LES ÉLECTIONS DE 1846.

(Fin de 1845-août 1846.)

I. Bonne situation du ministère à la fin de 1845. M. Thiers

unit le centre gauche à la gauche. Le _National_ et la

_Réforme_.--II. L'opposition dans la session de 1846. Débats sur

les affaires du Texas et de la Plata.--III. L'opposition crie à

la corruption. Défense du ministère. Qu'y avait-il de fondé dans

ce grief?--IV. La campagne contre le pouvoir personnel. Débat

sur ce sujet entre M. Thiers et M. Guizot. La majorité fidèle au

cabinet.--V. Tranquillité générale. Attentat de Lecomte. Évasion

de Louis Bonaparte.--VI. Dissolution de la Chambre. Polémiques

électorales. Attentat de Henri. Les résultats du scrutin. Ce

qu'on en pense dans le gouvernement.

I

Le ministère durait depuis cinq ans. Plusieurs fois l'opposition

s'était crue sur le point d'en avoir raison: toujours elle avait

échoué. Sa dernière déception n'avait pas été la moins complète

ni la moins mortifiante. On sait comment M. Guizot, un instant

ébranlé, au début de la session de 1845, par le débat sur l'indemnité

Pritchard, s'était bientôt après raffermi, et comment même, quelques

mois plus tard, grâce à l'heureuse issue des négociations engagées à

Londres sur le droit de visite et à Rome sur l'affaire des Jésuites,

il était sorti de cette session plus solide qu'il ne l'avait jamais

été. À la fin de 1845, on se trouvait encore sous l'impression de ce

double succès. Aucune grosse difficulté n'embarrassait la politique

du cabinet, soit en France, soit en Europe; l'horizon, naguère si

chargé, s'était partout éclairci. Tout au plus discernait-on un point

noir du côté de l'Algérie, où l'indomptable Abd-el-Kader venait de

reprendre les armes; mais cet accident local mettait surtout en

cause la responsabilité du maréchal Bugeaud. Le ministère paraissait

impossible à renverser, tant du moins que subsisterait la Chambre

actuelle. Cette conviction, universellement répandue, produisait son

effet sur les députés. La victoire attire, la défaite désagrège.

Les flottants se détachaient de l'opposition et rentraient dans la

majorité. Le gouvernement ne cachait pas, d'ailleurs, son intention

de dissoudre la Chambre après la session de 1846; pour tous ceux qui

ne se sentaient pas sûrs de leurs collèges, il n'était que temps

de se remettre bien avec les ministres qui feraient sûrement les

élections.

Le changement qui s'opéra à ce moment dans la situation du centre

gauche ne contribua pas peu à raffermir la majorité. Jusqu'alors,

ce groupe avait gardé une position moyenne, intermédiaire, qui lui

permettait de tendre la main, suivant les circonstances, soit à la

gauche, soit au centre. Son chef, M. Thiers, avait paru, plus que

personne, soucieux des avantages de cette position. Mais, à la fin

de 1845, n'espérant plus rien du centre, il annonça l'intention de

réunir le centre gauche et la gauche, pour en faire une seule armée

dont il se flattait d'avoir le commandement. Après discussion entre

les plénipotentiaires des deux groupes, un traité fut rédigé et

signé en double, le 25 décembre 1845, par M. Thiers et M. Odilon

Barrot: les contractants se déclaraient résolus à entrer ensemble

au ministère et à se concerter pour le choix de leurs collègues;

il était stipulé que le futur cabinet présenterait des lois sur la

réforme électorale et parlementaire, la répression de la corruption

électorale, les annonces judiciaires, la définition des attentats

déférés à la cour des pairs, et qu'il proposerait des modifications

aux lois sur le jury et sur la presse[1]. Le centre gauche accepta

docilement ce qu'avait fait son chef. À gauche, cette alliance ne

laissa pas que d'éveiller certaines répugnances, non seulement chez

M. de Lamartine, comme toujours superbement isolé, mais aussi chez M.

de Tocqueville et ses amis, qui se plaignaient de voir la politique

de principes sacrifiée à la politique d'expédients et d'intrigues.

Toutefois, ces mécontents n'étaient que le petit nombre; la masse du

parti suivit M. Odilon Barrot, qui était complètement dominé par M.

Thiers.

[Note 1: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

Les radicaux de la Chambre, sans être partie au traité d'alliance,

se montrèrent disposés à seconder la campagne qui devait en être

la suite. Croyant avoir à attendre longtemps encore le jour de

la république, désabusés des conspirations et des émeutes, ils

jugeaient utile de se mêler à l'action parlementaire. D'ailleurs,

en s'unissant à l'opposition dynastique, ils se flattaient, non

sans raison, de l'entraîner et de la compromettre. En dehors de la

Chambre, tous les républicains ne se prêtèrent pas à cette tactique.

Le _National_, sans doute, l'approuvait: mais il n'était plus seul

à parler au nom des républicains. En 1843, un ancien sténographe,

fort mêlé aux sociétés secrètes, dévot de 1793, M. Flocon, avait

fondé la _Réforme_. Le nouveau journal eut des débats pénibles; il

était loin d'avoir autant d'abonnés que le _National_, qui cependant

n'en comptait guère plus de trois mille; il ne vivait que grâce aux

subventions de M. Ledru-Rollin, dont M. Flocon avait trouvé moyen

d'exploiter l'ambitieuse vanité. À la _Réforme_, on était violemment

jacobin, bienveillant au socialisme; on regardait d'un oeil jaloux et

soupçonneux les «messieurs» du _National_. Ceux-ci, de leur côté, ne

cachaient pas leur dédain pour ces nouveaux venus qui prétendaient

leur disputer la direction du parti. Quand le _National_, à la suite

des radicaux parlementaires, parut disposé à seconder M. Thiers,

la _Réforme_ dénonça aussitôt ce qu'elle appelait une intrigue,

un scandale, une trahison. Le _National_ se défendit, mais avec

l'embarras que manifestent toujours les Girondins aux prises avec les

Montagnards. Ainsi commençait un antagonisme qui devait subsister

jusqu'en 1848, et se manifester, après la révolution de Février, au

sein du gouvernement provisoire. Pour le moment, les meneurs de la

gauche parlementaire pouvaient ne pas y attacher grande importance:

la coterie de la _Réforme_ n'avait guère d'autre représentant dans la

Chambre que M. Ledru-Rollin, et dès lors sa désapprobation n'était

pas de nature à beaucoup gêner la manoeuvre de M. Thiers.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 17 / 84 题