1810
Sommaire.--Rétablissement du commerce de Trieste avec le
Levant.--Bailliages du Tyrol.--Députation des provinces illyriennes au
couronnement.--Emploi du temps.--Noblesse de la Carniole.--Le prince
d'Auersberg.--Chasse à l'ours.--La Louisen-Strasse.--Le prince
Dietrichstein.--Les tribunaux.--Relations avec l'Autriche.--Projet de
fortification pour les provinces illyriennes.--Mines d'Idria.--Lac de
Zirknitz.--Le duc de Raguse demande et obtient un congé.--Aurelio
d'Amitia.--La reine de Naples.--Prétentions à une découverte
scientifique.--Départ pour Paris.--Accouchement de
l'impératrice.--Affaires d'Espagne.--Masséna.--Le général Foy.--Le duc
de Raguse est nommé commandant de l'armée de Portugal.
J'avais pensé de bonne heure à établir une branche importante de
commerce entre Trieste et la Turquie, par la Croatie. Le blocus
continental privait la France de coton, et les nouvelles manufactures
pour la fabrication des étoffes de cette espèce souffraient beaucoup par
la disette et le prix des matières premières. Les transports étant au
plus bas prix en Turquie, on pouvait peut-être rivaliser avec les
transports par mer. En effet, des transports effectués à travers des
pays fertiles, mais incultes, qui fournissent sans frais la nourriture
des bestiaux qui les traversent; le peu de valeur des chevaux de bât
employés; la sobriété des sujets turcs et le bas prix de leur entretien,
me firent supposer qu'avec des soins mon plan était exécutable. Il
fallait d'abord commencer par assurer une protection spéciale aux
caravanes. Les Turcs, dont c'était l'intérêt, s'en occupèrent et y
parvinrent. De mon côté, je m'occupai de leur donner toute espèce de
facilités et de sûreté en Illyrie. D'abord un grand lazaret avec
d'immenses magasins; puis des transports de voitures à bon marché pour
aller de Costanitza à Trieste, car on ne pouvait recevoir et laisser
conduire cette multitude de chevaux de bât, qui n'auraient pas trouvé
dans la route des terrains abandonnés où ils pussent paître, et encore
moins payer leur consommation. Je fis faire tous les calculs, rédiger
un mémoire circonstancié, et j'envoyai ces propositions à l'Empereur,
qui les adopta avec empressement. Il restait à empêcher les cotons
envoyés de Constantinople à Vienne par la mer Noire et le Danube,
d'entrer en France par Strasbourg. Cette nécessité fut comprise: un
droit de deux cents francs par quintal, mis à la douane de Strasbourg,
remplit cet objet, et dès lors l'Illyrie fut la route naturelle des
cotons qui venaient de Smyrne et étaient destinés pour la France.
Ces transports très-longs exigeaient de grands capitaux, et, pour
faciliter le crédit des négociants français, une ville d'entrepôt était
nécessaire. Trieste se trouvait être naturellement cette place; elle fut
déclarée telle, et reçut tous les priviléges qui en découlent. Je
communiquai ces projets aux négociants de Trieste, dont l'existence se
trouvait ainsi ranimée. Tout avait été si bien prévu pour l'exécution,
et de si bonne heure, que, dès le mois de septembre 1810, les premières
balles de coton arrivèrent à Trieste. Dans le cours de l'année 1811,
soixante mille balles y furent emmagasinées; le nombre s'augmenta et
arriva depuis jusqu'à deux cent mille par an. Ce transport et ce
commerce ont été d'un puissant secours pour l'industrie française
pendant ce temps de souffrances et de misère; ils ont été le salut et la
fortune de Trieste et de tous les pays qu'ils traversaient; ils ont
enfin diminué puissamment pour eux les calamités qu'entraînait après lui
le système continental.
Pendant la tournée dont je viens de rendre compte, je donnai l'ordre de
prendre possession de deux bailliages du Tyrol, cédés par la Bavière
aux provinces illyriennes, ceux de Liante et de Lillion. Cette réunion
complétait ces provinces comme frontière militaire de cette partie de
l'empire.
À mon passage à Villach, une maison d'éducation de femmes, connue sous
le nom de Congrégation des vierges, établissement reconnu utile et
jouissant des faveurs de l'opinion publique, était dans une grande
détresse: je m'en fis rendre compte; je pourvus à ses besoins et
j'assurai sa conservation. Je rentrai enfin à Laybach, après une absence
de plus de deux mois.
J'ai oublié de rendre compte de l'envoi d'une députation des provinces
illyriennes pour complimenter l'Empereur, hommage d'usage en pareille
circonstance, mais qui avait alors un but particulier d'utilité, vu le
grand éloignement de la France de ce pays, et la différence de ses
moeurs. Un reflet de l'éclat du trône impérial et de Paris devait
frapper les nouveaux sujets qui n'avaient qu'une idée confuse de notre
grandeur. En conséquence, je multipliai beaucoup les députés. Chaque
province eut son représentant, et chaque régiment croate fut considéré
comme une province.
Le colonel Slivarich, seul des colonels sortant du service d'Autriche,
et auquel j'avais confié le commandement du 1er régiment, fut chargé de
présider lui-même la députation militaire des six régiments.
Je choisis pour chef de la députation M. Calafatti, dalmate fort
considéré, homme d'esprit, auquel j'avais confié l'intendance de Trieste
et de l'Istrie. Son mérite particulier et la situation de sa famille
m'avaient fait déroger en sa faveur au principe, suivi toujours en cas
pareil, de choisir les députés ailleurs que dans les employés du
gouvernement.
