III

On n'a pas oublié les phases diverses par lesquelles avaient

passé les finances de la France depuis 1830; la crise menaçante,

conséquence de la révolution de Juillet: la prospérité laborieusement

et honorablement reconquise par dix années d'ordre, de paix et de

sagesse; les événements de 1840 venant de nouveau tout compromettre,

presque aussi funestes à ce point de vue que ceux de 1830; puis,

au moment même où, par suite de ces événements, le Trésor était

obéré par tant de dépenses militaires, l'obligation de faire face

immédiatement aux charges non moins énormes de la création du réseau

ferré[29]. De là les difficultés budgétaires en face desquelles le

cabinet du 29 octobre s'était trouvé. En 1846, après plus de cinq

années d'efforts, il se flattait d'en être sorti, et il proclamait,

dans le discours royal lu à l'ouverture de la session, «la situation

satisfaisante de nos finances». Était-il fondé à tenir ce langage?

[Note 29: Voir t. III, ch. V, § V; t. IV, ch. V, § XII; t. V, ch. I,

§ X.]

1840 avait inauguré le régime des déficits. Même en laissant de côté

le budget extraordinaire, les dépenses ordinaires dépassaient les

recettes ordinaires de 138 millions en 1840, de 165 millions en 1841,

de 65 millions en 1842, de 38 millions en 1843. La cause principale

des déficits était l'augmentation subite du budget du ministère de

la guerre: ce budget, qui n'était que de 214 millions en 1829 et

de 241 millions en 1839, s'était élevé en 1840 à 367 millions, en

1841 à 385, en 1842 à 325, en 1843 à 310, en 1844 à 297, en 1845 à

302, en 1846 à 331; ces chiffres s'expliquent parce que, d'une part,

l'effectif normal de l'armée avait été porté de 248,000 hommes à

339,000, et que, d'autre part, la vigoureuse impulsion donnée par

le maréchal Bugeaud à la guerre algérienne en avait à peu près

doublé les frais. Progression analogue dans le budget de la marine,

qui était passé de 72 millions en 1829 et 79 millions en 1839, à 99

millions en 1840, 124 en 1841, 130 en 1842, 116 en 1843, 117 en 1844,

114 en 1845, 130 en 1846. Ajoutons que la dotation des ministères

civils s'était aussi accrue, quoique dans une moindre proportion,

soit à cause des améliorations apportées dans les services, soit par

le seul effet de cette loi de la cherté croissante de toutes choses.

Comment rétablir l'équilibre du budget ordinaire? Des impôts

nouveaux, le ministère n'en voulait pas proposer, fidèle en cela

à la tradition du gouvernement de Juillet. Des économies vraiment

considérables, il n'y fallait pas songer; l'état militaire, une fois

mis sur un certain pied, ne pouvait plus être réduit, et, quant à

l'Algérie, rien n'eût été plus fâcheux, même au point de vue des

finances, que de revenir aux demi-mesures. On eût pu, sans doute,

diminuer notablement les charges en convertissant successivement en

3 0/0 les divers types de rentes au-dessus du pair; le service de la

dette publique aurait été ainsi allégé d'une quarantaine de millions.

Souvent il avait été question de cette mesure; mais le Roi s'y était

obstinément opposé, ne jugeant ni équitable ni politique d'imposer ce

sacrifice aux rentiers. Il ne restait donc qu'un moyen de rétablir

l'équilibre, c'était une politique sage, pacifique, qui développât

la prospérité publique et par là accrût le revenu des contributions

indirectes. Ainsi fit le gouvernement. Ces contributions, qui avaient

donné 687 millions en 1840, en produisirent 719 en 1841, 754 en

1842, 768 en 1843, 791 en 1844, 808 en 1845, 827 en 1846, soit, en

sept ans, une augmentation de 140 millions. Grâce à ces recettes, le

budget ordinaire finit par retrouver son équilibre: celui de 1844

n'avait plus qu'un déficit insignifiant de 181,000 francs; celui de

1845 se solda par un boni de 4,335,332 francs.

