Ce fut en 1840, quelques mois après la publication du _Voyage en
Icarie_, que Louis Blanc fit paraître sa brochure sur l'_Organisation
du travail_: il n'avait pas encore trente ans. Il était né en 1811,
à Madrid, où son père remplissait les fonctions d'inspecteur des
finances du roi Joseph; sa mère était une Pozzo di Borgo, d'une
distinction rare et d'une vive piété; son grand-père maternel,
royaliste ardent, avait été guillotiné pendant la Terreur. La chute
de Napoléon priva le père de Louis Blanc de sa place et laissa sa
famille dans la gêne. Toutefois, en souvenir de l'aïeul, Louis XVIII
accorda une pension à l'ancien fonctionnaire impérial et des bourses
de collège à ses deux fils. Ceux-ci, ayant terminé leurs études et
perdu leur mère, étaient en route pour chercher fortune à Paris,
quand éclata la révolution de 1830[110]. Cet événement les priva de
la pension faite à leur père: ce n'était plus seulement la gêne,
c'était la misère, d'autant que, sous ce coup, M. Blanc, déjà malade
et assombri, vit sa raison s'égarer. Voilà donc Louis, à dix-neuf
ans, cherchant péniblement un gagne-pain, en compagnie de son frère
cadet. Tour à tour copiste, clerc d'avoué, répétiteur, frappant à
des portes qui ne s'ouvraient pas toujours, non seulement il était
entravé dans son ambition, mais n'avait pas chaque soir de quoi
manger: dénuement que le contraste lui faisait ressentir plus encore,
quand, invité par un parent riche, et dissimulant sa pauvreté, il se
retrouvait, pour quelques heures, dans ce monde élégant où le sort
l'avait fait naître[111]. Que d'amertumes s'amassèrent alors dans
cette âme, énergique sans doute, tenace, mais orgueilleuse, haineuse,
jalouse! Que de serments d'Annibal contre la société à laquelle le
jeune homme s'en prenait de ses privations et de ses humiliations!
Lui-même a dit plus tard, en 1848, dans une de ses conférences du
Luxembourg: «Si je n'ai pas été ouvrier comme Albert et comme vous,
j'ai subi de votre existence tout ce qu'elle peut contenir de plus
amer. Moi aussi, j'ai été pauvre, j'ai vécu à la sueur de mon front;
dès mes premiers pas dans le monde, j'ai porté le fardeau d'un ordre
social inique, et c'est alors que, devant Dieu, devant ma conscience,
j'ai pris l'engagement, si je cessais un jour d'être malheureux, de
ne jamais oublier ce qui a fait le malheur d'un si grand nombre de
mes frères.»
[Note 110: Voir, sur ces premières années de M. Louis Blanc, le
brillant discours prononcé par M. Pailleron, lors de sa réception à
l'Académie française. Le spirituel académicien remplaçait M. Charles
Blanc.]
[Note 111: On a raconté comment, à bout de ressources, Louis Blanc
s'était décidé à réclamer l'appui du général Pozzo di Borgo, parent
de sa mère. L'accueil fut plein de politesse. Le général interrogea
le jeune homme sur son avenir, promit son appui, puis, quand il
estima que l'entretien s'était suffisamment prolongé, il sonna
et donna à demi-voix un ordre à son valet de chambre. Celui-ci,
au bout de peu d'instants, rentra, tenant à la main une bourse
convenablement garnie. Louis Blanc, déjà assez mal à l'aise de sa
démarche, fut fort irrité du procédé, repoussa la bourse avec colère
et quitta brusquement le général. Cette version est du moins celle
qui circulait dans le monde démocratique. (STERN, _Histoire de la
révolution de 1848_, t. II, p. 42, 43.)]
Aux souffrances de la pauvreté s'ajoutait, pour le jeune Louis Blanc,
la mortification, peut-être plus douloureuse encore, de sa petite
taille; il avait un aspect si enfantin que, même plus tard, tous ceux
qui le voyaient pour la première fois lui donnaient douze ou treize
ans[112] et le traitaient en conséquence, les hommes ne le prenant
pas au sérieux et les femmes riant de ses velléités galantes. En
quête d'une place, il fut conduit, un matin, par M. Flaugergues, chez
le duc Decazes, grand référendaire de la Chambre des pairs; celui-ci
était assis sur son lit, lisant un journal. M. Flaugergues, après les
formalités d'usage, recommanda son protégé au duc, qui, se tournant
vers Louis Blanc, le frappa légèrement sur la joue: «Eh bien,
dit-il, nous verrons ce qu'on peut faire pour ce petit garçon.» «Je
sortis et ne le revis plus», racontait, longtemps après, Louis Blanc
encore tout mortifié de cette scène; et il ajoutait, en savourant
sa vengeance: «Étrange moquerie du destin! Le 1er mars 1848, il
était donné à ce petit garçon de coucher dans le lit où il avait vu
le duc assis, plusieurs années auparavant, et que le duc venait de
quitter[113].»