Ceux qui composaient cette députation étaient au comble de la joie et
du bonheur. Calafatti surtout l'exprimait avec un enthousiasme difficile
à peindre; il emmenait sa femme et sa fille, c'était le grand événement
de sa vie et un triomphe auquel s'associait sa famille entière.
L'infortuné! et que sommes-nous en présence de l'avenir! Combien nos
voeux sont souvent indiscrets! Ce léger triomphe devait être la cause de
la perte des siens et du malheur de sa vie.
Il se trouva à la fête si tristement célèbre du prince de Schwarzenberg,
ambassadeur d'Autriche, donnée à l'occasion du mariage de Marie-Louise;
et sa femme et sa fille y périrent; lui-même, blessé grièvement, eut les
pieds entièrement brûlés; et, après avoir passé plusieurs mois en danger
de mort, il est resté estropié le reste de ses jours.
Dans le nombre des députés, se trouvait un nommé Zanovich, que nous
avions tiré des cachots de Venise, et trouvé sous les plombs à notre
entrée dans cette ville. Lui et toute sa famille ont eu la plus
singulière destinée; exemple marquant de l'influence de l'organisation
sur les facultés: j'ai raconté ailleurs les circonstances
extraordinaires qui la concernent.
Pendant tout ce voyage, je n'avais pas perdu un moment de vue toutes les
affaires d'administration. Chaque jour, une estafette m'apportait le
travail courant sur lequel je prononçais. De retour à Laybach, je
rentrai dans ma vie habituelle, à la fois vie d'affaires et de plaisirs,
car je menais de front les uns et les autres avec une grande facilité.
Ma manière d'exister était très-régulière, et j'employais bien mon
temps; je ne me laissais pas absorber par des détails minutieux. On ne
peut mener une grande besogne qu'en faisant travailler les autres, en
employant des hommes capables, et en gardant pour soi le soin de donner
la direction, de fixer les principes, et de juger l'ouvrage. En se
bornant à ce rôle, le seul qui convienne à un grand pouvoir, on a le
temps de réfléchir et de penser, la tête est toujours fraîche,
c'est-à-dire en possession de toutes ses facultés. Tout aboutissait à
moi; indépendamment des travaux extraordinaires tenant à l'organisation,
j'avais à régler journellement ce qui tenait aux finances, à
l'intérieur, aux douanes, à la justice, à la marine, qu'une commission
dirigeait; à la guerre pour les troupes croates, à la guerre pour ce qui
concernait l'armée française, etc. Eh bien, jamais je n'ai remis au
lendemain à terminer ce que je devais faire le jour même; et chaque
jour, avant trois heures, mon travail étant fini, toutes mes décisions
prises, toutes mes signatures données, depuis ce moment jusqu'au soir je
m'occupais de promenades, de chasses, de fêtes et de plaisirs de toute
espèce.
La province de Carniole est habitée par beaucoup de noblesse
très-ancienne et très-fière. Je m'occupai à lui plaire; et, comme je la
traitais avec distinction et qu'elle n'avait rien de plus à prétendre,
elle fut bientôt à moi et satisfaite de son sort. Bref, aucun pays réuni
à la France n'a montré plus promptement et plus constamment de bons
sentiments pour nous, malgré l'affection héréditaire et si marquée que
ses habitants portent, avec tant de raison, à la maison d'Autriche; et,
je crois pouvoir le dire sans orgueil et avec vérité, la cause en est
dans la justice, les égards et la fermeté avec lesquels ces peuples ont
été traités.
Plusieurs seigneurs autrichiens, entre autres le prince d'Auersberg,
vinrent pour me recevoir dans leurs belles possessions, et celui-ci dans
le duché de Gottsche. Nous y chassâmes l'ours: cet animal y est commun;
nous en trouvâmes plusieurs, aucun ne fut tué. Je dirai, à la honte de
plusieurs compagnons de chasse, entre autres d'un intendant français,
que des ours passèrent près d'eux et qu'ils n'osèrent pas les tirer.
Cette chasse a, en France, la réputation d'être dangereuse; là, elle
n'inspire aucune crainte. Quand il a le moyen de fuir, l'ours ne cherche
pas à attaquer le chasseur. Les sangliers sont très-rares dans ce pays,
et leur chasse passe pour périlleuse; et en France, où elle est commune,
personne n'a jamais eu l'idée d'y attacher aucun mérite: on redoute,
dans chaque pays, ce que l'on ne connaît pas, et les craintes
disparaissent quand on observe de plus près les objets qui les
inspirent. Il en est de cela comme de beaucoup d'autres choses dans le
monde:
Toujours bâtons flottants,
De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien.
