La bonne situation parlementaire du cabinet, la tranquillité du pays,
l'absence de tout grave embarras au dedans et au dehors semblaient
des conditions favorables pour procéder aux élections générales. Le
6 juillet 1846 fut publiée l'ordonnance de dissolution, convoquant
les électeurs pour le 1er août. Aussitôt les comités réunis de la
gauche et du centre gauche confirmèrent la fusion des deux groupes
en publiant un manifeste unique. Dans ce manifeste, ils tendaient
ouvertement la main aux républicains et aux légitimistes, à tous
ceux qui voulaient renverser ce qu'on appelait alors «un système
corrupteur et antinational». «La question pour chaque électeur,
disaient-ils, n'est pas de choisir celui qu'il préfère, mais bien,
en nommant un homme indépendant, à quelque nuance de l'opposition
qu'il appartienne, d'empêcher le succès du candidat ministériel.»
Les républicains, qui ne pouvaient que gagner à cette coalition,
s'y prêtèrent volontiers: ils en profitèrent pour s'assurer une
part prépondérante dans le «comité central des électeurs de la
Seine», qui non seulement dirigeait les élections de Paris, mais,
par ses communications aux journaux, exerçait son influence dans
toute la France. Les légitimistes, au contraire, ne répondirent
qu'incomplètement à l'appel qui leur était adressé; beaucoup
d'entre eux préférèrent faire campagne avec le parti catholique:
celui-ci, par une tactique imitée de la ligue de M. Cobden, se tenait
absolument en dehors des questions débattues entre M. Thiers et M.
Guizot, et promettait appui au candidat quelconque qui serait «le
plus offrant et dernier enchérisseur en fait de liberté religieuse».
M. Thiers apporta, dans cette campagne électorale, la même ardeur
impatiente avec laquelle il venait de conduire la bataille
parlementaire. Ses amis, étaient même obligés de le retenir. Il
avait préparé une lettre à ses électeurs où il parlait de la couronne
avec une extrême amertume. «On me trouve fort prononcé, fort actif
dans l'opposition, y disait-il. Serait-ce par hasard afin d'avoir le
pouvoir plus tôt?... Cette conduite éloigne du pouvoir, si bien qu'on
vous appelle ministre impossible. Peu m'importe. Je ne tiens à être
ni possible ni prochain... Certes je savais bien que demander la
réalité rigoureuse du gouvernement représentatif, qui tend à diminuer
l'influence de la royauté irresponsable au profit des ministres
responsables, je savais bien que c'était davantage encore me ranger
dans la classe des ministres impossibles. Je n'ai pas hésité: non
pas que j'eusse le goût puéril, que certaines gens me prêtent, de me
poser, moi simple citoyen, en face de la majesté royale... Mais je
suis convaincu que la monarchie ne sera admise par les générations
présentes et futures que lorsque des ministres vraiment responsables
exerceront véritablement le pouvoir, et, profondément convaincu de
cette vérité, j'ai eu l'orgueil de défendre ma conviction, même à
mes dépens. Cet orgueil, je l'ai eu, je l'aurai toujours dans toute
son étendue. Le pouvoir, je l'ai possédé, et, dans cette transition
inévitable de la monarchie représentative fausse à la monarchie
représentative vraie, transition toujours plus ou moins longue, je
sais ce que vaut le pouvoir. Être ministre entre une royauté qui ne
vous souhaite pas et une Chambre que cinquante ans de révolutions
et de guerres ont profondément troublée, que beaucoup d'intérêts
dominent, être ministre à ces conditions ne me séduit guère.» Cette
lettre fut imprimée, mais ne fut pas envoyée: MM. Duvergier de
Hauranne, de Rémusat, de Maleville, qui n'étaient pourtant pas des
timides, firent comprendre à M. Thiers le tort qu'il se ferait par un
tel langage.
