VII

Ainsi, à l'époque où la partie semblait gagnée pour la monarchie

constitutionnelle, où les institutions parlementaires fonctionnaient

enfin sans crise, les observateurs croyaient discerner, dans les

moeurs publiques, et jusque dans l'âme de la nation, les symptômes

d'une maladie qui mettait en péril l'avenir même de la liberté. Ceux

qui, il y a vingt ou trente ans, s'étaient mis en route avec une si

joyeuse et si superbe confiance, apparaissaient, maintenant qu'on

pouvait les croire arrivés, tristes, inquiets de leur oeuvre et

doutant de leurs idées. Cette sorte de désillusion ne se manifestait

pas seulement dans l'ordre politique. Même phénomène dans l'ordre

littéraire. Des critiques, d'origines et d'âges divers, s'accordaient

pour dénoncer, là aussi, ce qu'ils appelaient une «déroute» et

un «avortement[58]». Telles étaient la vivacité et l'amertume de

quelques-unes de ces plaintes, qu'on se demande si ceux qui les

laissaient échapper avaient gardé tout leur sang-froid, et s'ils ne

cédaient pas à l'irritation d'une déception d'autant plus difficile

à supporter que leur espérance avait été plus orgueilleuse. Ce

n'est pas à dire que tout fût sans fondement dans ces plaintes.

Il est dans la nature des choses que la littérature se ressente

des désordres sociaux et politiques du pays. Ainsi avons-nous

déjà eu occasion, au début de cette histoire, d'étudier quel effet

avaient eu l'ébranlement et l'excitation de 1830 sur les idées et

sur le talent des écrivains, effet si profond et si prolongé que

nous avons dû en suivre les traces jusqu'à la veille de 1848[59].

S'étonnera-t-on maintenant d'apercevoir, dans les lettres de la fin

du règne, le contre-coup de cet autre désordre, né, après plusieurs

années d'un gouvernement régulier, non plus de l'excès du mouvement,

mais plutôt de l'excès du repos et du bien-être, je veux parler de

cette fièvre de convoitise et de spéculation qui avait remplacé la

fièvre révolutionnaire, de cette prédominance croissante des intérêts

matériels qui tendait à abaisser l'idéal national? Un critique

entre tous s'était alors donné pour tâche de noter ce contre-coup:

c'était M. Sainte-Beuve. Il avait même donné un nom au mal qui

en était résulté; il l'appelait la «littérature industrielle» et

s'appliquait à en définir les caractères. À l'entendre, chez beaucoup

d'auteurs «une cupidité égoïste» avait remplacé les «idées morales

et politiques» qui étaient, sous la Restauration, le mobile des

écrivains et servaient comme «d'enseignes» à leurs livres; le «champ

des oeuvres d'imagination» était «envahi, exploité, par une bande

nombreuse, presque organisée, avec cette seule devise inscrite au

drapeau: _Vivre en écrivant_»; et le critique ajoutait: «La moralité

littéraire de la presse en général a baissé d'un cran. Si l'on

peignait au complet le détail de ces moeurs, on ne le croirait pas.

M. de Balzac a rassemblé dernièrement beaucoup de ces vilenies dans

un roman qui a pour titre: _Un grand homme de province_, mais en les

enveloppant de son fantastique ordinaire: comme dernier trait qu'il a

omis, toutes ces révélations curieuses ne l'ont pas brouillé avec les

gens en question, dès que leurs intérêts sont redevenus communs[60].»

[Note 58: J'ai déjà cité ces plaintes. (Voir plus haut, livre I, ch.

X, § IX.)]

[Note 59: Voir le chapitre X du livre Ier, sur _la Révolution de 1830

et la littérature_.]

[Note 60: _De la littérature industrielle_ (_Revue des Deux Mondes_

du 1er septembre 1839).]

Quel désordre avait donc en vue M. Sainte-Beuve en rédigeant ce

réquisitoire si véhément? L'état de la littérature à la fin de

la monarchie de Juillet ne paraît pas, dans son aspect général,

justifier une note si sombre. Sans entrer dans des détails spéciaux

qui ne seraient pas d'une histoire politique, ni rappeler ce que

j'ai déjà dit des principaux écrivains du temps, ne suffit-il

pas, pour avoir une impression fort différente de celle de M.

Sainte-Beuve, de jeter un coup d'oeil sommaire et d'ensemble sur ce

que ces écrivains sont devenus de 1841 à 1848, ou même seulement

de donner l'énumération des oeuvres qu'ils ont alors publiées?

