LES INTÉRÊTS MATÉRIELS.

I. Développement de la prospérité. Les chemins de fer. La

spéculation et l'agiotage.--II. Timidité économique du

gouvernement. Il fait ajourner la réforme postale. Ses

idées sur le libre échange.--III. Les finances en 1846.

L'équilibre du budget ordinaire. Le budget extraordinaire.--IV.

L'administration locale. Le comte de Rambuteau.--V. Le

matérialisme de la bourgeoisie. Elle succombe à la tentation du

veau d'or. Elle devient indifférente à la politique. Dangers

de cet état d'esprit.--VI. L'opposition accuse le gouvernement

d'avoir favorisé ce matérialisme. M. de Tocqueville. Son

origine, ses visées et ses déceptions. Amertume de ses critiques

sur l'état social et politique.--VII. Le mal s'étend à la

littérature. La «littérature industrielle». Cependant l'état des

lettres est encore fort honorable à la fin de la monarchie de

Juillet. Le roman-feuilleton. Ce qui s'y mêle de mercantilisme

et de spéculation. Alexandre Dumas. Le procès Beauvallon. Romans

socialistes publiés dans les journaux conservateurs. Eugène Süe.

Les _Mystères de Paris_ dans le _Journal des Débats_. Autres

romans publiés par le _Constitutionnel_. Aveuglement de la

bourgeoisie, faisant fête à ces romans.

I

La tranquillité dont le pays jouissait au dedans et la paix qui

régnait au dehors aidaient singulièrement à la prospérité matérielle.

On eût pu noter alors, d'après les statistiques officielles ou

privées, bien des signes de cette prospérité. Le mouvement du

commerce, tel qu'il ressortait des tableaux de douane, avait beaucoup

plus que doublé depuis 1830. Même progression dans les revenus des

canaux, les produits des voitures publiques, le nombre des lettres

distribuées par la poste. La consommation de la houille, criterium de

l'activité industrielle, avait triplé. Les économistes estimaient

que la fortune immobilière était doublée. En 1845, le cours de la

rente 5 0/0 atteignait 122 fr. 85; celui du 4 1/2 0/0, 116 fr. 25;

celui du 4 0/0, 110 fr. 50; celui du 3 0/0, 86 fr. 40. Le paysan et

l'ouvrier étaient mieux logés, mieux vêtus, mieux nourris; dans les

campagnes, on prenait l'habitude nouvelle des bas, des souliers, du

vin, de la viande, du pain blanc. Les salaires avaient à peu près

doublé en quinze ans.

Le gouvernement avait secondé ce progrès, par l'impulsion donnée

aux travaux publics, routes, chemins vicinaux, ports, canaux, etc.

Il s'était surtout occupé des chemins de fer, la grande affaire du

moment. On sait comment, après de longs tâtonnements, la loi de 1842

avait fixé le mode d'établissement des voies ferrées[21]. Depuis

lors, on avait beaucoup fait et entrepris plus encore. En mai 1843

eut lieu l'inauguration solennelle des deux premières grandes lignes,

celle de Paris à Rouen et celle de Paris à Orléans. L'impression

fut considérable sur le public. Henri Heine écrivait, au moment

même, de Paris: «L'ouverture de ces lignes cause ici une commotion

que chacun partage, à moins de se trouver par hasard placé sur un

escabeau d'isolement social... Nous sentons que notre existence

est entraînée ou plutôt lancée dans de nouveaux orbites, que nous

allons au-devant d'une nouvelle vie... De pareils tressaillements

doivent avoir agité nos pères, alors que l'Amérique fut découverte,

que l'invention de la poudre à canon s'annonça par les premiers

coups de feu, que l'imprimerie répandit par le monde les premières

épreuves de la parole divine... Une nouvelle ère commence dans

l'histoire universelle[22].» L'inauguration, qui frappait à ce

point les imaginations, n'eut pas moins d'action sur les capitaux.

Ceux-ci, en France, s'étaient montrés jusqu'alors, en matière de

chemins de fer, craintifs, embarrassés, défiants. Les quelques

compagnies qui s'étaient hasardées au début n'avaient généralement

pas été heureuses. C'était même leur impuissance constatée qui

avait conduit le législateur de 1842 à mettre à la charge de l'État

les acquisitions de terrains, les terrassements, les ouvrages

d'art, les stations, et à ne demander aux compagnies que la pose

de la voie, la fourniture du matériel et l'exploitation. En 1843,

à la vue des chemins de fer devenus une réalité, l'initiative

particulière se réveilla, s'enhardit; des sociétés surgirent,

s'offrant à entreprendre elles-mêmes non seulement l'exploitation,

mais la construction des lignes. La loi de 1842 avait prévu cette

éventualité; sur l'insistance de M. Duvergier de Hauranne, il y avait

été stipulé que les lignes non immédiatement exécutées «pourraient

être concédées à l'industrie privée en vertu de lois spéciales». En

1844, 1845 et 1846, cette clause fut appliquée à plusieurs lignes

importantes, à celles du Nord, de Paris à Lyon, de Lyon à Avignon,

d'Avignon à Marseille, de Bordeaux à Cette.

