La prédominance des intérêts matériels était le mal de la société
elle-même. L'opposition, fidèle à sa tactique, tâcha d'y faire
voir la faute, le crime du ministère, qu'elle accusa d'avoir
machiavéliquement travaillé à la perversion de l'âme nationale. À
entendre les orateurs et les journaux de la gauche, le gouvernement
avait poussé le pays aux pieds du veau d'or, pour le détourner de
la politique; il avait sciemment provoqué et favorisé l'agiotage
en matière de chemins de fer[49]. Ce sont là de ces calomnies de
parti dont l'exagération même trahit l'injustice et que l'histoire
peut négliger. Mais des bancs de l'opposition s'élevaient parfois
des critiques qui méritent de n'être pas confondues avec ces
vulgaires déclamations. Tels étaient les discours, ou plutôt les
dissertations, où, presque chaque année, M. de Tocqueville, laissant
de côté les faits particuliers de la politique courante, dogmatisait
gravement et mélancoliquement sur l'altération des moeurs publiques,
et prophétisait les malheurs qui en résulteraient. Il semblait
s'être fait une spécialité de ce rôle de Cassandre auprès de la
bourgeoisie régnante. Son inspiration était élevée; toutefois il
s'y mêlait quelque chose d'un peu chagrin qui le portait à voir
souvent la situation trop en noir. Et puis, même chez ce haut et
droit esprit, l'opposant faisait tort au moraliste politique. Sa
critique, généralement fondée quand elle s'adressait à la société
et poursuivait la réforme des moeurs, se rapetissait quand elle
concluait à un changement de cabinet. Dans ses paroles il y avait
donc beaucoup à prendre, et aussi quelque chose à laisser; l'orateur
méritait grand crédit, et cependant était, par certains côtés, un
peu suspect: réunion de qualités et de défauts, d'autorité et de
faiblesse, dont on se rendra mieux compte si l'on considère de plus
près cette figure. On l'a déjà aperçue plusieurs fois au cours de
ce récit, mais sans avoir encore eu l'occasion de s'y arrêter.
Le moment est venu d'en tenter l'esquisse, fallût-il suspendre
quelques instants nos observations sur les moeurs de l'époque. M.
de Tocqueville est de ceux dont les traits particuliers intéressent
l'histoire générale.
[Note 49: Le _Siècle_ du 11 novembre 1845 montrait, dans cet
agiotage, «le symptôme de la contagion morale que le pouvoir
s'efforçait d'inoculer à la France, avec une persévérance
systématique». M. Thiers, dans la circulaire qu'il avait rédigée pour
les élections de 1846 et que ses amis le détournèrent de publier,
s'exprimait ainsi: «Est-il vrai qu'on a livré aux compagnies plutôt
qu'à l'État l'exploitation des grands travaux publics pour engager le
pays entier dans une masse de spéculations telles que tout le monde
fût intéressé à la politique existante, et que chacun vît dans chaque
affaire politique, non pas l'intérêt de la France, mais l'intérêt
de sa fortune privée qu'une variation dans les cours pouvait
compromettre? Quelqu'un oserait-il le nier?... C'est le coeur du pays
qu'on tend à abaisser.» Et, après avoir donné des preuves de cet
abaissement, M. Thiers flétrissait de nouveau le gouvernement, «qui,
sous prétexte que tout est fini au dedans et au dehors, veut faire
tout oublier au pays, le dehors comme le dedans, en le jetant dans
des spéculations qui l'absorbent, l'enchaînent et le paralysent».]
Alexis de Tocqueville n'avait pas encore trente ans, quand il devint
tout d'un coup célèbre, en 1835, par son livre _De la démocratie
en Amérique_. Jamais publication de ce genre n'avait eu un succès
si considérable, si soudain, si peu préparé. La veille, personne
ne connaissait ce jeune homme qui, après avoir débuté, sous la
Restauration, dans la magistrature, était parti pour l'Amérique
au lendemain des journées de Juillet et, une fois de retour,
avait travaillé silencieusement sur ses notes de voyage, sans
occuper de lui le public. Le lendemain, son nom était dans toutes
les bouches; son libraire, naguère froid et défiant, lui disait,
joyeux et stupéfait: «Ah ça, mais il paraît que vous avez fait
un chef-d'oeuvre[50]!» et chacun répétait l'oracle rendu par M.
Royer-Collard: «Depuis Montesquieu, il n'a rien été fait de pareil.»
