On eût dit vraiment que, dans cette session de 1846, un mauvais
génie poussait l'opposition dynastique à choisir de préférence les
armes qui pouvaient faire le plus de mal à la royauté. Non contente
de dénoncer la politique du gouvernement comme corruptrice, elle
s'efforça d'en faire remonter la responsabilité au Roi lui-même,
en reprenant avec plus d'âpreté que jamais la campagne contre le
«pouvoir personnel». M. Thiers ne fut pas le moins animé à porter la
lutte sur ce terrain scabreux, qui lui était d'ailleurs familier:
il y avait déjà mis le pied, en 1839, lors de la coalition, avec
M. Guizot pour complice; en 1843, plus accidentellement, à propos
de l'algarade faite par Louis-Philippe à M. de Salvandy[10]. Cette
fois, l'attaque était bien froidement et mûrement préméditée. Lors
du traité d'alliance signé, le 25 décembre 1845, entre M. Thiers et
M. Odilon Barrot, il avait été expressément stipulé qu'un article
serait ajouté au projet de réforme parlementaire, en vue d'exclure
de la Chambre «toute personne recevant, à un titre quelconque, un
traitement de la liste civile». Était-ce pour le plaisir d'écarter
du Palais-Bourbon quelques officiers de service aux Tuileries? Non;
on visait plus haut, et l'on ne s'en cachait pas. «Cet amendement,
disait le _Siècle_, permettra d'apprécier, avec une liberté devenue
nécessaire, l'influence exercée par la couronne sur les délibérations
du pouvoir législatif.»
[Note 10: Cf. plus haut, t. V, ch. IV, § V.]
M. Thiers avait promis de soutenir lui-même cette proposition.
Il tint parole, le 17 mars 1846. «Le gouvernement représentatif
dans toute sa vérité», ainsi formula-t-il sa revendication; et il
ajoutait malicieusement: «M. Guizot me comprend; c'est un langage
que nous avons parlé ensemble.» Il continua en ces termes: «Sous
la Restauration, pourquoi me suis-je si hardiment décidé pour le
duc d'Orléans contre Charles X? C'était sous l'empire d'une idée.
J'avais écrit, en 1829, ce mot devenu célèbre: «Le Roi règne et
ne gouverne pas.» Est-ce que vous croyez que ce que j'ai écrit
en 1829, je ne le pense pas en 1846? Non, je le pense encore, je
le penserai toujours.» Puis, répondant à ceux qui, pour écarter
cette maxime, arguaient de l'état particulier de la France: «Si
cela était, messieurs, si le vrai gouvernement représentatif était
impossible en France, ah! il fallait nous le dire en juillet 1830;
il fallait nous dire, ce jour-là, que nous allions risquer, par une
protestation qui engageait nos têtes, nos vies pour une illusion...
Si le gouvernement représentatif dans toute sa réalité n'est
pas possible en France, oubliez-vous qu'il eût mieux valu alors ne
pas faire une révolution? Quoi! nous ne pourrions avoir que les
formes extérieures du gouvernement représentatif! Mais pour cette
fiction, pour ce mensonge, la Restauration valait bien mieux; elle
avait des avantages de situation incontestables au dedans, comme au
dehors.» De là l'importance que l'orateur attachait à la disposition
qui devait exclure de la Chambre les aides de camp du Roi: elle
lui paraissait «un pas dans cette carrière au bout de laquelle il
voyait en perspective la vérité du gouvernement représentatif». «On
nous dit souvent, ajouta-t-il en terminant, que cela viendra, mais
que cela viendra tard. Eh bien, soit! Je me rappelle, en ce moment,
le noble langage d'un écrivain allemand qui, faisant allusion aux
opinions destinées à triompher tard, a dit ces belles paroles que je
vous demande la permission de citer: _Je placerai mon vaisseau sur
le promontoire le plus élevé du rivage, et j'attendrai que la mer
soit assez haute pour le faire flotter_. Il est vrai qu'en soutenant
cette opinion, je place mon vaisseau bien haut; mais je ne crois pas
l'avoir placé dans une position inaccessible.»
Écouté par tous avec une attention émue, applaudi avec passion
par la gauche, exalté par une grande partie de la presse, répandu
dans le pays à cent mille exemplaires, ce discours eut un immense
retentissement. Ce fut pour l'opposition, particulièrement pour ses
journaux, comme un signal de soutenir la même thèse et de porter
partout l'attaque contre les prétendus empiétements de la couronne.
