LE MARÉCHAL MARMONT AU GRAND-JUGE.

«Carlstadt, le 3 septembre 1810.

«Je viens de recevoir la nouvelle que M. Paris, président de la cour de

cassation, avait été chargé par Votre Excellence de rédiger et de faire

connaître aux députés illyriens un projet d'organisation de la justice

dans les provinces illyriennes. Ce projet, s'il était adopté, détruirait

tout le système de la justice dans la Croatie militaire; et ce

changement, comme tous ceux qui pourraient avoir lieu dans

l'organisation de cette partie des provinces illyriennes, devant avoir

les conséquences les plus graves, je ne perds pas un moment pour

adresser à Votre Excellence les observations qui naissent de la nature

même des choses.

«Le régime de la Croatie militaire est un chef-d'oeuvre dans toutes ses

parties. Je ne saurais trop me répandre en éloges sur la force et la

bonté des institutions qui la composent. C'est certainement une des plus

belles choses que les modernes aient faites et qu'il serait fâcheux de

voir détruire faute de la connaître. Toutes les parties en sont

coordonnées. Guerre, administration, justice, etc., forment un tout que

le moindre changement doit détruire. Tout a tendu à l'ordre dans ce

système, parce qu'il y avait beaucoup d'obstacles à l'établir dans une

population mutine et difficile à conduire, parce que l'ordre était la

base de toutes les autres institutions. En conséquence, c'est l'autorité

militaire qui a d'abord été nécessaire, et elle a dû continuer à régir

ce peuple, parce qu'étant pauvre et ne pouvant donner d'argent le

meilleur parti qu'on pouvait en tirer était d'en obtenir le plus grand

nombre de soldats possible, et que, pour cela, il fallait inspirer au

plus haut degré, à toute la population, l'esprit militaire. Cette

population a donc dû être réorganisée pour la faire marcher d'une

manière régulière, et, en cela on aura préparé sa prospérité; car des

barbares, sans organisation, ne feront que difficilement des progrès

dans la civilisation. L'exemple qu'offrent les Morlaques, Dalmates,

comparés aux Croates leurs voisins, qui, par suite de leur organisation,

sont devenus bien supérieurs à eux, confirment ce précepte. Enfin on a

voulu tirer le plus grand parti possible de ce peuple pour le service de

l'État, et les effets obtenus sont ici au-dessus de tous les calculs et

de toute comparaison.

«Il a fallu et il faut, pour soutenir un pareil système, concentrer les

pouvoirs. Élever plusieurs autorités parmi ce peuple serait le principe

de l'anarchie, parce que son intelligence ne va pas jusqu'à concevoir

leurs rapports: obéir et commander, voilà la sphère de sa conception.

Mais, si les pouvoirs ont été concentrés, si tout a été soumis aux

formes militaires, que de précautions n'a-t-on pas prises pour empêcher

les abus de pouvoir! quelles mesures paternelles l'organisation

n'a-t-elle pas consacrées! Aussi, combien sont beaux les résultats,

puisque les Croates, qui sont tous voués au service, qui appartiennent

sans réserve et se dévouent à l'État, sont heureux, bénissent leur

organisation, à un tel point qu'ils abandonneraient leurs foyers s'ils

se croyaient menacés d'en changer, certains de retrouver en Autriche

l'existence qui leur serait refusée par un nouvel ordre de choses.

«Je vais entrer dans quelques détails pour les tribunaux, et je vais

vous faire connaître comment se rend la justice. Votre Excellence verra

s'il peut y avoir des motifs pour changer de mode, et s'il n'en est pas

mille autres pour conserver celui qui existe.