Chateaubriand est toujours là comme un témoin, un souvenir vivant

de la glorieuse jeunesse du siècle, lui-même, il est vrai, vieilli,

chagrin, ne publiant qu'une _Vie de Rancé_, peu digne de lui, et

gâtant ses Mémoires à force de les corriger. Dans la poésie,--à

défaut de Lamartine absorbé par la politique, à défaut de Victor

Hugo qui, devenu pair de France par la grâce du roi des Français,

commence à jalouser le rôle parlementaire de Lamartine, et dont la

muse lyrique s'est tue depuis _les Rayons et les Ombres_ (1840), à

défaut de Vigny qui s'enferme dans un silence ennuyé et dédaigneux,

à défaut de Musset qui, tout jeune, semble déjà épuisé et ne publie

plus guère que des proverbes en prose,--des poètes de second rang,

Brizeux, Théophile Gautier, sont en plein épanouissement; Laprade

commence à se faire connaître avec _Psyché_ (1841) et ses _Odes et

Poèmes_ (1844). Au théâtre, l'échec des _Burgraves_ (1843) marque

la faillite définitive de ce drame romantique qui affichait naguère

de si fastueuses prétentions; mais, au même moment, l'étonnant

succès de la _Lucrèce_ de Ponsard (1843) donne l'illusion que la

tragédie classique va renaître, rajeunie, adaptée au temps nouveau,

et, l'année suivante, le brillant début du tout jeune auteur de

la _Ciguë_, Émile Augier, est pour la comédie une promesse qui,

celle-là, ne sera pas trompée. Dans le roman, les délicats peuvent se

délecter avec _Colomba_ et _Carmen_ de Mérimée (1840-1845), _la Mare

au Diable_ de George Sand (1846), _Mlle de la Seiglière_ de Jules

Sandeau (1844). Dans l'ordre des travaux historiques,--si M. Guizot,

absorbé par les soins du gouvernement, n'a pu rien publier depuis son

_Washington_ (1840), si M. Michelet est devenu la proie d'une sorte

de folie furieuse, démagogique et antichrétienne,--M. Thiers emploie

les loisirs que lui laisse l'opposition à poursuivre sa grande

_Histoire du Consulat et de l'Empire_, M. Augustin Thierry publie

l'un de ses chefs-d'oeuvre, les _Récits mérovingiens_ (1840-1842),

M. Mignet écrit sa belle _Introduction aux négociations relatives à

la succession d'Espagne_ (1842) et son livre sur _Antonio Perez et

Philippe II_ (1845). Dans la critique littéraire, à la place de M.

Villemain, lui aussi pris par la politique, M. Sainte-Beuve est en

pleine activité de production, M. Saint-Marc-Girardin fait paraître

l'un de ses meilleurs ouvrages, le _Cours de littérature dramatique_

(1843), M. Nisard commence son _Histoire de la littérature française_

(1844). Dans la critique d'art, M. Vitet donne ses exquises

notices sur Lesueur (1843) et sur la cathédrale de Noyon (1845).

M. Cousin, toujours en mouvement, remanie ses anciennes oeuvres

philosophiques, et en même temps, avec son livre sur _Jacqueline

Pascal_ (1845), commence à exploiter une veine nouvelle qu'il saura

rendre singulièrement féconde. M. de Rémusat publie sa savante

étude sur _Abélard_ (1845). L'éloquence politique n'a jamais jeté

un plus magnifique éclat: MM. Guizot, Thiers, Berryer, de Lamartine

sont à l'apogée de leur talent; M. de Montalembert va y atteindre;

et combien en passons-nous sous silence, qui n'apparaissent alors

qu'au second rang, et qui, à d'autres époques moins riches, eussent

été au premier? Dans la chaire chrétienne, on entend tour à tour

le Père Lacordaire et le Père de Ravignan. Pour la musique, il y

a comme un temps d'arrêt: le théâtre de l'Opéra, par exemple, ne

revoit plus les brillantes années du commencement du règne, quand

le _Guillaume Tell_ de Rossini était encore dans sa fraîcheur de

nouveauté, que Meyerbeer faisait représenter _Robert le Diable_

(1831) et les _Huguenots_ (1836), qu'Halévy donnait la _Juive_

(1835); mais les arts du dessin sont en plein épanouissement: pour ne

citer que les noms les plus en vue, c'est la belle époque d'Ingres,

d'Horace Vernet, de Paul Delaroche, d'Ary Scheffer, de Delacroix, de

Decamps, parmi les peintres; de David d'Angers, de Pradier, parmi

les sculpteurs; d'Henriquel Dupont parmi les graveurs. En somme,

lettres et arts offrent un ensemble fort honorable. S'il n'y a là

rien d'égal à la magnifique efflorescence littéraire et artistique

de la Restauration, si l'on y cherche vainement trace des espérances

immenses, indéfinies, auxquelles, avant 1830, s'abandonnaient tous

les jeunes esprits, du moins on y trouve encore de beaux restes

qui nous semblent aujourd'hui mériter plutôt notre envie que notre

dédain. Et surtout on n'y rencontre aucun des caractères de cette

«littérature industrielle» si vivement flétrie par le critique.

M. Sainte-Beuve n'était pas cependant homme à parler sans raison.

Où donc était le mal dénoncé par lui? Qu'avait-il en vue? Il avait

en vue un genre de publications qui venait d'être imaginé et qui

fit alors tant de bruit, accapara tellement la curiosité générale

que, pendant quelques années, il sembla n'y avoir plus d'autre

littérature: c'était le roman-feuilleton. On se ferait aujourd'hui

difficilement une idée du succès qu'il obtint tout de suite et

conserva jusqu'en 1848. Ce succès extraordinaire, anormal, vraiment

monstrueux, était le signe du temps et l'une des manifestations

du mal social dont j'ai déjà noté d'autres symptômes. Il explique

l'émotion de M. Sainte-Beuve[61]. Il explique aussi pourquoi

l'écrivain politique doit s'arrêter à cet épisode passager de notre

histoire littéraire, plus longuement que ne l'eussent certes demandé

l'importance du genre et la valeur des oeuvres.

[Note 61: À en croire certaines gens, le secret de cette émotion

de M. Sainte-Beuve n'était qu'une rivalité de boutique. Il aurait

été, en cette circonstance, l'organe de la _Revue des Deux Mondes_,

dépitée de la concurrence que lui faisaient les journaux depuis

qu'ils publiaient des romans et prétendaient accaparer les auteurs en

vogue. (A. KARR, _les Guêpes_, novembre 1844.) C'est possible. Mais

pour n'être pas entièrement désintéressée, la plainte du critique

doit-elle être jugée mal fondée?]