[Note 112: Henri Heine écrivait, le 6 novembre 1840: «M. Louis Blanc
est un homme encore jeune, de trente ans tout au plus, quoique,
d'après son extérieur, il semble un petit garçon de treize ans. En
effet, sa taille on ne peut plus minime, sa petite figure fraîche et
imberbe, ainsi que sa voix claire et fluette qui paraît n'être pas
encore formée, lui donnent l'air d'un gentil petit garçon échappé
à peine de la troisième classe d'un collège, et portant encore
l'habit de sa première communion.» (_Lutèce_, p. 138.) À la même
époque, M. Nettement, se trouvant chez M. Laffitte, à une réunion
de journalistes de l'opposition, et voyant un jeune garçon à côté
du maître de la maison, s'étonnait que celui-ci eût gardé auprès de
lui son petit-fils, pour lui faire prendre une leçon de politique.
Ce jeune garçon était M. Louis Blanc, déjà important dans la presse
républicaine. (_Histoire de la littérature pendant la monarchie de
Juillet_, t. II, p. 475.)]
[Note 113: _Histoire de la révolution de 1848_, par M. Louis BLANC,
t. I, ch. VIII.]
Bientôt, cependant, l'horizon s'éclaircit devant Louis Blanc. Il
trouva une place de précepteur chez un fabricant d'Arras, et fit
ses débuts de journaliste dans la feuille radicale de cette ville.
Revenu à Paris en 1834, il collabora au _Bon Sens_, au _National_, au
_Monde_, se fit remarquer par Carrel, se lia avec Godefroy Cavaignac,
et acquit assez d'importance pour devenir, le 1er janvier 1837,--il
n'avait alors que vingt-cinq ans,--rédacteur en chef du _Bon Sens_;
puis, ce journal ayant disparu en 1838, il fonda et diriga la _Revue
du progrès_, dans laquelle écrivirent Félix Pyat, Étienne Arago, E.
Duclerc, Dupont l'avocat, Godefroy Cavaignac, Dornès, Mazzini, etc...
Aussi Henri Heine pouvait-il dire de lui, en 1840, qu'il était
«une des notabilités du parti républicain», et il ajoutait: «Je lui
crois un grand avenir, et il jouera un rôle, ne fût-ce qu'un rôle
éphémère; il est fait pour être le grand homme des petits, qui sont
à même d'en porter un pareil avec facilité sur leurs épaules[114].»
Son talent était déjà ce qu'on l'a connu depuis, plus d'un rhéteur
que d'un homme politique. La phrase était bien faite, soignée,
d'allure noble et solennelle, non sans élégance, ni même parfois
sans une certaine éloquence sentimentale qui rappelait le dernier
siècle, mais un peu monotone, manquant de relief, d'imprévu et de
jeunesse. Il tenait beaucoup de Rousseau pour la forme et le fond.
Fort occupé et fort soigneux de son succès, attentif à flatter le
peuple et à se faire en même temps, auprès des délicats, le renom
d'un lettré, habile surtout à se ménager des appuis dans les journaux
démocratiques de toute nuance, il savait, au besoin, se faire modeste
et doucereux, tout en demeurant au fond très dédaigneux et très
personnel[115].
[Note 114: _Lutèce_, p. 140.]
[Note 115: C'est encore Henri Heine qui écrivait, en 1840: «Ce tribun
imberbe donne cependant à sa réputation de grand patriote, à sa
popularité, les mêmes petits soins que ses rivaux donnent à leurs
moustaches; il la soigne on ne peut plus, il la frotte, la tond, la
frise, la dresse et la redresse, et il courtise le moindre bambin de
journaliste qui peut faire insérer dans une feuille quelques lignes
de réclame en sa faveur.» (_Lutèce_, p. 141.)]