Le prince Dietrichstein, un des plus grands seigneurs de l'Autriche,
vint aussi à Laybach au nom de la compagnie de la route Louise
(_Louisen-Strasse_), dont il était un des plus forts actionnaires. Cette
route traverse la Croatie et va de Carlstadt à Fiume. D'une haute
importance pour la Hongrie, elle sert à exporter ses produits. Ouvrage
magnifique, elle a été un objet de patriotisme de la part de ses
principaux actionnaires. Un décret impérial avait fait à cette société
la concession d'un péage: il fallait faire reconnaître ce droit par le
nouveau gouvernement, et le lui conserver; c'est ce que le prince
Dietrichstein venait solliciter. Indépendamment de la justice de sa
réclamation, il y avait un autre motif pour l'accueillir: les travaux
n'étaient pas tout à fait achevés, et il y avait encore quelques
capitaux à y dépenser. Je me fis rendre compte, avec un grand détail, de
tout ce qui avait rapport à cette affaire, et, au bout de six semaines,
elle fut éclaircie et entendue. Je confirmai la concession par un
arrêté, et il y fut ajouté quelques dispositions qui parurent
équitables. Tout fut fait en moins de deux mois. Si on veut comparer la
marche des affaires chez nous avec celle qu'on suit à Vienne, nous en
avons ici les moyens. On peut s'étonner qu'un pays puisse subsister avec
la lenteur qui règle un grand nombre des actes de son administration. On
se garantit sans doute ainsi des surprises et des erreurs, on s'épargne
l'obligation de revenir sur des décisions prises; mais d'autres
inconvénients plus grands et impossibles à développer ici en sont les
conséquences nécessaires.
En 1814, ce pays est revenu à l'Autriche. Les changements apportés à la
concession primitive, relative à la route Louise, durent être l'objet
d'un nouvel examen de la part de l'administration autrichienne. Eh bien,
en 1819, je fus à Vienne, et je trouvai le prince Dietrichstein
sollicitant cette affaire, dont on s'occupait depuis cinq ans, et qui,
grâce aux renvois éternels d'une direction à l'autre, n'était pas encore
terminée.
Nous étions en discussions continuelles sur la frontière de la Save avec
les autorités autrichiennes. Elles contrariaient fréquemment la
navigation sous divers prétextes. Après mille réclamations et mille
pourparlers, je ne trouvai d'autre moyen que la voie des représailles.
Elle me réussit comme elle réussira toujours toutes les fois qu'on ne
les exagère pas. Il y eut aussi des intérêts froissés par des
possesseurs riverains opposés pour des pâturages; mais tout se termina
enfin à l'amiable. J'envoyai mon chef d'état-major pour quelque temps à
Agram auprès du général Hiller. Nous nous entendîmes avec lui, comme
aussi avec l'évêque d'Agram, pour qu'il donnât à l'évêque de Laybach le
pouvoir d'administrer la partie de son diocèse placée sur la rive droite
de la Save.
J'organisai une compagnie de réserve à Laybach, composée d'anciens
officiers et d'anciens soldats autrichiens licenciés. Je proposai à
l'Empereur de lever un régiment de trois bataillons, afin d'employer
beaucoup d'officiers nés dans les provinces. Ils avaient quitté le
service autrichien et en demandaient en France. Cette proposition ayant
été accueillie, ce régiment, connu sous le nom de régiment d'Illyrie,
fut très-promptement organisé et envoyé en Italie. Je reçus
l'autorisation d'y placer un tiers d'officiers français, ce qui, avec
les placements déjà exécutés dans les régiments croates, donna un grand
avancement et un grand mouvement à mon corps d'armée.
Deux choses produisaient un véritable état de souffrance dans ce pays:
le manque d'argent, et le retard apporté dans l'organisation des
tribunaux. Mais, malgré mes représentations, rien ne revenait de Paris.
Je fus obligé de former provisoirement un tribunal à Carlstadt, composé
de civils et de militaires, pour assurer le cours de la justice en
Croatie. Quant à l'argent, comme les nouveaux impôts n'étaient
productifs qu'en partie, et qu'on ne retirait pas les troupes, je fis
sur les principales villes un emprunt de un million cinq cent mille
francs, à la garantie desquels j'affectai des rentes foncières dont la
province de Carniole était propriétaire. L'Empereur blâma cette mesure.
Je lui demandai quel pouvoir il me supposait, quels moyens il
m'attribuait, pour faire face à des besoins aussi positifs avec des
moyens aussi faibles, et dont l'insuffisance lui avait été démontrée. Je
lui prouvai, non pas sans humeur, que, si je n'eusse pas pris cette
mesure, tout serait tombé en dissolution. J'eus gain de cause. La plus
grande partie des troupes françaises eut l'ordre de passer en Italie;
je les remplaçai, pour la garde des places de Raguse, Zara, Carlstadt,
etc., par quatre bataillons croates mis en activité, et qui se
relevaient à des époques fixes.
Je disposai tout pour organiser avec le temps en Dalmatie deux régiments
à l'instar des Croates. C'était la seule manière de civiliser cette
province et d'en tirer parti. Tout le littoral était destiné à recruter
la légion dalmate, et la marine devait rester sous une administration
civile. L'intérieur, ce qu'on nomme la Morlachie, formerait le
territoire des deux régiments; la garde nationale et la gendarmerie
seraient chargées de la police du littoral, et, en attendant la
formation des régiments, les Pandours, réorganisés, devaient être la
force territoriale de ces cantons et former leur noyau. Les Pandours
furent formés en dix compagnies; chaque compagnie avait son territoire,
cinq officiers, et cent à deux cents hommes de la population lui étaient
adjoints. Les dédoublements successifs auraient fourni les cadres
nécessaires. En attendant, près de deux mille hommes étaient déjà
ensemble et dans l'esprit de l'organisation que je méditais. Le temps
n'a pas permis d'y apporter plus de développement.
L'empereur d'Autriche m'en a parlé plusieurs fois, et je l'ai fort
engagé à former des régiments dans son intérêt, comme dans celui de la
province; mais la considération que les Dalmates étaient actuellement
propriétaires, et avaient reçu les terres qu'ils possédaient sans
condition, l'avait retenu jusqu'alors, à ce qu'il m'a dit. Celles des
Croates leur avaient été, au contraire, données à titre spécial de
services militaires. On voit quel poids a dans son esprit le droit de
chacun de ses sujets, et quelle équité préside à ses décisions.
