IV

Les mesures législatives et les actes du pouvoir central ne sont

pas les seuls moyens par lesquels un gouvernement travaille à la

prospérité d'un pays. Il y contribue aussi par l'administration

locale. Après 1830, le personnel préfectoral, improvisé sous le

coup de la révolution, avait laissé parfois à désirer. Peu à peu il

s'était épuré, et l'on peut dire que dans les dernières années de

la monarchie il était devenu excellent[33]; il avait la capacité,

l'expérience et la considération; il avait surtout la stabilité,

conséquence naturelle de la durée du cabinet. Presque tous les

préfets étaient anciens dans la carrière et restaient longtemps

au même poste. Quelques-uns paraissaient avoir formé avec leur

département une sorte de mariage indissoluble, témoin M. Lorois et M.

Lucien Arnauld, qui, nommés, l'un à Vannes en 1830, l'autre à Nancy

en 1832, devaient y demeurer jusqu'à la révolution de Février. De

cette sorte de permanence et d'inamovibilité préfectorale, il était

d'autres exemples: le plus considérable fut celui de M. de Rambuteau,

préfet de la Seine de 1833 à 1848. Déjà le comte de Chabrol avait

occupé l'Hôtel de ville pendant toute la Restauration.

[Note 33: Citons, parmi les préfets de cette époque: MM. de la Coste,

Bocher, de Champlouis, Tourangin, Darcy, de Saint-Marsault, Sers,

Roulleaux-Dugage, Pellenc, Chaper, de Villeneuve, Brun, Bonnet,

Mallac, Desmousseaux de Givré, Meinadier, Azevedo, Vaïsse, Jayr,

Monicault, Morisot, Saladin, Lorois, etc., etc.]

Le comte de Rambuteau est l'une des figures intéressantes du règne.

Dans sa jeunesse, il avait appris le monde auprès de son charmant

beau-père le comte Louis de Narbonne, et l'administration à l'école

de l'Empereur, qui l'avait distingué et nommé préfet du Simplon.

De cette double éducation il avait gardé des qualités rarement

unies, à la fois homme de bureau et de salon, laborieux et enjoué,

sachant les affaires et connaissant les hommes. Le premier, il se

trouva à Paris en face d'un conseil municipal élu, où l'opposition

avait une large place et dont le président fut bientôt l'un

des personnages importants du parti radical, M. Arago. Par son

adresse, par sa patience, par un esprit de conciliation qui parfois

effarouchait un peu les ministres, le préfet parvint à bien vivre

avec le conseil, le détournant de la politique vers les affaires,

et l'amenant à s'associer à toutes les cérémonies monarchiques,

réceptions de la famille royale à l'Hôtel de ville, baptême du comte

de Paris, funérailles du duc d'Orléans. De grands travaux furent

faits pour assainir et embellir la capitale. «Je dois procurer aux

Parisiens de l'eau, de l'air et de l'ombre», avait-il dit dans une

de ses premières harangues au Roi. Les gigantesques et coûteuses

transformations opérées depuis ne doivent pas faire oublier ces

années d'activité réglée et féconde, où l'administration municipale

renouvela entièrement la voirie par le pavage en chaussée et la

création des trottoirs, nivela les boulevards, élargit ou perça

un grand nombre de rues, refit les quais, établit l'éclairage au

gaz, agrandit l'Hôtel de ville, termina la Bourse et la Madeleine,

construisit l'église Saint-Vincent de Paul, commença Sainte-Clotilde,

éleva le nombre des écoles de 58 à 209, améliora les hôpitaux et

les prisons, développa le service des eaux de façon à porter la

part de chaque habitant de 70 litres à 108; et tout cela, sans

embarrasser les finances, sans grever l'avenir, bien plus, en

laissant entrevoir, pour 1851, l'extinction complète de la dette

municipale. Sous ce régime, le commerce et l'industrie parisienne

progressèrent rapidement: les déclarations d'exportation à la

douane, qui étaient de 60 millions en 1832, montèrent à 171 en

1846. M. de Rambuteau payait de sa personne, non seulement par la

direction donnée aux grandes affaires, mais par les relations qu'il

avait avec ses administrés; son cabinet était ouvert à tous; chaque

matin, il parcourait les quartiers populaires, causant volontiers

avec les ouvriers, auprès desquels son activité, sa bonhomie, son

abord gracieux et facile lui valaient une sorte de popularité. Fort

bien vu du Roi et de Madame Adélaïde, on l'interrogeait souvent,

aux Tuileries, sur les sentiments de Paris. En 1848, lors de la

dévastation de l'Hôtel de ville, les vainqueurs respectèrent son

portrait, et le portant sur le lit du préfet: «Dors, papa Rambuteau,

dirent-ils; tu as mérité de te reposer.»