En entrant dans la presse, Louis Blanc s'était engagé dans le parti
républicain extrême, se posant en radical, en jacobin, nullement
libéral et faisant ses dévotions à Robespierre. Mais, bien qu'il
parût alors principalement préoccupé de poursuivre une révolution
politique, il se distinguait de la plupart des hommes à côté desquels
il écrivait, par un accent et un tour d'idées socialistes. Avec le
temps, ce caractère devint de plus en plus marqué, et fut tout à fait
dominant dans les articles de la _Revue du progrès_. Il n'était pas
jusqu'à l'_Histoire de dix ans_, parue en 1840, où ne se trahît le
parti pris de changer la société: sans doute, ce pamphlet historique
était avant tout une machine de guerre contre la monarchie de
Juillet; mais derrière cette monarchie l'écrivain poursuivait, avec
une singulière âpreté de haine et de dénigrement, la bourgeoisie,
envisagée comme la personnification des idées économiques régnantes,
de la concurrence, du laisser-faire, du crédit individuel, de la
féodalité financière, de l'«individualisme», de toutes ces «doctrines
sans entrailles» qui ne songent qu'«à augmenter la masse des biens,
sans tenir compte de leur répartition», qui «éloignent l'intervention
de tout pouvoir tutélaire dans l'industrie», qui «protègent le fort
et laissent l'existence du faible à la merci du hasard[116]».
[Note 116: _Passim_ dans l'introduction de l'_Histoire de dix ans_.]
Ce fut surtout par sa brochure sur l'_Organisation du travail_,
publiée en septembre 1840[117], que Louis Blanc prit rang parmi
les théoriciens du socialisme. L'auteur débutait par poser vivement
cette question: «Le pauvre est-il un membre ou un ennemi de la
société? Qu'on réponde. Il trouve, tout autour de lui, le sol occupé.
Peut-il semer la terre pour son propre compte? Non, parce que le
droit de premier occupant est devenu droit de propriété. Peut-il
cueillir les fruits que la main de Dieu fait mûrir sur le passage
des hommes? Non, parce que, de même que le sol, les fruits ont été
appropriés.» Louis Blanc poursuivait ses interrogations; il montrait
le pauvre ne pouvant pas même tendre la main ou s'endormir sur le
pavé des rues, parce qu'il y a des lois contre la mendicité ou le
vagabondage; puis il ajoutait: «Que fera donc ce malheureux? Il vous
dira: «--J'ai des bras, j'ai une intelligence... Tenez, prenez tout
cela, et en échange, donnez-moi un peu de pain.» C'est ce que font
et disent aujourd'hui les prolétaires. Mais, ici même, vous pouvez
répondre au pauvre: «--Je n'ai pas de travail à vous donner.» Que
voulez-vous qu'il fasse alors? Vous voyez bien qu'il ne lui reste
plus que deux partis à prendre: se tuer ou vous tuer.» L'auteur
concluait que l'État devait «assurer du travail au pauvre»; non
que cette conclusion lui parût satisfaire pleinement aux exigences
de la «justice»; il faudrait davantage pour établir véritablement
«le règne de la fraternité»; mais du moins, ce travail une fois
assuré, «la révolte ne serait plus rendue nécessaire». Ce résultat,
si modeste qu'il fût, Louis Blanc constatait qu'il n'était pas
atteint. Pourquoi? À cause de la concurrence; là est, selon lui,
tout le mal, le vice capital de l'organisation sociale. La liberté
du travail n'est qu'un mensonge: elle aboutit à une guerre sauvage,
non seulement entre le capital et le travail, mais entre le travail
et le travail, entre le capital et le capital; elle amène, par
suite, la baisse continue des salaires, l'écrasement des faibles,
l'asservissement des pauvres et la constitution d'une féodalité
industrielle. Suivait un tableau tragique des misères du prolétariat
ouvrier, des vices et des crimes qui en sont la conséquence, de la
famille dissoute, de l'enfance atrophiée et pervertie, etc. Que tout
fût imaginaire dans ce tableau, nul ne pourrait l'affirmer; mais
l'auteur exagérait violemment le désordre, envenimait et exaspérait
perfidement les souffrances; et puis, n'était-il pas arbitraire
d'imputer à la seule concurrence un mal qui avait beaucoup d'autres
causes économiques et surtout morales?