Le lycée de Laybach était entre les mains d'hommes distingués et
capables. Je ne négligeai aucun soin pour ajouter à renseignement qu'on
y recevait. Je lui donnai un jardin botanique pour servir à
l'instruction des élèves.
Un évêché grec fut établi en Dalmatie. Les Dalmates de ce rite
dépendaient de l'évêque de Monténégro, et je crus utile et politique de
les soustraire ainsi à son influence. Le siége en fut placé dans un
couvent situé au milieu de la Kerka, près de Sebenico. Un journal du
gouvernement, traduit en quatre langues, fut publié, et j'établis une
censure pour les livres. Cette mesure, commandée par les besoins de la
société, était plus particulièrement en harmonie avec le mode du
gouvernement d'alors et les moeurs de cette époque, et on a payé cher
depuis la fantaisie d'y renoncer; mais ses instructions étaient de
laisser à la publication des ouvrages la plus grande liberté possible,
et je ne crois pas qu'elle ait été une seule fois dans le cas d'exercer
son _veto_ et de faire sentir l'action de son pouvoir aux écrivains.
J'eus soin aussi des officiers mutilés et des veuves des officiers morts
au service d'Autriche pendant la dernière campagne. Je fis liquider
leurs pensions sur le taux de la législation d'Autriche. L'Empereur
devait prendre les charges du pays en l'acquérant, et récompenser
loyalement des services rendus à l'État dont ce pays avait fait partie.
Je fis faire aussi un travail sur les médailles de Joseph II et de
Marie-Thérèse, données pour actions d'éclat à quelques soldats croates,
et je sollicitai leur échange contre des croix de la Légion d'honneur.
Il était politique de faire disparaître des distinctions autrichiennes,
et équitable de rendre à de braves soldats un signe d'honneur mérité au
prix de leur sang. Le courage qui se fait remarquer dans
l'accomplissement du devoir doit être honoré, qu'il ait été employé ou
non à notre profit, et le nouveau souverain s'honore lui-même et fait
acte de haute justice en traitant avec faveur et bienveillance les
anciens défenseurs du pays qu'il vient d'acquérir.
Les provinces illyriennes avaient été épuisées par la guerre, et le
bétail y était devenu fort rare. Le gouvernement autrichien accorda la
libre sortie de douze mille boeufs de Hongrie, et aussi une sortie
illimitée des grains: ces secours furent un grand soulagement.
Depuis le mariage de Napoléon, je trouvais de meilleurs procédés dans
les autorités autrichiennes, une facilité plus grande à s'entendre avec
nous, et les rapports de la frontière étaient devenus aussi faciles que
pacifiques. Ces autorités trouvèrent en moi les mêmes dispositions
bienveillantes. Des billets faux, imités de ceux de la banque de Vienne,
se répandirent tout à coup en Autriche; on reconnut qu'ils venaient
d'Illyrie, et j'en reçus l'avis. La police se mit en campagne et
découvrit l'atelier: les coupables reconnus furent punis suivant toute
la rigueur des lois. Le gouvernement autrichien avait sollicité
l'admission d'un commissaire pour être témoin de la procédure et
assister au jugement; je le refusai comme contraire à notre dignité,
mais la justice n'en fut faite qu'avec plus de sévérité.
À cette époque, les mesures de rigueur redoublèrent contre les
marchandises anglaises: on les brûla impitoyablement dans tous les lieux
où l'on put en découvrir, et ces actes, tout rigoureux qu'ils étaient,
ne présentaient pas au moins les circonstances d'iniquité si odieuses
auxquelles la confiscation des marchandises coloniales avait donné lieu,
ainsi que je l'ai remarqué précédemment.
L'Empereur s'occupa de la sûreté des provinces illyriennes, et me
demanda un projet de fortification. Par la réunion des bailliages du
Tyrol, on a pu juger son intention: il voulait faire de ces provinces la
frontière militaire complète de l'Italie contre l'Autriche. Tout me
parut devoir se réduire à deux places, en outre de celles que j'ai
indiquées en parlant de la défense du Frioul: l'une entre Tarvis et la
Ponteba, à Malborghetto, et l'autre à Caporetto. Ces deux places
auraient défendu et fermé les débouchés des montagnes dans la plaine du
Frioul. Pour garder les bords de la Save, il aurait fallu une bonne
place à Krainbourg; elle aurait fermé la vallée et gardé las deux
débouchés qui viennent de Villach et de Klagenfurth, et une à Laybach
pour appuyer une armée qui aurait défendu le passage de la Save. La
place de Krainbourg, me paraissant plus importante, était celle que
j'avais proposé de construire, sauf à s'en tenir seulement au château de
Laybach et à établir au besoin un camp retranché sur les belles
positions qui se lient à son assiette. Un fort occupant les défilés en
avant d'Adelsberg aurait complété la défense de cette frontière: mais
notre puissance a été si passagère, qu'à peine a-t-on eu le temps de
concevoir et de préparer les projets.
L'Empereur insistait pour fortifier Trieste. Le fort qui couvre la ville
pouvait être armé sans grandes dépenses; mais l'idée d'envelopper la
ville par un système de forts détachés m'a toujours paru une entreprise
d'un succès douteux et exigeant des moyens supérieure au but qu'on
voulait atteindre.