V

En somme, malgré les excès de la spéculation, malgré certaines

timidités de la politique commerciale et certaines témérités de la

politique financière, l'activité économique du pays était en plein

développement. Telle était même cette activité, qu'on en venait à

se demander si elle ne tenait pas une place trop grande dans les

préoccupations du public, et si l'idéal national n'en était pas un

peu abaissé. Beaucoup s'en plaignaient alors et y montraient le

vice propre de la classe moyenne, devenue omnipotente depuis 1830.

On prétendait que le règne de cette classe aboutissait à rétablir

une nouvelle féodalité, la «féodalité financière», ou, pour parler

comme Proudhon, à remplacer l'aristocratie par la «bancocratie». Il

semblait, du reste, qu'on fût bienvenu, dans ce temps, à mal parler

de la bourgeoisie. C'était désormais contre elle que s'exerçait la

satire, que s'acharnait la caricature; c'était d'elle que l'on se

moquait sous les traits de Prudhomme ou de Paturot. Sa prépondérance

avait éveillé la jalousie. La noblesse, qu'elle traitait en vaincue,

et le peuple, qu'elle traitait en suspect, étaient également

empressés à la trouver en faute, et tous deux s'accordaient à lui

reprocher un matérialisme dont ils se flattaient de n'être pas

atteints au même degré.

Que doit-on penser de ce reproche? Depuis qu'elle était maîtresse,

la bourgeoisie avait fait preuve de sérieuses qualités; elle s'était

montrée sensée, instruite, laborieuse, honnête. Mais elle avait deux

causes de faiblesse: l'une était sa rupture avec l'aristocratie

de naissance, que l'aristocratie d'argent ne suppléait pas;

l'autre était la part insuffisante faite, dans sa vie morale, au

christianisme, que ne pouvait pas non plus remplacer la philosophie

éclectique, alors officiellement investie du gouvernement des âmes,

mais incapable de répondre à toutes leurs questions, de satisfaire

à tous leurs besoins. Par cette double séparation, la bourgeoisie

s'était privée de certains éléments sympathiques, généreux,

chevaleresques, héroïques, qui eussent fait heureusement contrepoids

à ce qu'elle pouvait avoir, par ses origines, par ses habitudes, d'un

peu égoïste et terre à terre. C'étaient ces côtés faibles que M.

Guizot avait en vue quand, au lendemain de 1848, dans une lettre à

M. Lenormant, il définissait ainsi le parti conservateur avec lequel

il avait été obligé de gouverner: «Trop étroit de base, trop petit

de taille, trop froid ou trop faible de coeur; voulant sincèrement

l'ordre dans la liberté, et n'acceptant ni les principes de l'ordre,

ni les conséquences de la liberté; plein de petites jalousies et de

craintes; étranger aux grands désirs et aux grandes espérances, les

repoussant même comme un trouble ou un péril pour son repos.» Et

il ajoutait: «J'en dirais trop, si je disais tout.» Un homme avait

senti plus vivement encore les défauts de la classe portée au pouvoir

par la révolution de 1830, c'était le prince sur la tête duquel

paraissait reposer l'avenir de cette révolution, le duc d'Orléans.

Ses lettres intimes, récemment publiées, nous révèlent avec quelle

sévérité il se laissait aller à parler de cette bourgeoisie,

de la façon dont elle avait été «amollie» par le succès, de ce

«mouvement politique qui ne parlait pas à l'imagination», de ces

«idées mesquines et étroites qui avaient seules accès dans la tête

des députés», de ces hommes «qui ne voyaient dans la France qu'une

ferme ou une maison de commerce»; parfois même, l'expression de son

«dégoût» avait une amertume et une véhémence dont l'exagération

surprend, et où il faut voir moins un jugement réfléchi et mesuré que

la généreuse impatience d'une âme jeune, ardente, froissée dans ses

plus nobles instincts[34].

[Note 34: _Lettres du duc d'Orléans_, publiées par ses fils, p. 148,

149, 171, 222, 265, 297.]

On conçoit l'effet que dut produire, dans une société ainsi malade,

l'esprit de spéculation surexcité par la création des chemins de

fer. Placée en face de ce qu'on pouvait appeler la grande tentation

du veau d'or, la classe moyenne se trouva mal armée pour y résister:

elle y succomba. «Le vent est à la conquête des richesses, écrivait

M. Léon Faucher en 1845; nous faisons des chemins de fer; nous sommes

dans une veine miraculeuse de prospérité... On ne pense plus qu'à

s'enrichir, et l'on ne mesure plus les événements qu'au thermomètre

de la Bourse[35].» Cette fièvre d'argent eut tout de suite une

conséquence digne de remarque dans un pays où, depuis 1815, la

politique avait tenu tant de place: elle en fit perdre le goût au

public. «L'esprit politique est mort pour plusieurs années, disait

M. Faucher... Il n'y a plus d'opinion en laquelle on ait foi[36].»

Mettra-t-on ce témoignage en doute, comme émanant d'un opposant?