Pour trouver l'origine du roman-feuilleton, il faut remonter à

la révolution que M. Émile de Girardin accomplit dans la presse

périodique, le jour où il en agrandit le format, en abaissa le prix,

et où il transforma en spéculation financière ce qui avait été

jusqu'alors oeuvre de doctrine[62]. Le nouveau journal ne pouvait

vivre avec la clientèle restreinte attachée autrefois à chaque

feuille, en raison des idées politiques qu'elle représentait: il

lui fallait attirer la foule de toute opinion ou même sans opinion,

pénétrer là où l'on n'avait pas encore l'habitude de lire les

journaux. Dans ce dessein, on développa la rédaction dite littéraire,

qui devint bientôt plus importante, plus coûteuse, plus décisive

pour le succès que la rédaction politique, et l'on imagina de donner

en feuilleton d'abord de courtes nouvelles, puis, peu à peu, des

romans plus longs. Nul moyen ne parut meilleur pour prendre en masse

les abonnés, et certains _impresarii_ firent ainsi, paraît-il,

d'étonnants coups de filet. Grisés même par les premiers résultats

de cette innovation, ils rêvèrent de publier sous cette forme tous

les ouvrages piquant la curiosité; le feuilleton devait remplacer

le livre, et les libraires effrayés se lamentaient déjà d'être

supplantés et ruinés. On se vantait de rendre ainsi un service

aux lettres, en augmentant le nombre des lecteurs: l'effet fut au

contraire d'abaisser, de pervertir toute une partie de la littérature

d'imagination qui dut s'adapter à ce genre nouveau. Pour piquer la

curiosité d'une foule banale, ne lisant que superficiellement, à la

hâte et par petites coupures, les qualités délicates et distinguées

n'étaient pas de mise; mieux valaient l'habileté vulgaire, les

couleurs voyantes, les grossières péripéties. L'art fit place au

procédé. On s'aperçut même bientôt que l'immoralité était l'appât le

plus efficace, et ce fut comme une enchère d'impudeur entre ceux qui

se disputaient le public[63].

[Note 62: Voir plus haut, livre II, ch. XII, § V.]

[Note 63: M. Sainte-Beuve voyait là le fait caractéristique du

roman-feuilleton, et il montrait avec dégoût cette «plaie ignoble et

livide qui chaque matin s'étendait». (_Revue des Deux Mondes_ du 1er

juillet 1843.)]

En tout cela ce qui dominait, c'était la question d'argent. Pour les

entrepreneurs de cette presse nouvelle,--les Girardin, les Véron et

leurs imitateurs,--le talent, la renommée et au besoin le scandale

devenaient matière à spéculation. Ils se disputaient à prix d'or les

auteurs à succès, et, après les avoir achetés, les exploitaient à

grand fracas de réclames mercantiles d'où la dignité des lettres

ne sortait pas indemne. Les plus audacieux tentaient même des

accaparements que le code pénal n'avait pas songé à prévoir; ils

prétendaient acheter d'un coup tout ce qu'il y avait d'écrivains

sur le marché. Ainsi, le 1er décembre 1844, la _Presse_, doublant

son format sans augmenter son prix, annonça avec une bruyante mise

en scène qu'elle avait acquis le droit de publier les _Mémoires_

de M. de Chateaubriand, les _Girondins_ et les _Confidences_ de M.

de Lamartine, tous les autres ouvrages que composeraient ces deux

écrivains, tout ce que feraient MM. Alexandre Dumas, Méry, Saintine,

sans compter beaucoup d'oeuvres de Balzac, Gozlan, Sandeau, Théophile

Gautier. «Tout cela est triste et honteux pour les lettres», écrivait

alors M. Sainte-Beuve[64]. M. Thiers, indigné, disait que «s'il

n'était lié par des traités, il briserait sa plume de dégoût et de

honte de voir la littérature tombée si bas[65]». Ému du scandale

produit, M. de Chateaubriand protesta contre un marché qui avait été

conclu à son insu par les cessionnaires de ses Mémoires. D'autres

difficultés surgirent dans l'exécution des traités. En somme, ce

coup d'accaparement échoua, comme il arrive presque toujours aux

spéculations de ce genre. Mais le seul fait qu'il eût été tenté ne

montrait-il pas quelles moeurs menaçaient de s'introduire dans le

monde littéraire?

[Note 64: _Chroniques parisiennes_, p. 290.]

[Note 65: _Ibid._]

D'ailleurs, pour quelques écrivains qui répugnaient à ces moeurs,

d'autres s'y résignaient ou même s'y précipitaient avec une sorte

d'emportement. Ils étaient les premiers à traiter leurs oeuvres comme

une marchandise, à battre monnaie avec leur renommée et leur talent.

C'est encore M. Sainte-Beuve qui nous les dépeint n'ayant plus aucun

souci de la postérité et de la gloire, ne songeant qu'au lucre

présent, les uns passant des «marchés à tant la ligne» et usant alors

de petites habiletés ou de pures supercheries typographiques pour

faire beaucoup de «lignes» avec peu d'idées; d'autres s'engageant, à

forfait et sous peine d'un énorme dédit, à fournir telle quantité

de ces lignes dans un délai déterminé, condamnés par suite à une

improvisation hâtive que leur cerveau épuisé ne pouvait toujours

mener à terme. Et il rappelait comment, à ce métier, beaucoup d'entre

eux se trouvaient «user en quatre ou cinq ans une réputation qui

avait eu des airs de gloire, et avec elle un talent qui finissait

presque par se confondre avec une certaine pétulance physique».