J'allai visiter les mines de mercure d'Idria, dont la célébrité est fort
grande. Découvertes en 1497 par un paysan, elles ont depuis été
constamment exploitées. Une population de trois mille âmes environ est
consacrée aux travaux. Ses produits sont annuellement de un million cinq
cent mille francs de vif-argent, et le revenu net ne dépasse pas cinq
cent mille francs. Le principal débouché pour le placement du mercure
est l'Amérique, où on l'emploie dans l'exploitation des mines d'or. Le
mercure ayant la propriété de s'amalgamer avec l'or et l'argent, ces
métaux, dans leur gangue, sont réduits en poussière que l'on jette dans
le mercure. Tout ce qui n'est pas or ou argent se sépare. Reste le
mercure ainsi combiné à l'or et à l'argent. On place le tout dans des
fours à réverbère; le mercure se volatilise; l'or et l'argent restent
purs au fond du fourneau. Le mercure volatilisé est recueilli; et, sauf
quelque perte, il sert de nouveau. Les Espagnols étaient autrefois en
possession d'acheter la totalité des produits; mais leurs besoins ont
beaucoup diminué par la découverte et l'exploitation des mines de
mercure d'Almaden, en Andalousie, plus considérables que celles d'Idria.
L'Empereur affecta le produit des mines d'Idria à l'ordre des
Trois-Toisons d'Or, qui a existé seulement en projet.
L'administration de ces mines, mal conduite, était fort chère, comme il
arrive toujours chez nous en pareil cas. Je réclamai qu'elle fût
abandonnée à l'administration des provinces, sauf à livrer, chaque
année, une quantité de mercure déterminée. Nous aurions ainsi développé
leur exploitation, et le trésor de l'Illyrie y aurait trouvé un puissant
secours, après avoir satisfait à la délégation faite sur lui en faveur
de l'ordre des Trois-Toisons; mais l'Empereur ne voulut pas entendre à
cet arrangement.
Ces mines sont belles et curieuses. L'exploitation eu est bien entendue.
On en tire divers oxydes de mercure et on y fabrique du cinabre. La
population, entièrement composée de mineurs, est aisée; mais combien
elle achète cher son bien-être par les infirmités précoces qui
l'accablent! Quelques années d'un travail suivi dans ces mines suffisent
pour affecter le système nerveux et produire quelquefois un tremblement
continuel dans tous les membres.
Je profitai du voisinage pour aller voir deux choses curieuses de ce
pays: la grotte d'Adelsberg et le lac de Zirknitz. La Carniole a la même
constitution que la Dalmatie; tout est calcaire ou grès. Les rivières
creusent leur lit profondément, traversent les montagnes, disparaissent
et surgissent de nouveau. Des grottes immenses et caverneuses d'une
grande profondeur semblent les temples des Titans. Des stalactites et
des stalagmites superbes, produites par les dépôts des infiltrations,
forment des colonnes et des monuments d'une architecture bizarre. La
grotte d'Adelsberg, par sa profondeur, par son étendue et la variété des
formes de ses parvis et de ses divisions, est une des choses les plus
remarquables en ce genre, et, quand elle est illuminée, comme lorsque je
la visitai, elle offre un coup d'oeil dont il est impossible de faire
une description exacte et de donner une juste idée.
À quelque distance d'Adelsberg et sur la route de Laybach, près du
château de Cobentzel, sort de la montagne une rivière qui se perd plus
loin et forme ensuite la Laybach. La grotte qui lui donne issue est si
élevée, la forme des rochers est telle, qu'il s'y produit des effets
d'acoustique extraordinaires. Une planche tombant sur le sable fin et
humide occasionne un bruit comparable à celui que produit l'explosion
d'une pièce de vingt-quatre.
J'allai voir le lac de Zirknitz, situé dans cette partie des montagnes.
Celui-ci, comme les lacs de Dalmatie, se vide en partie pendant l'été,
quelquefois complétement. Tant qu'il n'est pas descendu à un certain
niveau, on ne peut rien prédire de l'avenir; mais, quand il a baissé à
un point qu'on a observé, sa disparition a toujours lieu le quatrième
jour. Ce phénomène excitait l'admiration et l'étonnement de ceux qui me
le décrivaient. Je crois en avoir trouvé l'explication.
Le lac de Zirknitz communique évidemment avec un lac souterrain beaucoup
plus grand que lui. Un banc les sépare au-dessous de leur niveau commun.
Tant que ce niveau reste au-dessus du banc, il y a communication entre
les deux lacs, et l'abaissement qui constitue le phénomène est
incertain. Quand le niveau disparaît, les deux lacs sont isolés,
c'est-à-dire le lac qui est à la superficie du sol n'est plus alimenté
par le lac souterrain; et alors, comme il existe une proportion
constante entre la quantité d'eau qu'il renferme et les gouffres par
lesquels elle s'écoule, l'eau disparaît toujours au bout d'un même temps
de trois jours et quelques heures [4].
[Note 4: M. Arago a parlé longuement du lac de Zirknitz, dans l'_Annuaire du
bureau des longitudes_, page 210, année 1834. L'explication qu'il donne
du phénomène est analogue à celle du duc de Raguse. Les détails qu'il
ajoute, concernant les produits du lac, sont très-curieux:
«Immédiatement après la retraite des eaux, toute l'étendue de terrain
qu'elles couvraient est mise en culture, et, au bout d'une couple de
mois, les paysans fauchent du foin ou moissonnent du millet et du seigle
là où quelque temps auparavant ils pêchaient des tanches et des
brochets.]