L'auteur n'était pas le moins surpris du bruit que faisait son
oeuvre[51]. S'intéressait-on tellement à l'Amérique? Non, c'est
qu'en réalité il s'agissait de la France[52]. Ce livre rappelait à
une nation, qui s'en était laissé distraire par les incidents de
chaque jour, le redoutable problème qui pesait sur elle, celui de la
démocratie; il lui donnait conscience du mouvement qui l'emportait
vers un nouvel ordre politique et social; il lui faisait comprendre
la nécessité de se préparer à cette évolution. L'auteur n'était ni
un partisan ni un adversaire de la démocratie. C'était un observateur
indépendant, sans parti pris pour ou contre, frappé également de la
force et du péril de cette démocratie, jugeant impossible de lui
barrer le chemin et nécessaire de la guider, saluant son avènement
sans s'abaisser devant elle. Ajoutons que le mystère de cet avenir
l'attirait et l'effrayait à la fois; de là cet accent d'angoisse qui
perçait à travers la gravité d'ordinaire un peu froide de son style.
[Note 50: _Oeuvres et correspondance inédites de M. de Tocqueville_,
t. II. p. 27 et 28.]
[Note 51: «Je suis fort étonné de ce qui m'arrive, mandait-il à un
de ses amis le 15 février 1835, et tout étourdi des louanges qui
bourdonnent à mes oreilles. Il y a une femme de la cour de Napoléon
que l'Empereur s'imagina un jour de faire duchesse. Le soir, entrant
dans un grand salon et s'entendant annoncer par son nouveau titre,
elle oublia qu'il s'agissait d'elle, et se mit de côté pour laisser
passer la dame dont on venait de prononcer le nom. Je t'assure qu'il
m'arrive quelque chose d'analogue. Je me demande si c'est bien de moi
qu'on parle.»]
[Note 52: M. de Tocqueville écrivait à M. de Kergorlay: «Quoique
j'aie très rarement parlé de la France dans ce livre, je n'en ai pas
écrit une page sans penser à elle et sans l'avoir, pour ainsi dire,
sous les yeux... À mon avis, ce continuel retour que je faisais,
sans le dire, vers la France, a été une des premières causes du
succès du livre.»]
Dans les années qui suivirent, M. de Tocqueville recueillit les
profits de sa célébrité. En 1838, il fut nommé membre de l'Académie
des sciences morales; en 1841, après la publication de la seconde
partie de son livre, l'Académie française lui ouvrit ses portes.
Candidat à la députation dès 1837, il fut élu en 1839. Il arrivait à
la Chambre avec le désir évident d'y rester en dehors et au-dessus
des partis. «Tous les partis existants me répugnent», disait-il[53].
Bien que fils d'un préfet de la Restauration et ayant vu avec regret
la révolution de 1830, il ne frayait pas politiquement avec les
légitimistes; il s'était rallié tristement, mais sans hésiter, à
la monarchie nouvelle, plus préoccupé de certains principes et de
certaines libertés que de la forme du gouvernement. Très libéral,
l'esprit plus ouvert que la masse des conservateurs sur les besoins
et les droits de la démocratie, il se piquait cependant d'être
un «libéral d'une espèce nouvelle», se défendait de ressembler
«à la plupart des démocrates de nos jours» et déclarait que
«personne n'avait une haine plus profonde que lui pour l'esprit
révolutionnaire[54]». D'autre part, pour rien au monde il n'eût
voulu être qualifié de ministériel; lors de sa première candidature,
M. Molé, président du conseil à cette époque, ayant fait mine de
le recommander, il avait repoussé cet appui, comme si sa dignité
personnelle en eût dû être atteinte; le ministre, piqué, répondit
par une leçon à l'adresse de cette indépendance si chatouilleuse:
«Serez-vous plus libre d'engagements, lui demanda-t-il, si vous
arrivez par les légitimistes, les républicains, ou une nuance
quelconque de la gauche, que par le juste milieu? Il faut choisir:
l'isolement n'est pas l'indépendance, et l'on dépend plus ou moins
de ceux qui vous ont élu[55].» L'événement devait justifier cet
avertissement: au bout de peu de temps, M. de Tocqueville n'était
plus guère qu'un membre de la gauche, un lieutenant de l'armée de M.
Odilon Barrot, s'y sentant mal à l'aise, valant mieux et ayant des
pensées plus hautes que les hommes auxquels il était mêlé, cherchant
parfois à s'en distinguer, mais ne croyant pas pouvoir s'en séparer.
Il se trouvait faire tout autre chose que ce qu'il avait rêvé.
[Note 53: Lettre du 1er novembre 1841.]
[Note 54: Lettres du 24 juillet et du 5 octobre 1836.]
[Note 55: Lettre de M. de Tocqueville à M. Molé, du 12 septembre
1837, et réponse de M. Molé, du 14 septembre.]
