IV

En étudiant le fouriérisme, le saint-simonisme et les autres écoles

prétendues pacifiques qui en dérivaient, nous avons retrouvé l'une

des origines du socialisme révolutionnaire. Cette origine n'est pas

la seule. Il en est une autre qui, pour être moins apparente, peut

cependant être reconnue: pour cela, il faut remonter jusqu'à Gracchus

Babeuf, qui prêchait hautement, sous le Directoire, l'abolition

de la propriété et le partage de toutes les terres, de toutes les

richesses. Cette filiation a échappé à la plupart des contemporains;

mais aujourd'hui l'on a la preuve que, des «égaux» de 1796 aux

socialistes de la fin de la monarchie de Juillet, la tradition s'est

continuée sans interruption. Un homme s'est trouvé, en effet, pour

la recevoir des mains de Babeuf, la garder avec une sorte de piété

sauvage et la transmettre aux générations nouvelles: c'est Buonarotti.

Né à Pise, en 1761, d'une famille qui prétendait descendre de

Michel-Ange, Philippe Buonarotti s'était jeté avec passion dans la

révolution française. Il prit part à la conspiration des «Égaux»,

fut condamné avec Babeuf et jeté en prison pendant que ce dernier

était exécuté. Sous la Restauration, on le retrouve à Bruxelles et

à Genève, fort engagé dans la Charbonnerie, servant de lien entre

les ventes françaises et les ventes italiennes. Il était resté

fidèle à la sinistre mémoire de son premier chef, et publia, en

1828, une _Histoire de la conspiration de Babeuf_, à laquelle il

joignit un exposé des doctrines communistes de ce personnage. Rentré

à Paris après 1830, il fit paraître une nouvelle édition de son

livre. Presque ignoré de la bourgeoisie régnante, pauvre, vivant de

quelques leçons de musique, recueilli, vers la fin de sa vie, par le

marquis Voyer d'Argenson, qui, avec Charles Teste, frère du futur

et trop fameux ministre, fut son plus dévoué partisan, il tenait,

dans le parti révolutionnaire, le rôle d'une sorte de patriarche du

fanatisme démagogique, souvent consulté et exerçant son action non

seulement en France, mais à l'étranger; la «jeune Italie» et Mazzini

relevaient de lui. À sa mort, survenue en 1837, M. Trélat publia

une notice enthousiaste: «La vie de Buonarotti, disait-il, s'est

prolongée soixante-dix-sept ans, sans qu'on y ait découvert aucune

tache[96].» Un peu plus tard, au cours de son _Histoire de dix ans_,

M. Louis Blanc faisait un éloge non moins ému de l'ancien complice de

Babeuf, le comparait «aux sages de l'ancienne Grèce» et proclamait

que ses opinions étaient «d'origine céleste»; puis il le montrait,

«du fond de son obscurité, gouvernant de généreux esprits, faisant

mouvoir des ressorts cachés, entretenant avec la démocratie du

dehors des relations assidues, et tenant les rênes de la propagande,

qu'il fallût soit accélérer le mouvement, soit le ralentir[97]». Les

honneurs rendus par les initiés à la mémoire du vieux conspirateur

communiste se sont prolongés jusqu'à nos jours; en 1869, M. Ranc a

donné une nouvelle édition de l'_Histoire de la conspiration de

Babeuf_; dans sa préface, il insiste sur l'influence considérable de

Buonarotti: «C'est grâce aux babouvistes, dit-il, que, pendant le

premier Empire et la Restauration, la tradition révolutionnaire n'a

pas été un seul instant interrompue, et que, dès les premiers jours

de 1830, le parti républicain s'est trouvé reconstitué[98].»

[Note 96: Cette brochure, imprimée à Épinal, parut en juin 1838.]

[Note 97: _Histoire de dix ans_, t. IV, p. 183, 184.]

[Note 98: _Gracchus Babeuf et la conjuration des Égaux_, par

BUONAROTTI, préface par RANC, 1869.--Dans cette préface, M. Ranc

présente la conjuration de Babeuf comme le dernier effort tenté par

les républicains pour enrayer la contre-révolution; il admire le

plan du comité insurrectionnel de 1796 et les mesures qu'il avait

préparées pour «désarmer la bourgeoisie».]