Rétablir l'équilibre du budget ordinaire, c'était bien; ce n'était

pas assez. Le budget extraordinaire n'était pas le moindre embarras

de nos finances. Il avait commencé à prendre quelque importance

en 1838, avec le développement donné aux travaux publics et avec

les premiers efforts faits pour les chemins de fer. Il comprit 37

millions de dépenses en 1838; 55 en 1839, 65 en 1840, 62 en 1841.

À partir de 1842, ces chiffres se trouvèrent subitement grossis,

parce qu'aux dépenses des chemins de fer, on ajouta les crédits

plus considérables encore ouverts pour certains travaux militaires

ou maritimes, fortifications, ports de guerre, accroissement de la

flotte: ainsi arriva-t-on, en 1842, à un total de 118 millions; en

1843, de 135; en 1844, de 128; en 1845, de 162; en 1846, de 168. Dans

un budget régulier, à toute dépense autorisée il faut une ressource

correspondante. Le système adopté en 1837 avait été de faire face aux

dépenses extraordinaires avec les réserves de l'amortissement. On

sait en quoi consistaient ces réserves: en vertu des règles posées

pour l'amortissement, chaque année, une certaine quantité de rentes

3 0/0 était rachetée; mais on n'eût pu faire de même pour les rentes

5 0/0, 4 et demi 0/0, 4 0/0, qui étaient au-dessus du pair, sans

imposer au Trésor une perte considérable; la dotation et les rentes

rachetées appartenant à chacun de ces fonds n'étaient donc plus

employées en achats nouveaux et constituaient un fonds provisoirement

disponible auquel on donna le nom de «réserves de l'amortissement».

Ce furent ces réserves, environ 75 à 80 millions par an, que la loi

du 17 mai 1837 affecta aux travaux publics extraordinaires. Une telle

mesure se justifiait: du moment où l'on ne pouvait plus appliquer ces

fonds à l'extinction des dettes anciennes, n'était-il pas naturel de

les employer à prévenir des dettes nouvelles?

Tout alla bien en 1838, en 1839, tant que les budgets ordinaires

furent en équilibre et que les dépenses extraordinaires ne

dépassèrent pas les réserves. Mais quand la crise de 1840 amena le

déficit et qu'au même moment le chiffre des dépenses extraordinaires

fut considérablement grossi, la combinaison se trouva entièrement

dérangée. Les réserves de l'amortissement durent être détournées

de l'affectation que leur avait donnée la loi de 1837 et furent

employées à couvrir les déficits. Pendant plusieurs années, elles

n'y suffirent même pas et laissèrent un découvert qui absorbait

d'avance les réserves des années futures. À la fin de 1845, ces

réserves paraissaient ainsi engagées jusqu'au milieu de 1846: encore,

en faisant une telle prévision, mettait-on les choses au mieux et

supposait-on que l'équilibre qui venait d'être rétabli dans le budget

ordinaire ne serait plus détruit.

À défaut des réserves de l'amortissement, force avait été de trouver

d'autres ressources pour faire face aux dépenses extraordinaires. Ce

fut alors qu'intervinrent la loi du 25 juin 1841, relative aux grands

travaux militaires et civils[30], et la loi du 11 juin 1842, qui

établit le réseau des chemins de fer[31]. La première autorisait le

gouvernement à emprunter 450 millions applicables aux grands travaux:

par suite, deux emprunts furent effectués en rentes 3 0/0; l'un, en

octobre 1841, de 150 millions, au cours de 78 fr. 52 c. 1/2; l'autre,

en décembre 1844, de 200 millions, au cours de 84 fr. 75; ce dernier

cours, le plus élevé qu'on eût obtenu dans un emprunt depuis 1830,

témoignait du relèvement du crédit; pour les 100 millions restants,

on ne jugea pas nécessaire de s'adresser au public; on se contenta,

en 1845, de consolider jusqu'à concurrence de cette somme les fonds

de la caisse d'épargne. Quant à la seconde de ces lois, celle de

1842 sur les chemins de fer, on sait qu'elle n'assurait aucune

recette comme contre-partie de l'énorme dépense qu'elle autorisait;

tout devait être à la charge de la dette flottante jusqu'à ce que

l'extinction des découverts permît d'appliquer à cette dépense les

réserves de l'amortissement, ou, si cette ressource manquait, jusqu'à

ce qu'il fût fait un nouvel emprunt. Suivant l'expression de M.