Le gouvernement, de son côté, arrivait bien préparé à la bataille
dont il avait lui-même choisi l'heure. La tâche principale incombait
au ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, qui n'épargna pas sa peine
et déploya une rare habileté. Un de ses amis, témoin quotidien de ses
efforts, M. Vitet, a écrit à ce sujet: «Je puis dire que, pendant
trois mois, il ne cessa de suivre du regard, d'aider, de stimuler, de
réveiller, parfois aussi de tempérer plus de quatre cents candidats
dont il savait par coeur, grâce aux ressources de sa mémoire, toutes
les situations personnelles, et que sans cesse, avec un à-propos
qui les frappait d'étonnement, il éclairait sur leurs oublis, leurs
négligences, leurs imprudences. Ce n'était pas seulement le sentiment
du devoir, c'était un certain plaisir de déjouer les trames de tant
d'habiles adversaires de toute provenance et de toute couleur, qui
lui donnait cette sorte de fièvre de surveillance et d'exhortation.»
Dans une circulaire à ses préfets, M. Duchâtel avait publiquement
revendiqué pour l'administration le droit d'exercer une «franche et
loyale influence», mais en même temps il en avait fixé les limites.
«L'indépendance des consciences, disait-il, doit être scrupuleusement
respectée; les intérêts publics, les droits légitimes ne doivent
jamais être sacrifiés à des calculs électoraux... Fidélité sévère
aux règles de justice dans l'expédition des affaires, respect
de la liberté et de la moralité des votes, mais action ferme et
persévérante sur les esprits, tels sont les principes qui, en matière
d'élections, doivent présider aux rapports de l'administration
avec les citoyens.» Ce langage était sensé et correct. Lors de la
vérification des pouvoirs, l'opposition prétendit que la conduite
du ministre n'avait pas été conforme à sa circulaire, mais elle
n'apporta rien de sérieux à l'appui de ses allégations. Sur ce point
d'ailleurs, on peut s'en fier à la parole du témoin déjà cité:
«J'ai vu de près les élections, a dit M. Vitet; j'en puis parler en
conscience. Je sais quelle scrupuleuse observation de la loi, quel
respect des droits de tous y présidèrent du côté du pouvoir, et je
tiens, pour ma part, qu'on n'en trouverait guère d'aussi sincères,
d'aussi vraiment exemptes de sérieux abus, soit chez nous depuis
1814, soit même dans les pays les plus libres du monde, l'Angleterre,
par exemple, ou les États-Unis.»
La polémique, menée grand train par les journaux des deux bords, ne
fit guère que ressasser les questions déjà traitées à la tribune.
Il apparut bientôt que la malheureuse affaire Pritchard, si vieille
qu'elle fût, était encore la meilleure carte du jeu de l'opposition.
Les candidats ministériels étaient marqués dans les feuilles adverses
de cette simple lettre: P; cela voulait dire _Pritchardiste_. Or,
à voir l'embarras qu'en éprouvaient ces candidats, il fallait bien
croire que la sottise publique était encore dupe des déclamations
prodiguées par la gauche en cette matière. La presse conservatrice
avait, il est vrai, pour riposter, une arme plus efficace encore,
c'était l'évocation de 1840. Le _Journal des Débats_ ne manquait pas
de rappeler que la victoire de l'opposition serait la rentrée de M.
Thiers au pouvoir, la reprise de la «politique du 1er mars». «La
France, demandait-il, est-elle lasse de la prospérité dont elle jouit
au dedans, de la paix dont elle jouit au dehors? Six années ont été
nécessaires pour réparer les fautes de 1840. Deux jours d'élection
peuvent anéantir le travail de six ans... Avant six mois, cette
prospérité corruptrice et cette paix déshonorante auront fait place
à une crise intérieure et à une crise européenne... Les deux hommes
sont connus; les deux politiques aussi... Rappelez-vous dans quel
état était la France au 29 octobre 1840; voyez dans quel état elle
est aujourd'hui, et choisissez!»
Toutefois, ce qui frappe le plus, ce n'est pas l'effet produit par
telle ou telle polémique; c'est au contraire le peu de retentissement
qu'avait en réalité ce bruit de presse. Le fond du pays demeurait
tranquille, inerte. Rarement on avait vu, pendant une période
électorale, si peu d'émotion, on pourrait presque dire une pareille
indifférence. Que cachait et présageait cette indifférence?
