LE SOCIALISME.

I. Le mal des masses populaires. Les socialistes dérivés du

saint-simonisme. Pierre Leroux. Sa vie, son système et son

action.--II. Buchez. Son origine et sa doctrine. Prétention

d'unir le catholicisme et la révolution. L'_Atelier_.

Dissolution de l'école buchézienne.--III. Fourier. Le

phalanstère et l'attraction passionnelle. La liberté amoureuse.

Fantaisies cosmogoniques. Fourier à peu près inconnu avant

1830. Développement du fouriérisme lors de la dissolution de

la secte saint-simonienne. Ce qu'il devient après la mort de

Fourier. Son influence mauvaise.--IV. Buonarotti. Par lui le

«babouvisme» pénètre, après 1830, dans les sociétés secrètes.

Fermentation communiste à partir de 1840.--V. Cabet. Le _Voyage

en Icarie_. Propagande icarienne.--VI. Louis Blanc. Son enfance

et sa jeunesse. Ses débuts dans la presse républicaine. Sa

brochure sur l'_Organisation du travail_. Critique du système.

Succès de Louis Blanc auprès des ouvriers.--VII. Proudhon. Son

origine. Son isolement farouche. Son état d'esprit en écrivant

son premier Mémoire contre la propriété. «La propriété, c'est

le vol!» Argumentation du Mémoire. L'effet produit. Second et

troisième Mémoire. Proudhon et le gouvernement. Le _Système

des contradictions économiques_. Impuissance de Proudhon à

faire autre chose que démolir. Son action avant 1848.--VIII.

Le socialisme devenu révolutionnaire. Attitude des radicaux

et de la gauche en face du socialisme. Le gouvernement et les

conservateurs savent-ils se défendre contre ce danger? Les

économistes. Il eût fallu la religion pour redresser et pacifier

les esprits du peuple. La bourgeoisie trop oublieuse de ses

devoirs envers l'ouvrier. La société, jusqu'en 1848, ne croit

pas au péril.

I

Pour connaître les parties faibles, les côtés dangereux de cette

société en apparence si prospère et si régulière, suffit-il d'avoir

indiqué certains défauts de la classe alors régnante? Non. Au-dessous

de la bourgeoisie étaient des masses profondes qui, pour ne pas jouer

de rôle dans le drame parlementaire, pour être en dehors du «pays

légal», n'en avaient pas moins, à raison de leur seul nombre, une

importance chaque jour accrue par le développement de l'industrie,

par les progrès de l'instruction, par la diffusion de la presse.

Les politiques étaient trop souvent tentés de ne pas s'inquiéter

de ce qui se passait dans l'esprit de ceux qui ne votaient pas.

Périlleuse négligence que l'historien, éclairé par les événements

postérieurs, serait encore plus inexcusable d'imiter. Il lui faut

donc quitter la scène brillante, mais restreinte, où semblait alors

se concentrer toute la vie de la nation, s'éloigner du Parlement,

des salons, de la Bourse, des cercles littéraires, pour descendre

dans les ateliers, les cabarets, les carrefours, chercher ce qu'on

y dit, ce qu'on y pense, ce qu'on y désire. Point n'est besoin d'un

long examen pour reconnaître qu'à l'époque où nous sommes arrivés,

cette foule populaire, au moins celle des grandes villes, était

travaillée par un mal mystérieux, redoutable, qui, à l'insu des

autres classes inattentives et distraites, la pénétrait de plus en

plus profondément. Sous une forme différente et appropriée au milieu

où il sévissait, ce mal n'était pas sans analogie avec celui-là

même que je viens de signaler dans la bourgeoisie: c'était encore

la même conception toute matérialiste de la vie substituée aux

croyances idéalistes, la convoitise égoïste remplaçant la tradition

chrétienne du sacrifice et de la résignation, la négation ou l'oubli

de l'autre monde rendant plus âpre et plus impatiente la recherche

de la jouissance ici-bas. Seulement cet état d'esprit, qui dans les

classes élevées avait déjà beaucoup de conséquences fâcheuses, en

avait de pires encore dans les parties souffrantes de la nation,

dans celles qui étaient moins à même de se procurer le bien-être

dont la soif s'allumait en elles. Ne se trouvaient-elles pas ainsi

conduites naturellement à vouloir, à préparer la transformation, le

bouleversement de l'état social? Tel était en effet le rêve fiévreux

qui possédait alors l'imagination de la classe ouvrière. Pour cette

nouvelle maladie, on venait d'imaginer un nom nouveau que, vers 1846,

la bourgeoisie commençait à prononcer avec inquiétude, bien qu'il

n'eût pas encore le retentissement effrayant que les événements de

1848 devaient lui donner,--le nom de _socialisme_.

