II

Buchez, comme Pierre Leroux, sortait du saint-simonisme. Né en

1796, d'une famille pauvre, il s'était élevé, par son travail et

son énergie, à une carrière libérale. D'opinions fort avancées, il

fut, dans les premières années de la Restauration, avec Flottard

et Bazard, l'un des fondateurs de la «Charbonnerie» française, se

mêla à toutes les conspirations, et fut poursuivi pour participation

au complot de Belfort. Sa nature droite se dégoûta bientôt de

ces sanglantes violences, et, en 1826, il devint l'un des chefs

de l'école saint-simonienne. N'y ayant pas trouvé satisfaction

pour ses idées morales, il s'en éloigna peu avant 1830. Au cours

des recherches philosophiques auxquelles il se livrait avec une

honnête sincérité, une évolution graduelle s'était accomplie dans

son âme: matérialiste quand il conspirait, théiste pendant sa

phase saint-simonienne, il avait fini par se prendre d'admiration

pour l'Évangile et le Christ, sans cesser cependant d'être

révolutionnaire, et s'était formé tout un système sous cette

double et contradictoire inspiration. Après les événements de

Juillet, à l'heure de la grande propagande d'Enfantin et de ses

disciples, il voulut opposer chaire à chaire, et ouvrit chez lui,

rue de Chabannais, des conférences publiques qui lui attirèrent des

disciples fervents. Cette prédication orale ne lui suffit pas: en

1831, il fonda un recueil périodique, _l'Européen_, dont l'existence

fut assez précaire et intermittente, les abonnés peu nombreux,

mais dont les articles furent remarqués[84]. Il entreprit en même

temps, avec un de ses disciples, M. Roux-Lavergne, une _Histoire

parlementaire de la Révolution_, dont les quarante volumes furent

terminés en 1839: compilation énorme où l'on trouve les débats des

Chambres, les délibérations du club des Jacobins et de nombreuses

reproductions de la presse révolutionnaire; en tête de presque tous

les volumes sont des préfaces dans lesquelles le chef d'école expose

ses doctrines religieuses, sociales et politiques. Enfin, en 1839, il

publia trois gros volumes sous ce titre: _Essai d'un traité complet

de philosophie, au point de vue du catholicisme et du progrès_.

Buchez n'a rien de l'écrivain: sa pensée, déjà par elle-même assez

obscure et confuse, est encore épaissie, embrouillée et alourdie par

la forme dont il la revêt. L'étrange mélange qu'il fait d'aspirations

mystiques et de réminiscences jacobines n'est pas de nature à rendre

l'impression plus nette. Toutefois, si indigestes que soient ses

écrits, ils contiennent des idées qui ont agi sur une partie de ses

contemporains.

[Note 84: _L'Européen_, interrompu à la fin de 1832, fut repris

en 1835 et continué, sans grande régularité, jusqu'en 1838. Il

se distribuait à 500 exemplaires, mais ne comptait guère que 100

abonnés.]

Venu de la révolution et attiré par le catholicisme, Buchez s'efforce

de les unir. L'une et l'autre lui paraissent se résumer dans les

mêmes principes: fraternité et égalité. Si l'égalité est le but

auquel doit aboutir la société, tout doit venir de la fraternité.