Buonarotti usa naturellement de son autorité sur le parti

démocratique, pour y propager ses idées communistes. Son livre, à

peu près le seul de ce genre qui existât dans les premières années

de la monarchie de Juillet, se lisait dans les ateliers, et les

ouvriers s'y infectaient de «babouvisme». C'est évidemment sous son

influence que, peu après 1830, les idées socialistes ont pénétré dans

les sociétés secrètes et y ont pris, d'année en année, une place

plus large. On les a vues apparaître, dès la fin de 1833, chez les

sectionnaires des _Droits de l'homme_, qui pourtant étaient surtout

des agitateurs politiques et des doctrinaires républicains[99]. Elles

furent plus visibles encore dans la société des _Familles_ et dans

celle des _Saisons_, sous l'inspiration de Blanqui et de Barbès[100];

le journal _l'Homme libre_, qui fut, en 1838, l'organe clandestin de

la seconde de ces associations, était absolument babouviste. En même

temps, des journaux révolutionnaires, comme le _Bon Sens_, rédigé

par MM. Cauchois-Lemaire, Rodde et Louis Blanc, ouvraient une porte

plus ou moins large aux élucubrations antisociales. Certaines petites

feuilles, l'_Égalité_ et l'_Intelligence_, ne renfermaient pas autre

chose.

[Note 99: Voy. notamment, en octobre 1833, la «Déclaration» de la

Société des droits de l'homme. (Cf. plus haut, t. II, ch. X, § I.)]

[Note 100: Cf. plus haut, t. III, ch. I, § V, et ch. V, § V.]

Ce fut surtout après l'émeute avortée du 12 mai, vers la fin de 1839

et en 1840, que se produisit, dans les bas-fonds révolutionnaires,

une sorte de fermentation communiste. Les sectes se multiplièrent:

_égalitaires_, _communistes_, _révolutionnaires_, _fraternitaires_,

_communitaires_, _communautistes_, _unitaires_, etc. Comme on

redoutait que cette variété ne nuisît à la puissance de l'action,

un certain nombre de meneurs se réunirent à Londres, en novembre

1839, pour arrêter un programme commun[101]. On avait choisi une

ville étrangère, par crainte de la police parisienne. Un rapport fut

rédigé «sur les moyens à prendre pour mettre la France dans une voie

révolutionnaire, le lendemain d'une insurrection victorieuse». Le

premier acte devait être la constitution d'un triumvirat dictatorial

nommé, non par la majorité du peuple, «qui pourrait se tromper»,

mais par les «auteurs de l'insurrection». Ce triumvirat décrétera,

entre autres mesures, la suspension de l'exportation des grains,

le maximum sur les denrées alimentaires et le droit de tout homme

à l'existence. Le gouvernement «se fera, au profit de la nation,

premier manufacturier, directeur suprême de toutes les industries»;

il aura des magasins pour vendre ses produits et créera des ateliers

nationaux. Les enfants, à partir de cinq ans, seront enlevés à leurs

parents et livrés au gouvernement, pour que celui-ci «leur inculque

les bons principes». Tout auteur d'un livre ou d'un article de

journal tendant à rétablir l'ancien ordre de choses sera condamné

comme contre-révolutionnaire. Quant aux dépenses publiques, on y

fera face par les moyens suivants: émission de papier-monnaie;

séquestration des biens appartenant aux familles des individus qui

ont participé aux actes gouvernementaux depuis 1793; capitalisation

de l'impôt dans certains cas; abolition de l'hérédité des fortunes en

ligne collatérale; attribution à l'État de la quotité disponible dans

les héritages en ligne directe. Ce rapport, dont je ne fais connaître

qu'incomplètement les odieuses extravagances, fut imprimé à Londres

et distribué aux délégués, qui s'ajournèrent au mois de septembre

1840 pour prendre une décision. Ils se retrouvèrent en effet réunis

à cette date et, après délibération, adoptèrent à l'unanimité les

conclusions du rapport.

[Note 101: Les renseignements qui suivent sont empruntés au curieux

livre de M. Maxime DU CAMP sur l'_Attentat Fieschi_, p. 276 et suiv.]

Tout en s'organisant ainsi dans l'ombre, les communistes

s'enhardissaient à faire des manifestations publiques; tel fut, le

1er juillet 1840, le banquet de Belleville, dont il a été parlé[102].

Des publications de toutes sortes[103], de petits journaux, peu

connus du monde bourgeois, mais ayant accès dans les ateliers,

notamment la _Fraternité_, fondée en 1845, répandaient leurs

doctrines et surtout leurs haines dans les centres industriels.