Au récit des prix fabuleux qu'on disait avoir été obtenus par tel

auteur, les convoitises des autres étaient surexcitées, et chacun

rêvait de millions. Chez Balzac, ce rêve tourna presque à la folie.

Ce fut lui qui proposa un jour que l'État achetât, afin de les

faire tomber dans le domaine public, les oeuvres des «dix ou douze

maréchaux de France littéraires», c'est-à-dire, pour parler son

langage, de ceux «qui offraient à l'exploitation une certaine surface

commerciale». Il se mettait naturellement du nombre et paraissait

s'évaluer pour sa part à deux millions[66].

[Note 66: Lettre de M. de Balzac, publiée dans la _Presse_ du 18 août

1839.]

Avec Alexandre Dumas, le mal prit une forme moins triste. On

ne serait pas bien venu d'ailleurs à prendre, à l'égard de ce

merveilleux amuseur, des airs de moraliste grondeur ou de pédagogue

littéraire. Il fut vraiment le roi du roman-feuilleton. Les journaux

se disputaient ses oeuvres. L'une d'elles procurait au _Siècle_ cinq

mille abonnés, en moins de trois semaines. Pendant la publication des

_Trois Mousquetaires_, la France entière était comme suspendue au

récit des aventures de d'Artagnan et de ses compagnons. Toutefois,

force est bien de constater que si ce genre fournissait emploi

aux qualités étonnantes de verve, d'invention, de belle humeur,

de fécondité, qui mettaient Dumas hors de pair, il développait

aussi ses défauts naturels, le sans-façon de l'improvisation et

surtout un mercantilisme besogneux par trop dépourvu de vergogne

et de scrupules. Pour mettre la main sur un argent qu'à la vérité

il laissait aussitôt couler entre ses doigts avec une insouciante

générosité, il entreprenait des romans partout à la fois, souvent

était réduit à les bâcler, et néanmoins s'engageait à en faire plus

encore, par des marchés fantastiques qu'il ne s'inquiétait guère

ensuite d'exécuter. En 1845, le _Constitutionnel_ et la _Presse_,

c'est-à-dire M. Véron et M. de Girardin, signaient avec lui un

traité par lequel, moyennant un salaire annuel de 63,000 francs,

le romancier leur réservait exclusivement, pendant cinq ans, sa

production calculée à dix-huit volumes par an, soit quatre-vingt-dix

volumes pour cinq ans; des annonces firent aussitôt part au public

de cet important événement. Mais, quand il s'agit de donner ce qu'il

avait promis, Dumas en usa avec ses cotraitants un peu à la façon de

don Juan bernant M. Dimanche. Les deux journaux finirent par perdre

patience et lui intentèrent un procès[67]. Rien ne caractérise mieux

les nouvelles moeurs littéraires que la façon dont l'écrivain se

défendit devant le tribunal. Il n'a nullement le sentiment qu'il

se diminue, il croit au contraire étourdir les juges et éblouir le

public en faisant le total fantastique des «lignes» qu'il est parvenu

à écrire dans un court espace de temps, ou, pour employer le mot

dont il se sert avec une sorte d'inconscience, de la «marchandise»

qu'il a fournie. Il s'enorgueillit d'avoir mené de front, au jour

le jour, cinq romans dans cinq journaux différents, raconte «qu'il

avait toujours prêts trois chevaux et trois domestiques pour porter

la copie», et met au défi les quarante académiciens de produire à eux

tous, dans le même délai, un nombre de volumes égal à celui qu'il se

flatte de conduire à terme: «Ils feraient banqueroute», s'écrie-t-il

fièrement. Les juges, convaincus sans doute par un tel langage

qu'il s'agissait d'une «marchandise» comme une autre, condamnèrent

Alexandre Dumas à fournir aux deux journaux un volume dans les six

semaines, et ensuite un volume de mois en mois, sous peine de cent

francs de dommages et intérêts par jour de retard.

[Note 67: Janvier-février 1847.]

Vers la même époque, un autre procès d'un caractère tout différent

et qui eut un grand retentissement, le procès Beauvallon, fit

entrevoir sous un jour plus fâcheux encore certains dessous du monde

où l'on fabriquait et exploitait le roman-feuilleton. Cette fois,

il ne s'agissait plus d'un incident de comédie, mais d'un drame; il

y avait eu mort d'homme. À la suite d'un souper de fort mauvais ton

où s'étaient trouvés réunis des journalistes, des gens de lettres et

des femmes de théâtre, M. de Beauvallon, rédacteur au _Globe_, avait

provoqué et tué en duel M. Dujarrier, associé de M. de Girardin et

directeur des feuilletons de la _Presse_. Plusieurs circonstances de

cette affaire avaient paru suspectes: l'insignifiance de la cause

apparente du duel, le parti pris du provocateur, sa supériorité

notoire aux armes; Beauvallon, disait-on, avait essayé à l'avance

les pistolets. Poursuivi pour assassinat devant la cour d'assises de

Rouen, il fut acquitté par le jury[68]. L'essai préalable des armes

n'en fut pas moins judiciairement établi plus tard[69]. Durant ce

procès, on vit défiler, à la barre des témoins, tout le personnel

de la bohème de presse, pêle-mêle de gens d'affaires et de gens

de lettres, d'aventuriers et de filles galantes[70], uniquement

occupés à poser devant le public, affectant des airs régence, mais

laissant surtout l'impression de moeurs fort vilaines, rendues plus

vilaines encore par cette histoire de meurtre: répugnant mélange de

tripotages, de débauches et de guets-apens. Au milieu de ce monde,

on regrette de voir apparaître encore ce grand enfant d'Alexandre

Dumas, tout entier au plaisir d'ébaubir le badaud qui était venu

l'entendre déposer, donnant gravement des consultations sur les

«affaires d'honneur», et distribuant avec solennité des brevets de

«gentilshommes» à des comparses indignes de lui[71].