Cette fraternité n'est pas un instinct plus ou moins vague, c'est

un devoir précis, fondé sur la révélation divine. Les rapports des

hommes entre eux et l'organisation du pouvoir reposent sur cette

double parole du Christ: _Aimez votre prochain comme vous-même_,

et: _Que le premier parmi vous soit votre serviteur_. Ce n'est pas

seulement dans la région des idées spéculatives, c'est aussi dans

celle des faits historiques que Buchez prétend unir la révolution

et le catholicisme. Depuis Clovis jusqu'à 1789, en passant par les

croisades et la Ligue, il croit retrouver partout un effort de

la France pour remplir sa mission divine, qui est de propager la

fraternité dans le monde entier. La révolution surtout lui paraît

avoir ce caractère; tout en reprochant aux révolutionnaires d'avoir,

par moments, sacrifié la fraternité populaire à l'individualisme

bourgeois et d'avoir méconnu la vérité religieuse, il pousse plus

loin que personne l'apologie des crimes de 1792 et de 1793. Il est

vrai que la justification appliquée par lui à la Terreur s'étend

à l'Inquisition, que la Saint-Barthélemy est louée par les mêmes

raisons que les massacres de Septembre, et que la faction des Seize,

sous la Ligue, est exaltée au même titre que le Comité de salut

public. Dans ces divers événements, l'auteur voit l'application

d'un principe qu'il affirme être commun au catholicisme et à la

révolution, la «souveraineté du peuple». C'est même par là que le

catholicisme se distingue, à ses yeux, du protestantisme, fondé sur

l'individualisme, sur la «souveraineté du moi». «Cette souveraineté

du peuple, dit-il, ne signifie autre chose que la souveraineté du but

d'activité commune qui fait une nation.» L'individu peut se tromper

sur son but d'activité; l'universalité du peuple ne se trompera

pas. Toutefois Buchez réserve au pouvoir le «principe initiateur»,

de sorte que la souveraineté du peuple, déjà confondue avec la

souveraineté du but, finit par aboutir à la souveraineté de ceux qui

ont conscience de ce but: tels ont été, par exemple, les jacobins

pendant la Révolution. Quant à ceux qui se mettent en contradiction

avec ce but, ou qui se montrent seulement incrédules, ils peuvent

être traités en ennemis. «L'intérêt du but social justifie tout.»

Pour le moment, cependant, Buchez ne songe pas à user de la force:

c'est par la persuasion qu'il veut établir le règne de la fraternité.

Son moyen pratique est l'association, mais l'association libre

et volontaire. Il commence par s'adresser aux ouvriers et les

engage à mettre en commun leurs outils, leur argent, leur travail,

et à se constituer un capital inaliénable auquel ils ajouteront,

chaque année, le sixième de leurs bénéfices; tous les salaires des

associés seront égaux, calculés uniquement sur la durée du travail;

le gérant, nommé par les ouvriers, ne doit être, suivant la parole

du Christ, que le serviteur de tous; la fortune sociale fera face

aux éventualités du chômage et de la maladie. Donc plus de misère,

plus d'inégalité, plus de conflits entre le travail et le capital.

Buchez se flatte que, par la contagion de l'exemple, ces associations

s'étendront à l'industrie entière, puis à l'agriculture. Quand tous

les individus accompliront ainsi le devoir de la fraternité, l'État

s'organisera sur ce modèle; César, lui aussi, deviendra le serviteur

de tous, et la France pourra enfin remplir sa mission dans le monde.

Tout cela formait un ensemble étrange et singulièrement mêlé. Est-il

besoin d'en marquer les points faibles ou vicieux? Qui ne voit,

par exemple, quelle large part de chimère il y avait dans ce rêve

d'associations fraternelles et égalitaires, embrassant tous les

travaux industriels et agricoles? Est-il rien de plus outrageant

pour la conscience que cette apologie des crimes révolutionnaires?

rien de plus contraire à la liberté que cette «souveraineté du but

social»? Sur ces deux derniers points, Louis Blanc et les autres

historiens ou théoriciens du néo-jacobinisme ne feront guère que

copier l'auteur de l'_Histoire parlementaire_. Enfin, rien de plus

faux que cette prétendue communauté de principes entre la révolution

et l'Évangile. Pour l'établir, Buchez était obligé de se faire une

religion à lui[85]; il ne se contentait pas sans doute d'une sorte

de philosophie chrétienne, et professait un catholicisme positif

fondé sur le dogme révélé; mais ce catholicisme était singulièrement

déformé et incomplet; il y était beaucoup question de l'amour des

hommes, peu de l'amour de Dieu, nullement de l'autorité de l'Église

ou de la participation aux sacrements; celui que l'on proposait à

l'adoration était moins l'Homme-Dieu qu'une sorte de Christ social,

personnel à la vérité, vivant, mais mal défini.

[Note 85: Buchez avait inspiré à un jeune artiste de ses élèves un

dessin du _Christ prêchant la fraternité au monde_, dans lequel il

prétendait résumer sa doctrine. Le Christ est porté sur un globe où

est écrit le mot FRANCE; il foule aux pieds le serpent de l'égoïsme

et tient à la main une banderole où on lit FRATERNITÉ. Deux anges,

coiffés du bonnet phrygien, l'accompagnent, et sur leurs auréoles

brillent les noms de LIBERTÉ, ÉGALITÉ. La Liberté tire un glaive;

l'Égalité porte un livre ouvert, avec ce texte: _Aimez votre prochain

comme vous-même et Dieu par-dessus tout. Que le premier parmi vous

soit votre serviteur._ Détail significatif: sur la gravure, oeuvre

d'un autre buchézien, on a effacé ces mots: _et Dieu par-dessus

tout_. (_Vie du Révérend Père Besson_, par E. CARTIER, t. I, ch. II.)]

Néanmoins, cette doctrine toute spiritualiste, imprégnée de moralité

et de charité chrétiennes, proclamant les devoirs du peuple avant

de revendiquer ses droits, lui parlant de dévouement au lieu

de jouissance, était bien supérieure à celle des autres écoles

socialistes. Plusieurs de ses adeptes étaient des âmes généreuses

et pures; tel catholique, qui se trouvait les approcher, revenait

surpris, touché, édifié même de leurs sentiments[86]. Ils se

recrutèrent, au début, dans la jeunesse bourgeoise, notamment parmi

les artistes et les médecins. Mais cela ne suffisait pas à Buchez,

qui désirait surtout gagner des ouvriers. Il y réussit et provoqua la

fondation d'un certain nombre de petites associations coopératives.

