III

Les écoles fort différentes de Pierre Leroux et de Buchez ne sont

pas les seules qui soient nées du démembrement du saint-simonisme.

On peut rattacher à la même origine, au moins dans une certaine

mesure, une secte beaucoup plus importante, la secte fouriériste.

Non sans doute que Fourier, qui avait exposé complètement son

système dès 1808, ait emprunté ses doctrines à Saint-Simon, dont les

premiers plans de réorganisation, encore bien incertains et vaporeux,

datent de 1817; mais, comme on le verra tout à l'heure, ce que le

fouriérisme devait recevoir du saint-simonisme, c'était l'élan de

propagande et le personnel même de ses apôtres.

Né en 1772, à Besançon, d'une famille de commerçants modestes,

Fourier paraît avoir eu la première impression du mal social à cinq

ans, un jour où il fut puni pour avoir dit la vérité à un client que

son père cherchait à abuser. Empêché, faute de naissance, d'entrer,

comme il l'eût désiré, à l'école des officiers du génie, il fut

réduit à embrasser la carrière commerciale, qui lui déplaisait. Il

venait de s'établir épicier à Lyon, en 1793, quand, dans la révolte

de la ville contre la Convention, son magasin fut pillé et lui-même

obligé de faire le coup de feu contre les troupes républicaines.

Arrêté après la prise de la ville, il n'échappa qu'avec peine à la

mort et fut incorporé, comme simple soldat, dans un régiment de

cavalerie. Il fit ainsi quelques campagnes, puis, rendu à son premier

métier, il se trouva, en 1799, commis d'un négociant marseillais qui

l'employa à des spéculations peu délicates. Toutes ces souffrances

morales ou matérielles, venues soit des habitudes frauduleuses du

commerce, soit de l'inégalité des classes, soit du désordre public,

l'amenèrent à cette conclusion que la civilisation avait fait fausse

route: ce n'était pas la nature humaine, c'était la société qu'il

déclarait mauvaise. Peut-être, en d'autres temps, se fût-il contenté

de gémir sur ce mal, sans se croire en état d'y remédier. Mais il

avait été témoin de tant de changements pendant la Révolution; tout

était tellement déraciné, bouleversé; il avait vu pousser à ce point

la prétention de tout refaire à nouveau, qu'aucune transformation

ne l'intimidait ni ne lui semblait impossible. Non cependant qu'il

entendît avoir rien de commun avec les révolutionnaires: il les

détestait et les dédaignait, il leur en voulait aussi bien pour

les épreuves qu'il avait personnellement subies sous leur règne

qu'à cause de leur esprit de négation et d'anarchie; jamais il ne

s'indignait plus vivement que quand on paraissait le confondre

avec les agitateurs du parti républicain. Ce fut en 1803, par un

article publié dans un recueil lyonnais, qu'il fit, pour la première

fois, entrevoir quelques-unes de ses idées. En 1808, il les exposa

d'ensemble, dans son livre sur la _Théorie des quatre mouvements_,

et les compléta, en 1822 et 1829, par deux autres ouvrages sur

l'_Association domestique et agricole_ et sur le _Nouveau monde

industriel_. Tout en édictant les lois et en traçant le plan de la

société future, il vivait médiocrement des emplois subalternes qu'il

tenait dans diverses maisons de commerce, à Lyon d'abord, à Paris

ensuite.