Les républicains, on le comprend, ne furent pas les derniers à se
joindre à une campagne qui servait si directement leur cause. M.
Thiers ne parut pas troublé de ce bruit, au contraire. Il écrivait
à un de ses correspondants d'Angleterre, dont j'aurai occasion de
reparler, M. Panizzi: «Je sais que vous avez approuvé mon dernier
discours _ad Philippum_. Celui-ci a été fort mécontent, ce dont
je me soucie peu, car je ne veux ni le flatter, ni le blesser. Je
vais à mon but, qui est la vérité, et ne regarde ni à droite ni à
gauche[11].»
[Note 11: Lettre du 26 mars 1846. (_The Life of sir Anthony Panizzi_,
par Louis FAGAN.)]
Que fallait-il penser du danger dénoncé par M. Thiers? Sans doute
l'action du Roi était réelle, visible, tangible. Très laborieux
malgré son grand âge, suivant de près toutes les affaires, y donnant
même une partie de ses nuits[12], ayant acquis pleine conscience de
son habileté et de son expérience, fier d'avoir fait prévaloir la
fixité de son système politique à travers tant d'accidents et en
présence d'un esprit public si incertain et si mobile, convaincu
que les choses iraient très mal s'il cessait d'y mettre la main,
ayant, depuis la mort du duc d'Orléans, le sentiment plus profond
encore que sur lui seul reposait l'avenir de la nouvelle monarchie,
Louis-Philippe était moins que jamais d'humeur à accepter la
maxime: Le Roi règne et ne gouverne pas. Mais n'avons-nous pas eu
déjà occasion de montrer que cette maxime, inventée pour jeter bas
Charles X, n'était pas conforme aux vraies traditions du gouvernement
représentatif, et qu'elle était encore plus contraire aux besoins
particuliers de la société française? Si le Roi cherchait à amener
ses ministres et, par eux, la Chambre à ses idées, il ne violentait
pas leur liberté et n'avait pas la prétention de gouverner contre
la majorité. Nul prince n'était plus scrupuleusement résolu à ne
pas sortir des règles constitutionnelles. Son seul tort était de
manifester parfois son action avec quelque intempérance, de se donner
des airs d'ingérence un peu tatillonne, de prépotence effarouchante,
de ne pas comprendre qu'il est parfois plus habile à un roi de
paraître indifférent et de demeurer silencieux. Déjà plusieurs
fois, j'ai dû noter cette petite faiblesse, que l'âge et un peu
d'infatuation venant du succès rendaient maintenant plus sensible.
Elle ne justifiait pas l'accusation de «pouvoir personnel», mais elle
la facilitait.
[Note 12: Louis-Philippe écrivait au maréchal Soult, le 7 octobre
1846: «Le temps ne suffit plus aux exigences de ma position, et
surtout au travail des papiers, qui prend sur mes nuits d'une manière
qui m'extermine.» Plusieurs de ses lettres sont datées de minuit ou
une heure du matin. (_Documents inédits._)]
M. Guizot avait d'abord laissé à M. Duchâtel, qui s'en était
habilement acquitté, la tâche de répondre à M. Thiers. Le
retentissement prolongé de ce débat, et les polémiques qui en furent
la suite, l'obligèrent à intervenir à son tour et à apporter, sur
ces graves questions, ce qu'il croyait la doctrine vraie. Il le fit,
le 28 mai 1846, dans le débat de politique générale soulevé par M.
Thiers à l'occasion du budget. Il commença par relever sévèrement
certaines paroles du premier discours de son contradicteur. «Il
se trouve, dit-il, parmi les amis de la monarchie de 1830, parmi
les hommes qui ont contribué à la fonder et qui veulent réellement
la maintenir, il se trouve des hommes qui, lorsqu'une chose ne
leur convient pas, se croient le droit de lui dire: Que ne nous
disiez-vous cela en 1830? Il est grave de s'entendre dire ces
paroles. Ce n'est pas la première fois que je les ai entendues. Je
les ai entendu prononcer, en 1831, par l'honorable général de La
Fayette, à propos du programme de l'Hôtel de ville qu'on disait
violé. Il disait aussi: «Que ne nous disiez-vous cela en 1830?»
