Sentant qu'elle n'avait rien à gagner aux discussions de politique
étrangère, l'opposition se rejeta sur les questions intérieures et y
porta son principal effort. De ce côté, pourtant, les circonstances
ne lui fournissaient pas de plus sérieux sujets d'attaques. Point
de réformes à poursuivre dont le pays eût vraiment souci; aucun
acte arbitraire à dénoncer. À défaut de réalités, on trouva un mot,
mot méchant, meurtrier, que, jusqu'à la révolution de Février, on
devait répéter en grossissant de plus en plus la voix, le mot de
«corruption». Ne pouvant alléguer que les libertés publiques fussent
violées, on prétendit qu'elles étaient faussées; que le pouvoir, en
exploitant les appétits privés des électeurs d'abord, des députés
ensuite, détruisait l'indépendance et la sincérité de leurs votes, de
telle sorte que le gouvernement représentatif, intact en apparence,
n'était plus qu'un leurre. Sans doute cette accusation de corruption
n'était pas nouvelle; il était d'usage que les oppositions y
eussent recours, dès que les ministères duraient trop longtemps à
leur gré. Ainsi avait-il été fait, sous la Restauration, contre M.
de Villèle; après 1830, contre le ministère du 11 octobre et tout
particulièrement contre M. Thiers; enfin contre M. Molé, lors de la
coalition. Mais il semblait, en 1846, qu'on criât plus fort. Ce grief
fut le sujet principal de la plupart des débats, depuis l'adresse
jusqu'au budget.
Parmi les opposants, tous ne traitaient pas la question de même. Les
enfants perdus se lançaient dans les personnalités, se plaisaient
aux anecdotes, dénonçaient des scandales le plus souvent controuvés
ou dénaturés. Puis survenait quelque généralisateur, M. Odilon
Barrot par exemple, qui, sans s'inquiéter des rectifications de
fait, croyant sincèrement à toute parole d'opposition, s'épanchait
en indignations généreuses. M. Thiers, qui avait été lui-même
au pouvoir, savait trop à quoi s'en tenir sur la valeur de ces
reproches, pour le prendre sur un ton aussi dramatique; mais il n'en
frappait pas moins fort. «Les gouvernements libres, disait-il, ont
aussi leurs misères. Il faut flatter en bas, il faut s'acquérir les
voix des membres des assemblées délibérantes, flatter leur vanité,
flatter leurs intérêts, les leurs, ceux de leurs familles; et
quand on a conquis leurs voix, il faut souvent aussi conquérir les
voix de ceux qui les nomment; il faut descendre dans ce travail
de brigues déplorables, de façon que la liberté, qui a pour but
d'étendre la participation aux affaires publiques, n'étend souvent
que la corruption, comme ces poisons qui, communiqués à la masse
du sang, portent la mort partout où ce liquide bienfaisant est
destiné à porter la vie.» L'orateur se défendait de «dénigrer son
temps et son pays». «Je sais bien, continuait-il, que notre temps
manque d'élévation, mais il a plus d'honnêteté privée que ceux
qui l'ont précédé;... nos mains sont plus pures.» Toutefois, il
s'élevait contre ceux qui se résignaient trop facilement au mal, et
il s'écriait, en visant les ministres actuels: «Il y a des gens qui
croient qu'on ne peut gouverner que par la satisfaction des intérêts
privés, qui regardent cela comme nécessaire, qui disent que la
corruption est un mal inévitable, que dès lors ce n'est presque pas
un mal, que c'est même un bien, si l'on peut le faire servir à la
cause à laquelle on est attaché; que tout le monde en ferait autant,
et que ceux qui blâment voudraient être ou corrupteurs ou corrompus
eux-mêmes;... et ces hommes, je les vois, après avoir ainsi souri au
mal, se sourire à eux-mêmes, tant ils se trouvent profonds de penser
de la sorte.»
C'était le plus souvent M. Duchâtel qui répondait au nom du
ministère. Précis, imperturbable, sans étalage d'indignation
oratoire, usant plutôt d'une sorte de bonhomie narquoise, il ne se
lassait pas de démentir ou de rectifier les faits et les chiffres,
et mettait parfois les rieurs de son côté, en montrant que les
députés de l'opposition n'étaient pas les moins âpres à solliciter
les faveurs administratives, ni les moins prompts à s'en faire valoir
auprès de leurs électeurs. Quant à M. Guizot, il évitait le plus
possible de discuter ces misères. Était-il contraint de le faire, il
usait surtout de dédain, et, délaissant les détails, tâchait d'élever
le débat à d'éloquentes généralités. «Comment supposer, s'écriait-il,
qu'avec les moyens dont le gouvernement dispose, avec ces moyens si
petits, si subalternes, il vienne à bout de dompter, d'annuler de
grandes institutions libres? Et cela, en présence d'une opposition
qui, à l'en croire, possède seule l'intelligence des intérêts
généraux du pays, l'intelligence des idées élevées, des sentiments
généreux, qui a le monopole de tous les grands ressorts moraux qui
peuvent agir sur le pays!» Puis il ajoutait: «Croyez-moi; relevez,
tant que vous en trouverez l'occasion, les faits de corruption qui
vous paraîtront illégitimes, dangereux pour nos libertés... Mais
n'attribuez pas à quelques abus isolés ces grands résultats dont vous
cherchez la cause. Voici la vraie cause: après la lutte qui dure
depuis longtemps, entre vous et nous, sur la politique qui convient à
la France, lutté qui se passe sous le grand soleil du pays, au milieu
de toutes les libertés du pays, le pays a donné et donne raison au
gouvernement et tort à l'opposition. Voilà la vraie, la grande cause
de ce qui se passe. Toutes les autres sont misérables et ne valent
pas la peine qu'on en parle.»
