II

En matière économique, le gouvernement, qui avait les vertus et

les défauts de la bourgeoisie, était plus prudent que novateur;

il évitait les aventures téméraires où d'autres ont compromis les

intérêts du pays, mais parfois il était un peu lent à entreprendre

certaines transformations fécondes. Cette timidité se manifesta,

par exemple, dans la question postale. En 1839, l'administration

anglaise, renversant hardiment toutes les idées reçues, avait

substitué, pour le transport des lettres, une taxe unique et fort

abaissée aux tarifs élevés et variables suivant les zones; elle avait

compté, non sans raison, sur le développement des correspondances,

pour retrouver les recettes qu'elle paraissait sacrifier. Une

proposition faite, au cours de la session de 1845, en vue

d'introduire cette réforme en France, parut trouver quelque faveur à

la Chambre des députés; mais le ministre des finances la combattit si

vivement qu'au vote d'ensemble elle réunit seulement 170 voix contre

170, et que, par suite, elle fut déclarée rejetée. Le tarif variable

devait subsister jusqu'en 1850.

Était-ce également la timidité ou bien une sage prévoyance qui

retenait le ministère sur la pente du libre échange? La Restauration

avait été hautement protectionniste. Le gouvernement de Juillet,

qui, à l'origine, s'inspirait quelque peu des idées nouvelles émises

sur ce sujet par l'école du _Globe_, eût été disposé à suivre une

politique moins restrictive. Mais, chaque fois qu'il avait tenté

de faire un pas en avant, il s'était heurté aux intérêts des

manufacturiers qui, sous le régime du suffrage restreint, possédaient

une grande influence. Ce fait s'était produit plusieurs fois depuis

l'avènement du ministère du 29 octobre 1840. C'est ainsi que M.

Guizot avait dû renoncer à conclure avec l'Angleterre un traité de

commerce vers lequel il était porté par des raisons, il est vrai,

plus politiques qu'économiques. C'est ainsi également qu'il avait

été contraint d'abandonner le projet d'une union douanière avec la

Belgique[25]. À défaut de cette union, il avait conclu, en 1842,

une convention spéciale d'une durée de quatre années, assurant à

la Belgique un traitement de faveur pour ses fils et tissus de

chanvre: en compensation, nos tissus de soie, nos sels et nos vins

bénéficiaient de quelques abaissements de droits. Même ainsi limitée,

cette convention fut fort critiquée, d'autant que le cabinet de

Bruxelles s'était hâté d'accorder à l'Allemagne les mêmes tarifs. En

mars 1845, M. Guizot dut promettre à la Chambre de ne pas renouveler

la convention, si des concessions réelles ne nous étaient faites.

Il entama donc, peu après, des négociations qui aboutirent, le 13

décembre 1845, à un nouveau traité; il y obtenait certains avantages,

ou du moins l'abandon de certaines mesures hostiles: c'était peu

de chose; mais il nous importait politiquement que la Belgique ne

fût pas tentée de rechercher le patronage d'une autre puissance.

Très attaqué à la Chambre, en avril 1846, habilement défendu par le

cabinet, le traité fut approuvé.

[Note 25: Voir t. V, ch. III, § II.]

Cette discussion fut pour M. Guizot l'occasion d'exposer, d'une façon

générale, la politique commerciale du gouvernement. L'attention

publique était alors fort éveillée sur ces questions. Un livre de

M. Frédéric Bastiat, _Cobden et la Ligue_, venait de révéler aux

Français, qui jusque-là ne s'en doutaient guère, la révolution

économique accomplie outre-Manche sous les auspices de sir

Robert Peel. Les libre-échangistes de France y avaient trouvé un

encouragement à s'organiser et à tenter, eux aussi, une «agitation»;

par contre-coup, les protectionnistes, se sentant menacés, s'étaient

mis sur la défensive. Les circonstances donnaient donc une importance

particulière à la parole du ministre. Celui-ci rendit largement

hommage à l'initiative de sir Robert Peel, mais il montra en quoi

l'état de l'Angleterre différait du nôtre, comment elle avait dû

remédier à un mal social qui n'existait pas chez nous, et comment

elle avait pu, sans péril, exposer son industrie déjà puissante à une

concurrence qui eût été dangereuse pour notre industrie plus jeune.