Enfin, en septembre 1840, sous la même inspiration, parut le premier

numéro de l'_Atelier, organe des intérêts moraux et matériels des

ouvriers_; ce recueil devait durer jusqu'en 1850.

[Note 86: M. Ozanam raconte, dans une lettre écrite de Lyon, le 26

août 1839, au Père Lacordaire, qu'un catholique influent de cette

ville, jusqu'alors légitimiste, avait été mis en rapport, durant un

voyage à Paris, avec les amis de Buchez. «Il admira la pureté de leur

religion, ajoute Ozanam, conçut un véritable enthousiasme pour leurs

personnes, et, de retour ici, il propagea ses nouveaux sentiments, et

voici qu'une douzaine de nos plus dévoués absolutistes sont abonnés

au _National_.» (_Lettres d'Ozanam_, t. I, p. 303.)]

L'_Atelier_ se distinguait des autres publications démocratiques

en ce qu'il était fondé, soutenu et rédigé exclusivement par de

véritables ouvriers «vivant de leur travail personnel[87]»; ce

fut le premier journal où ces ouvriers traitèrent eux-mêmes les

questions qui les intéressaient. À ce point de vue, il mérite de

fixer un moment l'attention de l'histoire. L'_Atelier_ se disait

socialiste, mais en protestant que son socialisme n'était hostile

ni à la religion, ni à la nationalité, ni à la famille, ni même à

la propriété, bien que sur ce dernier point il fût moins absolu;

il n'hésitait pas à combattre les fouriéristes, les communistes,

les icariens, les socialistes autoritaires, et substituait à leurs

orgueilleuses et périlleuses chimères la propagande plus modeste des

associations coopératives selon la formule de Buchez. Politiquement,

il faisait campagne avec l'extrême gauche, demandait le suffrage

universel, attaquait la bourgeoisie et tous ceux qu'il appelait

les privilégiés, faisait l'apologie de la Terreur, à commencer par

le meurtre de Louis XVI; toutefois, il avouait honnêtement les

faiblesses et les vices du parti radical, détournait les ouvriers

de tout désordre, de toute conspiration, de toute affiliation aux

sociétés secrètes. L'un des caractères les plus remarquables de ce

journal était le souci que les ouvriers rédacteurs avaient de la

moralisation de leurs frères, la gravité émue avec laquelle ils leur

prêchaient le devoir, la fraternité, le sacrifice; ils dénonçaient,

avec une pudeur indignée, tout ce qui, dans les journaux, dans les

livres, au théâtre, pouvait corrompre le peuple. Cette morale dont

ils étaient si préoccupés, ils ne lui reconnaissaient, comme leur

maître, d'autre fondement que le christianisme, et, sans respect

humain, malgré les étonnements, les sourires ou les réclamations

d'une partie de leurs lecteurs, ils proclamaient «la nécessité de

ranimer dans le peuple l'antique foi de ses pères». «Si les laïques,

et particulièrement les démocrates, disaient-ils encore, voulaient

se donner la peine d'examiner sans prévention, d'étudier, de suivre

le mouvement des idées, ils comprendraient bientôt la grandeur

du dogme chrétien; ils verraient la puissance qu'il peut donner

même à des intelligences aussi peu cultivées que les nôtres; ils

verraient que là est la vérité invincible, et ils s'y attacheraient,

parce qu'ils comprendraient qu'il n'y a d'unité possible que par

un lien spirituel, que par la reconnaissance d'un principe commun,

obligatoire pour tous.» Le dogme ne leur suffisait pas; ils

professaient qu'on ne pouvait se passer d'une Église, d'un «pouvoir

spirituel indépendant», d'un «corps spécialement chargé de conserver

le principe moral et de l'enseigner d'une manière uniforme». Ce

n'était pas sans doute que les idées régnantes dans l'Église

catholique leur convinssent toutes. Ils reprochaient au clergé de ne

s'être pas fait révolutionnaire. «Jusqu'à présent, déclaraient-ils,

nous ne sommes ralliés qu'au principe de l'institution catholique;

mais aux personnes, nous ne nous y rallierons que lorsqu'elles nous

sembleront dignes de la haute mission d'enseigner le christianisme.»

En attendant, ils recommandaient aux démocrates d'éclairer le clergé,

de le rassurer, de l'attirer, au lieu de le traiter en ennemi ou

en suspect. La Révolution, disaient-ils, n'a qu'à «se proclamer

chrétienne, à ne vouloir que ce que le christianisme commande»; alors

le clergé sera bien obligé de s'unir à elle.