Entre le ministère et ses accusateurs, où était la vérité? Nul
doute tout d'abord sur la grossière exagération des griefs. C'est
un républicain, M. Lanfrey, qui a écrit, plusieurs années après la
chute de la monarchie de Juillet: «Il est impossible aujourd'hui,
à l'historien comme au moraliste, de se mettre en très grands
frais d'indignation au sujet des faits de corruption reprochés au
ministère de MM. Guizot et Duchâtel.» Et M. Lanfrey attribuait le
retentissement qu'avaient eu ces faits à la «candeur relative de
cette époque[4]». Notons en outre l'impropriété vraiment calomnieuse
du mot employé par l'opposition. Corruption implique une idée
de vénalité, de prévarication. Rien de pareil n'existait; M. de
Montalembert et M. de Tocqueville, qui étaient cependant alors au
nombre des censeurs les plus sévères, le proclamaient hautement. Mais
si, laissant de côté ce gros mot de «corruption», on parle seulement
de ce que M. Guizot lui-même appelait l'«abus des influences», de
l'envahissement et de la prédominance des préoccupations électorales
ou parlementaires dans l'administration, dans la distribution des
faveurs dont le pouvoir dispose, force est alors de reconnaître que,
pour être exagérées, les accusations n'en avaient pas moins une part
de vérité. Parmi les histoires de députés qu'on prétendait avoir été
raffermis ou gagnés par une promesse de place, toutes n'étaient pas
de pure invention. Les amis du gouvernement, dans leurs épanchements
intimes, ne niaient pas le mal et en gémissaient[5]. Placé, par les
élections de 1842, en face d'une majorité incertaine, vivant au
milieu d'un monde politique où trop souvent l'affaiblissement des
croyances et l'absence de sentiments chevaleresques, d'illusions
généreuses, ne laissaient plus guère subsister que le sens de
l'intérêt personnel, le ministère n'avait pas cru pouvoir se soutenir
sans faire appel à cet intérêt. Comme toujours en pareil cas, il
tâchait de rassurer sa conscience par l'utilité du but à atteindre.
À vrai dire, ce mal était moins celui d'un ministère que celui de
la société elle-même. Pour le guérir, il eût fallu changer non les
gouvernants, mais les moeurs, rehausser l'âme de la nation, et
surtout en extirper le scepticisme politique, moral, religieux, fruit
de tant de révolutions. Or c'était une oeuvre à laquelle l'opposition
ne paraissait certes pas plus propre que le cabinet du 29 octobre.
[Note 4: _Revue nationale_, t. XV, p. 31.]
[Note 5: Voir, par exemple, le _Journal inédit de M. de Viel-Castel_.]
Toutefois, pour un homme tel que M. Guizot, cette excuse de n'avoir
pas fait pis que n'eussent fait ses adversaires à sa place ne paraît
pas suffisante. N'était-il pas de ceux dont on pouvait attendre
qu'ils fissent mieux que les autres? La répugnance, le mépris qu'il
éprouvait évidemment pour certains procédés ne devaient-ils pas
l'empêcher non seulement d'y recourir, mais d'y laisser recourir à
côté ou au-dessous de lui? Son austérité propre était incontestable.
Il y avait déjà longtemps qu'il «s'était promis, une fois pour
toutes, de ne jamais tenir compte, dans sa vie publique, d'aucune
considération d'intérêt privé[6]». «Je ne fais cas et n'ai envie que
de deux choses, écrivait-il à M. Bresson en 1846: de mon vivant, ma
force politique; après moi, l'honneur de mon nom[7].» Seulement, se
contentant trop facilement d'être personnellement intact, il s'était
peu à peu habitué à considérer ce qui lui paraissait être les défauts
inévitables de son temps et de son pays avec une sorte de résignation
hautaine, au sujet de laquelle il se plaisait à philosopher. «En
toutes choses, écrivait-il un jour à M. de Barante, c'est le grand
effort de la vie que de se soumettre à l'imperfection sans en prendre
son parti, et de garder au fond toute son ambition en acceptant toute
sa misère. Si je m'estime un peu, c'est par là. J'ai appris à me
contenter de peu, sans cesser de prétendre à tout[8].»
[Note 6: Lettre du 19 juillet 1835. (_Lettres de M. Guizot à sa
famille et à ses amis_, p. 145.)]
[Note 7: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 78.]
[Note 8: _Documents inédits._]
La mesure avec laquelle l'histoire s'efforce après coup de faire
le partage entre les torts du gouvernement et les injustices de
l'opposition, il ne fallait pas, sur le moment, l'attendre du public.
Celui-ci était, par le fait même du régime censitaire, plus disposé
à écouter l'accusation que la défense: la foule, facilement jalouse
du «pays légal» dont elle n'était pas, écoutait volontiers ceux qui
le lui présentaient comme une oligarchie bourgeoise n'usant de son
pouvoir que pour satisfaire ses appétits. «Ainsi, a écrit depuis M.
de Tocqueville, presque toute la nation fut amenée à croire que le
système représentatif n'était autre chose qu'une machine politique
propre à faire dominer certains intérêts particuliers et à faire
arriver toutes les places dans les mains d'un certain nombre de
familles; opinion très fausse, même alors, mais qui a plus favorisé
que tout le reste l'établissement d'un nouveau gouvernement[9].»
C'était là en effet un état d'esprit fort dangereux. Il tendait à
bien autre chose qu'à un changement de ministère, et devait être pour
beaucoup dans la chute de la monarchie, dans cette révolution de
février 1848 qu'on a prétendu qualifier de «révolution du mépris».
[Note 9: Lettre du 27 juillet 1853.]