«Laybach, 20 juin 1810
«J'ai trouvé à mon arrivée ici des jeux établis par autorité supérieure,
et par ordre écrit, à Trieste, à Laybach, à Gorizia et Fiume. Peu après,
je reconnus le mauvais effet de ces jeux, et je les défendis à Laybach,
à Gorizia et à Fiume, et cette défense a été suivie ponctuellement.
J'avais pensé qu'ils pouvaient rester sans inconvénient à Trieste, comme
dans les grandes villes maritimes de France et d'Italie, qui rassemblent
toujours un grand nombre d'aventuriers; mais, dès que l'intention de Sa
Majesté est qu'ils cessent, l'ordre de le faire va être donné
immédiatement.
«Un régiment français a commis quelques désordres en Croatie, dit-on.
Celui qui a fait le rapport a pris cette nouvelle sans doute dans
l'ordre du jour de l'armée qui l'a publiée; mais il aurait dû en même
temps rendre compte de la punition, car le même acte la consacre. Votre
Excellence trouvera ci-joint cet ordre du jour, en date du 15 mai, qui
ordonne l'évaluation dès pertes et leur payement au compte du 23e
régiment. Au surplus, ces pertes, d'après les états présentés par les
chefs de famille, et sur lesquels assurément rien n'est oublié, montent
à cinq cent quatre-vingt-six florins, et, comme la discipline des
troupes que je commande est un de mes premiers soins, et qu'elles ont à
juste titre laissé partout une belle réputation à cet égard, il est
probable que ce dernier désordre n'aurait pas eu lieu si ce régiment
n'eût pas été sans solde depuis le commencement de l'année et s'il ne
lui eût pas été dû alors plus de cent quatre-vingt mille francs pour
1810, malgré mes plaintes continuelles à M. d'Auchy, qui pendant cinq
mois n'a pas envoyé un sol aux troupes en Dalmatie, tandis qu'il
gorgeait d'argent ceux des fournisseurs qui lui faisaient la cour et par
de grands titres flattaient sa vanité.
«Votre lettre, monsieur le duc, annonce des plaintes pour d'autres
exactions. Je désirerais les connaître, afin de pouvoir y répondre.
«Tel est l'exposé sincère des faits. Sa Majesté pourra juger si ceux qui
portent ces accusations près d'elle ont plus en vue le bien de son
service que de me faire perdre ses bonnes grâces; elle pourra juger avec
quelle perfidie on a exagéré des torts qui étaient déjà réprimés, et
combien sont mensongères les conséquences qu'on en tire, puisque la
malveillance n'a pu découvrir aucun fait impuni. Elle pourra juger enfin
si j'ai fait ce que j'ai pu pour son service lorsqu'elle saura que le
peu de bien qui a été fait ici m'appartient ou par moi-même ou par mes
poursuites incessantes auprès de l'intendant général pour l'obtenir
lorsque son concours était nécessaire pour atteindre ce but; que c'est
moi qui ai rédigé plus des trois quarts des arrêtés qui consacrent ces
dispositions; que les routes, qui étaient infestées de plusieurs
centaines de brigands, commencent à être sûres, quoique je n'aie pas de
gendarmerie, et qu'elles le seront, dans peu, plus qu'à aucune époque
elles ne l'ont été; que j ai fait former partout de bons hôpitaux, de
bons établissements pour les troupes, où elles sont aussi bien que dans
les meilleures villes de France; que les dispositions que j'ai prises
pour l'assiette des logements dans toute l'Illyrie, en soulageant les
habitants, leur assurent le payement de ce qui leur est dû; lorsqu'elle
se rappellera que j'ai fait rentrer vingt-cinq mille habitants dans la
jouissance des biens dont ils avaient été expulsés, et assurer pour
toujours le repos de la frontière; que je suis parvenu, par mes soins,
à animer du meilleur esprit les Croates militaires, malgré les intrigues
des Autrichiens; que j'ai fait garnir toute la côte d'Istrie de
batteries, organisé sur cette côte deux mille hommes de gardes
nationales habillés, qui rivalisent de zèle et d'instruction avec les
troupes de ligne, et les rendront bientôt superflues dans cette partie;
que pareil établissement est commencé en Dalmatie, à Raguse et à
Cattaro, et sera couronné des mêmes succès aussitôt que j'aurai des
armes à leur donner, etc.
«Quoique je ne me dissimule pas combien il reste à faire, je pourrais
cependant encore ajouter le détail de beaucoup de choses utiles faites
ou commencées; mais je craindrais de fatiguer Votre Excellence. Cet
exposé fera d'ailleurs partie du rapport général que je vous dois.
«Je me bornerai donc à vous assurer que je n'ai négligé aucuns moyens
pour faire aimer le gouvernement de l'Empereur, ce que je regarde comme
mon premier devoir; que jamais habitant n'a demandé une chose juste, et
qui fût en mon pouvoir, qu'il n'ait été satisfait sur-le-champ; et, si
je n'ai pas obtenu encore d'aussi grands résultats que je l'aurais
désiré, c'est que les circonstances sont difficiles, que le bien vient
lentement, et que je n'ai trouvé en M. d'Auchy qu'obstacle et
difficulté, lorsque j'avais lieu de m'en promettre aide et secours; mais
certes il n'y a que les passions les plus aveugles et les plus haineuses
qui puissent présenter le tableau qui a été mis sous les yeux de Sa
Majesté.
«L'Empereur aura des serviteurs plus capables que moi; il n'en aura
jamais qui soient plus fidèles, plus zélés, et qui aient des intentions
plus pures; car je n'ai de passions que celle de mes devoirs envers lui
et du bien public. Mais, j'ose le dire ici, l'aliment dont ce zèle a
besoin, et dont il ne saurait se passer, c'est l'estime de Sa Majesté,
l'idée qu'elle apprécie mes efforts, et que les insinuations
calomnieuses que l'envie et la haine ont déjà si souvent dirigées contre
moi sont sans effet près d'elle.»