Dans les dernières années de la monarchie de Juillet, le socialisme

revêtait des formes variées, se partageait en écoles et en sectes

diverses. C'est seulement en considérant séparément chacune d'elles,

en esquissant l'une après l'autre les figures de leurs fondateurs,

en résumant leurs doctrines, que l'on pourra se faire une idée de ce

mouvement si complexe.

À l'entrée de cette galerie parfois fort étrange, nous rencontrons

d'abord plusieurs inventeurs de systèmes qui relevaient plus ou moins

directement du saint-simonisme. On se rappelle, en effet, que le

saint-simonisme avait prétendu changer non seulement la religion,

mais la société[80]. C'était lui qui, usant le premier d'une formule

trop répétée depuis, avait dénoncé le régime actuel du travail comme

«l'exploitation de l'homme par l'homme». Il imputait les inégalités

et les souffrances aux vices du mécanisme social, et attribuait au

gouvernement le pouvoir de les faire disparaître par un remaniement

de ce mécanisme. Dans ce dessein, il proposait de détruire ou de

mutiler la famille et la propriété; donnait à l'État le droit de

disposer des individus, de leurs idées, de leurs biens, de prononcer

sur leurs aptitudes et leurs vocations, de répartir entre eux les

instruments et les fruits du travail, ainsi que les revenus du

capital, pour aboutir, non, il est vrai, à une égalité absolue,

mais à une hiérarchie où chacun serait classé suivant sa capacité

et rétribué selon ses oeuvres. Et surtout il se montrait vraiment

le devancier de toutes les écoles socialistes, en remplaçant le

renoncement chrétien et l'attente des compensations futures par la

recherche exclusive, impatiente, du bien-être immédiat. Non content

d'avoir prêché cette société nouvelle, il avait tenté de l'organiser.

Sans doute, la banqueroute ne s'était pas fait attendre, «banqueroute

d'hommes et d'argent», comme écrivait un disciple désabusé. Mais,

en se dissolvant et en se dispersant, la secte avait en quelque

sorte répandu partout les germes des idées fausses dont elle était

infestée; de là, dans les années qui suivirent, une éclosion de faux

prophètes dont beaucoup sortaient des rangs du saint-simonisme et

qui, presque tous, s'inspiraient plus ou moins de ses doctrines.

[Note 80: Voir, au tome I, le chapitre sur le SAINT-SIMONISME.]

Tel fut d'abord Pierre Leroux. Tout en lui,--son aspect robuste et

massif, je ne sais quoi d'un peu grossier dans sa structure, et

jusqu'à cette épaisse chevelure dont la caricature devait plus tard

s'amuser,--trahissait une origine populaire. Né en 1797, élevé, en

qualité de boursier, dans les collèges de l'État, il s'était fait

admettre à l'École polytechnique. Mais la mort de son père, survenue

à ce moment, et l'obligation où il fut de subvenir immédiatement

aux besoins de sa mère et de ses trois frères et soeurs, ne lui

permirent pas d'y entrer. Réduit à chercher un gagne-pain, il finit,

après plusieurs mécomptes qui ne le disposèrent pas à l'indulgence

pour l'organisation sociale, par se placer comme correcteur dans

une imprimerie. En même temps, il continuait à étudier pour son

compte, absorbant, avec une avidité un peu gloutonne et sans

beaucoup les digérer, une immense quantité de connaissances

historiques, scientifiques, philosophiques. En 1824, l'imprimerie où

il travaillait s'étant trouvée à vendre, il la fit acheter par un

de ses amis et s'en servit pour fonder, de concert avec son ancien

camarade Dubois, le _Globe_, dont on sait la brillante carrière.

Il écrivit dans ce recueil, tout en faisant le métier de prote.

Après 1830, resté presque seul au _Globe_, tandis que les autres

rédacteurs s'élevaient à des positions plus ou moins considérables

dans l'administration ou dans la politique, il ressentit quelque

amertume de cette sorte d'abandon et en fut encore plus porté à

condamner l'état social. Cette disposition d'esprit le jeta dans le

saint-simonisme, dont il fut l'un des dignitaires; le _Globe_ devint

l'organe de la secte. Mais, par certains côtés naïfs, honnêtes et

un peu tristes de sa nature, il ne put s'accommoder de la direction

voluptueuse donnée par Enfantin à son Église, et s'en sépara l'un

des premiers. Il se fit alors prophète à son tour et tenta de fonder

une doctrine nouvelle, celle des «humanitaires». Le _Globe_ étant

mort entre ses mains, il continua, pendant toute la monarchie de

Juillet, à exposer sa doctrine dans divers livres[81], dans la

_Revue encyclopédique_, dans l'_Encyclopédie nouvelle_, à laquelle

collaborait un autre ancien saint-simonien, Jean Reynaud, dans la

_Revue indépendante_ et dans la _Revue sociale_.

[Note 81: _De l'égalité_ (1838). _Réfutation de l'éclectisme_ (1839).

_Malthus et les économistes._ _De l'humanité_ (1840).]

