À peine la session fut-elle ouverte, le 27 décembre 1845, que les
premiers votes émis pour la constitution du bureau et pour la
nomination de la commission de l'adresse confirmèrent l'existence
d'une majorité ministérielle résolue à ne pas se laisser entamer.
L'opposition ne renonça pas à la lutte; seulement elle décida de
parler surtout pour le dehors, se donnant comme but, non d'obtenir
un vote de la Chambre, mais de préparer les élections dans le pays.
Sur quel point porter ses efforts? Les circonstances ne lui offraient
alors aucune des chances dont elle avait pu profiter les années
précédentes: rien de pareil à ces incidents du droit de visite, de
la flétrissure, de l'indemnité Pritchard, qui lui avaient fourni de
si favorables terrains d'attaque. Réduite à remplacer la qualité
par la quantité, elle entreprit de soulever pêle-mêle tous les
griefs, d'allonger et de multiplier les discussions, d'y revenir à
chaque propos, sans jamais considérer une question comme vidée.
Ainsi se flattait-elle d'agiter l'opinion et de fatiguer le pouvoir.
Était-ce la meilleure tactique, en face d'un pays un peu las de la
politique et plus porté à l'apathie qu'à la colère? En tout cas, M.
Guizot ne s'en troublait pas: il était plein d'espoir. «Le début est
bon, écrivait-il le 5 janvier 1846. Le parti conservateur est plus
uni, plus décidé et plus en train que jamais, avec un sentiment de
confiance en lui-même et en nous que j'ai rarement vu... La fusion
de la gauche et du centre gauche a dissous le camp des incertains.»
Il ajoutait, quelques jours plus tard, le 26 janvier: «Au fond, la
majorité est très décidée, très compacte. L'opposition joue, avec
grand dépit, ses cartes, qu'elle croit les dernières avant les
élections. Elle fera du bruit, autant et aussi longtemps qu'elle le
pourra, pour relever et exciter son public extérieur. Je doute que
cela lui soit bon, et nous en souffrirons, je pense, plus d'ennui et
de fatigue que de mal[2].» L'attaque, en effet, fut aussi acharnée
que le prévoyait le ministre. L'adresse à la Chambre des députés
occupa dix-sept séances, ce qui ne s'était pas encore vu, et aussitôt
après, comme si rien n'était fait, la bataille reprit à propos de
la réforme parlementaire et des crédits supplémentaires. Ce ne fut
pas tout: dans les derniers jours de la session, à l'époque où
d'ordinaire le sentiment dominant est l'impatience d'en finir, M.
Thiers, qui avait pris à coeur son rôle de chef de l'opposition
et qui s'était prodigué à la tribune[3], rouvrit, à l'occasion du
budget, un débat de politique générale qui dura plusieurs jours.
[Note 2: Lettres particulières au comte de Flahault, ambassadeur à
Vienne. (_Documents inédits._)]
[Note 3: M. Thiers ne prononça pas moins de neuf discours pendant la
session de 1846. En 1845, il n'en avait prononcé que trois; en 1844,
six; en 1842, sept. En 1843, il n'avait pas paru à la tribune. En
1847, il ne devait parler qu'une fois.]
Dans ces diverses discussions, les affaires étrangères n'occupèrent
pas la place prépondérante que l'opposition était habituée, depuis
plusieurs années, à leur donner. C'est que toutes les questions de
ce genre, qui naguère passionnaient l'opinion, semblaient réglées
et finies. Vainement, lors de l'adresse, prétendit-on raviver la
querelle sur le droit de visite, en soutenant que la convention du 29
mai 1845 était une mystification; cette tentative n'eut aucun succès,
et les propositions faites dans ce sens furent repoussées, ou durent
être abandonnées. À défaut des questions anciennes, force fut d'en
imaginer de nouvelles qu'on alla chercher bien loin, jusqu'au Texas
et à la Plata.