J'eus l'honneur de répondre alors qu'à coup sûr personne n'avait la
fatuité de croire qu'il eût disposé de la France et de la couronne
et l'eût donnée au prince qui la portait. Ça été la bonne fortune
de la France de trouver dans son sein, en 1830, le prince qui
porte la couronne. C'est la France elle-même qui s'est donnée à
lui; personne n'en a disposé, personne n'a pu faire qu'il en fût
autrement. Je repousse pour mon compte, aujourd'hui comme en 1831,
ces bouffées d'un orgueil frivole.» Ceci dit, non sans avoir fait
crier l'opposition, M. Guizot aborda la question de fond, et n'hésita
pas à exposer des doctrines nettement monarchiques, qu'il eût sans
doute été plus gêné de professer publiquement au lendemain de 1830;
mais, depuis lors, bien des changements s'étaient opérés. «Je suis
décidé, déclara-t-il, à trouver bon que la couronne déploie pour le
pays tout ce qu'elle possède de sagesse, de fermeté et de dévouement...
Je me regarde, à titre de conseiller de la couronne, comme
chargé d'établir et de maintenir l'accord entre les grands pouvoirs
publics, mais non d'assurer la prépondérance de tel ou tel de ces
pouvoirs sur les autres... Pour cela, qu'y a-t-il à faire? Il faut
traiter avec tous ces grands pouvoirs; il faut les prendre pour ce
qu'ils sont en effet, pour des êtres libres, intelligents, qui ont
leur situation, leurs idées, leurs sentiments, leur volonté;... il
faut s'entendre avec la couronne comme avec les Chambres,... et
amener ces transactions desquelles naît l'unité du gouvernement.
Voilà, le gouvernement représentatif. On parle d'indépendance. Je
fais grand cas de l'indépendance; je suis convaincu qu'il en faut
porter beaucoup dans les conseils qu'on donne à la couronne et dans
les résolutions qu'on prend vis-à-vis d'elle; il faut l'avoir,
l'indépendance; mais l'afficher, jamais! Je suis assez vieux pour
avoir vécu sous bien des pouvoirs. J'ai vécu à côté de plusieurs
d'entre eux, sans contact avec eux; j'en ai servi d'autres; je
suis sûr qu'il n'y en a aucun qui m'ait jamais trouvé servile
ou complaisant... Mais, je l'avoue, j'ai soif de déférence ou
de respect envers les pouvoirs qui gouvernent mon pays. Et s'il
m'arrivait, ce qui m'est arrivé, de me trouver en dissidence avec
eux, bien loin de le laisser voir, je m'efforcerais de le cacher...
Voici encore, dans cette grave question, un point sur lequel
je crois que nous différons. C'est ma conviction que le devoir
d'un conseiller de la couronne est constamment de faire remonter
le bien à la couronne elle-même; elle ne répond jamais du mal; la
responsabilité ministérielle la couvre... Il y a eu, de tous temps,
des ministres de la couronne qui se sont appliqués à l'effacer, à
s'interposer entre elle et le pays, pour se grandir eux-mêmes et eux
seuls. Ce n'est pas mon goût, ni mon devoir. Je crois, au contraire,
qu'il faut s'effacer au profit de la couronne et pour laisser aller à
elle la reconnaissance publique. C'est à cela que je mets ma dignité
et ma fierté, et je trouve les autres fiertés un peu vulgaires et
subalternes.»
M. Thiers riposta avec une vivacité souvent amère. Sa doctrine
tendait toujours à cette conclusion qu'un roi annulé était le
corollaire nécessaire d'un roi inviolable. Plus les ministres avaient
la réalité du pouvoir, plus, à son avis, on possédait le vrai
gouvernement représentatif. «Ce qu'il faut, disait-il, ce sont des
ministres qui ne se contentent pas seulement du rôle d'intermédiaires
des pouvoirs... De tels ministres peuvent être des commis éloquents;
ce ne sont pas des ministres à grande responsabilité. Cette
transparence dont on se plaint, ce n'est pas avec du talent seulement
qu'on la fait cesser, c'est avec du caractère.» Puis, passant
par-dessus la tête de M. Guizot, pour faire la leçon et poser ses
conditions au Roi lui-même, il terminait ainsi: «Hier, M. le ministre
des affaires étrangères montrait une grande confiance dans la durée
du ministère. Si cependant, malgré cette confiance, le ministère
actuel n'était pas éternel, si ses successeurs ne l'étaient pas non
plus, et qu'enfin il n'y eût plus d'autre ressource que celle des
ministres impossibles, et qu'on me fît l'honneur de jeter les yeux
sur mon impossibilité, je le déclare, dans ce cas, avec le profond
dévouement que j'ai pour la royauté et avec le profond respect dont
je ne me suis jamais écarté envers elle, je lui dirais: «Je suis
prêt, si mes efforts peuvent vous être utiles, à vous servir, mais
en gouvernant d'après ma propre pensée; si ma pensée est d'accord
avec celle de Votre Majesté, j'en serai très heureux; mais, si elle
en diffère, je persisterai à gouverner suivant ma propre pensée.»