«Les Croates étant très-pauvres, leurs discussions d'intérêt sont de peu

de valeur; en conséquence, on a cherché à leur épargner les frais, et on

a placé la justice près d'eux. La population est répandue sur une assez

grande surface de pays; il a donc fallu multiplier les tribunaux, ou en

établir un par compagnie, c'est-à-dire soixante-douze pour les six

régiments. Mais quel caractère a ce tribunal? C'est un tribunal de

famille, un tribunal paternel; c'est enfin un tribunal de conciliation

plutôt que de justice. Le capitaine de chaque compagnie, un lieutenant

de l'économie, deux sous-officiers nommés à tour de rôle, deux soldats

également choisis à des époques déterminées, forment ce qu'on appelle

une _session_, qui s'assemble une fois la semaine. Les Croates de la

compagnie viennent y discuter leurs intérêts, et rarement retournent-ils

chez eux sans être tous contents. Mais, si l'une des parties en appelle,

l'affaire est portée devant le tribunal du régiment. Ici le mode change:

on doit supposer que, puisque l'affaire n'a pas été résolue d'une

manière satisfaisante pour tous, qu'elle est obscure; et alors c'est un

homme de loi, homme gradué, qu'on nomme auditeur, qui juge.--Vingt

officiers nommés à tour de rôle sont témoins et signent le

procès-verbal, qui contient les exposés; mais l'auditeur seul juge. Cet

auditeur, quoique homme de loi, porte l'habit et le titre d'un grade

militaire; mais on ne l'en a revêtu que parce que ce titre et cet habit

sont seuls respectés des Croates. En France, on a donné la robe aux

juges parce qu'on a pensé qu'elle imposait aux yeux; ici, elle

produirait un effet tout contraire.

«J'ai remarqué que le tribunal de compagnies ou de conciliation

terminait beaucoup d'affaires. Il y en a peu à soumettre à l'auditeur,

et il les termine presque toutes. Cependant s'il arrive que, par

exception, l'affaire soit ou assez obscure ou assez importante pour

avoir besoin d'un troisième jugement, c'est ici où je pense qu'on doit

rentrer dans l'ordre commun, et qu'il convient de porter l'affaire à un

tribunal tout civil; mais, encore une fois, comme les Croates sont

pauvres, il faut qu'il soit le plus près d'eux possible. Il faut

l'établir à Carlstadt, où leurs affaires journalières, leurs habitudes,

les conduisent; le composer seulement de quatre ou cinq juges, si on

n'aime mieux, par économie, donner au tribunal de première instance de

Carlstadt les attributions de l'appel pour la Croatie militaire.

«Cette justice, rendue sans frais, car les Croates doivent faire

eux-mêmes l'exposé de leurs affaires, placée près des familles, garantie

par toutes les formes qui assurent la pureté des juges; cette justice,

dis-je, qui doit habituellement prononcer sur des affaires de cinq, dix

ou quinze florins, n'est-elle pas conforme à la nature et à la situation

du pays? n'est-elle pas économique pour l'État, et peut-on

raisonnablement lui substituer une justice éloignée de dix à vingt-cinq

lieues, et qui, en coûtant de grands frais de déplacement aux Croates

pauvres, leur occasionne plus de dépenses encore en les mettant à la

disposition des gens de loi.

«Voici maintenant comment se rend la justice criminelle. Les jugements

de police correctionnelle se rendent dans les compagnies par la session,

ainsi qu'il a été dit plus haut, présidée par le capitaine. La justice

criminelle se rend par un conseil de guerre, présidé par le major et

composé des officiers supérieurs et d'un nombre déterminé de capitaines,

lieutenants, sous-officiers et soldats. L'instruction de la procédure

est faite par le premier auditeur du régiment, qui, comme je l'ai dit,

est un homme de loi. Dans certains cas, où les délits pour lesquels les

lois portent la peine de mort, comme pour ceux portant atteinte à la

sûreté publique, la révolte, la désertion en masse, etc., la sentence,

approuvée par le colonel, est exécutée immédiatement. Dans tous les

autres, elle doit être revisée au tribunal d'appel des régiments. Chez

les Autrichiens, ce tribunal est composé d'auditeurs, c'est-à-dire des

gens de loi ayant des grades militaires. Je propose de faire reviser,

dans les cas ordinaires, le jugement par le tribunal d'appel du

régiment, que je suppose composé de juges civils, mais auxquels il

faudrait adjoindre un nombre déterminé d'officiers.