Dans l'oeuvre de Fourier, rien du vague de Saint-Simon. Jamais la

chimère n'a été traitée avec une précision si mathématique. Comme

le feront après lui presque tous les socialistes, il croit trouver

dans l'association le remède aux maux résultant de la concurrence,

du salariat et de la misère. Son association doit unir non seulement

les capitaux, mais les ménages, les familles, et, pour cette raison,

il l'appelle «association domestique». Jusqu'à présent, le monde

était sous le régime de l'«ordre morcelé», chaque famille ayant

son ménage, chaque commerçant sa boutique, chaque industriel son

atelier, chaque cultivateur son champ. À l'«ordre morcelé», Fourier

propose de substituer l'«ordre combiné». Soient trois cents familles

ayant actuellement trois cents ménages différents; il s'agit de les

réunir en un seul ménage, en un seul atelier; au lieu de trois cents

champs, on aura un seul domaine exploité en commun. Le réformateur

fait alors un tableau merveilleux des économies qui seraient ainsi

réalisées. «On est ébahi, écrit-il, quand on évalue le bénéfice

colossal qui résulterait de ces grandes associations.» Fourier,

à la différence des communistes, respecte le capital et ne rêve

pas l'égalité absolue; il divise le revenu en trois parts: quatre

douzièmes au capital, trois douzièmes au talent, cinq douzièmes au

travail. Chacune de ces associations, composée de dix-huit cents

membres, vivant sur un seul domaine d'une lieue carrée, logée dans un

édifice commun magnifiquement installé, constitue un «phalanstère».

Le phalanstère se subdivise en «phalanges», puis en «séries», enfin

en «groupes», chaque «groupe» se composant de sept ou neuf individus.

Tous les rapprochements se font librement; tous les dignitaires sont

élus; nulle coercition, nul régime autoritaire.

Mais comment faire que, dans une association si nombreuse, la vie

commune soit agréable ou même seulement tolérable? Comment maintenir

le bon ordre et l'harmonie dans cette caserne sans officiers et sans

discipline, dans ce couvent sans supérieurs et sans règle? Comment

obtenir que chaque associé accomplisse spontanément la part de

travail nécessaire au profit commun? Pour y parvenir, Fourier, ne se

contentant plus de refaire la société, entreprend de refaire l'ordre

moral, de créer, pour ainsi dire, un homme nouveau. Telle est, en

effet, la portée de cette thèse de l'«attraction passionnelle» par

laquelle il prétend résoudre ou plutôt supprimer le redoutable

problème de l'existence du mal sur la terre. L'homme doit avoir,

dit-il, un moyen d'être heureux sur cette terre; autrement, Dieu

ne serait ni bon ni sage. Le tout est de découvrir ce moyen: c'est

ce que les «civilisés» n'ont pas encore su faire. Se fondant sur

cette unité du plan divin qu'il appelle l'«économie de ressorts»,

le fondateur du phalanstère estime que la loi de l'attraction,

découverte par Newton dans le monde physique, doit régir aussi

le monde moral. Mais quelle attraction? Fourier, imbu des idées

sensualistes du siècle dernier, ne voit dans l'homme que l'être

sensible, entraîné à agir par les passions. L'attraction doit donc

être passionnelle. Jusqu'alors on nous enseignait à contenir nos

passions, et l'on nous avertissait que la raison nous était donnée

pour cet usage. Erreur, dit notre étrange moraliste; c'est se faire

une idée absurde de Dieu que de supposer qu'il a créé un homme

composé de deux ressorts contradictoires. D'ailleurs, en fait, la

raison est toujours la plus faible, même chez ceux qui ont charge

de prêcher la vertu. Les passions seules viennent de Dieu. Le

devoir et la morale, le mérite et le démérite sont une invention de

l'homme dont il faut se débarrasser au plus vite. Chaque individu

n'a qu'à suivre ses passions; il trouvera ainsi son plaisir, en

même temps qu'il concourra au plan divin. Ne craignez pas qu'il en

résulte quelque désordre; car il est posé en axiome fondamental que

«les attractions sont proportionnelles aux destinées». Si l'on a

pu avoir jusqu'ici mauvaise opinion des passions sans frein, c'est

qu'elles ne se mouvaient pas dans le milieu qui leur convenait.

Elles trouveront ce milieu avec le phalanstère. Dangereuses dans une

réunion restreinte, elles peuvent se développer sans heurt dans une

association nombreuse; leur variété et leur mobilité permettent alors

à chacune de se satisfaire, en même temps que la gradation infinie

des nuances intermédiaires facilite tous les rapprochements, toutes

les libres formations des «groupes» et des «séries». À ce propos,

Fourier se livre à une analyse de ces passions, tantôt subtilement

ingénieuse, tantôt absurdement arbitraire, les classant, les

étiquetant, les numérotant et décrivant leur mécanisme[91].