Voici M. Rossi qui, dès le mois de décembre 1842, s'exprimait en ces

termes dans la _Revue des Deux Mondes_: «Le public ne s'occupe que de

ses spéculations, de ses affaires. Il n'a pas de goût en ce moment

pour la politique; il s'en défie; il craint d'en être dérangé. Il a

eu ainsi des engouements successifs: sous l'Empire, les bulletins

de la grande armée; sous la Restauration, la Charte, la liberté;

tout le reste lui paraissait secondaire. Aujourd'hui, c'est la

richesse. Les hommes aux passions généreuses doivent s'y faire.» M.

de Barante, d'un esprit si mesuré et si sagace, écrivait, vers la

même date, à l'un de ses parents: «La politique est morte pour le

moment. Je ne me souviens pas d'avoir vu un pareil assoupissement

des opinions. Les intérêts privés ont aboli l'intérêt public, ou,

pour parler plus exactement, personne ne l'envisage que sous cet

aspect[37].» Il ajoutait, en 1843, dans une lettre à M. Guizot:

«L'oubli des opinions politiques est complet; il se confond avec une

insouciance croissante de tout intérêt public; ni conviction, ni

affection, ni même approbation explicite; on jouit de ce bien-être;

on y tient assurément beaucoup, mais sans songer à lui assurer un

lendemain[38].» Et encore, en 1845: «Rien qui diffère des années

précédentes... Un oubli plus complet encore des opinions; point

d'esprit public; aucune montre d'attachement aux institutions ni

aux personnes[39].» Ce phénomène ne frappait pas seulement les

hommes d'État; M. Sainte-Beuve notait, le 5 novembre 1844, que «la

politique était de plus en plus morte en France[40]». De cette sorte

d'inertie, le gouvernement essayait parfois de donner une explication

rassurante: «C'est, disait M. Guizot, que le pays est tranquille sur

les principes, sur les intérêts moraux qui lui sont si chers. Il est

tranquille, parce qu'il sait que le gouvernement ne les menace pas;

et, tranquille sur sa grande existence morale, il fait paisiblement

ses affaires quotidiennes[41].» Qu'il y eût une part de vérité dans

cette explication, je le veux bien. Toutefois, elle ne suffisait

pas, et il n'était pas besoin d'y regarder de bien près pour se

rendre compte que le pays n'était pas seulement tranquille; il était

indifférent et distrait.

[Note 35: Lettres du 18 août et du 9 décembre 1845. (Léon FAUCHER,

_Biographie et Correspondance_, t. I, p. 163 et 168.)]

[Note 36: Lettres du 9 décembre 1845 et du 4 février 1846. (_Ibid._,

p. 168 et 171.)]

[Note 37: Lettre du 17 octobre 1842. (_Documents inédits._)]

[Note 38: Lettre du 28 août 1843. (_Documents inédits._)]

[Note 39: Lettre du 5 septembre 1845. (_Documents inédits._)]

[Note 40: _Chroniques parisiennes_, p. 277.]

[Note 41: Discours du 28 mai 1846.]

Un fait avait aidé à cette indifférence politique: c'est que le

régime parlementaire ne s'était pas relevé du discrédit dont l'avait

frappé la coalition de 1839. On n'avait plus sans doute à se plaindre

de crises pareilles à celles qui s'étaient succédé de 1836 à 1840;

le ministère avait acquis une stabilité jusqu'alors inconnue; la

majorité semblait constituée. Mais, en dépit du talent des orateurs,

le public ne pouvait pas s'intéresser beaucoup à des luttes où ne

lui paraissaient être en jeu que des ambitions personnelles; il

ne se sentait plus en communion avec les Chambres, comme sous la

Restauration et dans les premières années de la monarchie de Juillet,

alors que les grands problèmes portés à la tribune,--«royalisme»

ou «libéralisme», «résistance» ou «mouvement»,--étaient ceux mêmes

que le pays débattait avec ardeur ou angoisse. Aussi, vers 1846,

était-on assez bienvenu, dans certains milieux, à mal parler du

«parlementarisme», à le déclarer une «machine usée». Les démocrates

ne se montraient pas les moins vifs, témoin une brochure de M.

Henri Martin qui fit à ce moment quelque bruit. Il n'était pas

jusqu'au monde doctrinaire d'où l'on ne vît s'élever des doutes. M.