«Donner au tribunal civil la police correctionnelle et la justice

criminelle; dans tous les cas, ôter l'une et l'autre aux chefs

militaires, c'est détruire les régiments croates, car c'est ôter une

grande partie de leur puissance aux officiers. Il n'y aurait plus ni

discipline ni obéissance; il n'y aurait plus que désordre et confusion.

«Je pourrais facilement m'étendre sur cet article-là; mais Votre

Excellence a déjà saisi toutes les conséquences qui seraient la suite

d'un changement de système.

«En résultat, toutes les erreurs dans lesquelles on est tombé à ce sujet

viennent de ce qu'on ignore ce que c'est que la Croatie militaire. Je ne

m'en étonne pas; je n'avais pu le savoir précisément pendant mon séjour

en Dalmatie, quoique je le désirasse beaucoup, et je ne connais

parfaitement son régime que depuis peu de mois.

«La Croatie ne doit pas être considérée comme une province, mais comme

un camp, et sa population comme une armée qui a avec elle son moyen de

recrutement, des femmes, des enfants, et des invalides, qui sont les

vieillards. C'est une horde de Tartares, qui, au lieu de vivre sous des

tentes, vit dans des cabanes, et qui, au lieu d'exister uniquement de

ses bestiaux, vit du produit de ses champs et de ses bestiaux; mais

c'est une horde organisée, disciplinée, heureuse et marchant rapidement

vers la civilisation; (car les lois de la discipline militaire ne sont

pas moins employées par les chefs pour établir l'ordre que pour diriger

la culture des terres et l'économie des troupeaux); et qui, en même

temps, fournit à l'Empereur, moyennant un secours de un million cinq

cent mille francs, une armée, belle, brave, instruite, habillée, et

toujours prête à marcher, de seize mille hommes, sans en compter huit

mille de réserve, c'est-à-dire autant, et avec douze millions de francs

d'économie, que donnerait une puissance de deux à trois millions d'âmes.

Cette organisation, je le répète, est enfin un chef-d'oeuvre,

puisqu'elle résout le problème difficile de donner, en améliorant chaque

jour le sort des habitants et en les rendant heureux, dix fois plus que

tous les autres peuples pour le service de son souverain.

«Je ne tarirais pas si je voulais entrer dans tous les détails de ce

qu'a de bon et d'utile l'organisation des régiments croates; mais je

terminerai cette lettre, peut-être déjà trop longue, en déclarant que le

peuple croate est déjà, au delà de mes espérances, dévoué à Sa Majesté,

et que je prends l'engagement, en conservant son organisation actuelle,

de le faire combattre pour son service tant qu'elle le voudra, avec

fidélité; d'en faire, en peu de temps, les troupes meilleures que les

meilleures troupes allemandes; tandis qu'au contraire il me paraît

évident qu'en détruisant une partie de son organisation on compromettra

l'autre, et qu'on risque de voir ce peuple changer d'esprit. Alors une

portion émigrerait, et il faudrait combattre l'autre à la première

apparence de guerre au lieu d'en tirer des secours.

«Telles sont, monsieur le duc, les observations que ma conscience et mon

amour pour les intérêts de Sa Majesté m'ont dictées. Je vous demande

avec instance de les prendre en considération; je crois pouvoir vous

assurer qu'elles en méritent la peine.

«Je vous fais également la prière de me faire connaître les points qui

présentent des difficultés. Je crois pouvoir les résoudre toutes. Si les

officiers croates n'ont rien dit au changement proposé, l'explication

s'en trouve dans leur ignorance de la langue française et leur timidité,

car les vérités que je viens d'établir et leurs conséquences n'ont pas

dû échapper à ceux d'entre eux qui y ont le moins réfléchi.

«_P. S._ Les Croates ont tellement horreur d'un changement

d'organisation, que le seul moyen que les Autrichiens aient employé avec

quelque succès pour les agiter a été de publier qu'on allait changer

leur régime. Cette opinion, qui s'était répandue un instant, a fait

émigrer plus de cent familles; et le plus léger changement donnerait à

ces bruits beaucoup de crédit, tandis que je n'ai négligé aucun moyen

pour les détruire.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (3/9) · 第 128 / 136 题