Cette doctrine formait tout un système de philosophie mélangé de

panthéisme, de mysticisme et de sensualisme. On nous dispensera

de l'exposer. L'oeuvre serait d'ailleurs malaisée. Si l'esprit de

Pierre Leroux ne manquait ni de puissance ni de profondeur, sa pensée

était obscure et la forme plus obscure encore. À force de creuser

les idées, il s'y enfouissait. Notons cependant sa théorie de la vie

future, où l'on retrouve la répugnance accoutumée des socialistes à

placer le paradis hors de la terre: il repousse le matérialisme, qui

ne voit rien au delà du tombeau; mais, s'il nous fait revivre après

notre mort, ce n'est pas dans un autre monde, c'est dans l'humanité,

par une suite indéfinie de métempsycoses; le bonheur existera pour

nous dans le perfectionnement constant de cette humanité.

Pierre Leroux n'était pas un pur spéculatif; il ne philosophait

que pour trouver la formule d'une société nouvelle. Des trois

termes de la devise révolutionnaire, liberté, égalité, fraternité,

c'est l'égalité qui est, suivant lui, le but auquel doit aboutir

le mouvement social. «Nous sommes entre deux mondes, écrit-il,

entre un monde d'inégalité qui finit et un monde d'égalité qui

commence.» Il estime que, jusqu'à présent, l'égalité n'a existé que

d'une façon illusoire; le capital du bourgeois y fait obstacle,

autant qu'autrefois le privilège du seigneur féodal. Et c'est,

pour le philosophe subitement transformé en tribun, l'occasion de

déclamations véhémentes contre le capital, contre la rente, contre

l'exploitation des prolétaires par les propriétaires. Quant au

remède, il croit le trouver dans une association toute particulière

qu'il appelle la triade. L'homme, dit-il, est sensation, sentiment,

connaissance. À cette division de l'être humain répond la division

de la société humaine, qui se compose des savants ou hommes de la

connaissance, des artistes ou hommes du sentiment, et des industriels

ou hommes de la sensation. Supposez qu'un savant, un artiste et

un industriel s'associent et opèrent de concert, leurs opérations

s'accompliront dans les meilleures conditions possibles, parce qu'ils

se compléteront les uns les autres. Telle est la triade dont Pierre

Leroux fait l'élément primitif de la société, à ce point que, pour

lui, l'individu isolé ne compte pas. On n'est quelqu'un ou quelque

chose qu'à la condition d'être trois. Une réunion de triades forme

un atelier; une réunion d'ateliers, une commune; une réunion de

communes, un État. À travers les tergiversations et les obscurités de

notre auteur, il apparaît bien que son État sera le seul possesseur

du capital et le seul directeur du travail: c'est ainsi qu'après une

grande dépense de philosophie il aboutit à la conclusion banale des

plus vulgaires théories socialistes.

Pierre Leroux ne parvint pas à fonder une véritable secte ni à remuer

les foules; toutefois il ne laissa pas que d'exercer une certaine

influence sur le mouvement des idées, en groupant autour de lui des

adhérents parmi lesquels étaient des esprits de valeur; de ce nombre

fut Mme Sand[82], qui sous cette inspiration écrivit, de 1840 à

1848, plusieurs romans ouvertement socialistes[83]. Ce théoricien

abstrait et confus avait, dans l'apostolat intime, quelque chose de

convaincu, de chaleureux, parfois même de candide et de tendre, qui

n'était pas sans action sur les intelligences et sur les coeurs;

ajoutez-y la sympathie provoquée par son courage au travail, par

son désintéressement et par sa pauvreté stoïque. Il ne devait pas

cependant réussir dans les assemblées parlementaires, où le jeta

l'explosion socialiste de 1848; ses discours, aussi inintelligibles

qu'interminables, lui valurent une sorte de renom ridicule, en

même temps que le voisinage des Montagnards, au milieu desquels il

siégeait et avec lesquels il paraissait se confondre, lui faisait

perdre quelque chose de son caractère pacifique et philosophique. Il

eut cette dernière disgrâce de mourir en 1871, pendant la Commune,

et de recevoir de ceux qui s'étaient alors emparés de Paris le

compromettant hommage d'obsèques solennelles.

[Note 82: Béranger, qui aimait Pierre Leroux, écrivait de lui, le

20 janvier 1840: «Il faut que vous sachiez que notre métaphysicien

s'est fait un entourage de femmes à la tête desquelles sont mesdames

Sand et Marliani, et que c'est dans des salons dorés, à la clarté

des lustres, qu'il expose ses principes religieux et ses bottes

crottées. Tout cet entourage lui porte à la tête, et je trouve que sa

philosophie s'en ressent beaucoup.»]

[Note 83: À cette époque, Proudhon écrivait: «George Sand est tout à

fait entré dans nos idées.» (_Correspondance de Proudhon_, t. II, p.

160.)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 30 / 84 题