[Note 68: Mars 1846. L'affaire se trouva portée devant la cour

d'assises de Rouen, parce que la chambre des mises en accusation de

la cour de Paris avait d'abord rendu un arrêt de non-lieu qui fut

réformé par la cour de cassation.]

[Note 69: En effet, de nouvelles preuves ayant été découvertes,

l'un des témoins de Beauvallon, le pseudo-vicomte d'Ecquevilley,

qui, devant la cour d'assises, avait affirmé sous serment que

les pistolets n'avaient pas été essayés, fut poursuivi pour faux

témoignage et condamné à dix ans de réclusion (août 1847). Au cours

de ce dernier procès, Beauvallon demanda à être entendu comme témoin

et confirma la dénégation d'Ecquevilley; arrêté à l'audience,

poursuivi également pour faux témoignage, il fut condamné à huit ans

de réclusion (octobre 1847).]

[Note 70: Parmi ces dernières était la maîtresse de Dujarrier, Lola

Montès, danseuse sifflée, mais déjà fameuse pour avoir cravaché un

gendarme à Berlin. On la retrouvera peu après à Munich, jouant les

Pompadour auprès du roi Louis, exaltée par la presse libérale pour

avoir fait la guerre aux Jésuites, mais à la fin obligée de fuir

devant les émeutes provoquées par son outrecuidance.]

[Note 71: Ce fut en cette circonstance qu'interrogé par le président

sur ses noms, âge et profession, il répondit: «Alexandre Dumas,

marquis Davy de la Pailleterie, quarante-deux ans, je dirais auteur

dramatique, si je n'étais dans la patrie de Corneille.» À quoi le

président répliqua: «Il y a des degrés.»]

Les feuilles de gauche firent grand bruit du procès Beauvallon,

et, arguant de ce que les deux journaux mêlés à cette affaire, le

_Globe_ et la _Presse_, défendaient la politique ministérielle,

elles prétendirent y montrer la corruption du gouvernement et de la

classe sur laquelle il s'appuyait. La réponse eût été facile: bien

des journaux opposants n'étaient pas plus intacts, et par exemple

M. Véron, directeur du _Constitutionnel_, dévoué à M. Thiers, ne

passait pas pour être plus timoré que M. de Girardin, qui, en ce

moment, soutenait M. Guizot. En vérité, le mal n'était pas celui de

telle ou telle opinion; toutes en étaient atteintes. Cependant force

est bien de reconnaître que les journaux conservateurs n'étaient

pas ceux que la littérature industrielle avait le moins envahis.

On les voyait accepter tel feuilleton qui leur paraissait une

bonne amorce à clientèle, sans s'inquiéter si la thèse qui y était

soutenue n'allait pas à l'encontre de leurs principes. Mme Sand, qui

faisait alors des romans socialistes, a raconté elle-même plus tard

comment elle trouvait asile, pour les plus osés de ces romans, dans

la presse ministérielle, notamment dans l'_Époque_, qui se piquait

de dépasser tous les autres en ardeur réactionnaire, et comment on

affichait sur les murs, en gros caractères: «Lisez l'_Époque_; lisez

le _Péché de M. Antoine_.» Le grave _Journal des Débats_, l'organe

de la cour, du cabinet et de la partie sage, riche et cultivée de la

bourgeoisie, n'avait pas plus de scrupules. Dès 1837, il publiait

plusieurs parties des _Mémoires du diable_, par Frédéric Soulié,

oeuvre immense, étrange, par certains côtés puissante, mais fort

malsaine, où l'auteur, violentant son propre talent qui naturellement

eut été plutôt délicat, s'appliquait, pour forcer l'attention d'un

public blasé, à renchérir sur tout ce que la littérature avait

jusqu'alors risqué de monstruosités morales[72]. Le scandale fut plus

grand encore quand, quelques années après, en 1842 et 1843, ce même

_Journal des Débats_ publia les _Mystères de Paris_.

[Note 72: M. Soulié a lui-même indiqué le caractère de son oeuvre

et les raisons qui la lui avaient fait écrire, dans une préface où

nous lisons: «Ô jeunes gens, ne venez pas à Paris, si l'ambition

d'une sainte gloire vous dévore. Quand vous aurez demandé au peuple

une oreille attentive pour celui qui parle bien et honnêtement, vous

le verrez suspendu aux récits grossiers d'un trivial écrivain, aux

récits effrayants d'une gazette criminelle; vous verrez le public

crier à votre muse: «Va-t'en ou amuse-moi. Il me faut des astringents

et des moxas pour ranimer mes sensations éteintes. As-tu des incestes

furibonds ou des adultères monstrueux, d'effrayantes bacchanales de

crimes ou des passions impossibles à me raconter? Alors parle, je

t'écouterai une heure, le temps durant lequel je sentirai ta plume

âcre et envenimée courir sur ma sensibilité calleuse et gangrenée;

sinon tais-toi; va mourir dans la misère et l'obscurité.» La misère

et l'obscurité, vous n'en voudriez pas! Et alors, que ferez-vous,

jeunes gens? Vous prendrez une plume, une feuille de papier, vous

écrirez en tête: _Mémoires du diable_, et vous direz au siècle:

«Ah! vous voulez de cruelles choses pour vous en réjouir; soit,

monseigneur, voici un coin de votre histoire.»]