L'opposition affectait d'y voir le signe que l'opinion se
désintéressait du sort du cabinet: elle se croyait certaine du succès
et le disait très haut. «Je n'ai jamais vu si complète assurance», a
écrit M. Vitet. Du côté ministériel, la confiance était moindre. On
se souvenait de la déception de 1842. N'était-il pas à craindre que
l'affaire Pritchard ne fît, en 1846, le mal qu'avait fait, quatre
ans auparavant, le droit de visite? Le duc de Broglie écrivait à
son fils, le 16 juillet: «Jamais élections ne se seront accomplies
au milieu d'une prospérité et d'un calme plus complets. Ce que cela
donnera, tout le monde l'ignore parfaitement. Le gouvernement, à
mesure que le jour fatal approche, semble plus inquiet, quoique ses
nouvelles soient excellentes[14].» M. Duchâtel mandait à M. Guizot,
le 18 juillet: «Plusieurs points de l'horizon se rembrunissent
depuis quelques jours. J'espère que cela s'éclaircira. D'après les
apparences actuelles, je m'attends à une bataille d'Eylau, où il y
aura beaucoup de morts de part et d'autre, où le champ de bataille
nous restera, mais en nous laissant encore une rude campagne à
soutenir. Si les nôtres, comme je l'espère, se battent bien, je serai
content; je désire d'abord la victoire, et puis, en second lieu, le
combat[15].»
[Note 14: _Documents inédits._]
[Note 15: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 30.]
Telle était la situation quand, le 29 juillet, trois jours avant
les élections, au moment où le Roi saluait la foule du balcon des
Tuileries, deux coups de pistolet furent tirés à une assez grande
distance par un homme caché derrière une statue. Cet homme, appelé
Henri, était un ancien fabricant d'objets en acier, exaspéré par
des malheurs de fortune et de famille. L'instruction révéla par la
suite, dans ce crime, plutôt le désespoir d'un naufragé de la vie
que la haine d'un révolutionnaire, moins un régicide qu'une sorte de
suicide: dans les conditions où il avait été tiré, le coup était à
peu près inoffensif. Au premier moment, toutefois, on ne se rendit
pas compte de ces circonstances, qui devaient faire écarter la peine
de mort par la cour des pairs: ce nouvel attentat, qui suivait de
si près celui de Lecomte, parut la preuve d'un sinistre parti pris
et causa partout un sentiment d'inquiétude et d'indignation, dont
la presse ministérielle se hâta de tirer parti pour raviver le zèle
des conservateurs et discréditer l'opposition. Quant aux journaux
de gauche, ils furent réduits à insinuer que les coups de pistolet
étaient une manoeuvre de la police.
Vint le jour du scrutin. Les élections de Paris donnèrent l'avantage
à l'opposition: sur quatorze mille suffrages, elle en réunissait
plus de neuf mille; sur quatorze députés, elle en avait onze; le
deuxième arrondissement, le plus riche de la ville, était enlevé aux
conservateurs, qui le possédaient depuis 1830; M. Jacques Lefebvre y
était remplacé par M. Berger. Les journaux de gauche triomphèrent,
mais ce ne fut pas pour longtemps. Dès le lendemain, les nouvelles
de province firent savoir que les ministériels y avaient remporté
des succès dont l'étendue surprenait les vainqueurs eux-mêmes. «Le
résultat, écrivit aussitôt M. Duchâtel, dépasse les espérances que
nous étions en droit de concevoir.» L'opposition perdait vingt-cinq
à trente sièges, et le gouvernement pouvait compter sur une majorité
d'une centaine de voix. On en eut la confirmation, dans la session
qui s'ouvrit, dès le 19 août, pour la constitution de la nouvelle
Chambre; M. Sauzet fut élu président par 223 voix, contre 98 données
à M. Odilon Barrot.