Doudan, dont on n'ignore pas, il est vrai, le scepticisme un peu

fantasque, se demandait si «la soupe constitutionnelle était une

bonne soupe». «Nous avons cru pendant vingt ans, disait-il, que

le bouillon était nourrissant, trop nourrissant, et, en regardant

de près les chiens qu'on engraissait de cette gélatine, on a pu

voir qu'ils maigrissaient à vue d'oeil[42].» C'était à toutes les

libertés que risquait de s'étendre l'indifférence du public. «La

réaction contre les idées libérales est grande en ce moment, notait

un observateur; on croit avoir suffisamment réfuté le système le plus

généreux, le plus sensé, le plus équitable, lorsqu'on l'a qualifié

dédaigneusement de théorie[43].» Tel paraissait être notamment l'état

d'esprit des jeunes députés, qui venaient d'entrer en assez grand

nombre dans la Chambre, en 1846, et qui se piquaient d'y représenter

les générations nouvelles: il fallait entendre de quel ton ils

parlaient des «illusions libérales» de leurs devanciers[44]. Peu de

temps auparavant, M. Molé écrivait à M. de Barante: «Nous sommes à

une de ces époques où l'esprit humain, doutant de lui-même, ne sait

plus que penser de ce qu'il avait condamné et de ce dont il s'était

enorgueilli[45].» M. de Rémusat, tout en se raidissant pour son

compte contre une telle désillusion, constatait qu'elle avait gagné

beaucoup d'esprits[46].

[Note 42: Lettre du 27 septembre 1844. (X. DOUDAN, _Mélanges et

Lettres_, t. II, p. 39.)]

[Note 43: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]

[Note 44: _Ibid._]

[Note 45: Lettre du 18 août 1844. (_Documents inédits._)]

[Note 46: Article sur M. Jouffroy, _Revue des Deux Mondes_ du 3 août

1844.]

Cet affaiblissement de la vie politique, cette préoccupation

excessive de l'intérêt individuel étaient, pour la nation, une

diminution de sa dignité morale. Était-ce une sécurité pour le

gouvernement? Quelques-uns s'en flattaient. Une opinion ainsi

distraite leur paraissait moins gênante. Et puis ils croyaient

trouver dans les intérêts surexcités une force pour le pouvoir qui

travaillait à les satisfaire, fondement plus solide, disait-on,

que des sentiments, de leur nature, toujours un peu capricieux.

Les journées de février 1848 devaient cruellement détruire cette

illusion. «Le matérialisme en politique, a-t-on écrit très justement

à propos de la monarchie de Juillet[47], produit les mêmes effets

qu'en morale; il ne saurait inspirer le sacrifice, ni par conséquent

la fidélité... On dira peut-être que ces intérêts bien entendus, en

faisant sentir au bourgeois le besoin de la stabilité, suppléeront

aux principes et l'attacheront solidement à son parti: il n'en est

rien. Loin de lui conseiller la fermeté, ses intérêts le porteront

à être toujours de l'avis du plus fort. De là ce type fatal, sorti

de nos révolutions, l'homme d'ordre, comme on l'appelle, prêt à tout

subir, même ce qu'il déteste. L'intérêt ne saurait rien fonder, car,

ayant horreur des grandes choses et des dévouements héroïques, il

amène un état de faiblesse et de corruption où une minorité décidée

suffit à renverser le pouvoir établi.» Ces réflexions étaient

inspirées, après coup, à M. Renan par la leçon des faits. Dès 1840,

devançant les événements avec une sagacité prophétique, Henri Heine

annonçait qu'au jour des tempêtes «la bourgeoisie se tiendrait coi

et ferait défaut au Roi, en lui laissant à lui-même tout le soin de

se tirer d'affaire». Et il continuait ainsi: «La bourgeoisie fera

peut-être encore bien moins de résistance que n'en fit, dans un cas

pareil, l'ancienne aristocratie; même dans sa faiblesse la plus

pitoyable, dans son énervement par l'immoralité, dans sa dégénération

par la courtisanerie, l'ancienne noblesse resta encore animée d'un

certain point d'honneur inconnu à notre bourgeoisie, qui est devenue

florissante par l'industrie, mais qui périra également par elle. On

prophétise un autre Dix août à cette bourgeoisie, mais je doute que

les chevaliers industriels du trône de Juillet se montrent aussi

héroïques que les marquis poudrés de l'ancien régime qui, en habit

de soie et avec leurs minces épées de parade, s'opposèrent au peuple

envahissant les Tuileries[48].»

[Note 47: M. RENAN, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet

1859, p. 201.]

[Note 48: _Lutèce_, p. 150.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 26 / 84 题