«On a remarqué, parmi ces diverses ouvertures du sol, des différences
singulières: les unes fournissent seulement de l'eau; d'autres donnent
passage à de l'eau et à des poissons plus ou moins gros; il en est d'une
troisième espèce par lesquelles il sort d'abord quelques canards du lac
souterrain.
«Ces canards, au moment où le flux liquide les fait pour ainsi dire
jaillir à la surface de la terre, nagent bien. Ils sont complétement
aveugles, et presque entièrement nus. La faculté de voir leur vient en
peu de temps; mais ce n'est guère qu'au bout de deux ou trois semaines
que leurs plumes toutes noires, excepté sur la tête, ont assez poussé
pour qu'ils puissent s'envoler. Valvasor visita le lac de Zirknitz en
1687: il y prit lui-même un grand nombre de ces canards, et vit les
paysans pêcher des anguilles (_mustela fluvialilis_) qui pesaient deux
ou trois livres, des tanches de six à sept livres; enfin des brochets de
vingt, de trente et même de quarante livres.»
(_Note de l'Éditeur._)
Toutes les branches de l'administration marchaient aussi bien que
possible; l'ordre judiciaire seul était en retard. L'organisation
projetée était à Paris depuis longtemps et ne pouvait pas en sortir. Je
réclamais chaque jour davantage. On sent plus que jamais l'importance
et le besoin de l'action de la justice, au moment où on en est privé.
J'étais réduit à intervenir quelquefois dans des affaires particulières,
à cause de l'urgence (chose si fâcheuse!), et de donner des arrêts de
surséance. Je pris le parti d'envoyer à Paris M. Heim, secrétaire du
gouvernement, homme actif et distingué, pour représenter l'état des
choses; mais, plus tard, je sentis qu'il fallait faire connaître à
l'Empereur et à ses ministres d'une manière spéciale les besoins
généraux de ce pays autrement que par des lettres, et je sollicitai pour
moi-même un congé qui me fut accordé peu après.
Au commencement de janvier survint un événement fort extraordinaire. Un
nommé Wilhelm-Aurelio d'Amitia, né à Stuttgard, arriva sur la côte de
Dalmatie sur un brik sicilien de quatorze canons. S'étant fait mettre à
terre pendant la nuit, il s'annonça aux autorités comme ayant des
dépêches à me remettre, et demanda à être conduit auprès de moi. Amené
en poste à Laybach par un officier, il me déclara qu'il était au service
de la reine de Sicile et qu'il arrivait de Palerme. Il n'avait ni
dépêches ni pouvoirs; mais assuré, disait-il, d'en avoir aussitôt qu'il
en aurait besoin; dévoué au roi et à la reine de Sicile, et connaissant
leur situation malheureuse, il s'était décidé à venir s'informer s'il
n'existait pas quelques moyens de rapprochement entre eux et l'Empereur.
Il me dit que les Anglais, par suite de leurs outrages envers la cour de
Sicile, étaient devenus l'objet de son animadversion; il ne doutait pas,
si l'Empereur déterminait, par un traité, une indemnité convenable,
qu'elle ne se résolût à déclarer la guerre aux Anglais, à soulever le
pays et faire mettre bas les armes aux huit mille hommes de cette nation
qui s'y trouvaient: enfin à livrer Messine aux Français. Il ajouta: «La
reine ne peut penser que l'Empereur reste toujours son ennemi, lui qui
vient d'épouser sa petite-fille.» Il prenait l'engagement de rapporter
le plus promptement possible les pouvoirs nécessaires pour conclure
l'arrangement, si Napoléon était disposé à y donner les mains. Quoique
l'arrivée de cet homme sur un bâtiment de l'État donnât une sorte
d'autorité à sa mission, comme il était possible qu'il fût un espion
envoyé par les Anglais pour voir le nombre des troupes existantes en
Illyrie, je défendis toute communication entre lui et les étrangers. Il
était possible que l'Empereur voulût tirer parti de ces ouvertures. Je
lui en rendis compte, et, en attendant sa réponse, je retins le
voyageur, que je logeai convenablement au château de Laybach, bien
traité et gardé avec soin.
Cette mission et ces projets étaient dans le génie de Caroline, dont la
légèreté était aussi grande que la violence. Sa déclaration de guerre
aux Anglais ne pouvait être autre chose qu'un massacre, de nouvelles
vêpres siciliennes, mais cette fois à notre profit. En réponse à mon
rapport, je reçus l'ordre d'envoyer cet homme à Paris. Il monta en
chaise de poste et y fut conduit par un officier de gendarmerie.
L'Empereur n'eut pas foi à sa mission: elle était cependant bien réelle.
Mis au Temple à son arrivée, il y est resté prisonnier jusqu'à la
Restauration.
La preuve de la vérité de sa mission est tout entière dans ce qui se
passa quelque temps après à Palerme. Les Anglais, informés des intrigues
ourdies contre eux par Caroline, prirent de grandes mesures de sûreté.
La première fut d'embarquer cette princesse pour Constantinople et de la
renvoyer en Autriche. Tout le monde peut se rappeler ces événements,
arrivés au mois de mars, précisément deux mois après le départ d'Amitia
pour l'Illyrie.
