«Laybach, le 31 juillet 1810.
«Monsieur le duc, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire le 21 juillet, qui est relative à l'arriéré de la solde des
troupes à Raguse.
«J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence le tableau de la situation
de la solde, qui vient de m'être remis par le trésorier général. Elle y
verra que le sort des troupes en Dalmatie et en Albanie a été amélioré.
«Les raisons qui ont placé les troupes dans des conditions aussi
défavorables sont telles, que j'ose à peine vous les présenter, tant
elles paraissent étranges et incroyables; mais elles n'en sont pas moins
vraies et à la connaissance de tout le monde. Les voici:
«M. d'Auchy avait pris en aversion la Dalmatie, et quelque chose que
j'aie faite et quelque promesse que j'en aie obtenue, ce qui est
constaté par le procès-verbal de nos séances, il n'a jamais voulu
s'occuper ni envoyer des secours. Ce n'est que pendant le mois de juin
qu'il a commencé à faire quelques dispositions de fonds pour ce pays.
«Le prétexte d'absence de ressource ne peut le justifier; car jamais je
ne lui ai demandé des envois de fonds que lorsque j'avais la
connaissance des moyens existants; et c'est précisément lorsqu'il
manquait à ses engagements, qu'il payait avec profusion des fournisseurs
qui étaient ses favoris.
«Lors de la vente des marchandises coloniales, j'avais proposé à M.
d'Auchy d'admettre les régiments en payement de leur solde, dans l'achat
de ces marchandises. Il en résultait un recouvrement et payement sans
numéraire, dont la rareté était un obstacle de plus. M. d'Auchy n'a
étendu cette disposition qu'aux fournisseurs, et des sommes
très-considérables ont disparu lorsque les troupes étaient dans le plus
grand besoin.
«Enfin M. d'Auchy a mis une telle volonté et une telle négligence dans
cette partie du service, qu'il avait oublié ou feint d'oublier qu'il
existait dans la caisse du receveur, à Zara, cent mille francs; tandis
que le préposé du trésorier n'avait pas un sou, que tout le monde était
dans le besoin, et qu'en ayant été instruit j'ai dû lui écrire, le 21
juillet, pour le presser de donner l'ordre de faire verser des fonds, de
manière à ce qu'on pût en faire l'emploi pour le payement des troupes.
«Pendant ce temps de disette et de besoins, lorsque M. d'Auchy ne
voulait s'occuper ni de la Dalmatie, ni des troupes qui y sont en
garnison, il donnait, sans ma participation, sans mon consentement, et
outre mesure, des sommes à l'administration d'Idria pour des travaux qui
nous sont étrangers, travaux dont il fallait sans doute empêcher la
suspension, mais qu'il ne fallait pas traiter plus favorablement que les
troupes.
«Il est dû, en outre, aux troupes d'assez fortes sommes sur l'an 1809;
mais, comme l'administration des provinces illyriennes commence au 1er
janvier 1810, nous n'avons pas payé des dettes antérieures. Bien plus,
le ministre du trésor public ayant envoyé, au mois de février, huit cent
mille francs en numéraire pour payer ce qui était dû aux troupes
sédentaires de la Dalmatie pour l'an 1809, nous avons été obligés d'en
prendre une partie pour faire la solde des troupes dans les provinces
conquises, parce qu'alors on était dans le plus fort de la crise du
papier, crise qui n'est pas encore passée, et qui était telle alors, que
nous ne pouvions pas nous promettre la rentrée de mille louis.
«Mais les fonds sont compensés par une solde de huit cent quatorze mille
francs, qui nous est due par la caisse de la cinquième coalition, et qui
servira à solder toutes les dépenses de l'année pour l'an 1809.
«Votre Excellence pourra se convaincre, d'après ce qui précède et qui
est de la plus rigoureuse vérité, que, si le sort des troupes de
Dalmatie n'est pas le même que celui des provinces cédées, c'est que mes
efforts, pour le bien du service de l'Empereur, étaient impuissants
lorsque M. d'Auchy était ici.
«Notre situation à cet égard a beaucoup changé, et je ne doute pas
qu'avec le concours de M. Belleville et les bonnes dispositions qu'il
annonce nous ne fassions tout ce qu'on peut attendre du zèle le plus pur
et le plus soutenu.
«Notre situation serait meilleure si M. d'Auchy avait voulu plus tôt, et
d'une manière plus complète, s'occuper des moyens d'augmenter les
revenus. Mais il a été sourd à ma voix, en cela comme en toute autre
chose; et je n'ai pas à me reprocher de l'avoir laissé ignorer, car j'ai
la crainte même d'avoir répété trop fréquemment combien son inertie, son
insouciance et sa mauvaise volonté étaient funestes. Mais il faut que Sa
Majesté sache qu'en ce moment même pas un seul octroi n'est établi, et
cependant c'était un des moyens les plus simples et les plus prompts
d'augmenter les revenus.
«Une chose aussi qui est indispensable à l'amélioration de nos finances,
c'est la mise en activité du Code Napoléon, sans lequel nous ne pouvons
établir l'impôt sur l'enregistrement, et que le retard prolongé de M.
Cofinhal ajourne indéfiniment. Chaque mois de retard prive le trésor des
provinces illyriennes de cent cinquante mille francs, qui est la moitié
de la solde de l'armée.
«Je saisis cette circonstance pour prier Votre Excellence de solliciter
de Sa Majesté ses ordres à cet égard.
«Enfin, je le répète, les provinces illyriennes, dont les finances
seront très-belles en 1811, et qui auront amplement ce qu'il leur faut
pour supporter les charges que Sa Majesté leur a imposées, ont besoin
d'un secours et d'un prêt cette année, pour donner le temps d'attendre
le moment où toute la nouvelle organisation financière pourra être en
activité et donner les produits qu'elle promet.
«Toutes mes sollicitudes et celles de M. Belleville tendent à mettre les
troupes de Dalmatie au niveau de celles des provinces cédées; et, comme
nous sommes pénétrés l'un et l'autre des mêmes principes et des mêmes
idées, que nous sommes parfaitement convenus de nos faits, Sa Majesté
peut être assurée que chaque jour améliorera la situation de tous les
services.»