C'est peut-être là, messieurs, un grand orgueil, un orgueil frivole,
si vous le voulez, mais c'est un orgueil désintéressé; et j'avoue
que j'aime mieux, pour ma part, cet orgueil désintéressé, quoiqu'il
puisse être accusé d'être frivole, qu'une ambition qui s'abaisse pour
avoir, non point le pouvoir, mais l'apparence du pouvoir.»
Une réplique de M. Guizot vint clore ce débat, le plus brillant et
le plus considérable qui eût jamais été engagé sur cette question.
«Le trône, dit-il en résumant ses idées, n'est pas seulement un
fauteuil fermé pour que personne ne puisse s'y asseoir. Une personne
intelligente et libre, qui a ses idées, ses sentiments, ses désirs,
ses volontés, comme tous les êtres réels et vivants, siège dans ce
fauteuil... Vous disiez qu'il faut qu'un ministre, pour être un
ministre constitutionnel, soit tout-puissant du côté de la couronne.
On n'exige pas la toute-puissance du côté des Chambres; on reconnaît
que là il y a indispensable nécessité de discuter, de transiger, de
se faire accepter. Mais on veut que, du côté de la couronne, la même
nécessité n'existe pas... Eh bien, tout cela est faux, complètement
faux. Et si cela était vrai, sachez bien qu'il n'y aurait jamais eu,
dans cette Angleterre dont vous parlez, un ministre qui eût couvert
la couronne; car il n'y en a pas eu un seul, même sous des rois très
faibles, très médiocres, qui n'ait souvent et grandement compté avec
eux.»
La Chambre donna pleinement raison à M. Guizot, par 229 voix contre
147. Ainsi se confirmait un phénomène déjà noté: plus M. Thiers se
portait vers la gauche, faisant siens les griefs et les thèses de
l'opposition avancée, plus les conservateurs effarouchés se serraient
autour du cabinet. Pendant cette session de 1846, le ministère avait
constamment obtenu, sur les questions politiques, des majorités de
60 à 80 voix. Si l'on se rappelle que depuis 1842, à chaque session,
il avait failli être renversé, et que naguère encore, en 1845, il
ne l'avait emporté que de huit voix dans le débat sur l'affaire
Pritchard, on reconnaîtra que le progrès était considérable.
M. Guizot avait de tout temps attaché une importance capitale,
peut-être même par trop exclusive, à la constitution d'une majorité.
Ne devait-il pas dès lors triompher d'un résultat qui, après de
si pénibles efforts, de si inquiétantes vicissitudes, pouvait
paraître un succès définitif et complet? Aussi n'est-on pas étonné
de l'entendre, dans son grand discours du 28 mai, «se féliciter que
la majorité ait enfin acquis une unité, une organisation qui lui
manquaient», proclamer que, «depuis cinq ans, il avait consacré tous
ses efforts à amener ce résultat», et montrer là «comme l'ancre
principale de salut dans les épreuves auxquelles le pays pouvait être
encore appelé». Peu auparavant, s'inspirant de la pensée du ministre,
le _Journal des Débats_ disait: «Nous avons vu enfin arriver le
jour que nous appelions de tous nos voeux, celui où il n'y aurait
plus dans la Chambre que deux grands partis... Depuis trente ans,
c'est la première fois peut-être qu'il y a une vraie majorité dans
nos Chambres. Jamais, dans les années précédentes, nous n'avions vu
l'opposition renoncer à l'espoir d'entamer la majorité; pour le coup,
elle y renonce... De cette époque, datera la fin de la politique
d'intrigue.»
V
La fixité de la majorité donnait à la machine politique une apparence
de stabilité telle qu'on n'en avait pas encore connu depuis 1830.
L'ordre matériel régnait partout. Pas plus de menace d'émeute dans
la rue que de menace de crise dans le Parlement. L'insurrection
avait fait son dernier effort, le 12 mai 1839. Les sociétés
secrètes désorganisées, découragées, ne comptant qu'un petit nombre
d'adhérents infimes, végétaient sous l'oeil de la police, qui s'était
adroitement introduite jusque dans leurs plus secrets conseils.