L'écrivain qui, par ce roman, allait enlever à Alexandre Dumas la

royauté du feuilleton, Eugène Süe, était alors âgé de trente-huit

ans. Fils d'un riche médecin, son enfance et sa jeunesse avaient

été celles d'un mauvais sujet. Son père, qui ne savait que faire de

lui, finit par l'embarquer sur un navire de l'État, avec le titre,

obtenu on ne sait trop comment, de chirurgien de la marine. Rentré en

France après trois ans de navigation, il se mit à écrire. Chez lui,

ni forte culture, ni souci sérieux de l'art; une improvisation à la

diable; mais, pour exploiter le fonds de souvenirs recueilli dans sa

vie aventureuse, de l'imagination, de l'invention, le don du récit,

du coloris, du drame, beaucoup d'entrain, de gaieté, de cette gaieté

gouailleuse et insolente qui fleurit sur le pavé de Paris. Il débuta,

de 1831 à 1833, par des romans maritimes qui eurent un certain succès

et le firent appeler le «Cooper français». Cette veine épuisée, il

publia des romans mondains, aristocratiques, où il flattait les

préventions et les dédains des légitimistes, mais qui étaient en

même temps imprégnés de sensualisme et de pessimisme byronien. À

cette époque, il posait pour l'homme de qualité, faisait peindre des

armoiries sur ses voitures, fréquentait chez la duchesse de Rauzan,

poussait jusqu'au ridicule la recherche et la vanité du dandysme.

Avide et prodigue d'argent, s'entourant d'un luxe fou, assoiffé de

plaisirs, vicieux jusqu'à la moelle, il exerçait par cela même sur

certaines natures féminines un étrange attrait, et ne comptait plus,

assurait-on, ses bonnes fortunes parmi ces mondaines dont l'une

pouvait lui écrire: «Le même instinct de dépravation nous rassemble.»

Quelques années de cette vie le conduisirent à la ruine, ruine

matérielle et intellectuelle; son esprit et sa bourse paraissaient

également vidés. «Je suis fini, disait-il à un de ses amis, je suis

fini. Je ne trouve plus rien; je ne trouverai plus rien[73].»

[Note 73: Sur ces débuts, voir la première partie des _Souvenirs_ de

M. LEGOUVÉ, p. 338 et suiv.]

Eugène Süe était, depuis quelque temps, dans cette détresse, quand un

éditeur, plaçant sous ses yeux une publication anglaise illustrée,

intitulée _les Mystères de Londres_, lui suggéra de chercher dans

les bas-fonds de notre capitale le sujet d'un travail analogue.

Heureux d'être mis sur la piste d'un filon nouveau, il commença,

un peu à l'aventure et sans trop savoir où il irait, à écrire les

_Mystères de Paris_. Les premiers chapitres, communiqués, aussitôt

que faits, à quelques amis, furent jugés de nature à piquer fortement

la curiosité du public, et il n'en fallut pas plus pour que le

_Journal des Débats_ s'empressât d'acquérir ce roman et de lui

ouvrir son feuilleton. L'auteur ne crut pas devoir se gêner avec

ceux qui se montraient d'accueil si facile. Au contraire, on eût

dit qu'il prenait un plaisir de gamin à voir jusqu'où il pourrait

mener les honnêtes abonnés de la feuille ministérielle. Il se

mit à les promener par les ruelles infâmes, les arrêta dans les

bouges, les assit aux tapis francs, en société de prostituées et

de forçats, leur parla argot, ne leur procurant d'autre diversion

à ces vilaines odeurs que l'âcre parfum des scènes lubriques. Le

scandale menaçait-il d'être trop fort, il s'affublait du «petit

manteau bleu» et affectait de ne pénétrer dans les mauvais lieux que

pour remplir une mission humanitaire. Il n'avait pas pensé tout

d'abord à ce déguisement; l'idée ne lui en était venue qu'au cours

de la publication; seulement elle lui parut bonne, et ce fut avec le

plus grand sérieux que le roué, naguère si infatué d'aristocratie,

se mit à courtiser la misère, à pontifier en démocrate philanthrope

et à faire, au nom du peuple souffrant, le procès des riches. Les

socialistes saluèrent avec une émotion reconnaissante l'arrivée de

cette recrue; Mme Sand et Béranger lui donnèrent l'accolade. Quant

aux lecteurs et surtout aux lectrices du _Journal des Débats_,

qu'en disaient-ils? Ailleurs, sans doute, la fréquentation d'une

si mauvaise compagnie les eût effarouchés; mais ils y étaient

introduits par leur journal, dont la vieille «respectabilité» faisait

taire leurs scrupules. Leur palais s'habitua et prit goût à cette

nourriture épicée et fermentée. Éprouvaient-ils, à certains moments,

quelques nausées, la curiosité malsaine l'emportait. Du reste, pour

être superficielle, grossière, peu fouillée et peu finie, l'oeuvre

n'en était pas moins fortement et habilement charpentée, pleine de

mouvement et de vie, singulièrement empoignante.