[Note 117: On a souvent imprimé que cette brochure avait été publiée
en 1839. C'est une erreur. La première ébauche du travail parut
sous forme d'article, dans la livraison d'août 1840 de la _Revue du
progrès_. Ce furent les grèves survenues au commencement de septembre
qui donnèrent à Louis Blanc l'idée de transformer cet article de
revue en une brochure de propagande.]
Où Louis Blanc cherchait-il le remède? Tout d'abord, resté factieux
en devenant utopiste, il combattait ceux qui, comme les fouriéristes
et les saint-simoniens, se bornaient à rêver le changement de la
société sans vouloir bouleverser le gouvernement. Pour lui, si
la révolution sociale est le but final, la révolution politique
est le moyen nécessaire. L'émancipation du prolétariat lui paraît
d'ailleurs une oeuvre trop compliquée pour s'accomplir par des
efforts individuels. Il y faut appliquer «la toute-puissance de
l'État». Donc les prolétaires doivent commencer par s'emparer du
pouvoir. «Prenez-le pour instrument, leur dit-il, sous peine de le
rencontrer comme obstacle.» Cet État, dont Louis Blanc ne craint
pas de développer sans mesure l'autorité et l'intervention, sera
«le régulateur suprême de la production»; à lui de prévenir les
crises qui naissent de la libre concurrence. Comment, d'après quels
principes, sur quelles données? L'auteur néglige de l'indiquer.
L'État doit être en outre le «banquier des pauvres» et leur «fournir
les instruments de travail». Sur ce point, Louis Blanc veut bien
préciser son système. Le gouvernement fera un grand emprunt dont le
produit servira à créer des «ateliers sociaux» affectés aux diverses
branches de l'industrie. Les statuts de ces ateliers, rédigés par
les pouvoirs publics, auront force de loi. Les salaires y seront
égaux, par cette raison qu'ils doivent être réglés non d'après la
capacité ou les oeuvres, mais d'après les besoins. Il paraît que
le vieux mobile de l'intérêt personnel sera heureusement remplacé,
chez l'ouvrier émancipé, par le sentiment de l'honneur collectif,
et par une disposition, présumée permanente, à la fraternité et au
dévouement. La hiérarchie des fonctions, dans l'intérieur de chaque
atelier, sera constituée par le gouvernement, la première année;
par l'élection, les années suivantes. Les hommes ainsi appelés à
remplir l'office des patrons, des ingénieurs, des chefs d'usines et
de comptoirs, ceux qui devront apporter la science, l'expérience, la
direction, l'esprit d'initiative ou de prévoyance, si essentiels au
succès de l'entreprise industrielle, n'auront pas un salaire plus
considérable que le moindre ouvrier; ils n'auront non plus aucune
responsabilité. Quant aux capitalistes, ils sont autorisés, invités
même à apporter leur argent; on leur servira un intérêt garanti
par l'État, qui prend ainsi à sa charge tous les risques de la
gestion; mais ils ne toucheront rien des bénéfices. Ces bénéfices
seront divisés en trois parts: l'une, répartie également entre
tous les membres de l'atelier; l'autre, destinée à l'entretien des
vieillards, des malades, et à l'allègement des crises industrielles;
la troisième, consacrée à fournir des instruments de travail à ceux
qui voudraient faire partie de l'association, de telle sorte que
celle-ci pourra s'étendre indéfiniment, même au delà des possibilités
de la consommation. Chaque membre aura le droit de disposer de son
salaire, mais l'auteur compte bien que l'association des travaux
conduira à «l'association des besoins et des plaisirs», c'est-à-dire
au communisme complet, qui est en effet le dernier mot du système.
Il compte aussi que les ateliers nationaux feront une concurrence
mortelle à l'industrie privée, ainsi réduite, avant peu, à capituler
aux mains de l'État; au besoin, on s'arrangerait pour qu'il en fût
ainsi: c'est ce que Louis Blanc appelle «se servir de la concurrence
pour tuer la concurrence». Révolution complète qu'il nous affirme
devoir s'accomplir facilement, rapidement et pacifiquement. Ce ne
sera du reste qu'une transition, et il nous laisse entrevoir, dans
les brumes de l'horizon, un règne plus complet de la «fraternité».