Pour échapper aux difficultés qu'il avait depuis quelque temps avec
le Mexique, le Texas, jusque-là indépendant, venait de s'annexer
aux États-Unis. Le cabinet français n'avait pas prétendu s'opposer
à cette annexion, mais, de concert avec le cabinet britannique,
il l'avait déconseillée au gouvernement texien. Il estimait que
l'existence de ce petit État importait à l'équilibre du nouveau
monde et prévenait les chocs entre les deux races espagnole et
anglo-saxonne. Si mesurée qu'elle eût été, notre intervention avait
causé à Washington une humeur dont la trace se retrouva dans le
message du président: celui-ci déclara «ne pouvoir permettre, en
silence, qu'aucune action européenne s'exerçât sur le continent du
nord de l'Amérique». L'opposition en France fit grand bruit de ce
mécontentement; elle reprocha à M. Guizot d'avoir, par docilité
envers ses alliés d'outre-Manche, compromis une amitié qui était dans
les traditions de notre politique; la France, ajoutait-on, n'a pas
les mêmes raisons que l'Angleterre de jalouser les agrandissements
des États-Unis.
Ce fut à une critique analogue que donna lieu l'affaire de la Plata.
Déjà une première fois, en 1838, les mauvais traitements infligés
à nos nationaux par le dictateur de la Confédération argentine, le
farouche Rosas, nous avaient amenés à intervenir dans ses démêlés
avec l'État de Montevideo et à procéder au blocus des deux rives de
la Plata. Malgré la vigueur de nos marins, leur action avait été peu
efficace. Aussi, en 1840, le gouvernement français avait-il été fort
aise de se dégager tant bien que mal de cette entreprise lointaine,
coûteuse, difficile, en concluant avec Rosas une convention qui
semblait assurer à peu près la protection de nos nationaux et
l'indépendance de Montevideo. Dans les années suivantes, il avait
résisté à toute tentation d'une intervention nouvelle, malgré les
griefs trop réels que continuait à lui fournir Rosas. Cependant,
en 1845, l'Angleterre, gênée dans son trafic par la continuation
de la guerre entre les riverains de la Plata, voulut y mettre
fin en imposant sa médiation armée, et demanda à la France de se
joindre à elle. M. Guizot y consentit, au fond fort à contre-coeur.
L'opposition l'attaqua à ce sujet; ses critiques, il est vrai,
étaient peu concordantes, les uns se plaignant que la France agît,
les autres, dont était M. Thiers, se plaignant qu'elle n'agît pas
seule et avec plus de vigueur; mais tous s'accordaient à montrer
dans la dépendance où le ministère du 29 octobre était à l'égard de
l'Angleterre, la cause de la faute commise.
Sans doute, au Texas comme sur la Plata, le gouvernement français
eût mieux fait de s'abstenir. Son action ne s'expliquait guère que
par le désir d'être agréable au cabinet de Londres. Mais, si l'on
veut bien se rappeler qu'au même moment il obtenait de ce cabinet
l'abandon du droit de visite, on jugera peut-être qu'en payant de
ce léger prix une si importante concession, il ne faisait pas un
mauvais marché. D'ailleurs, dans l'une et l'autre affaire il veillait
à ne pas se laisser entraîner: en ce qui concernait le Texas, il
n'avait rien fait et entendait ne rien faire qui pût le mettre en
conflit avec les États-Unis; sur la Plata, la communauté d'action
avec l'Angleterre, si elle ne rendait pas l'entreprise plus agréable
et plus efficace, en diminuait du moins le risque. Rien donc n'était
sérieusement compromis. Le public en avait l'instinct. Aussi, malgré
les efforts de l'opposition et particulièrement de M. Thiers pour
grossir ces incidents, la Chambre refusa-t-elle de s'en émouvoir, et
repoussa-t-elle à de fortes majorités toutes les motions de blâme
présentées à ce sujet.