[Note 21: Voir plus haut, t. V, ch. I, § X.]

[Note 22: Lettre du 5 mai 1843. (_Lutèce_, p. 326.)]

Le mouvement était bon, mais il devint tout de suite excessif. À

trop de méfiance succédait trop d'illusion. Après avoir été timide,

on se montrait téméraire. Ce fut comme un débordement de compagnies

nouvelles qui se disputaient les concessions, rivalisaient de

promesses dans leurs prospectus, recherchaient, pour en décorer

leurs conseils, les ducs et les princes, les notabilités politiques

et administratives, ou même les généraux et les amiraux. Bouche

béante, le public était prêt à mordre à tous les hameçons. Excité

par le spectacle de quelques fortunes rapides, chacun croyait

voir là un trésor et se précipitait pour mettre la main dessus. À

quelles étranges sollicitations certains fondateurs de sociétés

n'étaient-ils pas en butte[23]! À peine émises ou même avant de

l'être, les actions étaient l'objet d'une spéculation effrénée

qui tenait les convoitises en haleine. C'était la préoccupation

dominante, universelle. Non seulement à la Bourse, mais à la Chambre,

dans les journaux, dans les salons, on ne parlait presque pas d'autre

chose. La concurrence que se faisaient ces nombreuses sociétés dans

la poursuite des concessions les poussait à offrir des conditions

extrêmement onéreuses pour elles. Les pouvoirs publics croyaient

faire une bonne affaire en les acceptant; ils ne se rendaient pas

compte que les embarras des concessionnaires imprudents finiraient

toujours par retomber sur l'État. C'était notamment sur la durée

des concessions que portaient les rabais; quelques compagnies se

contentaient de vingt-quatre ans; on offrait ces rabais à peu près

à l'aveugle, sans étude préalable sérieuse. Parfois, du reste, on

s'inquiétait moins du chemin de fer à établir que de la prime à

réaliser par la plus-value des actions. Certaines sociétés sans base

réelle se fondaient, non pour vivre, mais pour vendre leur mort à des

concurrents plus solides. Ce n'était même plus de la spéculation,

c'était du pur agiotage, avec les désordres et les scandales qui

en sont la suite, brusques alternatives de hausse et de baisse,

engouements et paniques, fortunes faites et défaites en un instant.

Le marché public était livré à des coups de main dont les naïfs et

les faibles étaient généralement les victimes.

[Note 23: Dans la lettre dont nous avons déjà cité un passage, Henri

Heine disait: «La maison Rothschild, qui a soumissionné la concession

du chemin de fer du Nord et qui l'obtiendra selon toute probabilité,

ne constitue pas une véritable société, et chaque participation à son

entreprise, que cette maison accorde à un individu quelconque, est

une faveur, ou plutôt, pour m'exprimer en termes tout à fait précis,

c'est un cadeau d'argent dont M. de Rothschild gratifie ses amis.

Les actions éventuelles ou, comme elles sont nommées, les promesses

de la maison Rothschild se cotent déjà à plusieurs cents francs

au-dessus du pair, en sorte que celui qui demande au baron James de

Rothschild de pareilles actions au pair mendie, dans la véritable

acception du mot. Mais tout le monde mendie à présent chez lui; il

y pleut des lettres où l'on demande la charité, et, comme les mieux

huppés se mettent en avant avec leur digne exemple, ce n'est plus une

honte de mendier. M. de Rothschild est donc le héros du jour...»

(_Lutèce_, p. 330.) M. Duvergier de Hauranne écrivait peu après: «Si

M. de Rothschild a gardé toutes les lettres qui lui furent adressées

lors de l'adjudication du chemin de fer du Nord, non seulement par

des députés et des fonctionnaires publics, mais par des femmes haut

placées dans le monde, il doit avoir un recueil d'autographes tout à

fait précieux. Jamais ministre du Roi ne fut sollicité, courtisé à

ce point. On eût dit les beaux jours de la rue Quincampoix revenus.»