Ce ne fut pas sa seule déception. L'importance de son rôle
parlementaire était loin d'être en rapport avec l'éclat de ses débuts
de publiciste; à la Chambre, il demeurait au second rang, considéré,
mais sans grande action. Sa parole élégante, élevée, nourrie, avait
quelque chose d'un peu tendu, laborieux et terne. Il manquait de
mouvement et de chaleur. Ce n'est pourtant pas que, chez lui, l'âme
fût froide: personne n'avait la sensibilité plus affinée, la pensée
plus fervente; mais la flamme qui brûlait au fond de son être le
consumait sans jaillir au dehors, ou du moins n'était visible que de
près. Devant un auditoire nombreux et banal, une sorte de méfiance
de lui-même et des autres l'empêchait de se donner pleine carrière.
Les moyens physiques de l'orateur lui faisaient d'ailleurs défaut;
sa voix faible ne portait pas; toute sa personne était d'une grande
distinction, mais un peu grêle; une émotion l'épuisait. Il souffrit
d'autant plus de cet insuccès relatif, qu'il avait eu des visées
plus hautes. N'ayant encore que vingt-deux ans, il écrivait à l'un
de ses confidents, au sujet de certains déboires de sa carrière de
magistrat: «Il y a chez moi un besoin de primer qui tourmentera
cruellement ma vie.» Son âme était un mélange délicat et fort
compliqué d'ambition et de désintéressement, d'orgueil et de
modestie, de fierté et de timidité, de hardiesse et d'anxiété[56].
Sa mauvaise santé ne contribuait pas peu à cet état d'âme. À
vingt-quatre ans, il écrivait déjà: «Je suis effrayé de la place que
mes maux physiques tiennent dans mon imagination, du dégoût qu'ils
me donnent souvent pour toute espèce d'avenir.» Dix ans plus tard,
en 1839, il gémissait encore sur «ce malaise perpétuel du corps et
de l'esprit». En 1842, il écrivait: «La santé est le boulet que je
traîne après moi.»
[Note 56: «Je suis habituellement sombre et troublé, écrivait M. de
Tocqueville à l'un de ses intimes, le 25 octobre 1842. J'attribue ce
fatigant et stérile état de l'âme tantôt à une cause, tantôt à une
autre. Mais je crois qu'au fond il ne tient qu'à une seule, qui est
profonde et permanente, le mécontentement de moi-même. Tu sais qu'il
y a deux espèces d'orgueils très distincts, ou plutôt le même orgueil
a deux physionomies, une triste et une gaie. Il y a un orgueil qui
se repaît avec délices des avantages dont il jouit ou croit jouir.
Cela s'appelle, je pense, de la présomption. Puisque Dieu voulait
m'envoyer le vice de l'orgueil à forte dose, il aurait bien dû
au moins m'envoyer celui qui appartient à cette première espèce.
Mais l'orgueil que je possède est d'une nature toute contraire. Il
est toujours inquiet et mécontent, non pas envieux pourtant, mais
mélancolique et noir. Il me montre à chaque instant les facultés
qui me manquent et me désespère à l'idée de leur absence. Le fait
est que si j'ai quelques qualités, elles ne sont pas du nombre de
celles qui peuvent satisfaire pleinement dans la carrière que je suis...»
Deux ans plus tard, le 3 avril 1844, il écrivait encore: «J'ai
toujours trop de cette irritabilité maladive qui me porte à souffrir
impatiemment les obstacles qui embarrassent toujours le chemin de
chaque homme dans ce monde.» Tout jeune, dans une lettre du 22 avril
1832, il avouait déjà un fond de spleen.]
Tout ce qui vient d'être dit de M. de Tocqueville, de ses origines
et de ses visées, de ses qualités et de ses faiblesses, explique
qu'il fût plus préparé qu'un autre à s'apercevoir, à souffrir, à
s'irriter des misères trop réelles de la politique à laquelle il se
mêlait, et particulièrement de ce qu'il pouvait y avoir d'un peu
court, étroit, abaissé, dans les idées et la conduite de la classe
alors dominante. D'ailleurs, sa sensibilité, si éveillée pour ce qui
le touchait personnellement, l'était peut-être plus encore pour ce
qui intéressait ses convictions et son patriotisme. Nul ne témoigna
un souci plus sincère et plus douloureux de la chose publique.
Les défauts de l'état politique et social l'attristaient et le
troublaient à l'égal d'un chagrin de famille. À la différence de tant
d'hommes d'État qui, dans la distraction des affaires et des luttes
quotidiennes, oublient les dangers profonds et lointains, on eût dit
que ses regards étaient constamment fixés sur ces dangers; il était
assombri par cette contemplation et comme obsédé par la pensée de
la décadence. Ainsi, au quatrième et au cinquième siècle, certains
Romains avaient-ils, plus que d'autres de leurs contemporains,
l'impression poignante de la ruine du passé et des menaces de
l'avenir. À la fin de sa vie, M. de Tocqueville disait de la «grande
et profonde tristesse» qui était au fond de son âme: «C'est la
tristesse que me donne la vue de mon temps et de mon pays.»