De nombreux ouvriers s'improvisaient apôtres du communisme auprès

de leurs camarades. «Je connais personnellement à Lyon et dans la

banlieue, écrivait Proudhon en 1844, plus de deux cents de ces

apôtres qui tous font la mission en travaillant... Tout cela,

vous pouvez m'en croire, aboutira à quelque chose, et le mouvement

n'est pas près de se ralentir; il y a progrès, et progrès effrayant

au contraire.[104]» Ces prédicateurs trouvaient facilement des

auditeurs. «La propagande du communisme, observait alors Henri

Heine, possède un langage que chaque peuple comprend: les éléments

de cette langue universelle sont aussi simples que la faim, l'envie,

la mort. Cela s'apprend facilement[105].» Par moments, les passions

ainsi surchauffées dans les bas-fonds sociaux faisaient explosion au

dehors. Tel avait été, à la fin de 1841, l'attentat de Quénisset,

oeuvre de la secte des _Égalitaires_[106]. Plusieurs années après,

un procès criminel révélait l'existence d'une autre secte, fondée

en juillet 1846, celle des _Communistes matérialistes_: ceux-ci,

ouvriers de leur état, avaient décidé de détruire le gouvernement

et la société, non par l'insurrection ouverte, mais en se servant

des moyens nouveaux fournis par la physique et la chimie; pour se

procurer l'argent nécessaire, ils étaient convenus de recourir au

vol, estimant que le vol commis en vue de l'affranchissement de

l'humanité était licite. Ce fut à l'occasion d'un de ces vols qu'ils

furent poursuivis et condamnés[107]. Quelques rares observateurs

jetaient les yeux, de temps à autre, sur ce travail souterrain et

en étaient épouvantés: de ce nombre était Henri Heine, qui revenait

souvent sur ce sujet, dans ses lettres à la _Gazette d'Augsbourg_. Il

ne se lassait pas de signaler «cet antagoniste de l'ordre existant,

qui garde son terrible incognito et qui réside, comme un prétendant

nécessiteux, dans les sous-sols de la société officielle»; puis il

ajoutait: «Communisme est le nom secret de cet adversaire formidable

qui oppose le règne des prolétaires, dans toutes ses conséquences, au

règne actuel de la bourgeoisie. Ce sera un épouvantable duel. Comment

se terminera-t-il? C'est ce que savent les dieux et déesses dont la

main pétrit l'avenir. Pour notre part, nous savons seulement que le

communisme, bien qu'il soit peu discuté à présent et qu'il traîne son

existence souffreteuse dans des mansardes cachées, sur sa couche de

paille misérable, est pourtant le sombre héros à qui il est réservé

un rôle énorme, quoique passager, dans la tragédie moderne, et qui

n'attend que la réplique pour entrer en scène[108].»

[Note 102: Voir plus haut, t. IV, ch. II, § IX.]

[Note 103: Tels furent par exemple le _Code de la communauté_,

par M. DESAMY, les écrits divers de M. J.-J. May, rédacteur de

l'_Humanitaire_, de M. Pillot, ancien collaborateur de l'abbé Châtel,

de M. Constant, prêtre apostat, etc.]

[Note 104: _Correspondance de Proudhon_, t. II, p. 136.]

[Note 105: _Lutèce_, p. 211.]

[Note 106: Voir plus haut, t. V, ch. I, § II et III.]

[Note 107: Juillet 1847.]

[Note 108: _Lutèce_, p. 258. Cf. aussi p. 209, 211, 366, 367.]

V

L'agitation communiste dont nous venons de parler était à peu près

anonyme. Les publications, assez nombreuses à partir de 1839, dans

lesquelles des écrivains déclassés ou même de simples ouvriers

traçaient le plan d'une société idéale où tout serait partagé sous

la surveillance de l'État, demeuraient ignorées en dehors d'un petit

cercle; elles témoignaient de la fermentation des esprits plutôt

qu'elles n'exerçaient elles-mêmes une action étendue. Il est un

livre cependant qui, sans être plus éloquent ni plus original que les

autres, s'est trouvé avoir trop de retentissement, et a contribué

trop efficacement à populariser le communisme, pour qu'on ne fasse

pas à l'oeuvre et à son auteur une place à part: nous voulons parler

du _Voyage en Icarie_, publié en 1840 par M. Cabet.