Après les années laborieuses qu'il venait de passer, le ministère
ressentit comme une joie étonnée de se voir en possession d'une
si grande majorité. M. Guizot déclarait à ses amis «qu'aucun
événement politique ne lui avait causé une satisfaction égale à
celle qu'il éprouvait de ce triomphe de la bonne et saine politique
sur les mauvaises passions[16]». Le duc de Broglie écrivait à
son fils: «Jamais victoire ne fut plus complète... Depuis les
_trois cents_ de M. de Villèle, aucun ministère ne s'était trouvé
à pareille fête[17].» À la satisfaction du triomphe se mêlait
cependant quelque préoccupation. Ce dont on s'inquiétait, c'était
moins de l'irritation des vaincus que des exigences possibles des
vainqueurs, d'autant que, parmi ces derniers, il y avait un assez
grand nombre de députés nouveaux. «Il faut demander à Dieu, disait
M. Doudan, que les conservateurs, se sentant nombreux, ne soient
pas pris de la démangeaison de se mettre en petits paquets, ayant
chacun ses fantaisies à satisfaire. Tout cela n'est que l'embarras
des richesses, qui est peut-être préférable aux embarras de la
pauvreté[18].» Quant à M. Duchâtel, c'était d'un autre côté, du
côté de la couronne, qu'il pressentait des exigences gênantes. «La
situation est très bonne, écrivait-il à M. Guizot; mais elle impose
des devoirs nouveaux et des difficultés au moins aussi grandes que
les anciennes. Le Roi m'écrit une grande lettre de quatre pages
pour me recommander de montrer de la confiance dans l'avenir. Je
suis pour la confiance qui assure et prépare l'avenir, non pas
pour celle qui le gaspille et le compromet. En face des passions
hostiles que nous avons à combattre, il faudrait très peu de fautes
pour changer la situation, jeter le pays de l'autre côté. Il ne
faut pas laisser s'accréditer l'idée que tout est possible. Nous
avons résisté d'un côté; nous aurons probablement à résister de
l'autre. Je sais que vous pensez là-dessus comme moi; aussi je
ne vous en dis pas plus long. Après avoir assuré le triomphe du
parti conservateur, il y va de notre honneur de ne pas devenir les
instruments de sa défaite[19].» Si heureux que fût M. Guizot de sa
victoire, si optimiste qu'il fût par nature, il ne se dissimulait
pas non plus le danger qui résultait du succès même. «L'avenir n'en
sera pas moins difficile ni moins laborieux, écrivait-il à M. Rossi.
On sera plus exigeant avec nous et plus complaisant pour soi-même.
On nous demandera plus et l'on nous aidera moins. Je me prédis bien
des embarras, et je m'y prépare. Après tout, ceux-là valent mieux
que d'autres[20].» Et puis le ministre se rendait compte qu'avec une
telle majorité il ne lui suffirait plus de durer, qu'il lui faudrait
entreprendre quelque chose. Depuis longtemps, il cherchait, sans
avoir encore pu la trouver, l'occasion de quelque grande initiative.
Serait-il plus heureux désormais? En tout cas, il paraissait décidé à
s'y appliquer. «L'ordre et la paix une fois bien assurés, disait-il
dans son discours de remerciement aux électeurs de Lisieux, la
politique conservatrice, en veillant toujours assidûment à leur
maintien, pourra, devra se livrer aussi à d'autres soins, à d'autres
oeuvres. Un gouvernement bien assis a deux grands devoirs. Il doit,
avant tout, faire face aux affaires quotidiennes de la société,
aux incidents qui surviennent dans sa vie... Ce devoir rempli, le
gouvernement doit aussi s'appliquer à développer dans la société
tous les germes de prospérité, de perfectionnement, de grandeur...
C'est là, sans nul doute, pour la politique conservatrice, un
devoir impérieux, sacré, et c'est là aussi, soyez-en sûrs, un but
que cette politique seule peut atteindre. Toutes les politiques vous
promettront le progrès; la politique conservatrice seule vous le
donnera, comme seule elle a pu réussir à vous donner l'ordre et la
paix.» Cette parole, aussitôt mise en relief par les amis et par les
adversaires, eut un grand retentissement. Le public l'accepta comme
une solennelle promesse.
[Note 16: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
[Note 17: _Documents inédits._]
[Note 18: X. DOUDAN, _Mélanges et Lettres_, t. II, p. 87.]
[Note 19: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 32.]
[Note 20: _Documents inédits._]