[Note 91: Fourier attache une importance capitale aux passions

qu'il appelle _mécanisantes_: la _cabaliste_, ou esprit de rivalité

et d'intrigue; la _papillonne_, ou besoin de changement, et la

_composite_, ou désir d'unir les passions des sens à celles de l'âme.

Ces trois passions ont mission de régler le mécanisme des neuf autres

passions _sensuelles_ ou _affectueuses_ et d'établir entre elles ce

rythme et cet équilibre qu'on nomme la sagesse. Pour les esprits qui

s'intéressent aux choses philosophiques, cette partie du système de

Fourier est assez curieuse; mais nous ne pourrions y pénétrer plus

avant sans sortir du cadre de cette histoire politique.]

Par l'effet d'une autre loi que le novateur se vante d'avoir

également découverte, chacun, en cherchant à satisfaire sa passion,

se trouvera accomplir l'oeuvre utile au bien commun. Le travail

ne sera plus imposé ni pénible; il se confondra avec la libre

recherche du plaisir, et sera si attrayant qu'on verra s'y livrer

ceux qui s'y dérobent aujourd'hui, les oisifs, les enfants, et

même les «scissionnaires», nom courtoisement donné aux voleurs,

aux vagabonds, aux mendiants de profession. Chaque passion devient

dès lors une source d'activité bienfaisante. Fourier prend, par

exemple, la gourmandise, qu'il regarde comme particulièrement féconde

et qu'il déclare être la mère de toute industrie: il prétend que,

pour satisfaire sa passion, le gourmand trouvera plaisir à faire la

cuisine, plus encore à cultiver le sol. Psychologie discutable, soit

dit en passant: on peut aimer à manger des fruits ou des légumes

délicats, sans être porté à se donner la peine de les apprêter et

surtout de les faire pousser. Y aura-t-il des goûts pour toutes

les occupations et dans la proportion convenable? Fourier répond

imperturbablement par son théorème des «attractions proportionnelles

aux destinées». L'homme doit trouver, dans sa nature même, quelque

chose qui l'attire vers tout ce qu'il est appelé à faire; autrement,

la logique divine serait en défaut. Cette loi s'appliquera même pour

les travaux immondes: se fondant sur le goût de malpropreté qu'il

a remarqué chez beaucoup d'enfants, l'organisateur du phalanstère

se flatte de leur faire accomplir par plaisir les besognes les

plus répugnantes, et il les fait opérer, vêtus de gaze aux tendres

couleurs et couronnés de roses; c'est la théorie des «petites

hordes», qui obtint, à son apparition, un certain succès de rire.

Les «petites hordes» sont surtout absurdes. Voici qui devient

odieux. En lâchant la bride à toutes les passions, Fourier ne fait

pas d'exception pour l'amour, ou plutôt pour la volupté charnelle.

Il n'interdit pas, sans doute, le mariage permanent à ceux qui ont

le goût du «familisme», mais il ne l'approuve ni ne l'encourage. La

famille lui paraît être le plus imparfait des groupes, par cette

raison, entre autres, qu'on ne peut changer de père et d'enfants,

tandis qu'on peut changer d'amants, d'amis ou d'associés. Il préfère

donc de beaucoup la liberté amoureuse, la promiscuité des sexes,

qui sera le régime ordinaire du phalanstère. Il aime à s'étendre

sur ce sujet. Tout est prévu, classé, dénommé avec un sang-froid

d'impudeur, une sorte d'inconscience lubrique dont j'aurais quelque

embarras à apporter ici des spécimens. Ne vous inquiétez pas de ce

que deviendront les petits enfants: Fourier n'a jamais vu en eux

que des objets malpropres et incommodes, et il les laisse sous la

surveillance des bonnes, dans les «séristères». D'ailleurs, il compte

sur la stérilité, qui est la conséquence ordinaire de la débauche,

et voit même là un frein bienfaisant au développement excessif de la

population. Quant au bonheur des individus, le cynique réformateur

déclare, d'un ton pénétré, que les plaisirs d'une Laïs, d'une Ninon

ou d'un duc de Richelieu ne peuvent en donner l'idée, et il évoque

les souvenirs du Parc-aux-Cerfs, auquel il s'étonne qu'on ait trouvé

à redire.