À cette date, Étienne Cabet était âgé de cinquante-deux ans; figure

ronde et béate, expression vulgaire avec affectation de sensibilité

philanthropique; faux bonhomme, rusé, égoïste, et qui, avant de

prendre, par calcul, ce masque paterne, avait été l'un des violents

du parti révolutionnaire. Fils d'un tonnelier de Dijon, il fit

ses études comme boursier, puis, devenu avocat, il joua, sous la

Restauration, un rôle actif dans les sociétés secrètes. Ce lui fut

un titre suffisant, en août 1830, pour que M. Dupont de l'Eure

l'envoyât d'emblée procureur général à Bastia; mais l'exagération

de ses opinions le fit révoquer par le ministère Périer; il en

garda une amère rancune au gouvernement de Juillet. Nommé député

par les électeurs de la Côte-d'Or, il siégea à l'extrême gauche,

fonda le journal _le Populaire_ et publia divers pamphlets contre la

monarchie. Ses excès de plume lui attirèrent plusieurs poursuites et,

en 1834, une condamnation à deux ans de prison. Il se réfugia alors

en Angleterre, où il resta jusqu'en 1839. Ce fut là, en lisant Thomas

Morus et en causant avec Owen, qu'il résolut de se faire socialiste,

communiste même, et qu'il composa son _Voyage en Icarie_. Il en avait

terminé le manuscrit dès le commencement de 1838; mais, rendu prudent

par ses premières mésaventures judiciaires, il consulta ses amis,

entre autres Lamennais, pour savoir si un tel livre ne l'exposerait

pas à des poursuites. Il en retarda la publication jusqu'en janvier

1840, et encore, à cette époque, le fit-il paraître d'abord sans

bruit et sous le pseudonyme de Dufruit. Ce ne fut qu'aux éditions

suivantes qu'il osa le signer de son nom.

Le _Voyage en Icarie_ est une sorte de roman, ce qui permet à

l'auteur d'en prendre à son aise avec les réalités et lui rend

faciles les affirmations les plus arbitraires. Voici la fable:

Un jeune Anglais, lord Carisdall, se rend, en décembre 1835, dans

l'Icarie, où la société est organisée selon les idées de Cabet, et

où, par suite, tout le monde est aussi heureux que vertueux. Les

honneurs de ce pays sont faits au voyageur par un jeune homme dont le

grand-père, un ancien duc, avait été le compagnon du charretier Icar,

fondateur de l'Icarie; le père de ce même jeune homme, autrefois

magistrat éminent, est serrurier de son état, et sa soeur, après

avoir reçu la plus brillante éducation, exerce la profession de

couturière. N'est-ce pas un coup de maître, pour gagner le coeur des

ouvriers, que de débuter ainsi en ramenant à leur niveau et en mêlant

à leurs rangs les aristocrates de la naissance et de l'éducation? En

Icarie, les biens sont communs; l'État possède tout le capital social

et en répartit les revenus entre les membres de la société, non plus

même suivant la capacité, comme le voulaient les saint-simoniens,

mais suivant les besoins de chacun; il loge, habille, nourrit tous

les citoyens; la table est même fort recherchée, ce qui ne devait pas

être la moins efficace des séductions à l'adresse des affamés[109].

Chacun travaille, mais, comme dans le phalanstère, le travail est

attrayant et, grâce à des machines merveilleuses, ne dure que cinq ou

six heures par jour. N'objectez pas que l'absence d'intérêt personnel

produira, comme toujours, la paresse. L'auteur affirme que nul ne se

refusera à travailler, du moment où l'oisiveté sera, en Icarie, aussi

infâme qu'ailleurs le vol. Tout est réglé par l'autorité, le lever,

le coucher, le travail, les repas, le silence, les conversations,

les chants, les récréations. Personne qui ne reçoive sa tâche, aussi

bien le savant et l'artiste que les manoeuvres. On ne peut écrire de

livres nouveaux qu'avec la permission ou plutôt sur la commande du

gouvernement; quant à ceux des livres anciens que le pouvoir juge

dangereux, ils sont brûlés. Ni juges, ni avocats, ni gendarmes, dans

cette société d'où, paraît-il, les mauvaises passions de l'homme ont

été extirpées en même temps que la propriété. Si, par impossible,

un crime était commis, l'auteur en serait enfermé dans une maison

de santé, car ce ne pourrait être qu'un fou. Il semblerait que ce

communisme dût aboutir à la promiscuité des sexes; Cabet conserve

cependant la famille, et nous affirme même qu'en Icarie elle sera

garantie contre toute impureté, contre toute faiblesse. Cette sorte

d'inconséquence venait-elle d'un scrupule de pudeur? N'était-elle

pas plutôt un calcul de prudence? En effet, à ceux de ses disciples

qui, plus logiques, concluaient à la communauté des femmes, le

maître se bornait à répondre qu'ils s'exposeraient ainsi à être

poursuivis comme les saint-simoniens, et que c'était déjà bien assez

de s'attaquer à la propriété, sans se mettre, au même moment, sur les

bras les défenseurs de la famille. Il semblait donc arrêté surtout

par une considération d'opportunité.