Après avoir déclaré sa volonté de «maintenir le système protecteur»,

le ministre ajoutait aussitôt: «Nous entendons le modifier,

l'élargir, l'assouplir, à mesure que des besoins nouveaux et des

possibilités nouvelles se manifestent. Non seulement nous entendons

le faire, mais nous l'avons toujours fait. Combien de prohibitions

ont été supprimées depuis 1830! Combien de tarifs ont été

abaissés!... Nous sommes dans la même voie que l'Angleterre, nous y

sommes plus lentement, et par de bonnes raisons, mais nous y sommes.»

Et quelques jours plus tard, toujours à propos du même traité, le

ministre disait à la Chambre des pairs: «La science s'est aperçue

que les intérêts de ceux qui consomment n'étaient pas suffisamment

consultés, que la part accordée à ceux qui produisent était trop

grande: alors elle n'a plus parlé que des intérêts des consommateurs,

et elle a demandé la liberté illimitée du commerce. Les gouvernements

ne peuvent suivre la science dans cette voie; ils ne sont pas des

écoles philosophiques; ils ne sont pas chargés de poursuivre le

triomphe d'une certaine idée, d'un certain intérêt; ils ont tous les

intérêts, tous les droits, tous les faits entre les mains; ils sont

obligés de les consulter tous;... c'est leur condition, condition

très difficile. Celle de la science est infiniment plus commode...

Il y a ici une question d'intérêt public, une de ces questions

d'État dont les gouvernements doivent tenir grand compte. Je ne veux

pas dire qu'il ne faut pas faire à la liberté commerciale une plus

large part que celle qu'elle a obtenue jusque-là... Le but, c'est

l'extension des relations des peuples; mais la première condition,

c'est de ne pas porter une perturbation brusque, soudaine, dans

l'ordre des faits relatifs à la création et à la distribution des

richesses.»

Au mois d'août de cette même année 1846, M. Cobden vint à Paris,

en missionnaire du _free trade_. Fêté par les économistes, il

voulut gagner à ses idées les autorités politiques. Louis-Philippe

le reçut très bien, lui parla abondamment de beaucoup de sujets

divers, mais, sur la question du libre-échange, ne lui répondit que

par des généralités[26]. M. Cobden n'eut pas plus de succès auprès

des ministres, toujours résolus à ne s'avancer que lentement et

prudemment. Le plus «économiste» d'entre eux, M. Duchâtel, écrivait

à M. Guizot, le 1er octobre 1846: «Il ne faut pas trop nous lancer

dans les modifications du régime commercial. Notre rôle n'est pas

d'alarmer et de troubler les intérêts... Je suis d'avis de faire

quelque chose, mais avec une grande prudence et en annonçant très

haut que l'on maintient la protection[27].» Le Roi s'exprimait de

même dans ses conversations: il se déclarait partisan en principe

de la liberté commerciale, admirait ses progrès en Angleterre,

mais estimait que la question était parvenue, de l'autre côté du

détroit, à un degré de maturité qu'elle n'avait pas encore atteint en

France; il reconnaissait qu'on devait marcher vers la réalisation du

principe, mais peu à peu, en ménageant les intérêts engagés, intérêts

des manufacturiers et des ouvriers. «Soyons donc, concluait-il,

pilotes prudents sur cette mer pleine d'écueils, et louvoyons le

long des côtes, sans perdre de vue l'entrée du port, empressés d'y

aborder chaque fois que nous pourrons le faire sans mettre en péril

ces intérêts qui sont aussi ceux de la France[28].» Force était bien

d'ailleurs de compter avec les résistances des protectionnistes,

toujours fort influents dans les Chambres. Jusqu'à la dernière heure

de la monarchie, ils tâchèrent d'empêcher tout changement. En 1847,

le ministère, fidèle à son système de progrès graduel, proposa de

supprimer dix-sept prohibitions et de diminuer les droits sur un

grand nombre d'articles; la commission de la Chambre se montra

défavorable à cette réforme; renvoyé à la session suivante, le projet

ne put être discuté avant la révolution de Février.

[Note 26: JOHN MORLEY, _The Life of Richard Cobden_, t. I, p. 420 et

suiv.]

[Note 27: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 30.]

[Note 28: _Rien! Dix-huit années de gouvernement parlementaire_, par

le comte de MONTALIVET.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 24 / 84 题