Fourier estime qu'il suffira d'une «épreuve locale» de son système

pour que l'attrait entraîne le reste des hommes et pour qu'au bout

de deux ou trois ans toutes les populations du globe se soient

organisées d'elles-mêmes en six cent mille phalanstères. Alors

plus de patrie; le novateur goûte aussi peu le patriotisme que

le familisme. Les phalanstères se rapprocheront librement pour

constituer des centres provinciaux, des royaumes, des empires, puis

une métropole universelle qui sera construite sur le Bosphore. Les

titres de souveraineté s'échelonneront, depuis l'_unarque_, qui

commande à une phalange, jusqu'à l'_omniarque_, qui est l'empereur du

globe, en passant par le _duarque_, qui commande à quatre phalanges,

le _triarque_ à douze, le _tétrarque_ à quarante-huit. Commander est

du reste un mot impropre; tous les dignitaires sont élus, et chaque

membre du phalanstère n'est tenu d'obéir qu'à ses propres passions.

Quand cette organisation fonctionnera partout, le monde sera arrivé

à l'état d'_harmonie_. Les cinq mille ans qui se sont écoulés depuis

le commencement de la terre et pendant lesquels l'humanité a passé

successivement par les phases édénique, sauvage, patriarcale, barbare

et civilisée, ont été une période de malheurs et d'épreuves; vient

ensuite une période de prospérité qui durera soixante-dix mille ans,

et à laquelle succédera une dernière période de calamités, longue de

cinq mille ans.

Fourier ne ressent pas plus d'embarras à disposer du monde physique

que du monde moral et social. Il nous annonce gravement qu'au

jour où l'harmonie régnera par la vertu du phalanstère et de

l'attraction passionnelle, la nature se mettra à l'unisson des

progrès de l'humanité. La terre, qui n'a produit jusqu'à présent que

deux créations, sur dix-huit qu'elle doit successivement opérer,

redeviendra féconde: cette planète est en effet un être qui a deux

âmes, deux sexes, et qui procrée par la conjonction de son fluide

boréal et austral. Alors la mer se dessalera et deviendra une

boisson agréable, pareille à la limonade. Les orangers fleuriront

en Laponie, et les tropiques jouiront d'un climat tempéré. Des

«antibaleines» traîneront nos vaisseaux, et des «antilions» nous

transporteront avec une telle rapidité que, partis de Calais le

matin, nous déjeunerons à Paris, dînerons à Lyon et souperons à

Marseille. Mercure, ayant appris l'alphabet et les conjugaisons,

établira une espèce de télégraphe pour nous transmettre, en vingt

ou trente heures, des nouvelles de nos antipodes. Six lunes jeunes

et brillantes remplaceront la lune, morte de fièvre putride, qui

nous jette aujourd'hui quelques rayons décolorés. L'homme aura sept

pieds, vivra cent quarante-quatre ans, dont cent vingt ans d'exercice

actif en amour. Le genre humain sera porté au grand complet de trois

milliards, et il y aura habituellement sur le globe trente-sept

millions de poètes égaux à Homère, trente-sept millions de géomètres

égaux à Newton, et ainsi de tous les talents.

Contraste étrange! À le regarder par certains côtés, Fourier paraît

un esprit d'une réelle puissance, bien supérieur, en tout cas,

aux autres faiseurs de systèmes sociaux[92]; cependant, à chaque

page de ses oeuvres, on est choqué par quelque absurdité, par

quelque extravagance qui semble d'un fou. Il était personnellement

d'une probité délicate, désintéressé, simple, naïf, menait une

vie tranquille, sans désordre ou tout au moins sans scandale[93];

cependant nulle doctrine n'est plus immorale que la sienne; jamais

glorification et organisation plus éhontée de la débauche ne sont

sorties d'un cerveau humain. Qu'est-ce que ces nombreuses marques de

folie et cette large tache d'impureté, sinon le châtiment ordinaire

de l'orgueil humain quand il prétend refaire l'oeuvre de Dieu?