En somme, dans le monde même qui eût dû leur être le plus sévère,

le succès des _Mystères de Paris_ fut immense. Et il se maintint

pendant toute la publication, qui dura plus d'une année. Dans les

salons et aussi dans les antichambres, c'était le sujet principal

des conversations. Combien de femmes pour qui la grosse affaire, à

leur réveil, était de savoir ce qu'allaient devenir la «Goualeuse»

ou le «Chourineur»! Le numéro se louait jusqu'à dix sous, pour le

temps de lire le feuilleton. Celui-ci manquait-il un jour, c'était

un émoi général, et l'auteur devait écrire une lettre pour rassurer

le public sur sa santé. Son masque de philanthrope faisait des dupes

jusque dans le monde judiciaire, où des avocats généraux le citaient

comme une autorité. On racontait qu'il avait reçu plus de onze cents

lettres, écrites par des correspondants de tous genres, depuis des

fonctionnaires qui lui soumettaient leurs idées jusqu'à des jeunes

filles qui lui offraient leur coeur. Étrange aveuglement de cette

bourgeoisie qui ne paraissait pas se douter que l'oeuvre applaudie

par elle la battait en brèche! L'exemple, d'ailleurs, était donné de

haut. Un matin, M. Duchâtel entrait précipitamment dans le cabinet

de ses attachés, avec un air qui semblait annoncer un gros événement

politique: «Eh bien, dit-il, vous savez! la Louve est morte[74]!»

La Louve était une des héroïnes des _Mystères de Paris_. Un autre

ministre, le maréchal Soult, se mettait en colère quand le feuilleton

manquait; Eugène Süe, ayant été mis en prison pour négligence

obstinée dans son service de garde national, menaçait de ne pas

donner de «copie» tant qu'il serait sous les verrous; le maréchal se

hâta de lui faire ouvrir les portes.

[Note 74: E. LEGOUVÉ, _Soixante ans de souvenirs_, 1re partie, p.

337.]

Vainement quelques délicats protestaient-ils. M. Sainte-Beuve ne

trouvait pas d'écho, lorsqu'il signalait, dans la _Revue suisse_, la

honteuse sottise de cet engouement, et qu'il écrivait: «L'inspiration

essentielle des _Mystères de Paris_, c'est un fond de crapule:

l'odeur en circule partout, même quand l'auteur la masque dans de

prétendus parfums. Et, chose honteuse, ce qui a fait le principal

attrait, si étrange, de ce livre impur, ç'a été cette odeur même

de crapule déguisée en parfums[75].» Un député de l'opposition, M.

Chapuys-Montlaville, s'indignait-il à la tribune[76] que «le journal,

défenseur habituel du ministère, promenât, depuis un an, ses lecteurs

dans les égouts de la vie parisienne», le _Journal des Débats_

pouvait se borner à répondre, le lendemain, que «de telles attaques

n'avaient rien de sérieux». Vers le même temps, une commission de

la Chambre des députés, visitant la prison de la Roquette avec le

procureur général, M. Hébert, appela fortement son attention sur un

chapitre récemment publié des _Mystères de Paris_, où l'honnêteté

publique lui paraissait manifestement outragée. M. Hébert promit

d'examiner la question; quelques jours après, il fit savoir qu'il

avait consulté les membres du parquet, et que ceux-ci étaient

d'avis de ne pas intenter de poursuites, parce que certainement on

n'obtiendrait du jury aucune condamnation[77].

[Note 75: _Chroniques parisiennes_, p. 169.]

[Note 76: Séance du 14 juin 1843.]

[Note 77: Ce fait fut rapporté à la tribune par M.

Chapuys-Montlaville, quand, le 6 avril 1847, il développa une

proposition tendant à exempter du timbre les journaux qui ne

publiaient ni romans-feuilletons ni annonces. Cette proposition fut

prise en considération, mais n'aboutit pas.]

Tandis que les bourgeois s'amusaient de ce roman, les prolétaires

ne le lisaient pas moins avidement dans les éditions à bon marché

qui furent aussitôt répandues; ils y trouvaient une jouissance

singulièrement excitante et sortaient de cette lecture plus

impatients de leurs misères, plus envieux du bonheur des autres, plus

convaincus de la corruption égoïste des riches, plus irrités contre

la société, mais non certes plus éclairés sur les remèdes à apporter

à leurs maux. Ils croyaient naïvement avoir trouvé un vengeur et un

sauveur dans l'homme de lettres qui, à bout de sujets, avait pris

celui-là par hasard. Des ouvriers se réunissaient pour écrire à

Eugène Süe une lettre où ils lui attribuaient une mission évangélique

et le comparaient à Jésus-Christ. Parfois la popularité du romancier

se manifestait par des signes étranges, témoin le jour où, rentrant

chez lui, il trouva un pauvre diable pendu dans son antichambre, avec

ce billet dans la main: «Je me tue par désespoir; il m'a semblé que

la mort me serait moins dure, si je mourais sous le toit de celui qui

nous aime et nous défend[78].»

[Note 78: E. LEGOUVÉ, _Soixante ans de souvenirs_, 1re partie, p.

378.]

