LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

«Zleim, 9 mai 1810.

«Monsieur le duc, j'ai eu l'honneur de vous rendre compte des motifs qui

m'ont déterminé à employer les moyens de rigueur pour forcer les Turcs à

restituer le territoire envahi.

«J'ai voulu auparavant tenter encore auprès du capitaine de Bihacz des

moyens de conciliation, mais tous mes efforts ont été sans succès. Le 5,

il attaqua mes postes. Il y eut de part et d'autre un homme de tué et

quelques blessés. Voulant mettre un terme à tant d'extravagance, j'ai

marché sur lui le 6.--Comme plusieurs assez grands villages dépendent de

lui, il avait réuni environ douze cents hommes d'infanterie, huit cents

cavaliers, et huit pièces de canon.

«Nous avons dispersé cette foule en un moment, tué cinquante hommes, et

pris ses huit pièces. Je n'ai eu qu'un seul homme tué, et neuf blessés.

Le village d'Isachich, qui était un des principaux repaires de ces

brigands, a été incendié, ainsi que le village de Glokot, qui

appartenait à un des hommes les plus influents du parti du capitaine de

Bihacz.

«Cet acte de sévérité a produit l'effet que j'en attendais, et a répandu

une grande terreur. Je me suis porté ensuite sur la ville de Bihacz, qui

est fortifiée, et, après avoir placé devant cette ville quatre obusiers

et quatre mortiers, j'ai écrit, non au capitaine, mais _aux capitaines_

principaux, tous de cette ville, pour leur demander s'ils ne voulaient

pas enfin renoncer aux droits qu'ils s'étaient arrogés d'insulter notre

territoire, et de piller les Croates. Ils se sont rendus devant moi pour

m'exprimer les regrets du passé, et promettre de ne jamais donner aucun

sujet de plainte. Ils ont signé cette promesse en renonçant, s'ils y

manquaient, à leur place, au payement de leurs émoluments, et ils ont

imploré ma clémence. J'envoie cette promesse au pacha, qui est un tuteur

fort important. Cette leçon, et la garantie qu'ils m'ont donnée, me

paraissent suffisantes pour assurer la tranquillité. Je me suis retiré,

et je crois pouvoir assurer Votre Excellence que de longtemps la

tranquillité de cette partie de la frontière ne sera troublée par les

habitants.

«Les régiments d'Ottochatz et d'Ogulim ont recouvré toutes les terres

qu'ils avaient perdues. Des quatre régiments qui avaient été envahis, il

ne reste plus que le territoire de Czettin, qui fait partie du régiment

de Zleim. Hassan-Aga de Pekey, qui le commande, n'était pas sous les

ordres du capitaine de Bihacz. Ce qui le regarde n'est pas encore

terminé, mais je suppose qu'il est dans une grande terreur. Je me

rendrai chez lui, afin de le forcer également à la restitution.

«Une chose qui m'a prouvé que je ne m'étais pas trompé sur l'esprit de

la province, c'est qu'il n'est pas venu au secours du capitaine de

Bihacz un seul homme étranger à son territoire. Ainsi le vizir sera

content de la punition infligée à ceux qui ont méprisé ses ordres. Les

grands de la Bosnie le seront également, parce qu'ils ont vu leurs

conseils méprisés, et les capitaines voisins se loueront beaucoup de

n'avoir pas trempé dans tous ces brigandages. Enfin, je ne puis exprimer

le bonheur des Croates.

«Je saisis cette circonstance pour répéter à Votre Excellence combien je

suis satisfait de l'esprit qui règne parmi les Croates. Je puis vous

assurer que personne n'y pense plus à l'Autriche, et que les Croates

éprouvent un juste sentiment d'orgueil d'appartenir à Sa Majesté.

«Je ne doute pas qu'avec quelques mois de soins je ne parvienne à en

faire des troupes meilleures que toutes celles qui ne sont pas

françaises. Plus je les vois, plus je m'en convaincs, et plus je suis

persuadé que cette armée croate est ce que les provinces illyriennes

renferment de plus précieux.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (3/9) · 第 112 / 136 题