Depuis Darmès en 1840, près de six années s'étaient écoulées sans
qu'on eût attenté à la vie de Louis-Philippe; on croyait en avoir
fini avec cette horrible manie du régicide qui avait sévi pendant les
dix premières années du règne.
Le 16 août 1846, le Roi, alors en villégiature à Fontainebleau,
rentrait en char à bancs, avec la Reine et plusieurs de ses enfants,
d'une promenade dans la forêt, quand deux coups de feu furent tirés
sur lui, à quelques pas, du haut d'un mur qui longeait la route; la
bourre de l'un des coups tomba dans la voiture, mais personne ne
fut atteint. L'assassin, aussitôt arrêté, était un nommé Lecomte,
ancien garde des bois de la couronne, récemment congédié pour faute
grave dans son service. Il passait pour un très habile tireur. «Je me
suis trop pressé», dit-il seulement quand on s'empara de lui. «Rien
n'indique, écrivait quelques jours après M. Guizot à M. Rossi, aucune
ramification ni complot. Ce qui n'empêche que ce ne soit une sottise
de dire, comme le font les badauds pour se rassurer, qu'il n'y a là
rien de politique. Quoi de plus politique que cette contagion, cette
_mal'aria_ qui fait que l'humeur d'un garde mécontent de sa pension
se tourne en régicide[13]!»
[Note 13: _Documents inédits._]
Pendant qu'on instruisait le procès de ce vulgaire assassin, un
incident imprévu appela l'attention sur un condamné de nom plus
retentissant. On se rappelle que, le 6 octobre 1840, à la suite de la
piteuse échauffourée de Boulogne, la cour des pairs avait condamné
le prince Louis Bonaparte à l'emprisonnement perpétuel. Il subissait
sa peine au château de Ham, où avaient été enfermés naguère M. de
Polignac et ses collègues. Sa captivité n'était pas bien rigoureuse:
on le laissait recevoir ses amis, écrire dans les journaux, publier
des livres. Il en profitait pour lier des relations et entretenir
des correspondances avec les opposants de nuances diverses,
depuis M. Odilon Barrot jusqu'à M. Louis Blanc, pour collaborer à
plusieurs feuilles républicaines de province, notamment au _Progrès
du Pas-de-Calais_, pour souscrire à la fondation d'un journal
fouriériste, et pour publier, sur l'_Extinction du paupérisme_, une
brochure à tendance socialiste. À gauche, on paraissait assez flatté
d'une pareille recrue. «Louis Bonaparte n'est plus un prétendant,
disait un journal radical; c'est un citoyen, un membre de notre
parti, un soldat de notre drapeau.» Malgré tout le mouvement qu'il
se donnait, le prisonnier de Ham ne parvenait pas à attirer sur lui
l'attention du pays; en dehors de quelques fidèles et des démocrates
qui se laissaient courtiser par lui, il était à peu près complètement
oublié. Au commencement de 1846, alléguant la maladie de son père,
l'ex-roi Louis, alors à Florence, il demanda à sortir de sa prison,
fût-ce temporairement. Cette requête fut vivement appuyée auprès
des ministres et du Roi par plusieurs députés, entre autres par
M. Odilon Barrot et M. Dupin. Le gouvernement était disposé à y
faire bon accueil et même à accorder une libération définitive,
si toutefois le prisonnier donnait, sous une forme à trouver, une
garantie de sa sagesse à venir. Le prince refusa de faire plus que
quelque déclaration vague de reconnaissance et préféra tenter la
chance d'une évasion. Le 25 mai 1846, il saisit l'occasion que lui
offraient des travaux de réparation accomplis dans le château pour
s'échapper, déguisé en ouvrier, avec une planche sur l'épaule. Trois
jours après, il était en Angleterre. Cette évasion, machinée comme un
épisode de roman, intéressa un instant la curiosité du public, mais
sans troubler sa sécurité, ni faire prendre davantage au sérieux un
personnage en qui l'on ne voyait alors que l'aventurier de Strasbourg
et de Boulogne. Dans une lettre adressée à M. de Sainte-Aulaire,
ambassadeur à Londres, le prince assura le gouvernement français de
«ses intentions pacifiques», se défendit de vouloir «renouveler des
tentatives qui avaient été si désastreuses», et affirma que «sa seule
idée avait été de revoir son vieux père». Deux mois plus tard, le 27
juillet, le roi Louis mourut à Livourne: le prince Louis-Napoléon
n'était pas auprès de lui; il avait écrit à son père que le
gouvernement anglais lui refusait des passeports pour se rendre en
Italie.