Cette périlleuse et absurde chimère ne supporte pas un moment
l'examen. Un tel régime, en admettant qu'il y eût moyen de
l'établir, serait la ruine de notre industrie, qui ne pourrait
soutenir la concurrence avec l'industrie étrangère, et ne garderait
même plus un seul entrepreneur capable, un seul ouvrier laborieux;
il serait la ruine de l'État, devenu le banquier de toutes ces
entreprises condamnées à la faillite; il serait la ruine de la
liberté, qui n'aurait plus aucune place en face de cet État
omnipotent, omnifaisant et omnipayant; il serait enfin la ruine
de la dignité humaine, disparaissant sous le niveau et dans la
confusion de ce communisme égalitaire. Rien d'original dans ces
erreurs économiques et morales; on pourrait indiquer celle qui est
empruntée au saint-simonisme, celle qui vient de Fourier, celle qui a
été ramassée dans les écrits de Cabet ou de Buonarotti. Encore Louis
Blanc a-t-il, par rapport à ses devanciers, notamment à Saint-Simon
et à Fourier, l'infériorité de ne pas nous offrir un système complet,
ayant une réponse telle quelle à toutes les questions de l'âme
humaine. Il ne voit dans la société que le travail industriel, dans
le travail industriel que le problème de la concurrence, et, pour
guérir les abus de cette concurrence, il n'a pas d'autre remède que
de la supprimer. Ce n'est donc plus l'oeuvre complexe et longuement
méditée d'un esprit philosophique, mais l'improvisation d'un
journaliste qui, cherchant un moyen d'agitation et de popularité, a
rassemblé à la hâte quelques idées fausses, prises de-ci et de-là. Il
n'y a de nouveau et appartenant vraiment à Louis Blanc que la forme
éloquente donnée à ces idées, et le ferment redoutable de passion
révolutionnaire qui y est introduit.
Le succès fut considérable, plus considérable que celui de toutes les
autres publications socialistes. Plusieurs éditions se succédèrent.
Ces mots: «organisation du travail», qui n'étaient pas d'ailleurs de
l'invention de Louis Blanc et que M. Arago avait déjà portés à la
tribune de la Chambre, le 16 mai 1840[118], devinrent la formule des
revendications du prolétariat. La faiblesse scientifique du système
facilitait sa diffusion; ce remède si sommaire, dont quelques
pages suffisaient à donner la recette, cette vue si restreinte et
si superficielle de tant de graves problèmes étaient, beaucoup plus
que la complication touffue de Fourier ou la profondeur abstraite
de Pierre Leroux, à la portée des lecteurs populaires. Seule
l'imagination sensible de «papa Cabet» pouvait leur plaire autant;
encore Louis Blanc, parce qu'il tendait à la constitution d'une secte
moins étroite, moins délimitée que celle de l'Icarie, trouvait-il
un public plus étendu. Le beau langage du rhéteur, loin d'éveiller
la méfiance des ouvriers, semblait les flatter d'autant plus qu'il
était moins conforme à leur tour habituel d'esprit et à leur façon de
s'exprimer. Et surtout, avec quelle âpre jouissance les mécontents
et les malheureux se répétaient ces déclamations passionnées, où
ils trouvaient à la fois la vengeance et l'exaspération de leurs
souffrances! Nul écrivain ne contribua davantage à rendre la
démocratie laborieuse impatiente de son sort, à lui souffler la
haine de la société personnifiée dans la bourgeoisie; nul surtout
ne travailla plus efficacement à lui faire croire qu'un changement
de législation et de gouvernement pouvait faire disparaître tous
ses maux, et qu'il lui suffirait de mettre la main sur le pouvoir
pour effectuer ce changement, de rendre quelques décrets pour en
recueillir aussitôt l'immense bénéfice. Pendant un temps, Louis Blanc
n'a eu qu'à jouir de la popularité ainsi conquise, et c'est grâce à
celle-ci qu'il a pu s'imposer, le 24 février 1848, comme membre du
gouvernement provisoire. Mais, par un châtiment mérité, il s'est vu
aussitôt sommé d'apporter au prolétariat la réalisation de l'immense
et trompeuse espérance par laquelle il avait avivé ses convoitises.
On sait à quelle lamentable banqueroute le parlement ouvrier du
Luxembourg a promptement abouti, et comment, pour faire diversion
aux embarras et aux humiliations de cette banqueroute, l'auteur de
l'_Organisation du travail_ s'est jeté et perdu dans les émeutes
démagogiques.
[Note 118: Voir plus haut, t. IV, ch. II, § IX.]