Avec le succès, M. Eugène Süe avait retrouvé la fortune et repris sa

vie de luxe fastueux et sensuel. Il n'était pas homme à interrompre

l'exploitation d'une veine aussi fructueuse. À peine les _Mystères de

Paris_ furent-ils terminés qu'il se mit à écrire le _Juif errant_,

oeuvre conçue dans la même note, moins amusante, mais plus malsaine

encore, et où l'auteur courtisait les passions irréligieuses en même

temps que les convoitises antisociales. Entre les journaux, ce fut à

qui obtiendrait ce nouveau roman. Le _Journal des Débats_ fut battu,

dans cette sorte d'enchères, par le _Constitutionnel_, qui offrit

cent mille francs. Eugène Süe se trouvait là toujours en face d'un

public bourgeois; seulement c'était la bourgeoisie de M. Thiers, au

lieu d'être celle de M. Guizot. Cette acquisition, si audacieusement

enlevée à prix d'or, fut le début du docteur Véron qui venait

d'acheter le _Constitutionnel_, fort déchu de son ancienne prospérité

et réduit à 3,000 abonnés; de ce coup, il le fit remonter à 13,000

et bientôt à 25,000. M. Ballanche écrivait à M. Ampère, le 26

novembre 1844: «J'ai eu hier l'occasion de voir M. Paulin, éditeur;

il m'a raconté les détails du succès scandaleusement européen du

_Juif errant_. Toute la terre le dévore: il voyage plus rapidement

que le choléra. Les éditions illustrées se multiplient sur tous les

points du globe... Afin de vous donner une idée de la férocité de

la contagion, je vous dirai que l'honnête Mme Tastu est aussi sous

le charme de la reine Bacchanale.» M. Véron n'avait cherché à faire

qu'une spéculation; elle réussissait; il ne voyait donc pas qu'on pût

y trouver à redire. Il a écrit à ce propos, dans ses Mémoires: «Le

désir de redonner de la popularité au _Constitutionnel_ par l'éclat

d'un grand nom ne me rendit exigeant ni sur le sujet ni sur le but

moral de l'ouvrage. J'apportai certainement, dans cette affaire,

autant d'imprévoyance que de légèreté. Que ceux qui n'ont jamais

commis de faute dans la vie me jettent la pierre!» Le scrupule,

on le voit, est bien léger; en tout cas, il ne s'est présenté que

tard à l'esprit du directeur du _Constitutionnel_. Sur le moment,

celui-ci ne songea qu'à faire succéder au _Juif errant_ un autre

roman du même auteur, les _Sept Péchés capitaux_. Enfin, en 1847, il

accueillit dans son journal les _Parents pauvres_ de Balzac, oeuvre

bien autrement forte que les volumineuses improvisations d'Eugène

Süe, mais encore plus délétère; on s'imaginait, dans ce temps-là,

que la recherche de la laideur et de la turpitude morale ne pouvait

descendre plus bas. Ce fut le dernier grand succès, j'allais dire le

dernier grand scandale du roman-feuilleton.

En tout ceci, le plus difficile à comprendre est la complicité du

public. On a vu, au lendemain de la révolution de 1830, le trouble

de la nation avoir son contre-coup dans les oeuvres des écrivains.

À la fin de la monarchie de Juillet, c'est au milieu d'une nation

rassise, rangée, calme, manquant peut-être des vertus héroïques, mais

pratiquant les vertus communes, que surgit une littérature déréglée

et, dans un certain sens, vraiment révolutionnaire. La société, en

d'autres temps, par exemple aux siècles de chevalerie, a aimé les

romans qui l'embellissaient, l'idéalisaient; voici maintenant qu'elle

fait fête à des romans qui l'enlaidissent, et qu'elle s'amuse à se

contempler sous un odieux travestissement. Si elle n'a pas tous les

vices qu'on prétend lui imputer, on ne saurait nier qu'un tel goût

ne soit le signe d'une imagination malade. Est-ce un des restes de

la révolution de 1830? En tout cas, c'est bien le prodrome de celle

de 1848. Ne devine-t-on pas, en effet, quelque analogie, quelque

lien entre l'état d'esprit de la bourgeoisie, prenant plaisir à

voir couvrir de boue une société qui au fond lui est chère et dont

elle ne peut s'empêcher d'être solidaire, et l'état d'esprit de la

garde nationale du 24 février 1848, protégeant l'émeute dont elle

doit redouter le succès et aidant, sans le savoir, au renversement

de la monarchie qu'au fond elle a intérêt à maintenir? Dans les

deux circonstances, même genre d'aveuglement[79]. La lumière ne

s'est faite qu'après coup sur les dangers du roman-feuilleton. En

1850, l'Assemblée législative a voté des mesures fiscales destinées

à entraver ce genre de publications. Représailles un peu puériles

et en tout cas tardives. En même temps, le 5 avril de cette année

1850, dans une élection particulièrement retentissante, le parti

démagogique et socialiste remportait à Paris une victoire qui causait

un effroi général, faisait baisser la Bourse de deux francs et

déterminait les pouvoirs publics à modifier le suffrage universel:

l'élu était l'auteur des _Mystères de Paris_ et du _Juif errant_;

c'était à ces romans, naguère tant applaudis par les lecteurs du

_Journal des Débats_ et du _Constitutionnel_, qu'il devait la

popularité dont la manifestation causait, quelques années après, à

ces mêmes lecteurs une telle épouvante.

[Note 79: M. Saint-Marc-Girardin a écrit à ce propos: «Si la France

a laissé faire le mal en 1848, cela a pu venir en partie de la

démoralisation du goût public. Comme on avait approuvé l'orgie dans

les romans, on s'est trouvé faible, pendant quelque temps, contre

ceux qui voulaient faire une orgie dans la société.» (_Cours de

littérature dramatique_, t. I, p. 374.)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 28 / 84 题