune manifestation électorale ou parlementaire
des idées qui fermentaient dans les masses ouvrières. «Tout le
monde, a écrit depuis un homme mêlé à la politique de ce temps, M.
Saint-Marc Girardin, se laissait prendre aux apparences décevantes
du gouvernement représentatif, apparences d'autant plus décevantes
que, comme elles ont leurs agitations de tribune et leurs troubles
d'assemblée, l'inquiétude que causent ces troubles et ces agitations
fait croire qu'il n'y a pas à craindre de dangers plus grands et
plus sérieux... Les fossés qu'il fallait chaque jour éviter sur la
route nous cachaient, chose étrange, le précipice qui nous attendait...
La vie animée du gouvernement représentatif nous distrayait
et nous trompait. Nous nous occupions de nos malaises, et nous
négligions notre maladie.» De temps à autre, cependant, le désordre,
d'ordinaire caché, se faisait jour au dehors; il se produisait
comme des crevasses qui laissaient entrevoir la flamme du volcan et
par lesquelles s'échappait même quelque jet de lave incandescente;
ainsi fut-il, par exemple, à la fin de 1841, lors des révélations
qu'avait amenées l'instruction de l'attentat de Quénisset contre le
duc d'Aumale. Le monde politique prêtait un moment l'oreille; il
poussait un cri de terreur; le _Journal des Débats_ déclarait que la
question n'était plus de savoir comment serait résolu tel problème
parlementaire, mais bien «s'il y aurait ou non un ordre social».
Seulement, l'alarme ne durait pas: au bout de quelques jours, on ne
songeait plus qu'il pût y avoir un autre danger que les manoeuvres
de M. Thiers ou les déclamations de M. Odilon Barrot. Le préfet de
police, dont c'était la mission particulière de regarder à ce qui se
passait dans les bas-fonds sociaux, signalait parfois au ministre de
l'intérieur l'activité croissante de la propagande socialiste. «Là
est la véritable plaie de l'époque, disait-il en terminant l'un de
ses rapports, et l'on doit reconnaître que, chaque année, elle fait
de nouveaux progrès. Un pareil état de choses me paraît de nature
à éveiller la haute sollicitude du gouvernement[168].» Le ministre
probablement n'eût pas demandé mieux que de prendre en considération
cet avertissement; mais, au même moment, il en était détourné par
quelque incident de presse ou de tribune, par quelque préoccupation
électorale. On devait arriver ainsi jusqu'à la chute de la monarchie,
sans avoir jamais sérieusement pensé au danger du socialisme. Rien,
du reste, ne donne mieux l'idée de cette étonnante sécurité, de
cette inattention obstinée, de ce prodigieux aveuglement, que la
stupeur épouvantée de la bourgeoisie, quand, le 24 février 1848,
le socialisme, surgissant tout armé des barricades, vint exiger sa
place, à l'Hôtel de ville, parmi les maîtres de la France.
[Note 167: Lettres du 9 mars 1837 et du 12 juillet 1840.]
[Note 168: Rapport du 19 janvier 1847, publié par la _Revue
rétrospective_.]