[Note 92: Certains de ses contemporains, même en dehors de ses

disciples, exagéraient même singulièrement cette puissance; Béranger

écrivait, le 25 mars 1837: «Fourier est bien certainement un génie

prodigieux, quoique incomplet.»]

[Note 93: Fourier n'avait rien cependant d'un ascète. D'après

certains renseignements, il aurait même eu un certain goût du vin et

des habitudes peu chastes; peut-être est-ce pour cela qu'il faisait,

dans le phalanstère, la part si large à la gourmandise et à la

liberté amoureuse. (Cf. un article publié par M. Auguste DUCOIN, dans

le _Correspondant_ du 25 janvier 1851, sous ce titre: _Particularités

inconnues sur quelques personnages des dix-huitième et dix-neuvième

siècles_.)]

Lorsqu'ils parurent,--en 1808, 1822 et 1829,--les livres de Fourier

n'eurent aucun retentissement. Les journaux ne firent même pas au

novateur l'honneur de le réfuter. Ce fut à peine si, plusieurs années

après sa première publication, il put compter deux disciples, d'abord

M. Muiron, chef de division à la préfecture de Besançon, ensuite

M. Victor Considérant, élève distingué de l'École polytechnique.

Triste de cet insuccès, il était réduit à vivre humblement et même

pauvrement[94]. Il n'eût pu publier ses livres en 1822 et en 1829,

si M. Muiron et quelques autres amis n'en avaient fait les frais.

Mais sa foi n'était pas ébranlée. Il suivait son idée, insensible et

comme étranger à tout le reste. Convaincu qu'un seul essai suffirait

à convertir le monde, il annonça qu'il attendrait, tous les jours, à

midi, l'homme riche qui voudrait lui confier un million afin de faire

les frais du premier phalanstère. Pendant dix ans, il ne manqua pas

un seul jour de rentrer chez lui, à l'heure indiquée, pour recevoir

ce visiteur attendu qui ne vint jamais.

[Note 94: «Que de fois, écrivait plus tard Heine, j'ai vu Fourier,

dans sa redingote grise et râpée, marcher rapidement le long des

piliers du Palais-Royal, les deux poches de son habit pesamment

chargées, de façon que de l'une s'avançait le goulot d'une bouteille

et de l'autre un long pain! Un de mes amis, qui me le montra la

première fois, me fit remarquer l'indigence de cet homme, réduit à

chercher lui-même sa boisson chez le marchand de vin et son pain chez

le boulanger.» (_Lutèce_, p. 377.)]

La révolution de Juillet ne changea d'abord rien à la situation de

Fourier. Le silence et l'ombre, dont il semblait ne pouvoir sortir,

contrastaient avec le bruit et l'éclat qui se faisaient autour

des saint-simoniens. Il assistait à la parade de ces derniers, en

spectateur ironique, dédaigneux et probablement aussi un peu jaloux.

«On ne conçoit pas, écrivait-il à M. Muiron, comment ces histrions

sacerdotaux peuvent se former une si nombreuse clientèle.» Et encore:

«Vous voulez que j'imite leur ton, leurs capucinades sentimentales.