J'avais fait de grands efforts, ainsi qu'on a pu en juger, pour amener
les Monténégrins à se mettre sous la protection de la France. Les
apparences avaient d'abord paru favorables; mais le temps avait beaucoup
diminué les probabilités. Quoique la paix régnât entre eux et nous, on
ne pouvait cependant se faire illusion sur les mauvaises dispositions de
l'archevêque et mettre en doute que ces barbares, à la première occasion
difficile, nous causeraient des embarras. Je crus devoir profiter du
repos dans lequel nous étions pour les détruire ou les soumettre; j'en
fis de nouveau la proposition à l'Empereur, et j'en fixai l'exécution au
printemps. Cette fois, il l'agréa, et je préparai ce qui était
nécessaire; mais mon départ de l'Illyrie empêcha le projet de se
réaliser.
Il existait, dans le régiment d'Ogulim, une horrible maladie, dont les
progrès augmentaient chaque jour; elle avait été apportée de Valachie,
après la paix de Sistow; le moindre contact suffisait pour la
communiquer d'une personne à l'autre. Trois mille individus en étaient
attaqués. Je fis disposer tout dans le lazaret de Fiume, pour faire
traiter et guérir, en l'isolant, cette population, qui fut enfin
délivrée de l'horrible fléau.
L'emploi de mon temps étant bien réglé, il m'en restait beaucoup que je
consacrais à des occupations de mon goût. J'avais fait les frais d'un
magnifique cabinet de chimie, où j'avais réuni quelques instruments de
physique, nécessaires aux décompositions. Aidé par le pharmacien en chef
de l'armée, nommé Paissé, homme d'une grande habileté, je consacrais
chaque jour plusieurs heures à diverses expériences, dont l'idée me
venait à l'esprit. Frappé du phénomène que produit l'acide sulfurique
concentré, quand, mêlé à de l'eau dans une proportion déterminée, il
dégage une quantité de calorique très-considérable, et, réfléchissant
que la loi de la gravité agissant sur le calorique comme sur tous les
autres corps, il doit être pesant, j'eus la pensée qu'on pourrait
démontrer cette pesanteur, et la prétention de l'avoir découverte. J'en
écrivis à Monge, qui me répondit qu'il n'y croyait pas.
Mon raisonnement était basé sur des faits: son incrédulité ne m'alarma
pas, et je persistai dans ma croyance; les expériences réitérées me
confirmaient dans ma conviction. Quand, plus tard, je fus à Paris, je
courus chez lui; je vis aussi MM. de Laplace et Berthollet; ils
convinrent que, si le fait était bien constaté, j'aurais fait une grande
découverte. On prit jour pour aller à l'École polytechnique, où tout le
monde se rendit. M. Gay-Lussac fit l'opération. Je vis, dans cette
circonstance, pour la première fois, M. de Humboldt, le célèbre
voyageur, que j'ai beaucoup connu depuis. Le résultat contredit toutes
mes expériences, et je fus anéanti. M. Gay-Lussac me proposa de
recommencer, mais je ne voulus pas à la présomption ajouter
l'obstination, et je me tins pour battu. Je raconte ce petit événement,
pour montrer combien il est difficile de bien faire une expérience, et
à quel point les apparences sont trompeuses. Il faut une grande
habitude, les soins les plus minutieux, et des instruments parfaits,
pour observer la nature et découvrir ses secrets. Je me résignai, mais
je renonçai, avec une véritable douleur, à un genre de célébrité que
j'avais cru mériter et atteindre.
Après avoir passé quelques mois d'hiver à Trieste, les décisions
indispensables au bien-être de l'Illyrie n'arrivant pas, et le congé que
j'avais demandé m'étant accordé, je partis pour Paris. J'étais bien aise
d'aller voir la nouvelle cour, contempler cette fille des Césars,
nouvellement associée à nos destinées, et dont la présence vieillissait
notre jeune dynastie, en l'unissant aux plus anciennes et aux plus
illustres familles de l'Europe.
Je partis de Trieste à la fin de février, laissant le commandement des
troupes, en Illyrie, au général Delzons, général très-distingué.
J'arrivai à Paris dans les première jours de mars, dans ce mois qui
devait être si fertile en événements politiques, et dans lequel devaient
successivement se produire les espérances et les convulsions de
l'Empire.
Alors, époque de joie et de triomphe, tout avait réussi à Napoléon; le
monde paraissait avoir des limites trop étroites pour lui, tout était à
ses pieds, et ses moindres désirs avaient presque la puissance
irrésistible des lois de la nature. Un fils allait lui naître, et cet
enfant, regardé comme le gage de la paix et de la tranquillité de la
terre, comme l'arc-en-ciel politique des nations, semblait destiné à
porter sur sa tête cette couronne ombragée par de si nombreux lauriers,
et à recevoir le sceptre de l'univers pour héritage. On croyait
l'édifice majestueux élevé par tant de travaux à l'abri des tempêtes,
et, quoique quelques symptômes pussent alarmer déjà les initiés, on
n'avait cependant pas encore la pensée que ce flambeau, dont l'éclat,
pour ainsi dire, était céleste, dût bientôt pâlir et s'éteindre. Mais
tant de prudence, de calcul et de profondeur devait faire place aux
conceptions les plus déraisonnables; l'orgueil se changer en aberration
grossière; les inspirations du génie disparaître ou se réduire à ce qui
flatte les passions; et un homme sorti de la foule, enfant de ses
oeuvres, dépasserait bientôt en illusions les princes nés sur le trône,
dont les flatteurs ont corrompu le caractère et obstrué l'intelligence.
Tout cela cependant était au moment d'arriver, tant est faible notre
nature! Trois ans à peine étaient écoulés, et le colosse avait disparu!