Aussi, parcourez la correspondance de M. de Tocqueville, depuis le
jour où il est entré à la Chambre. Ce n'est qu'un gémissement et
un cri d'angoisse. Il déplore «la mobile petitesse, le désordre
perpétuel et sans grandeur du monde politique», la «platitude
générale qui va partout croissant»; il se dit «las du petit
pot-au-feu démocratique et bourgeois»; il gémit de vivre au milieu
de «ce labyrinthe de misérables et vilaines passions», de «cette
fourmilière d'intérêts microscopiques qui s'agitent en tous sens,
qu'on ne peut classer et qui n'aboutissent pas à de grandes opinions
communes». Le «côté de l'humanité» que lui «découvre la politique»
lui paraît «triste»; il trouve «que rien n'y est ni parfaitement
pur, ni parfaitement désintéressé, que rien n'y est véritablement
généreux, que rien n'y sent l'élan libre du coeur,... que rien n'y
est jeune, en un mot, même les plus jeunes». Il regrette le temps où,
comme sous la Restauration, «les sentiments étaient plus hauts, les
idées, la société plus grandes»; où «il était possible de se proposer
un but, et surtout un but haut placé», tandis que désormais «la vie
publique manque d'objet». Il voudrait voir s'élever «le vent des
véritables passions politiques, des passions grandes, désintéressées,
fécondes, qui sont l'âme des seuls partis qu'il comprenne». Il ne
peut s'empêcher de «porter envie» à La Moricière qui se bat en
Afrique. «Les petites passions molles et improductives que je vois
fourmiller autour de moi, écrit-il, me pousseraient dans l'armée si
j'étais plus jeune, ou chez les Trappistes si j'étais plus dévot;
mais, n'étant ni l'un ni l'autre, je me résigne et j'attends pour
voir s'il n'apparaîtra pas enfin, sur l'horizon politique, quelque
chose, en homme ou en événement, de plus grand que ce que nous
voyons[57].»
[Note 57: Lettres d'octobre 1839, des 14 juillet et 9 août 1840, du
24 août et d'octobre 1842, du 5 septembre 1843.]
C'est de ces sentiments que M. de Tocqueville s'inspirait dans les
dissertations de morale politique qu'il portait à la tribune. On
a dès lors le secret de ce qu'elles pouvaient avoir d'excessif.
Néanmoins, si la note en était trop continuellement inquiète et
attristée, si surtout le ministère y était peu justement rendu
responsable de ce qui était le vice et le malheur du temps, par
moments la clairvoyance de l'orateur avait quelque chose de vraiment
prophétique. Tel, entre plusieurs, ce discours du 18 janvier 1842,
où, après avoir dépeint le mal des esprits et avoir montré comment
chacun «ne considérait la vie politique que comme une chose qui lui
était étrangère, dont le soin ne le regardait point, concentré qu'il
était dans la contemplation de son intérêt individuel et personnel»,
M. de Tocqueville s'écriait: «Savez-vous, messieurs, ce que cela
veut dire? Cela veut dire qu'il y a, en France, quelque chose en
péril, quelque chose,--que MM. les ministres me permettent de le
dire,--qui est plus grand que le ministère, qui est plus grand que la
Chambre elle-même, c'est le système représentatif. Oui, messieurs,
il faut que quelqu'un le dise enfin, et que le pays qui nous écoute
l'entende, oui, parmi nous, en ce moment, le système représentatif
est en péril. La nation, qui en voit les inconvénients, n'en sent
pas suffisamment les avantages... Ce qui est en péril encore,
messieurs, c'est la liberté! Sans doute, quand nous avons l'entier
usage, et quelquefois, je le confesse, l'abus de la liberté, il peut
paraître puéril de dire que la liberté est en péril. Il est vrai
que ces périls ne sont pas immédiats. Mais à moi, messieurs, qui
suis le serviteur dévoué de mon pays, mais qui ne serai jamais son
valet, qu'il me soit permis de lui dire que c'est en agissant de
cette manière que, dans tous les siècles, les peuples ont perdu leur
liberté. Assurément je ne vois personne qui soit de taille à devenir
notre maître; mais c'est en marchant dans cette voie que les nations
se préparent un maître. Je ne sais où il est et de quel côté il doit
venir; mais il viendra tôt ou tard, si nous suivons longtemps la même
route.» L'événement ne devait malheureusement pas tarder à justifier
ces sombres pronostics.