C'est le ton des charlatans. Jamais je ne pourrai donner dans cette

jonglerie.» Ce fut cependant de ce côté que vint le coup de vent qui,

après plus de vingt ans d'attente, enfla pour la première fois ses

voiles. Lors du démembrement de l'école saint-simonienne, deux de

ses membres importants, M. J. Lechevalier et M. A. Transon, rebutés

par les doctrines d'Enfantin, mais non désabusés des chimères,

passèrent au fouriérisme et lui apportèrent une ardeur de propagande

que personne n'avait encore déployée à son service. M. Lechevalier

commença des leçons publiques, tandis que M. Transon publiait, dans

la _Revue encyclopédique_ de Pierre Leroux et de Jean Reynaud, un

résumé de la thèse phalanstérienne. Encouragés par ces accessions,

les fouriéristes de la veille se mirent aussi en mouvement. Le

maître lui-même fit des conférences à Paris; Considérant ouvrit

un cours à Metz; de nombreuses publications furent lancées dans

le public. Jamais tant de bruit ne s'était fait autour de cette

doctrine. Quelques mois après, en 1832, l'école se sentit assez

fortement constituée pour se donner un organe périodique qui s'appela

_le Phalanstère_ ou _la Réforme industrielle_. Bientôt même, grâce

au concours de M. Baudet-Dulary, député, un essai de colonisation

phalanstérienne fut tenté à Condé-sur-Hesgres, près de Rambouillet;

il échoua complètement. Quoique les adeptes expliquassent cet échec

par l'insuffisance des moyens, l'effet en fut fâcheux, et le crédit

du fouriérisme s'en trouva singulièrement ébranlé. D'ailleurs, la

lumière projetée sur les livres du chef de la secte avait pour

résultat de mettre en relief les immoralités et les extravagances

qui y pullulaient: les premières soulevaient un cri de réprobation,

les secondes un éclat de rire, plus redoutable encore. Vainement les

phalanstériens s'emportaient-ils contre ceux qui se scandalisaient

ou s'égayaient, vainement accablaient-ils les journaux de leurs

explications justificatives: le mouvement des adhésions s'arrêta;

plusieurs fidèles même s'éloignèrent, entre autres MM. Lechevalier et

Transon; ce dernier, d'une âme ardente, généreuse, compatissante aux

malheureux, devait trouver bientôt après, dans le catholicisme, la

vérité qu'il avait longtemps cherchée avec droiture auprès des faux

prophètes. Force fut, en 1834, d'interrompre la publication de la

_Réforme industrielle_.

Fourier, toutefois, tenait bon: ne fléchissant ni sous le sarcasme,

ni sous l'indignation, il anathématisait ce monde imbécile et

aveugle, exprimait son mépris pour ces «petits Français» incapables

de comprendre la vérité, flétrissait ses adversaires qu'il

classait sous vingt-huit catégories, et continuait à demander

imperturbablement le million dont il avait besoin pour fonder

son premier phalanstère. Traité toujours par ses disciples de

«révélateur», de «démiourgos du monde sociétaire», d'«architecte du

bonheur sur la terre», il morigénait ceux d'entre eux qui, par peur

du rire ou du scandale, voulaient faire quelques sacrifices au sens

commun ou au sens moral. «Je ne ferai pas de basses concessions»,

leur disait-il. Faut-il croire que la constance du maître rendit du

coeur aux disciples? Toujours est-il qu'en 1836 il se produisit comme

une reprise de la propagande fouriériste. La _Réforme industrielle_

reparut sous le titre de la _Phalange_; c'était Considérant qui

la dirigeait. Fourier ne put lui donner que quelques articles. Il

mourut, le 9 octobre 1837, à l'âge de soixante-cinq ans, entouré

de ses adeptes qui firent graver sur sa tombe ses deux maximes:

_Les attractions sont proportionnelles aux destinées_.--_La série

distribue les harmonies_.

Cette mort ne mit pas fin au fouriérisme, qui, débarrassé de

son bizarre fondateur, prit au contraire plus de développement

et s'organisa en une sorte de corporation sous la direction

de Considérant. Ce dernier, qui avait beaucoup plus de talent

d'exposition que Fourier, alla, de ville en ville, faire des

prédications de «phanérogamie» et d' «harmonie passionnelle». Des

hommes, dont quelques-uns ne manquaient pas de valeur, MM. Cantagrel,

Vidal, Toussenel, Laverdant, etc., concouraient à cet apostolat.