[Note 87: Le premier numéro de l'_Atelier_ contenait la note

suivante: «L'_Atelier_ est fondé par des ouvriers, en nombre

illimité, qui en font les frais. Pour être reçu fondateur, il faut

vivre de son travail personnel, être présenté par deux des premiers

fondateurs, qui se portent garants de la moralité de l'ouvrier

convié à notre oeuvre. Les hommes de lettres ne sont admis que comme

correspondants. Les fondateurs choisissent, chaque trimestre, ceux

qui doivent faire partie du comité de rédaction.»]

Telles étaient les idées développées avec autant de sincérité que

de persévérance par les rédacteurs de l'_Atelier_. Les ouvriers de

ce petit groupe se distinguaient de la plupart de leurs camarades

par leur tenue morale, intellectuelle et même extérieure. Un jour,

celui d'entre eux qui représentait le journal eut à comparaître en

justice: les témoignages contemporains portent trace de l'étonnement

qu'on éprouva à entendre un ouvrier parler à ses juges avec tant de

modération, de décence, de bon goût, de respect pour tout ce qui

devait être respecté. L'_Atelier_ ne fut pas sans action religieuse

sur les ouvriers de Paris: il ne les ramena pas à la foi complète,

qu'il ne possédait pas pour son compte; mais il inspira à une partie

d'entre eux une certaine sympathie pour le catholicisme, les habitua

à le regarder comme un allié possible, et non plus comme un ennemi

fatal. On put se rendre compte du changement produit, le jour où

le peuple redevint une fois de plus le maître de Paris. Si ce même

peuple, qui avait brisé la croix en 1830, lui a porté les armes en

1848; si les prêtres, outragés et menacés dans les rues après les

journées de Juillet, y ont trouvé, après celles de Février, une

pleine sécurité et même souvent des hommages, on le dut en partie à

l'influence de Buchez et de ses disciples.

Toutefois, en dépit de ses côtés honorables et bienfaisants, l'école

buchézienne n'était pas viable. Elle avait pu jeter une flamme,

donner un élan, mais pour peu de temps. Elle portait en elle-même

des germes de contradiction et de décomposition qui ne devaient pas

tarder à se développer. La plupart des associations ouvrières fondées

sous son inspiration, après avoir prospéré pendant les premiers mois

ou les premières années de ferveur, succombèrent à des difficultés

nées dans leur propre sein: la variété des besoins et des capacités

y rendait intolérable l'égalité des salaires; on ne trouvait plus de

directeurs qui consentissent à être, par désintéressement fraternel,

les «serviteurs de tous»; enfin, l'impatience et l'imprévoyance des

associés refusaient de laisser le sixième des bénéfices dans la

caisse sociale. À cette faillite économique s'ajouta une faillite

doctrinale. Les adhérents reconnurent à l'épreuve, ceux-ci plus tôt,

ceux-là plus tard, l'impossibilité d'unir les principes opposés

de la révolution et du catholicisme. Force était de choisir. Ils

se divisèrent. Les uns, avec M. Corbon, s'enfoncèrent dans la

révolution, en répudiant comme une illusion toutes les aspirations

chrétiennes. Les autres, au contraire, se sentirent poussés a devenir

pleinement catholiques, quelques-uns à se faire prêtres ou même

moines: tel fut M. Roux-Lavergne, l'un des principaux collaborateurs

du maître, qui devint chanoine de Rennes; tels furent surtout

quatre jeunes hommes admirables, d'une âme singulièrement pure et

généreuse, Réquédat, Piel, Besson, Olivaint; les trois premiers

répondirent à l'appel de Lacordaire et moururent, à la fleur de

l'âge, sous l'habit de Saint-Dominique[88]; le quatrième, attiré

vers la Compagnie de Jésus, devait, après une sainte vie, succomber

martyr de sa foi pendant la Commune[89]. Ce n'est certes pas un

médiocre honneur pour une école que d'avoir séduit un moment de

pareils hommes. Quant à l'honnête, mais inconséquent Buchez, ceux

de ses disciples qui étaient devenus catholiques furent longtemps

réduits à dire tristement de lui: «Il est pour nous le portier de

l'Église, lui seul n'entre pas.» Il devait cependant être récompensé

de sa droiture; sur son lit de mort, il vit un prêtre et finit en

chrétien[90].

[Note 88: _Vie du Révérend Père Besson_, par M. CARTIER, et _Vie du

Père Lacordaire_, par M. FOISSET.]

[Note 89: _Pierre Olivaint_, par le Père Charles CLAIR.]

[Note 90: Buchez mourut à Rodez, en 1865, dans une chambre d'hôtel.

Ce fut un de ses anciens collègues de l'Assemblée constituante qui,

l'ayant su malade, vint le voir et l'amena à recevoir un prêtre.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 31 / 84 题