La grandeur de Napoléon a été en partie son ouvrage; mais les
circonstances ont singulièrement favorisé son élévation. Son arrivée au
pouvoir a été l'expression des besoins de la société d'alors, mais sa
chute, c'est lui seul qui l'a causée. Il a mis une plus grande et une
plus constante énergie à se détruire qu'à s'élever, et jamais on n'a pu
faire une application plus juste qu'à lui de cette observation, que les
gouvernements établis ne peuvent tomber que par leur faute et meurent
toujours par une espèce de suicide.
L'Empereur me reçut à merveille à mon arrivée à Paris: tous les rapports
venus sur l'Illyrie l'avaient satisfait; je lui parlai des besoins de
ces provinces, de la nécessité de terminer leur organisation: il nomma
une commission pour m'entendre: deux séances suffirent pour tout
expliquer, tout faire comprendre, et tout terminer. On adopta sans
restriction toutes mes idées. J'obtins la grâce de tous les Dalmates
condamnés pendant la guerre pour délits politiques; j'obtins aussi pour
les Illyriens la participation au cabotage des côtes d'Italie, réservé
jusque-là aux seuls Italiens. Dans la discussion de tous ces intérêts,
on vanta peut-être avec excès mes connaissances en législation, en
administration et en politique.
Je vis alors pour la première fois la nouvelle Impératrice; je trouvai
en elle de la dignité et cette expression de bonté qui est l'apanage de
toute sa famille.
Le moment des couches de Marie-Louise approchait: l'agitation était dans
tous les esprits! Que d'espérances! quel prix on mettait à la naissance
d'un fils! Le 19 mars, l'Impératrice ressentit les premières douleurs,
et tout ce qui tenait à la cour se rendit aux Tuileries. Nous passâmes
la nuit dans le salon bleu, où aujourd'hui reçoit madame la Dauphine. À
cinq heures du matin, Dubois ayant annoncé que, selon les apparences,
l'accouchement n'aurait pas encore lieu, chacun se retira chez soi. À
six heures, le canon annonça la délivrance de l'Impératrice: le nombre
des coups de canon devant faire connaître le sexe de l'enfant, tout le
monde compta avec soin jusqu'au vingt-deuxième; on courut ensuite aux
Tuileries pour féliciter l'Empereur. On a beaucoup argumenté sur les
circonstances de cet accouchement si brusque pour faire croire à la
supposition d'un enfant. Le renvoi des courtisans fut une maladresse;
mais jamais rien n'a été moins fondé ni plus calomnieux que le bruit
répandu alors.
On en a dit autant depuis, et avec une aussi grande injustice, lorsque
madame la duchesse de Berry accoucha du duc de Bordeaux avec encore plus
de promptitude.
C'était mon troisième voyage à Paris depuis l'Empire. Quel que fût mon
goût pour les camps, et ma passion pour la guerre, je jouissais vivement
de ce séjour; mais il ne devait pas se prolonger beaucoup. Je ne devais
plus revoir qu'une seule fois, à l'époque de son déclin, après les
désastres de Moscou, cette cour alors si grande, si éclatante et si
magnifique.
Masséna avait été envoyé en Espagne l'année précédente pour prendre le
commandement d'une armée forte et bien pourvue, destinée à faire la
conquête du Portugal. Arrivé jusque devant les lignes de Lisbonne, il
n'osa pas les attaquer. Les besoins de toute espèce, la misère, la
disette assaillirent bientôt cette armée, la désorganisèrent, et la
forcèrent à la retraite.
Le général Foy, envoyé par Masséna, avait informé l'Empereur de la
situation des choses. Des divisions fâcheuses existaient dans l'armée.
Masséna, vieilli, s'était trouvé au-dessous de lui-même; son rôle,
malgré ses grandes qualités comme homme de guerre, aurait été d'ailleurs
au-dessus de ses facultés, même dans son plus beau temps: il n'était
donc pas étonnant qu'il n'eût pas réussi. Mais je n'anticiperai pas sur
le récit de ces événements, dont je vais m'occuper immédiatement. Il
formera le préambule de l'histoire de mes campagnes dans la Péninsule,
du compte rendu de mes opérations. La retraite résolue s'exécuta, et
l'armée se rapprocha de la Castille, ayant à sa suite l'armée anglaise.
L'Empereur, décidé à rappeler Masséna, me proposa de le remplacer et de
prendre le commandement de cette armée; tâche difficile dans les
circonstances où elle se trouvait! Je crus cependant que cette tâche
n'était pas au-dessus de mon zèle. L'Empereur me fit, suivant son usage,
les plus belles promesses en secours de toute espèce: on verra comme il
les a tenues.
J'allais chercher de la gloire, il voulut stimuler mon ambition: c'était
un moyen superflu pour exciter mon ardeur. Il me dit, quand je le
quittai, ces propres paroles: «En Espagne sont les grandes récompenses.
Après la conquête, la Péninsule est destinée à être divisée en cinq
États gouvernés par des vice-rois, qui auront une cour et jouiront de
tous les honneurs de la royauté; une de ces vice-royautés vous est
destinée, allez la conquérir et la mériter.»
Je partis avec le titre de commandant du sixième corps, qui faisait
partie de l'armée du Portugal: à mon arrivée, je devais trouver mes
lettres de service comme général en chef, et le rappel de Masséna. Je me
mis en route le 26 avril 1811, et je rejoignis l'armée le 6 mai, le
lendemain même du combat de Fuente-Oñoro. L'armée étant réunie sous les
murs de Rodrigo, Masséna m'en remit le commandement, et partit pour
rentrer en France.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE QUATORZIÈME