Grâce à la munificence d'un Anglais, la _Phalange_ put paraître trois

fois par semaine; bientôt même, l'école eut son journal quotidien,

la _Démocratie pacifique_. Sans abandonner l'ensemble de la doctrine

du maître, ses disciples en laissaient prudemment dans l'ombre les

parties les plus choquantes, pour s'attacher surtout à la thèse

économique; ils ne parlaient plus, du reste, d'une transformation

rapide et universelle, mais seulement d'un travail d'amélioration

successive. Fidèles, en cela, à l'esprit du fondateur de l'école, ils

prirent, surtout au début, grand soin de ne pas se confondre avec le

parti révolutionnaire, et se piquèrent d'être des «pacifiques», comme

le disait le titre même de leur journal. Aussi étaient-ils mal vus

des démocrates militants, qui leur reprochaient de «louvoyer dans

les eaux du monde officiel». Sur beaucoup de questions courantes,

ils parlaient comme les conservateurs. La vérité est qu'ils ne se

rattachaient à aucun parti. Ils affichaient un grand dédain de la

«comédie parlementaire» et se vantaient «d'avoir tué la politique».

Pour eux, il n'y avait qu'une question, la question sociale:

«L'organisation du travail, disaient-ils, la grande idée soulevée au

commencement du siècle par Fourier, emporte dans son tourbillon non

seulement ceux qui l'acceptent, mais encore ceux qui s'efforcent de

lutter contre elle.» Avec le temps, toutefois, ils tendirent à se

rapprocher de l'extrême gauche, sans se confondre avec elle, et, vers

la fin de la monarchie de Juillet, on les retrouvait presque toujours

faisant campagne contre M. Guizot.

En somme, après être resté pendant de longues années absolument

ignoré et impuissant, le fouriérisme finissait par prendre une place

relativement importante dans le mouvement intellectuel de ce temps.

Ses thèses étaient sans doute trop abstraites et trop compliquées

pour être comprises et goûtées des masses; la plupart de ses

adeptes étaient des bourgeois, des esprits d'une certaine culture;

quelques-uns, d'anciens élèves de l'École polytechnique. Mais si

ceux-là étaient peu nombreux qui acceptaient et professaient toute la

doctrine, on en retrouvait comme un reflet dans beaucoup d'esprits

dévoyés. Il n'était pas jusqu'à la littérature sur laquelle elle

ne fît sentir son action. Déjà l'on a eu occasion de signaler le

concours donné au socialisme par certains romanciers; concours très

efficace, car le roman pénétrait là où l'on se fût ennuyé d'un livre

abstrait; il arrivait à la raison par l'imagination, ce qui est, chez

beaucoup, le chemin le plus facile et le plus prompt; il donnait aux

chimères une apparence de vie. Parmi ces romanciers socialistes,

nul ne fut plus lu et n'exerça plus d'action qu'Eugène Süe. L'homme

et son oeuvre nous sont déjà connus[95]. Pour le moment, je veux

seulement noter que l'un de ses grands romans-feuilletons de cette

époque, les _Sept Péchés capitaux_, publié dans le _Constitutionnel_,

était la détestable mise en scène des pires théories de Fourier sur

la légitimité des passions. Politiquement, le fouriérisme a exercé

aussi une certaine influence, et cette influence a été mauvaise.

Bien que non populaire, il a contribué à développer dans le peuple

cette idée fausse et dangereuse que toute souffrance et tout mal

viennent de l'organisation défectueuse de la société, et qu'ils

disparaîtraient avec un simple changement de cette organisation.

En outre, si peu intelligibles que les subtilités de l'attraction

passionnelle fussent pour des natures grossières, celles-ci n'étaient

que trop disposées à en retenir ces assertions simples, que le devoir

n'existe pas, que toute passion est légitime et que la vie se résume

dans la recherche du plaisir. En tout cela, le fouriérisme faisait

oeuvre de décomposition sociale et morale, frayait la voie aux

révolutionnaires, dont il prétendait se distinguer, et assumait sa

part de responsabilité dans leurs méfaits.

[Note 95: Voir plus haut, p. 73 et suiv.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 32 / 84 题