[Note 109: «Tu vois donc, mon pauvre ami, écrit un Icarien, que le

gouvernement fait ici bien autre chose que notre monarchie; tandis

que la royauté fait tant de bruit pour un bon roi qui voulait que

chaque paysan pût mettre la _poule au pot le dimanche_, la république

donne ici, sans rien dire, à tous et tous les jours, tout ce qui ne

se voit ailleurs que sur la table des aristocrates et des rois.»]

Cabet se défend de vouloir imposer son régime par la violence. En

attendant que les peuples séduits aient fait du monde une vaste

Icarie, il veut bien indiquer les mesures transitoires par lesquelles

on peut s'acheminer vers cette transformation: suppression de

l'armée; prélèvement de cinq cents millions sur le budget pour

entretenir des ateliers nationaux et payer le logement des pauvres;

fixation par l'État du salaire des ouvriers et du prix des objets de

consommation, impôt progressif sur la richesse et le superflu.

Le système icarien ne tient aucun compte des conditions de la nature

humaine ni des plus simples exigences du bon sens; il n'est du reste

pas plus agréable pour une imagination délicate que satisfaisant

pour une raison droite; mais la nullité, la platitude, l'absurdité,

le ridicule même ne sont pas des motifs d'insuccès auprès du

vulgaire. Dans l'oeuvre de Cabet, tout était combiné, avec une

certaine adresse subalterne, pour caresser et séduire la convoitise,

l'amour-propre, la jalousie des pauvres gens. Cette vision de

vie facile et plantureuse, présentée comme une réalité vivante,

touchait ceux qui peinaient, mieux que n'eussent pu le faire les

raisonnements les plus rigoureux ou les plus ingénieuses inventions.

Ajoutez un certain ton de sensibilité dont la naïveté populaire était

facilement dupe. Aussi le succès fut-il considérable. Le législateur

de l'Icarie devint, dans une partie du monde ouvrier, l'objet d'une

sorte de dévotion attendrie; traité de _père_ par ses adeptes, il

recevait des députations d'hommes et de femmes venant lui apporter

d'immenses bouquets. Ce rôle d'idole plaisait à son égoïsme et à

son orgueil. Ignorant tout ce qui n'était pas lui, il souriait avec

une bienveillance dédaigneuse, quand quelqu'un lui parlait d'autre

chose que de ses ouvrages. On ne saurait d'ailleurs lui refuser une

certaine habileté d'organisation et de propagande. D'une fécondité

égale à sa médiocrité, il multipliait les brochures, toutes roulant

sur les doctrines icariennes, promettant le même bonheur et la même

égalité; c'était généralement un dialogue où son partisan, maître

Pierre, confondait maître Jacques, son adversaire, le tout avec

accompagnement de lettres dans lesquelles des correspondants inconnus

ou supposés témoignaient de leur admiration et de leur vénération

pour le réformateur. Il avait trouvé moyen de se créer une armée de

courtiers fanatiques qui s'en allaient placer ses brochures dans

les ateliers de Paris et de province, au profit de ses idées et

de sa bourse. Ainsi se formèrent des centres «icariens» à Lyon, à

Toulouse, à Marseille, à Limoges, à Mulhouse, à Saint-Quentin et

dans d'autres villes industrielles. Si bien qu'au lendemain de la

révolution de 1848, Cabet est apparu comme une des puissances avec

lesquelles le gouvernement provisoire était obligé de compter. Quelle

plus saisissante preuve de son crédit que la douloureuse odyssée de

ces centaines d'ouvriers et d'ouvrières qui sont partis alors, sur

la foi de sa parole, pour les solitudes du Texas, afin d'y chercher

cette Icarie dont le mirage avait séduit et allumé leurs grossières

imaginations! Qui peut même affirmer que ces malheureux seront

désabusés, quand, après le plus lamentable des avortements, ils

reviendront décimés, déguenillés et décharnés?

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 33 / 84 题