Dumon, la dette flottante était comme «un prêteur intermédiaire entre

une dépense anticipée et une recette retardée». Le crédit ouvert

dans ces conditions n'avait été tout d'abord, en 1842, que de 126

millions; mais, chaque année, de nouveaux crédits s'y ajoutaient,

et il fut bientôt visible que le chiffre total de l'opération,

évalué dans le début à 475 millions, dépasserait 650 millions. Une

fois engagé dans cette voie, on ne s'y arrêta pas. Le procédé qui

consistait à imputer des dépenses sur la dette flottante était

dangereux, mais il était commode, et l'on fut amené à l'appliquer

à d'autres dépenses qui ne trouvaient pas place dans le budget

ordinaire et dont quelques-unes n'avaient pas l'excuse d'être, comme

celles des chemins de fer, des dépenses essentiellement productives.

Tel fut notamment le crédit de 93 millions voté en 1846 pour le

développement de la flotte: c'était la Chambre elle-même, émue par

certaines révélations sur l'état de notre marine, notamment par la

fameuse note du prince de Joinville, qui avait poussé le ministère à

proposer cette dépense. Au 1er janvier 1846, la dette flottante, bien

qu'allégée par les récents emprunts, s'élevait à 428 millions, et

l'on prévoyait qu'elle grossirait encore dans les années suivantes.

[Note 30: Voir t. IV, ch. V, § XII.]

[Note 31: Voir t. V, ch. I, § X.]

Sans doute chacune de ces dépenses extraordinaires se justifiait par

d'excellentes raisons. Eût-il été possible de retarder les chemins de

fer, ou de ralentir la conquête algérienne? Eût-il été patriotique de

se refuser à renforcer notre état militaire? Le malheur était qu'on

dût faire tout à la fois. De cette concomitance tout accidentelle

venait l'embarras de nos finances. Le gouvernement se flattait du

moins que l'embarras ne serait que passager, et s'il chargeait si

lourdement la dette flottante, il n'était pas sans prévoir les

moyens de la dégager. Il comptait pour cela sur les remboursements

à effectuer par les compagnies de chemins de fer, remboursements

s'élevant à plus de deux cents millions, et sur les réserves de

l'amortissement qu'il espérait bientôt retrouver disponibles.

Toutefois ce n'était pas avant plusieurs années que la dette

flottante pourrait être ainsi complètement déchargée du poids qu'on

avait momentanément rejeté sur elle. La commission des finances, dans

le rapport fait en 1846 sur le budget de 1847, calculait que cette

libération totale ne serait accomplie qu'en 1857. Et encore était-ce

à la condition qu'il n'y aurait d'ici là aucune crise extérieure

ou intérieure, que les budgets ordinaires ne présenteraient plus de

découverts et qu'on n'entreprendrait pas de nouveaux travaux. Qui

pouvait répondre que toutes ces conditions seraient remplies? Le

ministère se flattait cependant de n'avoir pas dépassé les forces

de la France, et quand c'était M. Thiers, le ministre de 1840,

qui lui reprochait d'avoir été téméraire, M. Guizot se croyait

fondé a répondre: «La paix aussi a ses grandes entreprises, la

paix a aussi ses témérités; mais les témérités de la paix ont cet

avantage qu'elles sont fécondes, qu'elles valent au pays des biens

immenses qui vont toujours se développant. Les témérités d'une

autre politique, d'un autre système, sont au contraire stériles et

vont s'aggravant tous les jours. Voilà la différence. Nous avons la

confiance qu'avec le maintien de la bonne politique, de la politique

pacifique et conservatrice, les témérités de la paix seront heureuses

et fructueuses, et que le pays surmontera, c'est-à-dire portera le

fardeau dont il s'est volontairement chargé, au-devant duquel il est

allé lui-même à cause des biens qu'il en espère[32].»

[Note 32: Discours du 28 mai 1846.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 25 / 84 题