(_Notes inédites._)]

Un moment le mal prit une telle étendue qu'on se demanda si le

législateur ne devait pas intervenir pour le réprimer. La difficulté

était de ne pas entraver les sociétés sérieuses, sous prétexte

d'empêcher les sociétés suspectes. En 1844, M. Crémieux fit voter

à l'improviste, par la Chambre des députés, un amendement portant

«qu'aucun membre des deux Chambres ne pourrait être adjudicataire

ni administrateur dans les compagnies auxquelles des concessions

seraient accordées». Mais la Chambre des pairs estima qu'exclure

ainsi des compagnies en formation les personnages considérables

et influents du pays n'était pas un moyen de fortifier cet esprit

d'association qu'on regrettait de voir si faible en France: aussi

n'admit-elle pas l'amendement[24]. L'année suivante, au début de

la session de 1845, une proposition plus réfléchie fut faite, à

la Chambre des pairs elle-même, par le comte Daru, pour supprimer

certains abus de l'agiotage: cette fois encore, la haute assemblée

craignit qu'on n'étouffât du même coup d'utiles initiatives, et le

projet, bien qu'appuyé par le ministère, fut repoussé. La session

ne se termina pas cependant sans que le gouvernement fît voter

quelques dispositions destinées à limiter une liberté qui tournait

en licence: elles furent insérées dans la loi du 15 juillet 1845,

relative à la concession du chemin de fer du Nord. Dans l'exposé

des motifs, le ministre avait ainsi caractérisé le désordre qu'il

entendait réprimer: «Une sorte de vertige s'est emparé d'une partie

de la société. Les chemins de fer, qui ont été si longtemps l'objet

du dédain des capitalistes, semblent devenus aujourd'hui une mine

inépuisable de richesses. De l'excès du découragement on est passé

à l'excès de l'engouement; on se précipite, on se presse dans les

bureaux ouverts pour recevoir les listes de souscription, et l'on

pourrait se croire revenu au temps de ce système fameux qui a tourné

tant de têtes et ruiné tant de familles.»

[Note 24: M. Molé, alors président du conseil d'administration de

la société formée pour le chemin de fer de l'Est, se crut visé par

le vote de la Chambre des députés et en fut fort blessé. «Je leur

jetterai au nez tous les chemins de fer passés, présents et futurs»,

mandait-il à M. de Barante. Et celui-ci écrivait, de son côté, à

l'un de ses parents: «Mathieu (M. Molé) m'écrit qu'il traitera

l'amendement Crémieux selon son mérite et dira quels sentiments

l'ont inspiré, mais qu'en conclusion il laissera là tous les chemins

de fer. C'est précisément ce que veulent ces démocrates, qui vont

poursuivant les capitaux, la propriété, le bénéfice commercial

et industriel, comme ils ont poursuivi toutes les supériorités

sociales.» Et il ajoutait, dans une autre lettre: «Voir gagner de

l'argent à autrui est un sensible chagrin pour tout bon député.»

(_Documents inédits._)]

Le législateur faisait son devoir en cherchant à remédier aux excès

de l'agiotage; mais son action n'était pas et ne pouvait pas être

bien efficace. D'ailleurs, quand on voit qu'au même moment la même

cause produisait en Angleterre les mêmes désordres, on se demande

si ce n'était pas la conséquence à peu près inévitable d'une

révolution économique dont la nouveauté et la grandeur étaient bien

faites pour troubler à la fois les intérêts et les cerveaux. En

décembre 1845, à l'une des phases les plus aiguës de cette crise, le

_Journal des Débats_ rappelait, non sans quelque raison, à ceux qui

se lamentaient, que, du moment où l'on avait voulu l'exécution des

chemins de fer par l'industrie privée, il fallait s'attendre à la

spéculation; que, sans elle, les concessions n'eussent pas abouti;

que, d'autre part, la spéculation, en s'excitant elle-même, avait

grande chance de dégénérer en agiotage. «Il y a eu de l'agiotage,

ajoutait-il, parce qu'il y en aura toujours, quand il y aura de

grands profits en perspective, enveloppés dans un nuage de mystère.»

Le _Journal des Débats_ voulait bien plaindre les victimes, mais il

se consolait en constatant que les chemins de fer se faisaient. Et

en effet, à considérer aujourd'hui les choses de loin, les accidents

passagers s'effacent, et ce qui domine, c'est l'effort, parfois

inexpérimenté, pas toujours bien pondéré, mais, en fin de compte,

efficace et puissant, qui donna alors à la grande oeuvre des chemins

de fer français une impulsion décisive. En 1844 et 1845 furent

concédées presque toutes les lignes principales de notre réseau, tel

qu'il est aujourd'hui constitué. En 1846 eut lieu l'inauguration du

premier de nos chemins internationaux, celui de Paris à la frontière

belge. Le nombre de kilomètres exploités, qui était de 598 en 1842,

s'élevait à 1,320 en 1846.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 23 / 84 题