LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

«Laybach, le 2 septembre 1810.

«Monsieur le duc, je reçois en ce moment une lettre qui m'apprend que Sa

Majesté ayant daigné recevoir les officiers, députés illyriens, et

croates, ils ont fait diverses demandes sur lesquelles je crois de mon

devoir de donner, sans perte de temps, à Votre Excellence les

renseignements convenables.

«Les officiers ont demandé, à ce que l'on m'assure, que le gouvernement

français fournît l'habillement aux soldats en retenant les douze florins

qui sont donnés aux familles pour cet objet, sauf à augmenter les

impôts. Je puis vous assurer que, à moins que Sa Majesté ne donnât

l'habillement aux Croates en leur remettant l'imposition qui le couvre

aujourd'hui aux cinq sixièmes, ce qui, assurément, serait tout à leur

avantage, rien ne serait plus malheureux qu'une pareille disposition,

parce que les Croates ne sont pas en état de donner de l'argent, mais

seulement des objets de leur industrie. À plus forte raison, rien ne

serait plus malheureux qu'une augmentation d'impôt.

«L'annonce de nouveaux impôts est l'argument qu'emploient sans cesse les

Autrichiens pour les inquiéter. Il n'en faudrait pas davantage pour

changer l'opinion du peuple et faire émigrer une partie de la

population.

«Je crois, d'ailleurs, avoir démontré cette proposition d'une manière

complète dans le mémoire que j'ai eu l'honneur de vous adresser. Les

officiers sont des ignorants qui sacrifient, sans s'en douter, les

intérêts de l'Empereur et de leur pays à la gloriole d'avoir des soldats

plus régulièrement habillés.

«Ils ont parlé d'officiers français et dalmates placés dans les

régiments qui leur donnent de la jalousie.

«J'ai placé un chef de bataillon par régiment, et certes, eu égard à

l'avancement qui a eu lieu, cette disposition a été extrêmement modérée.

Il faudrait, pour donner aux Croates toute la valeur dont ils sont

susceptibles, mettre un bon nombre d'officiers français pour les

commander, et, dans le rapport de l'inspection que j'ai l'honneur

d'adresser à Votre Excellence, je demande qu'il en soit placé un par

compagnie, au moyen d'échanges convenables. Sous les Autrichiens, au

moins la moitié des officiers employés dans ces corps étaient étrangers

au pays, et le colonel Slivarich lui-même n'est pas né Croate, mais

marié et établi en Croatie depuis qu'il est dans ces régiments. Les

chefs de bataillon qui y ont été placés étaient indispensables pour y

introduire l'esprit français et contribuer à y faire connaître le

service français.

«Quant aux officiers dalmates, je conçois que les députés n'approuvent

pas le motif de leur placement; mais il n'en est pas moins fondé.

L'objet que je me suis proposé a été de placer près des colonels

français, qui ne savent pas l'Illyrique, des jeunes gens sûrs, dévoués,

intelligents, et qui, entendant la langue du pays, pourraient rendre

compte de tout ce qui s'y passe. J'ai déjà eu lieu de me féliciter de

cette mesure, et d'ailleurs, pour ne pas blesser les intérêts des

Croates, j'ai ajouté à l'organisation les emplois que je leur ai donnés.

«Les officiers ont dit que l'Empereur avait l'intention d'envoyer un

bataillon par régiment à Naples ou en France.

«Si telle est l'intention de l'Empereur, je vous supplie de lui

représenter, au nom du bien de son service, que les troupes de cette

espèce doivent combattre ou rester chez elles, et que les tenir en

garnison fixe est aussi contraire à leur institution qu'à leur esprit et

à leur existence, puisque ce sont les enfants de ces soldats qui

recrutent le bataillon; que ces individus, mariés en grande partie,

pénétrés de l'idée qu'ils doivent combattre et mourir pour l'Empereur,

ne verraient, dans l'éloignement de leur pays, que la destruction de

leur nation.

«Je ne rappellerai pas ici que ces troupes ne coûtent presque rien

lorsqu'elles vivent chez elles, et qu'il faut les payer comme d'autres

soldats lorsqu'elles en sortent. Mais je fais remarquer que, si c'est

pour les rendre meilleures que ces troupes seraient retirées de chez

elles, ce but serait beaucoup mieux rempli par trois mois de campement

dans le pays que par un an de garnison éloignée. Rien ne contrarierait

plus l'esprit de l'organisation de ces troupes et leur conservation.

«Si l'intention de Sa Majesté est de les envoyer en Espagne, je n'ai

rien à répondre, puisque les soldats doivent faire la guerre, quelque

part qu'on les envoie. Cependant il est nécessaire d'observer que, pour

le début, ce serait une chose fâcheuse que de les employer dans une

expédition que les Autrichiens, pendant dix-huit mois, leur ont peinte

sous les couleurs les plus désavantageuses, et que le bon parti que Sa

Majesté tirera des Croates pour son service à l'avenir dépendra beaucoup

de la manière dont ils seront employés la première fois à la guerre.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (3/9) · 第 127 / 136 题